Entre terre et mer
Chapitre 3
Du premier au dernier jour de la saison, dès l'aube, les tâcherons piochaient la terre caillouteuse sur la presqu'île du Meinga. Pas un champ qui n'eût son « arrachou » de patates. Les hommes avançaient devant un tapis de pommes de terre bordé de deux rangées de « ramas ». A chaque plongée du « boucard » ils ne tiraient pas moins d'un kilo de « Géante ». La brume qui s'étalait sur l'eau annonçait une belle journée. Deux voiles brunes dansaient autour de la bouée de Rochefort. Tributaires du flux pour rallier la cale de l'Epi, les maquereautiers cancalais se pressaient d'assurer leur marée. Aujourd'hui le plein était à onze heures et demie. Après midi, Marie Leclerc irait de ferme en ferme vendre le poisson : « Au beau maquereau qui bouge ! Au beau maquereau qu'a la queue raide ! » Et pour qu'ils l'aient plus raide encore, elle transportait ses « dos bleus » dans de longs paniers d'osiers étroits, les têtes en bas, les queues en l'air. Ce soir on les mangerait ouverts en deux le long de l'arête centrale, fricassés dans du beurre salé déglacé d'un filet de vinaigre, accompagnés de patates nouvelles et d'une salade du jardin potager de la patronne. Un régal.
Pierre s'arrêta un instant. Il regarda les bateaux dans le brouillard qui se déchirait. Jeanne l'avait embauché. « A l'essai », avait-elle ajouté, l'air faussement sévère.
A huit heures les ramasseuses se déployèrent dans les champs. Celles dont les hommes pêchaient sur les bancs firent une halte au bout de la presqu'île. Avant de se mettre au travail, elles s'arrêtaient un court instant pour penser à eux, parfois pour leur parler.
— J'ai bien travaillé, murmura Marie face à la mer. Mon premier drap est presque terminé. Je n'ai pas beaucoup dormi, tu as été présent toute la nuit dans ma tête et dans mon cœur. A ce soir, mon amour.
A côté d'elle, Yvonne annonça une bonne nouvelle à François, son mari. Si seulement il pouvait l'entendre : Yves-Marie avait eu un neuf sur dix à l'école. S'il réussissait au certificat, il n'aurait peut-être pas la peine d'aller au Banc.
Huit heures, c'était aussi l'heure de la pause et du casse-croûte. Du pain, un morceau de lard ou de saucisse grillée, une bouteille de cidre, tel était le contenu du panier-repas. Marie s'approcha de Pierre.
— C'est vous, Pierre ?
— Oui.
— Moi, je suis Marie, la lavandière. La patronne m'envoie vous apporter votre déjeuner. Elle va venir tout à l'heure ramasser les patates. Elle m'a dit qu'il fallait continuer d'arracher en attendant qu'elle arrive.
Marie était jolie, fine et pâle. Elle avait le visage doux, les cheveux châtain clair. De grands yeux vert émeraude que Pierre remarqua d'emblée. A force de regarder la mer, ils en avaient pris la couleur.
— Je peux m'arrêter tout de suite pour manger ?
— Ben oui ! Comme tout le monde, répondit-elle le sourire aux lèvres.
La lavandière fit demi-tour. Elle marchait en sabots, évitant les cailloux du chemin pour ne pas se tordre les chevilles. Pierre la fixa un instant avant d'aller rejoindre ses compagnons.
Les saisonniers s'étaient assis sur les talus. Ils burent à la bouteille avant de dénouer les torchons qui protégeaient la viande et le pain. Devant eux les glaneuses s'entourèrent la taille de carrés de toile à sac en guise de tablier. Elles s'agenouillèrent sur la terre, offrant leurs croupes aux regards envieux des tâcherons sevrés de femmes.
A la ferme, la patronne et la lavandière échangèrent leurs sentiments sur le nouveau pensionnaire. Pierre n'avait pas fait beaucoup de bruit ce matin, c'est à peine si Jeanne avait entendu son bonjour. Il devait avoir honte.
Marie pensait qu'il était timide, il avait baissé les yeux quand elle lui avait souri.
— Pourvu qu'il s'enhardisse, fit Jeanne.
Le rire de la patronne fit rougir la laveuse.
C'était le premier jeudi du mois, jour du blanc. Marie avait fait bouillir le linge sous l'appentis. Elle chargea la lessiveuse sur la brouette et prit le chemin du lavoir pour savonner, battre, rincer à grande eau les draps de lin et les chemises de coton.
Le lavoir se trouvait à la sortie du hameau de la Guimorais. Des pierres à laver disposées autour d'un plan d'eau courante, des pierres de mer, lisses, gris-bleu, avec un trou creusé dans un angle supérieur pour y loger le savon.
Agenouillées dans des caisses garnies de paille, Berthe, Hortense et Victoire accueillirent Marie en chantant :
— « Elle avait des grands pieds
La femme du cordonnier.
L'avait des gros tétons
La femme du forgeron.
L'avait un gros derrière
La femme du garde-barrière. »
— Tiens v'là Marie ! Bonjour, Marie.
— Bonjour, Victoire. Ça va, Berthe ?
— Comme ça peut, Marie.
Hortense et Victoire se portèrent au-devant de la jeune fille. Elles l'aidèrent à poser sa lessiveuse sur un trépied où brûlait du bois mort ramassé en chemin.
— Tu n'as pas trop chaud à rouler ta brouette, Marie ?
— Oh si ! Comme vous.
— Moi, je coule de partout, dit Victoire, un sourire en coin.
Elle déboutonna le haut de sa blouse qu'elle rabattit sur ses hanches, nouant les manches autour de sa taille. Elle plongea la main dans l'eau, rafraîchit son cou, ses épaules et sa poitrine qui apparaissait dans l'échancrure de sa chemise.
— Dire qu'il fait si bon et que nos hommes ne sont pas là pour en profiter !
Elle avait la voix rauque des chattes les nuits de mars et d'avril.
— C'est pas un marin que j'aurais dû prendre, ajouta-t-elle, mais un cantonnier. Tous les jours à traîner les chemins mais tous les soirs au lit.
— Eh ben ! C'est pas chaude que t'es, dit Berthe, c'est bouillante.
Et toutes partirent dans un grand éclat de rire :
— « L'avait des gros tétons
La femme du forgeron.
Elle avait un gros cul
La femme du... »
Le concert de leurs voix se brisa d'un coup. Deux oiseaux noirs passèrent dans le chemin, le maire et le curé, sur leurs bicyclettes. Quand ils voyageaient ensemble cela n'était jamais pour apporter de bonnes nouvelles. Les femmes se signèrent machinalement, se relevèrent, vacillant sur leurs jambes de laine puis se groupèrent en se pressant l'une contre l'autre pour tenir debout.
— Maudit pays ! jura Berthe qui s'était retrouvée veuve après six mois de mariage.
— Mon Dieu, pourvu que ce ne soit pas le mien, murmura Hortense. Je l'ai vu hier soir dans l'eau quand le soleil s'est couché.
Berthe la rassura :
— C'est pas pour toi ma fille, ni pour Victoire, ni pour Marie, ils se seraient arrêtés.
Jean Colin et l'abbé Cadiou descendirent de vélo à l'entrée du village. Ils ajustèrent leurs tenues. Le maire détacha les pinces fixées aux jambes de son pantalon. L'abbé tira sur sa soutane dont il avait relevé les pans dans les fentes de sa robe. Personne ne savait encore qu'ils étaient là. Personne, sauf les laveuses qui les suivirent d'abord du regard, et leur emboîtèrent le pas, en gardant leurs distances. Ils passèrent devant une première maison puis une seconde, sans s'arrêter. Derrière sa fenêtre, Branle dans l'vent se mit à trembler. Ancien matelot, il avait eu la chance de faire une cinquantaine de campagnes et d'en revenir, et la malchance de perdre sa femme quelques mois après avoir mis sac à terre. Son fils unique, le fiancé de Marie, assurait la relève. Quand le couple maudit eut doublé sa porte, Branle dans l'vent mit le nez dehors. Quoique rassuré, il émit des gémissements douloureux, de petits bruits comme il en sort souvent de la bouche des vieillards sans qu'on en détermine toujours la cause. Ses voisines d'en face, Finette et Mignonne, apparurent à leur tour. Déjà veuves, elles ne craignaient plus de mauvaises nouvelles.
Les messagers ralentirent devant la maison de Marie-Louise qui, elle aussi, les épiait derrière sa vitre. Elle retint son souffle, ferma les paupières, puis attendit. Comme personne ne cognait à sa porte, elle rouvrit les yeux et poussa un long soupir de soulagement :
— Merci mon Dieu.
L'abbé Cadiou et Jean Colin n'étaient pas venus pour elle non plus. Ils frappèrent au carreau de la voisine.
— Yvonne ? Tu es là, Yvonne ?
Marie-Louise traversa son jardinet, en caressant son ventre. Le petit qu'elle portait avait eu grand peur lui aussi.
— Elle n'est pas là. Elle est à serrer les pommes de terre.
Pauvre Yvonne.
— Oui, pauvre Yvonne, répétèrent en chœur Berthe, Hortense, Victoire et Marie qui s'étaient approchées.
— Vous savez pour qui elle travaille ? demanda le curé.
— Pour André Lefeuvre. Ils sont sur la pointe du Meinga.
Au bout du village, Colombe Girault, femme Piriou, dite Belle en cuisse, les observait. Quand elle croisa le regard des femmes, elle tourna le dos et releva son visage vers le soleil pour le réchauffer. Elle avait, elle aussi, le ventre habité d'une promesse.
Midi allait sonner. Les messagers de la mort remontèrent sur leurs bicyclettes et poursuivirent leur chemin sous un soleil de plomb. Ils s'arrêtèrent plusieurs fois pour s'éponger le front, pour souffler, pour arrêter le temps. L'un et l'autre manquaient de courage, ils redoutaient l'instant où ils se retrouveraient face à Yvonne. Ils ne s'habitueraient jamais...
— A votre avis pourquoi s'entêtent-ils à aller sur les Bancs ?
— Parce que c'est leur métier. Parce qu'ils en ont besoin pour vivre, répondit l'abbé.
— Je crois aussi qu'ils aiment la mer comme nous on est attaché à notre terre, dit Jean Colin partagé entre le désir de comprendre et celui de justifier le peu de risques de son métier.
Les maires du littoral étaient pour la plupart des paysans propriétaires, parfois des capitaines à la retraite ou des armateurs, jamais de simples marins. L'exercice du pouvoir était interdit aux ouvriers de la mer, ils n'étaient pas là pour en assumer les charges. On en trouvait rarement aussi parmi les fabriciens, les membres des conseils paroissiaux. Ils étaient absents de toute décision concernant la vie du pays, comme s'ils étaient des étrangers.
Dans les champs les femmes avaient noué un mouchoir sur leur tête ou coiffé un chapeau de paille pour se protéger du soleil. Tout à coup les mouettes s'affolèrent au-dessus de la pointe du Meinga. Elles tournaient dans le ciel en poussant des cris d'effroi. Une nouvelle glacée comme une grêle d'orage allait s'abattre sur la presqu'île. Jeanne se redressa et vit apparaître les deux hommes en noir. Ses lèvres se mirent à trembler. Pierre l'entendit à peine murmurer :
— Les filles, les filles.
Les ramasseuses se relevèrent les unes après les autres toutes chancelantes, prêtes à succomber. Marie-Renée joignit les mains mais s'abstint de prier, il était trop tard. Des larmes roulèrent sur les joues d'une vieille et se frayèrent un chemin parmi ses rides. Désirée courut arracher son bébé du berceau garé à l'ombre d'un talus. Si c'était pour eux, elle s'interdirait de crier pour ne pas effrayer son enfant. A leur tour les hommes levèrent la tête.
Le silence gagna les champs les uns après les autres.
Dans le ciel les mouettes se turent. Depuis le chemin, le maire et le prêtre cherchèrent du regard leur victime parmi les statues dressées de part en part.
Soudain, ils s'avancèrent vers Yvonne.
— La pauvre, murmurèrent les femmes.
Elle comprit aussitôt qu'ils étaient venus pour elle. Elle se plaignit d'abord faiblement, poussa un cri déchirant puis s'écroula sans chercher à s'agripper aux mannes pourtant à portée de main. Jeanne se précipita, elle prit la malheureuse dans ses bras et la berça comme un enfant.
— C'est pas juste. Hein, Jeanne ! C'est pas juste, répétait Yvonne en sanglotant.
M. le recteur fit le signe de la croix et récita le Pater Noster.
« Notre Père qui êtes aux Cieux, que votre nom soit sanctifié. Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite... »
La veuve se releva et l'interrompit sèchement :
— Non ! Pas sa volonté.
Elle s'empara du message officiel que lui tendit M. le maire et le fourra dans sa poche sans le lire. Le bureau des Affaires maritimes qui avait rédigé le pli ne lui apprendrait rien qu'elle ne savait déjà. Noyé, de quoi d'autre aurait-il pu mourir ? Il était parti en bonne santé. Elle descendit vers le village pour s'enfermer dans sa maison et y cacher son désespoir.
Les femmes la regardèrent s'éloigner, elles n'avaient plus la force de serrer leurs patates. Elles s'agenouillèrent, les hommes se découvrirent, ils prièrent ensemble :
Je vous salue Marie pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-il. Les ouvriers remirent leurs casquettes et se courbèrent sur leur outil : pas de temps à perdre, les patrons les payaient à la tâche. Ils mirent tout leur cœur à l'ouvrage, heureux et rassurés d'avoir les pieds bien posés sur terre. Seul Pierre garda longtemps les yeux fixés sur la route empruntée par la malheureuse, la patronne et quelques autres qui la suivirent sur le chemin des douaniers. Quand elles eurent disparu derrière les fougères, il se tourna vers la mer, vers l'ouest, là où périssent les marins pêcheurs de morues. Il apprenait le pays si différent du sien. Dans ses montagnes la mort était naturelle. On la sentait venir, parfois même elle prévenait de son arrivée par des signes connus de tout le monde. On avait le temps de s'y préparer.
Comme Yvonne voulait rester seule, ses poursuivantes se rabattirent chez Hortense.
— C'est quand même drôle qu'elle n'ait pas voulu qu'on rentre avec elle.
Marie-Louise se posta à la fenêtre, redoutant qu'Yvonne ne fasse une bêtise. Berthe la rassura :
— Elle a besoin de pleurer un bon coup sans personne autour à faire mine de geindre. On se révolte toujours quand on apprend la nouvelle. Mais après, quand le coup est passé, on accepte. Que veux-tu faire d'autre, ma pauvre fille ?
Elle leur fit part de son expérience. Ses souvenirs bien que lointains étaient toujours vivaces. Elle était si jeune quand le malheur avait pénétré dans sa maison, tout juste vingt-deux printemps, « On s'était marié à l'automne précédent au retour des bateaux pour ne pas perdre une nuit d'amour », confessa-t-elle sans pudeur. Elle revoyait encore les deux masses sombres du maire et du curé se découpant dans l'encadrement de la porte un de ces matins de juin où la lumière vous aveugle.
Quand elle les avait vus l'un derrière l'autre, elle s'était affalée au pied de l'échelle qui conduisait au grenier. Le recteur s'était avancé. Elle avait essayé de se dérober prenant appui des deux mains sur les barreaux. De coups de rein en coups de rein elle avait grimpé à reculons jusqu'à la porte palière. Là-haut, crucifiée, la poitrine défaite et secouée de halètements, elle s'était mise à hurler sans discontinuer. En bas, l'abbé Cadiou s'était agenouillé. Il avait prié devant cette madone qui criait et pleurait l'injustice, sourde aux paroles de condoléances qu'avait prononcées Jean Colin. Durant des semaines et des semaines elle était restée inconsolable, buvant les larmes qui coulaient jusque dans sa bouche pour ne pas mouiller sa blouse. Au début elles étaient salées comme de l'eau de mer. Petit à petit elles avaient repris le goût de la fontaine, et Berthe avait retrouvé la paix.
Malgré tout Marie-Louise s'inquiétait, elle demanda à Jeanne de l'accompagner chez Yvonne.
— Pas la peine. Faut croire ce que dit Berthe. Et puis elle a son gars qui va la sauver.
— La mère de Marie avait bien sa fille.
— Oui mais Azéline n'avait pas le même caractère. Rappelle-toi, elle était plus sombre. Hein, Marie !
Le visage de la lavandière s'assombrit. Elle n'aimait pas qu'on parle de sa mère. C'est elle qui l'avait trouvée pendue aux barreaux de son lit. Elle lui en voulait de ne pas avoir su surmonter son chagrin.
A l'école, les enfants chantaient la table de 7. Sœur Claude battait la mesure avec une longue perche de bambou.
7 fois 4 = 28
7 fois 5 = 35
7 fois 6 = 42
7 fois 7 = 49.
L'apparition du maire interrompit la comptine. La religieuse descendit de l'estrade et traversa la classe pour ouvrir au visiteur. L'entretien fut court. A peine quelques mots échangés à voix basse. Quand sœur Claude remonta la travée centrale, ses élèves se retournèrent sur son passage, essayant d'accrocher son regard, de lui arracher un nom. Une terrible angoisse s'était abattue sur la classe. La maîtresse demeura immobile quelques instants et baissa la tête pour éviter de désigner la victime. Elle n'en avait pas le courage. Elle implora secrètement la Vierge de lui venir en aide mais la Sainte Mère ne semblait pas l'entendre comme elle n'avait pas entendu le naufragé que la mer allait engloutir. La sœur chassa vite cette pensée sacrilège et tentait de rassembler ses forces pour parler lorsqu'elle changea soudain d'avis. Elle se dirigea vers le portemanteau fixé au mur et décrocha les bérets un à un pour lire la marque cousue à l'intérieur, jusqu'à ce qu'elle trouve celui d'Yves-Marie. Elle le contempla longuement puis le serra contre son cœur. Les écoliers se retournèrent tous vers leur copain. Le garçon se courba assommé, vaincu. Non ! pas lui. Impossible, il venait d'achever une lettre où il annonçait à son père qu'il récitait ses leçons sur le bout des doigts et qu'il avait de bonnes notes à ses devoirs. Il aurait été si content de l'apprendre dans quelques semaines quand le bateau hôpital distribuerait le courrier sur les bancs. Une larme tomba sur son cahier de calcul. Elle prit la couleur de l'encre encore fraîche et s'arrondit pour former une énorme tache violette.
Sœur Claude lui vissa son béret sur la tête :
— Yves-Marie, ta maman t'attend chez toi. M. le maire va te raccompagner.
Elle l'aida à ranger ses affaires et lui mit son cartable sur le dos. Puis elle prit ses mains et les pressa dans les siennes.
Quand il fut sorti, tous les garçons se précipitèrent aux fenêtres et le regardèrent partir. Sœur Claude les rejoignit.
A chaque nouveau malheur la religieuse perdait un peu de sa foi.
— Mes enfants, regagnez vos places.
Ils reprirent leur chant sur un air triste :
7 fois 7 = 49
7 fois 8 = 56.
Yves-Marie et Jean Colin marchaient côte à côte sans rien dire. A la sortie du bourg le maire rompit le silence :
— Ça va l'école ?
— Oui.
— Tu es premier, deuxième, troisième ?
— Ça dépend.
— Oh ! Tu dois être dans les bons. Quel âge as-tu ?
— Douze ans et demi. L'année prochaine je serai mousse à bord de L'Anita, capitaine Guermeur, armement Jézequel, annonça-t-il d'une traite.
Le maire admira le cran de ce petit bonhomme encore enfant, qui semblait avoir fait le serment de venger son père et conjurer le destin des gens de mer.
En s'arrêtant, Yves-Marie obligea son compagnon de route à en faire autant :
— Tout seul, je serai plus vite rendu, monsieur le maire.
— Vas-y, mon gars, et sois gentil avec ta mère.
— Ça, vous pouvez compter dessus.
Le garçon se sauva en courant. Il fit un détour pour longer la côte et descendit sur la grève. Après s'être débarrassé de son cartable, il ramassa des galets dont il fit un tas. Les larmes aux yeux, la rage au cœur, il rassembla des cailloux qu'il lança dans la mer en l'injuriant :
— Méchante ! Salope ! Garce ! Maudite garce !
Là-haut, sur la Pointe, Pierre observait la silhouette du gamin. Cette image de l'enfant jetant des pierres dans l'eau disait la détresse humaine ; Pierre s'en souviendrait toute sa vie.
Quand il rentra chez lui, Yves-Marie resta un instant face à sa mère sans oser l'approcher. Sans vouloir et sans force, elle était blottie sur une chaise près du lit, au fond de la pièce unique. Les larmes inondaient son visage et coulaient d'un mouvement continu, comme une rigole débordant après l'averse. De temps en temps, elle gémissait doucement.
Yves-Marie posa son regard sur un cadre accroché au mur près de la porte. La photo d'un jeune matelot de la Royale. Il vit le reflet de son image à côté du visage du soldat. Lui vivant, bougeant, son père mort, figé pour l'éternité.
— Pa-pa !
Ces deux syllabes qui attendaient une réponse le bouleversèrent. L'enfant venait de prendre conscience qu'il ne reverrait plus jamais son père.
Il voulut se réfugier près de sa mère mais la pauvre femme hagarde lui fit peur. Il eut envie de sortir, de la fuir, puis se souvint : il avait donné sa parole à M. le maire. Le garçon reprit son approche hésitante, trouvant prétexte à s'arrêter, au coin de la table, près du fourneau. Marche lente et zigzagante vers ce coin sombre auprès du lit clos.
Yvonne tendit un bras vers son enfant, le serra contre elle. Comment protéger le seul bien qui lui restait ?
Se laissant glisser sur la terre battue, Yves-Marie posa sa tête sur les genoux de sa mère qui se mit à caresser ses cheveux sans le regarder, les yeux perdus dans les brumes du Grand Banc.
Dans toutes les maisons la même crainte hantait les esprits. Et si cette disparition en annonçait d'autres ? Tous avaient en mémoire certaines années noires où les campagnes à Terre-Neuve se payaient d'un lourd tribut de victimes : les hommes perdus dans la brume et qu'on ne revoyait jamais sans savoir comment ils étaient morts, ceux qui sombraient avec leur doris dans le gros temps. Ceux qu'un paquet de mer arrachait du pont. Ceux que la tempête jetait en bas des mâtures. Ceux qui succombaient malades des tripes ou des poumons. Ceux qui ne supportaient plus leur destin de misère et faisaient leur trou dans l'eau... Ces années-là, la liste des péris s'allongeaient de plusieurs noms sur le marbre de l'église. Il n'était pas une famille qui n'eût son patronyme gravé sur la plaque commémorative.
Jeanne ruminait des pensées tristes, elle avait grand'peur elle aussi de perdre son Joseph. Elle lança un regard reconnaissant à Pierre qui cherchait à distraire ses filles, à leur faire oublier qu'un jour, comme Yves-Marie, elles auraient peut-être à pleurer leur père.
Le jeune homme avait coupé une brassée de jonc en descendant du Meinga. Il le tressait aussi facilement que l'osier. Il fabriqua une maisonnette, un lit, une table, une chaise, deux poupées vertes aux yeux écarquillés en forme de marguerites, aux cheveux aussi raides que les pailles du balai.
— Je n'arriverai jamais à la coiffer, dit Perrine.
Pierre proposa de lui raser le crâne.
— Ah non ! On croira que c'est un gars.
Adèle admirait son adresse et son ingéniosité.
— Où t'as appris à faire tout ça ?
— Chez moi.
— C'est où chez toi ?
Il leur décrivit les monts d'Arrée. Il y avait des rochers mais pas la mer. Les arbres étaient tout petits, pas plus hauts qu'elles. La lande et la bruyère recouvraient la terre.
— Il y a des joncs ?
— Oui, et des ajoncs qui piquent.
C'était l'heure d'aller au lit. Pour la première fois Adèle et Perrine embrassèrent Pierre avant de monter se coucher.
Dans la chambre, elles s'agenouillèrent devant la Vierge. Avec une ferveur accrue elles prièrent pour leur père et pour tout l'équipage de La Charmeuse. Soudain le visage d'Adèle s'illumina :
— Et si on gardait Pierre ?
— Oh ! oui, maman, insista Perrine.
Jeanne sourit. Ses filles venaient de formuler tout haut ce qu'elle avait pensé tout bas.
Quand elle redescendit à la cuisine, le saisonnier finissait de rassembler les brins de jonc éparpillés sur la table. Elle le remercia d'avoir été gentil avec ses filles. Sans lui la soirée s'annonçait si triste.
— Boirais-tu une tasse de café avec moi ? J'en ai de prêt, il n'y a plus qu'à le réchauffer.
— Je veux bien, patronne.
Jeanne versa le reste du pot dans une petite casserole, puis demeura debout près du fourneau. Son esprit voguait sur la mer.
— Quand il y a des disparus avant la Saint-Jean, c'est souvent le signe d'une année noire.
Ses yeux se brouillèrent. Elle essuya ses larmes avec son tablier, sourit à Pierre et lui proposa une petite goutte avec son café.
— Non, merci, patronne.
Le garçon continuait d'apprendre le pays. Il comprit ce soir-là pourquoi les femmes et les enfants de marins ne s'endormaient jamais tranquilles.
Fidèle à son rendez-vous, Marie se rendit sur la grève. Le malheur d'Yvonne avait ravivé sa propre douleur : quelques années plus tôt elle avait eu à pleurer deux morts d'un coup. Son père disparu dans la sale brume et sa mère qui avait refusé de survivre à son homme. Pauvre mère, elle aurait été si heureuse de voir sa fille épouser René Pinto. Pour conjurer sa peur, Marie, face à l'Océan, entreprit de raconter à son amoureux les préparatifs du mariage.
— Dès demain j'irai commander ma robe chez la couturière. Elle sera toute simple, pas comme celle de Louise Legrand.
Comme la lavandière, Louise, fille de gros fermiers, s'apprêtait à prendre époux. Mais les paysannes avaient plus de chance que les filles de marin, elles se mariaient au printemps, ou l'été après la moisson. Les chemins étant secs, elles pouvaient s'autoriser des robes avec des traînes qui n'en finissaient plus. Et décorer l'église de beaux bouquets de roses.
« Étoile
Sans voile
Ah ! Fais à mes yeux
Eclore
L'aurore
D'un jour radieux. »
Toute à son récit, Marie n'entendit pas hurler sur la mer. Pour peu qu'on prêtât l'oreille, la nuit, on pouvait percevoir des cris lugubres tout au long de la côte. C'était les appels désespérés des noyés que l'Océan n'avait pas rendus et qui ne pouvaient pas être enterrés en terre bénite. Malheur à ceux qui osaient répondre à leurs plaintes, les damnés sortaient de l'eau pour leur rompre le cou.
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