Entre terre et mer
Chapitre 10
Le lendemain une procession joyeuse arriva vers les trois heures de l'après-midi devant le bureau de l'Inscription maritime. Les femmes marchaient en tête, d'un pas alerte, la mine réjouie. Les hommes s'étaient mis sur leur trente et un. Ils portaient les habits du dimanche, la casquette propre, le foulard aux couleurs vives noué autour du cou. Pour tous ces pauvres gens, c'était le plus grand jour de l'année.
Joseph et Jeanne avaient eu le privilège de les précéder dans le bureau de l'Administrateur. Chaque année Souliers vernis convoquait ses capitaines et ses équipages au bureau des Affaires maritimes pour la remise des gains de la campagne écoulée. La paye était faite en présence d'un agent de l'Administration. L'armateur armait trois navires, L'Anita, Le Gloire à Dieu, et La Charmeuse. Il avait une préférence marquée pour sa petite dernière et son vaillant capitaine. Il donna sa part à Joseph.
— Merci, monsieur Louvet.
— C'est moi qui te remercie d'avoir fait une si bonne campagne.
— Vous auriez pu attendre l'arrivée de l'équipage pour me donner mes sous.
— Non, c'est mieux comme ça. Même s'ils connaissent la répartition des bénéfices, ce n'est jamais bon que les matelots voient ce que touche le capitaine. C'était l'idée de mon père et c'est la mienne aussi.
Joseph confia ses gains à sa femme. Elle mit l'argent dans son sac à main et embrassa son homme.
— Tu as bien travaillé.
— Je parie que cette année ton mari te rapporte plus que ta ferme.
Jeanne ne répondit pas, elle se contenta de sourire, c'était une cachottière.
— Je vous paye des prunes si vous arrivez à le savoir, dit Joseph. Moi, il y a belle lurette que je ne pose plus la question.
— L'argent, c'est l'affaire des épouses, affirma Jeanne. Peut-être pas chez les armateurs mais chez nous c'est comme ça. Vous savez bien, monsieur Louvet, que les marins sont incapables de s'occuper des sous.
— Que vous dites les femmes, répliqua Joseph, parce que ça vous arrange. Attends un peu que je ne navigue plus, tu verras qui aura le porte-monnaie.
— Ne rêve pas trop, capitaine.
Souliers vernis écoutait le couple, amusé. Il étala ses cahiers de comptes sur le bureau et fit entrer l'équipage. Le capitaine plaça ses matelots sur les bancs, avancés face au bureau pour la circonstance.
— Retirez vos casquettes, ordonna-t-il.
Tous n'y avaient pas pensé. Les femmes se tinrent debout derrière leur mari.
Souliers vernis salua tout le monde puis il ouvrit un grand cahier noir à couverture cartonnée, pour faire lecture des comptes de la campagne. Il prit un ton de curé en chaire.
— Mes chers amis, je vous félicite, une fois de plus la cale était pleine.
Les marins apprirent avec fierté qu'ils avaient ramené 4 520 quintaux de poisson vendus à 135 francs, au total 610 200 francs. Là-dessus l'armateur avait prélevé 4 % d'escompte et 2 % de commission de vente sur le reste, ce qui ramenait la somme à 574 076 francs et 16 centimes. S'ajoutait la vente des huiles et des rogues, 2 200, le fret du sel, 5 900. Soit 6 100 qui faisaient passer le total à 582 176 francs 16 dont il fallait retrancher les dépenses. Les primes d'assurance, 32 000, le prix des fûts, 350, les frais de déchargement et de pesage, 1 750. En tout 34 100.
— Ça augmente tous les ans, dit Hortense à voix basse.
— Il en retire trop tout de même, ajouta Marie-Renée.
Toutes déductions faites, il restait 548 076 francs 16 sur lesquels la part des marins était fixée à 26 %. Il leur revenait donc 142 499 francs 80.
— Ils ont la plus petite part, constata Hortense en soupirant.
— Oui, fit sa voisine, c'est pourtant eux qui ont tout le mal.
— Vous avez pêché 198 212 poissons, ce qui met la morue à 0 franc 718, conclut l'armateur.
Avant de s'asseoir, il s'inquiéta de savoir si l'équipage était au complet. On lui signala l'absence d'Amand Guilbert. L'armateur déclara qu'il avait déjà touché sa part. Tous s'en étonnèrent.
— Et le père Lebreton, dit Hortense en levant le doigt.
— J'irai le voir ton homme.
— Je peux bien m'en aller, il ne me donnera pas mon argent, regretta la femme de Léon.
— Reste quand même avec nous pour rigoler chez Adrienne, proposa Marie-Renée.
L'agent des Affaires maritimes invita les marins à se présenter un à un devant le bureau, le saleur en tête.
— Les plus riches sont toujours servis les premiers, plaisanta Jean-Marie, l'homme de Belle en cuisse.
Victoire, la femme de Francis le saleur, réagit vivement à cette réflexion dans laquelle elle perçut une pointe d'envie, son mari ayant un pourcentage plus important que les dorissiers.
— Qu'est-ce que tu trouves à redire, L'Encornet ? tu ferais mieux d'être jaloux de ta femme que de tes copains. Ce ne sont pas eux qui te font porter les cornes.
Elle venait de baptiser Jean-Marie pour le restant de sa vie. Désormais on ne l'appellerait plus que L'Encornet parce que son épouse le trompait pendant qu'il boëttait ses lignes avec du calmar. Le cocu jeta à ses copains un regard triste. Dans son dos, les femmes pouffaient. Elles étaient nerveuses en novembre et en février quand elles venaient toucher le retour ou les avances. Les deux seuls jours de l'année où elles avaient l'illusion d'être riches. Ça leur tournait la tête, ça les rendait idiotes.
— Taisez-vous ! pauvres innocentes, gueula le capitaine.
Il ne leur permettait pas de rire du malheur d'un de ses matelots, pas devant lui.
L'Encornet avait pêché 22 354 morues et se trouvait dans le trio de tête. Seuls le père Lebreton et Amand Guilbert avaient fait mieux que lui.
— Ça n'a pas l'air de te faire plaisir ? s'étonna l'armateur. Avec un peu de chance, l'année prochaine tu les dépasseras.
— Si le proverbe est vrai, monsieur Louvet, c'est cette année que j'aurais dû en avoir de la chance.
— Je ne sais pas ce dont tu parles.
— Et on ne veut pas le savoir, Jean-Marie, fit le capitaine pour couper court aux épanchements.
Mal à l'aise, l'armateur reprit vite l'énoncé des comptes.
— Donc 22354 morues. Je t'en enlève 2612 pour ceux qui sont restés à bord travailler dans l'intérêt commun.
Il restait au dorissier 19 742 poissons payables à 0 francs 718, soit 14 174 francs 75. Ça mettait le neuvième à 1 574 francs 97. Il en revenait 5 à Jean-Marie et 4 à son avant de doris. Souliers vernis sortit l'argent de sa sacoche et compta jusqu'à avoir atteint la somme de 7 871 francs et 85 centimes. L'Encornet prit ses sous. Joseph connaissait son matelot, à son regard fixe embué de larmes, il vit que la rage le gagnait.
Pour Adrienne aussi ce fut une belle journée. Son café était plein comme un œuf. Elle déambulait entre les tables, intervenant dès qu'un verre vide se levait.
Aujourd'hui c'étaient les femmes qui régalaient, elles avaient empoché l'argent des marins à peine franchie la porte de l'Inscription maritime.
— Pour moi, ça fera combien ? demanda Victoire.
— Tu as deux tournées, Victoire Labat, ça te fait...
— Non ! pas Victoire Labat, madame Foursin. Aujourd'hui je suis fière de porter le nom de mon homme. Comme les dames du bourg, celles qui ont des grands chapeaux et des belles toilettes.
— Vous me devez deux fois quarante sous, madame Foursin.
L'Encornet était seul debout au comptoir. Il arrêtait Adrienne dès qu'elle passait à portée de main.
— Doucement, Jean-Marie.
— Ah non ! protesta-t-il. Pas Jean-Marie, L'Encornet.
— C'est quoi encore cette histoire ? Personne n'est satisfait de porter son nom aujourd'hui.
— Demande à Victoire, c'est elle qui m'a trouvé ce sobriquet. Tu devines pourquoi ?
Son verre plein, il le leva à la santé de la compagnie. Puis il se rendit dans la chambre des députés, une arrière-salle dans laquelle s'isolaient les gens de bien pour ne pas se mêler à la populace. Il y trouva Souliers vernis, Joseph, Jeanne et Marie que sa patronne avait amenée à la demande de l'armateur.
— A la vôtre, monsieur Louvet. Toi aussi, Joseph.
— A la tienne, Jean-Marie.
Il titubait déjà. Revenu dans la salle commune, il s'approcha de la table du saleur et brailla :
— A la santé du cocu !
Francis se dressa, prêt à se battre, Adrienne s'interposa. Elle poussa Jean-Marie vers le bar.
— Si tu veux que je sois sage, remplis mon verre, implora l'offensé.
— Ne bois pas si vite, tes jambes ne vont plus te porter.
— T'occupes ! Je vais m'en retourner à la nage.
— Dis donc pas de bêtises.
La paix revenue, l'armateur proposa à Joseph de raccompagner Jean-Marie en auto jusqu'à sa maison.
— Ne faites pas ça, monsieur Louvet. Je le connais mon loustic, s'il rentre maintenant il va tuer sa femme. Faut le laisser noyer son chagrin, après il n'aura plus la force d'être méchant.
Ils oublièrent l'incident. L'armateur ouvrit sa sacoche, il en tira une enveloppe qu'il tendit à Marie.
— Je n'attends rien, monsieur Louvet.
— C'est la volonté du vieux Charles. Il m'a demandé de vous remettre la part de son fils. Il pense qu'elle vous revient.
— Je le remercierai mais je ne veux pas prendre cet argent. Si j'accepte, c'est me marier avec un mort. Laissez-moi la chance d'en retrouver un de bien vivant.
A leur retour Jeanne proposa à Marie de venir dormir une nuit de plus à la ferme. La jeune fille refusa. Elle pouvait rester seule désormais, elle ne ferait pas de bêtises. Une fois chez elle, elle ouvrit sa fenêtre pour faire entrer de l'air frais dans sa pièce malgré l'heure tardive. Elle noua son tablier et entreprit de faire le ménage.
Vers les huit heures du soir, Adrienne mit son dernier client à la porte.
— Un dernier, juste un dernier, mendia L'Encornet.
— Non ça suffit ! T'as assez bu !
Le marin traversa difficilement la rue. Devant l'Entrepôt des Salines, Germaine attendait une âme en peine à consoler. Jean-Marie se présenta.
— Non, monsieur ! Tu es resté en face trop longtemps. Passé la dose, l'amour et la bouteille ne font plus bon ménage.
Jean-Marie avança sur le quai en chantant :
— « Quand ils partaient
Pour le Grand Banc,
Le banc à Saint-Pierre. »
A hauteur de La Charmeuse, il signala sa présence.
— Ohé, du bateau !
— Oui, répondit Pierre qui apparut sur le pont. Madame Adrienne lui ayant fermé sa porte, le matelot implora le concierge d'avoir pitié d'un homme sur le point de mourir de soif. Il avait l'impérieux besoin de se rafraîchir la glotte avant de reprendre le chemin de son logis.
— J'ai de l'eau si vous voulez.
— Quoi ! de l'eau ! Un marin ne boit jamais d'eau.
Il demanda à Pierre d'aller fouiller dans la cabine du capitaine, il y avait sûrement une bouteille à traîner dans un coin.
— Non, son coffre est vide.
— A d'autres ! Il doit bien en cacher une pour boire un coup quand il est à bord.
Il voulut descendre vérifier lui-même. Pierre lui barra le passage. Les deux hommes s'empoignèrent sur la coupée.
— Non mais dis donc ! Où tu te crois ici ? Maudit bouseux ! Pied de chou ! C'est peut-être bien toi qui as séduit ma colombe ?
— Ah non ! C'est pas moi, je vous le jure.
— Je sais que c'est pas toi, mais c'en est un de ton espèce. Si tu le connais, préviens-le bien. Dis-lui qu'un jour je le retrouverai et je le trancherai comme un flétan, du nombril jusqu'à la gorge.
Puis Jean-Marie s'inquiéta de savoir si Cul roussi disait la vérité quand il prétendait que Pierre voulait embarquer avec eux.
— J'ai dit ça comme ça.
— Il raconte aussi que t'as des vues sur la fiancée du pauvre René.
— Il en dit bien de trop.
Sans doute y avait-il une part de vérité dans tout ça, il n'y a jamais de fumée sans feu, se dit L'Encornet qui avait perçu, dans la réponse de Pierre, comme un aveu.
— Puisque c'est vrai, insista-t-il je vais te donner mon avis. Un conseil de malheureux, ou de cocu si tu préfères. Reste à terre ! Même les bonnes filles il faut les surveiller.
Il vira de cap, reprenant sa chanson, là où il l'avait laissée, preuve qu'il n'avait pas perdu la tête :
— « Le Banc à Saint-Pierre,
Les Cancalais
Le cœur confiant
Prenaient la mer. »
Il lui fallut plus d'une heure et demie pour se rendre à la Guimorais. Marie fermait sa porte quand il arriva sur la place du village.
— Je vous salue Marie pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles...
Les mots amenant les idées, L'Encornet se mit à répéter avec une ironie méchante :
— Le fruit de vos entrailles.
La jeune fille effrayée tira le loquet.
— Attends ! J'ai quelque chose à te dire. Si ton cœur bat pour le bec de moule que je viens de voir sur La Charmeuse, c'est trop tôt. Cela pourrait déplaire à René.
Marie tremblait derrière sa porte.
Jean-Marie entonna son hymne au déshonneur des femmes.
— « Ah ! les belles morues
Qui nous attendaient sur le quai. »
Belle en cuisse s'apprêtait à aller se coucher lorsqu'elle entendit son mari chanter à tue-tête dans la rue. Elle éteignit la lampe et se précipita au fond de son lit. L'Encornet prit le temps de pisser contre le mur avant d'entrer. Il ralluma la chandelle, découvrit le faitout posé sur la table près de son couvert mis.
— Aurions-nous droit à la soupe à la grimace ? ricana-t-il, la bouche pâteuse.
Les traits convulsés, les paupières rougies, il sortit de sa veste les quelques billets qu'il n'avait pas dilapidés au café en petits verres et en tournées générales.
— Voilà qui va ramener la bonne humeur.
Il retourna les poches de son pantalon et les vida dans l'assiette. Les pièces de monnaie tintèrent en tombant sur la faïence.
Belle en cuisse gardait les yeux fermés, en faisant semblant de ne rien voir, de ne rien entendre. Hortense était venue lui rapporter les propos insolents de Victoire au bureau de l'Inscription maritime et la scène au café qui avait suivi. Berthe, qui avait été témoin de cette discussion, lui avait proposé de venir se réfugier chez elle. Quelle que fût sa faute, entre femmes, il fallait s'aider. Bien que touchée, Colombe avait refusé : Jean-Marie devait être bien malheureux. Son devoir à elle était de l'attendre pour le consoler, sans se soucier de l'état dans lequel il rentrerait. Maintenant qu'elle entendait son rire diabolique résonner dans la maison, Belle en cuisse était sans courage et sans force. Elle avait si peur d'affronter la souffrance de son mari.
— Du bon argent tout frais. Il est peut-être trop frais, bredouillait-il.
Comme le chant des sous ne réveillait pas sa femme, le matelot eut un geste fou : il décrocha la poêle qui pendait le long de la cheminée, y versa les écus et les mit à cuire sur le fourneau. Tout en se balançant d'un pied sur l'autre il les fit danser, sauter dans le poêlon comme les crêpes à la Chandeleur. Il était fier de sa trouvaille. Son visage ravagé par l'ivresse grimaçait de contentement. Quand les pièces se mirent à fumer, il les retira du feu.
Belle en cuisse l'entendit s'approcher du lit. Une sensation de chaud lui fit ouvrir les yeux. Elle poussa un cri de frayeur.
— Jean-Marie !
Le cocu secouait la poêle au-dessus de la tête de sa femme infidèle. Colombe réussit à se dégager, à se redresser, à se coller contre le mur.
— Qu'est-ce que tu fais, Jean-Marie ?
— Je t'apporte des pièces toutes chaudes, comme toi, ma jolie.
Il les ramena sous son cou. De plus en plus épouvantée, Belle en cuisse cherchait à lui échapper, glissant le long de la cloison.
— T'en veux pas de mes sous ?
Le marin dans son ivresse avait oublié que les pièces étaient brûlantes. Il en versa une poignée dans sa main, hurla sous la douleur et projeta la poêle contre le mur. Les pièces chauffées à blanc se répandirent sur l'édredon.
Pendant ce temps Colombe avait réussi à s'enfuir, elle courut pieds nus, en chemise de nuit, se réfugier chez Berthe.
— Il a tellement bu qu'il est devenu fou.
Berthe lui prit les mains.
— Repose-toi, respire doucement. Glisse-toi dans mes draps.
Belle en cuisse était terrorisée. Sa respiration courte et saccadée l'empêchait de parler. Elle s'allongea dans le lit de la sage-femme.
— Ça n'est pas bon pour toi de te mettre dans cet état, tu pourrais perdre ton petit.
— C'est ce qui pourrait m'arriver de mieux.
— Ne dis donc pas d'âneries. C'est trop tard, quand le vent gonfle les huniers, il ne faut pas dévier de sa route.
La sage-femme remplit un verre d'eau et le fit boire à la future maman. Une question l'occupait depuis le printemps.
— Pourquoi tu n'es pas venue me voir avant ?
— J'avais peur.
— Tu l'aimes, ce gars-là ?
— Un peu. Ses yeux, surtout ses yeux.
— Eh ben y'a toutes les chances pour que ton petit ait les mêmes. Et si c'est un fils, tu pourras peut-être le garder pour toi celui-là, les corbeaux ne font pas des goélands.
Belle en cuisse s'inquiéta de savoir si Berthe la jugeait mal.
— Oh non ! Tu n'es pas la première à qui c'est arrivé et tu ne seras pas la dernière.
— Si Jean-Marie me pardonne, dit Colombe en sanglotant, je suis prête à souffrir toutes les peines qu'il lui plaira.
— Vas-tu te taire, pauvre idiote ! Il n'a que ce qu'il mérite.
— C'est pas vrai, protesta la pauvre fille. Il ne boit pas tous les jours et quand il boit c'est ma faute. Maman disait toujours : « Ce sont les femmes qui font les hommes. »
— Elle était encore plus bête que toi ta mère.
Dans la nuit, elles entendirent une voix qui appelait le village à son secours.
— Au feu ! criait L'Encornet. Au feu !
L'incendie avait pris dans l'édredon et s'était propagé d'un coup. Déjà la maison brûlait, les flammes atteignaient le toit de chaume. Les voisins accourus armés de seaux, firent une chaîne depuis la fontaine. En vain...
Au bateau, Pierre fit un dernier tour d'inspection sur le pont, puis descendit dans la cabine du capitaine. Il eut envie d'écrire une lettre à sa tante, la première depuis qu'il était descendu de ses montagnes.
Ma chère tante Mélanie,
Aujourd'hui j'ai vu les marins venir toucher leur paye, le retour comme ils disent. Chacun n'a pas empoché moins de six mille francs. C'est beaucoup d'argent comparé à ce que j'ai pu gagner durant la même période. C'est vrai que les risques ne sont pas les mêmes. Leurs femmes étaient avec eux. D'après ce que dit la patronne, elles ont peur qu'ils aillent tout dépenser dans les cafés du port. Moi je dis que ça n'est pas possible, on ne peut pas boire en un soir le quart d'une somme pareille ou on devient fou, ou on meurt. J'en ai vu un qui était fin soûl ce soir, c'est un des marins de La Charmeuse. Il est venu me réclamer de la goutte du capitaine, je me suis bien gardé de lui en donner. En repartant il a mis les mains dans ses poches pour que ses billets ne s'envolent pas. C'est la preuve qu'il en avait encore.
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