Entre terre et mer

Hervé Baslé · Chapitre 4 sur 20

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Entre terre et mer

Chapitre 5

 

 

Chaque année l'État français envoyait un bateau sur les lieux de pêche. Chargé de surveiller l'application des lois et des règlements, d'empêcher les litiges internatio naux, il portait aussi assistance aux équipages. En outre il fournissait des médicaments aux navires, accueillait et soignait à son bord les blessés et les malades qu'il transportait à l'hôpital de Saint-Pierre quand leur état le nécessitait. Enfin, et cela n'était pas la moindre de ses missions, il distribuait le courrier des familles des marins.

Prête à appareiller au début du jusant, le Sainte Jehanne d'Arc était à quai à la cale de Dinan au port de Saint-Malo. Deux bonnes heures avant le plein, une procession de femmes et d'enfants défila à sa coupée. Un quartier-maître confirmé présentait un grand sac ouvert dans lequel un enseigne de vaisseau de deuxième classe jetait les lettres et les petits colis. Il recevait aussi les messages.

— Dites bien à nos hommes qu'on pense à eux. Jeanne se présenta avec trois lettres et une manne recouverte d'une grosse toile cousue à même l'osier. Le midship refusa le colis jugé trop lourd. Jeanne insista, implora une faveur. Cela n'était que des pommes de terre, quelques patates nouvelles.

— Elles ne seront plus tellement nouvelles quand elles arriveront sur les Bancs, mais au moins ils en auront le goût.

Le jeune officier se laissa attendrir et accepta de prendre le paquet à son bord.

Victoire, elle aussi, avait une communication à transmettre au matelot Foursin Francis, saleur à bord de La Charmeuse : sa femme lui était fidèle, bien fidèle.

Marie-Louise se présenta le ventre en avant.

— Moi, à mon homme Amand Guilbert, faut lui dire que vous m'avez vue. Que j'porte pointu comme pour une fille. Il sera si content. On a déjà trois gars.

Quant à Marie, elle tendit sa lettre en rougissant, comme si de l'enveloppe s'échappaient ses mots doux et son parfum de femme amoureuse.

 

Les femmes longèrent la côte pour rentrer à la Guimorais. De temps en temps elles se retournaient pour voir le navire-hôpital s'éloigner dans le large. Les nouvelles des familles, les mots simples parfois maladroits, les épanchements des cœurs traverseraient l'Atlantique dans ses soutes. Avant de rentrer dans le bourg de Rothéneuf elles lui firent un dernier adieu à la pointe de la Varde. Le bateau disparut à l'horizon dans un mur de nuages noirs qui mangeaient le ciel au-dessus de la ville fortifiée et de ses défenses, le Grand Bé, le Fort National, Cézembre et la Conchée.

Les filles se hâtèrent, le grain ne tarderait pas à les rattraper. Marie-Louise ne pouvait suivre l'allure.

— Ne m'attendez pas !

— Il ne manquerait plus que ça, répondirent Jeanne et Marie qui rebroussèrent chemin pour la soutenir.

— Vous allez vous faire tremper.

— Nous, c'est pas grave. Toi, il ne faut pas que tu attrapes du mal à la veille d'accoucher.

Soudain la pluie s'abattit, froide, horizontale. Un vent d'ouest souleva les jupes des femmes et gonfla les voiles des maquereautiers que le changement de temps avait surpris en pêche. La marée perdue, ils luttaient face au courant qui s'était inversé et les poussait contre les têtes de cailloux découvrant au jusant.

Marie se précipita à l'intérieur de sa maison. Sans penser à ses vêtements mouillés, elle vint à la fenêtre et regarda dehors s'installer la tempête. Elle écouta le vent, la pluie, le bruit de la mer toute proche.

— René, soupira-t-elle.

Jeanne se sécha le dos à la cheminée. Elle aussi entendait le vent qui ronflait dans le conduit. Adèle et Perrine jouaient aux petits chevaux en compagnie de Pierre. Le capitaine avait découpé dans un morceau de carton toutes les pièces du jeu un soir d'hiver. Adèle et Perrine les avaient coloriés. Seuls les dés provenaient du commerce. La mère était heureuse de voir ses filles insouciantes. Adèle rejoua, elle avait fait un six.

— Maman ? Qu'est-ce que tu as écrit à papa ?

Une question moins frivole qu'il n'y paraissait.

— Tu es curieuse comme une vieille pie, répondit Jeanne.

— Allez ! dis-nous.

La mère céda. Elle avait écrit que Pierre faisait du bon travail et qu'elle avait l'intention de lui demander de rester après les patates pour la fenaison et la moisson, le piquage des choux et des betteraves.

— Oh oui ! s'exclamèrent les deux gamines.

Elles s'approchèrent du tâcheron, s'agitèrent comme des puces et piaillèrent comme des hirondelles.

— Tu veux bien, Pierre ?

— Dis oui !

— Arrêtez, les filles ! Si Pierre ne dit rien, c'est qu'il a besoin de réfléchir.

Jeanne traversa la cuisine. Elle vint comme Marie derrière sa fenêtre pour voir et écouter mugir la tempête. Elle ne cessait de penser à son capitaine.

— Mon Dieu, pourvu qu'ils ne soient pas pris dans la tourmente eux aussi.

Puis elle ajouta de peur d'inquiéter ses filles :

— Heureusement demain c'est dimanche. La terre va être trempée, on n'aurait pas pu arracher les pommes de terre.

Pierre se pencha vers les filles et leur chuchota quelques mots dans l'oreille. Les gamines lui sautèrent au cou. Elles étaient si heureuses.

— Maman ! Pierre a dit oui.

— Merci, Pierre.

Jeanne poussa un long soupir. En acceptant sa proposition, il la libérait un peu du poids de sa solitude, mais elle n'osa l'avouer.

— Comme tu vois, poursuivit-elle les filles ont de plus en plus de mal à vivre sans homme à la maison.

 

Les maisons de la Guimorais subissaient les assauts de l'ouragan. Emportés vers la terre, les mouettes et les goélands surgirent dans la nuit, rasant les toits, poussant des cris lugubres. Toutes les femmes sans exception, même Colombe, s'étaient postées derrière leurs carreaux. Elles priaient pour leurs pauvres marins comme si le vent qui balayait la côte devait au même moment creuser la mer à des milliers de kilomètres.

Hortense fit sa prière sans respirer, pour en dire plus :

— Je vous salue Marie pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.

Victoire pressait son alliance pour se sentir plus proche de son homme.

Les mains jointes, Marie semblait absente, elle ne voyait plus les arbres plier dans la tempête.

— Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort... A l'heure de notre mort.

Elle se sentit les yeux pleins de larmes.

Louis, l'aîné des gars Guilbert, passa devant sa fenêtre en courant. Elle l'entendit frapper chez Berthe.

— C'est maman ! cria le garçon.

Marie-Louise avait ressenti les premières douleurs et envoyé son fils alerter la sage-femme.

Berthe grimpa dans le lit. Elle s'agenouilla, chevauchant les jambes de la future maman.

— Tournez la tête ! commanda-t-elle aux garçons avant de soulever la robe de leur mère.

Louis, Félix et Jean-Marie se figèrent face à la cloison. Le cadet donna un tour de vis au cou du petit frère qui cherchait à tricher. Les yeux ne voyaient pas, mais les oreilles cherchèrent à entendre malgré le bruit du dehors.

— Tout est ma faute, répétait Marie-Louise. J'ai couru sous la pluie en revenant de Saint-Malo. J'ai dû perdre les eaux.

— C'est la lune ce soir, dit Berthe. Tu n'y avais pas pensé ?

Non, elle n'y avait pas pensé. Elle n'imaginait pas que ça arriverait si vite. Le bateau avait accosté le 12 octobre, elle attendait l'heureux événement pour le 14 juillet.

— Tu iras danser au bal du 14 juillet. C'est pour ce soir, et même dans pas longtemps.

Marie-Louise avait l'habitude, pourtant cette fois elle appréhendait.

— Quoi donc, grands dieux ? Tu les mets au monde comme une lettre à la poste.

Berthe recouvrit ses jambes. Elle descendit du lit et envoya les garçons dormir chez Hortense.

— Quand vous vous réveillerez, vous aurez une petite ?...

— Sœur.

Louis et Jean-Marie s'abritèrent sous la même cape et se rendirent aussitôt chez la voisine.

— Qu'est-ce que vous faites là ?

— Notre petite sœur arrive cette nuit.

— Entrez vite vous mettre à l'abri.

Hortense accueillit les garçons sans plus de cérémonie. L'entraide était naturelle chez les femmes de marins.

— Comment allez-vous l'appeler ?

— Désirée.

— Comme c'est joli.

Jean-Marie, le plus petit, se faisait une joie de passer la nuit chez la voisine. Elle avait un mainate qui sifflait plusieurs chansons que Léon, le mari d'Hortense, lui avait apprises. La cage de l'oiseau était recouverte d'un tissu noir.

— Il n'est pas là Biribi ? fit l'enfant déçu.

— Si, il dort. Ne le réveille pas surtout, il ne serait pas content. Tu le verras demain matin.

C'est alors qu'elle remarqua l'absence de Félix.

— Il ne vient pas ?

Louis expliqua qu'il n'était pas sorti aussi vite qu'eux. Des trois, c'est lui qui mettait le plus de temps à s'habiller.

En fait, Félix traînait. Blotti entre l'armoire et le buffet, il ne pouvait détacher son regard du lit. Il avait pitié de sa mère qui ressentait des douleurs de plus en plus fréquentes, de plus en plus vives.

Berthe s'affairait dans la pièce, elle fit chauffer de l'eau, sortit des linges propres de l'armoire.

— Qu'est-ce que tu fais là ? gronda-t-elle en découvrant la présence du garçon. Tu n'es pas chez Hortense ? Allez oust ! reste pas planté comme un cierge à l'église.

Quand il fut dehors, Félix se couvrit la tête avec le col de sa veste et se tapit dans l'encoignure de la porte. Il se boucha les oreilles pour atténuer les cris de sa mère qui lui brisaient le cœur. Il grimaçait et souffrait avec elle.

Ses yeux apeurés virent la lune se cacher derrière un gros nuage. La nuit se fit plus noire encore.

L'enfant n'était pas seul sous le mauvais temps. Pierre était sorti de la ferme, il longea la côte dans la bourrasque et s'arrêta sur la grève. Il était venu assister au spectacle de la tempête. De sa première tempête.

Il avait du mal à se tenir debout face à la mer en furie. Les lames s'élevaient de plus en plus hautes dans un mouvement désordonné. Elles s'abattaient sur le sable et frappaient les rochers en faisant un bruit d'enfer. Projetés par le vent, les paquets d'eau semblaient vouloir tout détruire, tout briser. La mer, dans sa folie, pouvait tout engloutir. Pierre prit peur, il fit demi-tour et marcha comme un homme ivre, de vent, de pluie et de sons assourdissants.

 

Dans cette nuit d'épouvante, dans ce temps de fin du monde, une femme allait donner la vie, les gémissements de Marie-Louise se mêlaient au sifflement du vent, aux piaulements des mouettes. Félix hurla pour couvrir un long cri poussé par sa mère. Les nuages passèrent devant la lune qui éclaira de nouveau le visage de l'enfant. Dans la maison, Marie-Louise cessa de se plaindre.

Félix entendit les premiers pleurs du nouveau-né et vit Berthe le porter à bout de bras derrière les vitres de la fenêtre.

Il sortit du jardinet et courut rejoindre ses frères en criant :

— C'est un gars ! J'ai vu, c'est un gars !

Berthe leva les yeux vers le ciel pour y lire le destin du dernier des Guilbert.

— Regarde, Marie-Louise, comme la lune est belle, pas un nuage pour la noyer.

Puis s'adressant à l'enfant :

— T'as de la chance, mon bonhomme, tu ne mourras pas dans l'eau.

Elle le rendit à sa mère qui ne put contenir son chagrin. Marie-Louise pleura des larmes amères, elle aurait tant voulu avoir une fille.

Le lendemain matin toutes les femmes caquetaient devant la maison de l'accouchée.

— Elle se trompait la pauvre Marie-Louise, quand on porte pointu c'est toujours un gars, fit Berthe d'un ton doux.

— Pourquoi tu ne lui avais pas dit ? demanda Marie.

— Parce qu'elle le savait. Mais elle ne se voyait pas, elle la désirait tellement sa fille. Valait mieux la laisser croire jusqu'au dernier moment.

Berthe était fière chaque fois qu'elle sortait un bébé du ventre de sa mère. Elle l'était encore plus à l'arrivée des papas. Fière d'avoir su cueillir l'été le fruit de la graine que les hommes avaient semée en hiver. Jardiniers sans jardins qui ne voyaient pas les plants sortir de terre et les arbres fleurir au printemps, les épis mûrir, les pommes et les poires tomber dans l'herbe des vergers. Berthe était là pour les suppléer. Parfois pour arracher les pousses bâtardes qui pourrissaient les récoltes.

— Tout s'est bien passé ? s'inquiéta Victoire qui n'avait toujours pas enfanté après six ans de mariage.

— Très bien, assura la sage-femme. Il est arrivé un peu vite mais il est costaud, bien formé, il a tout ce qui faut. Merci mon Dieu.

Il était né dans un bon mois, encore merci mon Dieu, dans les dates permises. Cela ne serait pas le cas pour l'enfant de Belle en cuisse...

— Il paraît qu'elle va dépoter le sien au mois de janvier.

— Comment tu le sais ? demanda Berthe qui avait fait ses calculs.

— Ne me le demande pas, répliqua Hortense.

Et se tournant vers les autres, elle ajouta :

— La seule chose que je peux vous dire c'est que les bateaux n'avaient pas doublé le cap Fréhel qu'elle avait déjà un pieu dans le ventre.

— Si ce que tu dis est vrai elle devrait accoucher dans les semaines qui viennent, constata Victoire.

— Non, ça n'a pas marché ce coup-là, affirma Hortense qui paraissait au courant de tout. Elle a eu un autre amant au printemps, et là !...

Elles partirent toutes d'un grand éclat de rire.

 

Ce dimanche, les voitures à chevaux du père Legrand, de Julien Gouya, d'André Lefeuvre, d'Eugène Fieurgant et de Jean Noblet traversèrent la Guimorais les unes derrière les autres. Chargées des tâcherons, elles faisaient route vers la gare. La saison finie, les Bretons de l'intérieur rentraient dans les terres retrouver leurs familles.

— Au revoir ! A l'année prochaine !

— A l'année prochaine !

— C'est lequel ? demanda Berthe, curieuse de voir le beau gars qui avait séduit Belle en cuisse.

Hortense la renseigna :

— Celui qui est debout dans la troisième voiture.

A la sortie du village, une jeune femme aux yeux de braise et au ventre à peine arrondi assistait au passage du cortège des cabriolets. Le jeune homme de la troisième voiture lui fit un signe de la main.

— Belle en cuisse ! cria-t-il.

Colombe lui envoya un baiser. L'an prochain, il ne ferait pas partie de la troupe.

 

Après la tempête de la nuit, des épaves dansaient dans le flot apaisé. La mer rendait au jour les restes d'un rafiot victime de sa fureur. Des bonbonnes de verre, des tonneaux de bois, des lames de pont, des lambeaux de voilure. Jeanne et Pierre s'étaient rendus sur la grève pour user du droit de récupérer ce que la mer rapporte. Ils chargèrent un mât dans le tombereau.

— L'année dernière elle nous a rendu un noyé, dit la patronne, on n'était pas fiers. Hue, Gros cul !

Ils avancèrent dans le sable humide, muets. Pierre pensait aux marins qui n'avaient plus de mât, plus de voile pour guider leur navire. Peut-être plus de bateau. Certains coulés à pic, d'autres accrochés à une épave flottante. Les uns tenant le coup, les autres lâchant prise. Jeanne avait les mêmes images en tête, elle les chassa et parla d'autre chose.

— Pierre ! Tu ne regrettes pas d'être resté ?

— Je me sens bien ici.

— Tu n'as donc pas quelqu'un qui t'attend ?

— Non, affirma-t-il aussitôt.

Puis il s'expliqua :

— Je veux voir les bateaux revenir. Je veux voir ces hommes pour qui le cœur des femmes bat si fort.

Jeanne ne put s'empêcher d'en rire. Elle pressa Gros cul. C'était l'heure de rentrer, de s'endimancher pour aller aux vêpres.

 

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