Entre terre et mer
Chapitre 16
Ils étaient partis depuis trois semaines quand, assurant son tour de quart, L'Encornet poussa un cri joyeux :
— Levez le nez, les gars ! Voyez ce qui nous vient !
Une escadrille d'oiseaux noircit un coin du ciel dans le noroît. C'étaient les dadins, le nom donné par les terre-neuvas aux puffins, des oiseaux de mer cousins des pétrels. Les dadins annonçaient l'approche des Bancs, les autres signes de l'arrivée sur les hauts-fonds étant la brume et la couleur de la mer qui prenait un ton blanchâtre.
Tous les matelots se réunirent sur le pont. Ils enlevèrent leurs bérets et les agitèrent pour saluer les oiseaux avec la joie de ceux qui se retrouvent après une longue absence. Pierre, Félix et Louis furent fascinés, l'apparition des dadins tenait du miracle. Les nouveaux s'attendaient à voir une terre se dessiner à l'horizon, ils venaient bien de quelque part. Nulle côte ne se distinguait qui leur servait de piste d'envol. Ils étaient là sans qu'on sache d'où ils provenaient.
— Mousses ! allez dire au capitaine que les oiseaux sont là !
— Tu y vas ? demanda Louis à son frère.
— Non, répondit Félix.
L'enfant ne voulait rien perdre du spectacle. Il était si heureux de voir la vie réapparaître après avoir traversé un océan désert à peine troublé par la présence d'un troupeau d'épaulards qui les avait suivis toute une journée la semaine précédente. Les oiseaux volèrent dans le sillage du bateau en poussant leurs cris de bienvenue. Joseph jeta un œil sur sa carte, il les attendait pour le lendemain.
— Ils ont vingt-quatre heures d'avance, on ne va pas s'en plaindre, hein Louis !
— Non, capitaine.
A son tour Joseph mit le nez dehors pour remercier les puffins d'être exacts au rendez-vous qu'il leur avait fixé en estimant sa route.
— Vous voyez, les gars, dit-il aux mousses, ces oiseaux-là sont plus courageux que nous, ils restent sur les Bancs tout l'hiver pour pêcher leur nourriture. Quand on les voit on est sûr qu'on ne s'est pas trompé de chemin.
L'échange des saluts avec les oiseaux ayant pris fin, les matelots se livrèrent à une pratique coutumière qui déchaîna la colère de Félix. Il vit d'abord le cuisinier remonter de la cale avec un seau rempli de viande de bœuf salée. Chie en marmite la découpa en dés gros comme le pouce et en fit la distribution aux matelots qui attendaient l'hameçon en main.
— Attrape, Cul roussi !
— T'as pas plus frais ?
— Ils préfèrent que ça pue.
L'Encornet, Boîte d'horloge, Fil de fer et Amand boëttèrent des lignes longues d'une dizaine de brasses, à peine lestées pour que l'appât reste en surface. Félix commençait à comprendre. Il s'inquiéta.
— Pourquoi vous préparez des lignes papa ?
— Pour pêcher les oiseaux ?
— Les oiseaux !
— Ben oui ! Chie en marmite va nous faire du ragoût de dadin, y a rien de meilleur.
L'idée de tuer et de manger les gros oiseaux qui bravaient l'hiver écœura le mousse.
— C'est dégueulasse ! hurla Félix.
— Tu changeras d'avis quand t'en auras dans ta gamelle, affirma Cul roussi.
Les dadins piquèrent sur la ligne que le gabier venait à peine de mettre à l'eau. Félix était impuissant, il ne pouvait arrêter le massacre. Il courut se réfugier dans le poste et, tapi dans sa cabane, il se boucha les oreilles pour ne plus entendre les cris déchirants des oiseaux pris à l'hameçon.
Selon la coutume encore, le second et le saleur descendirent dans la cabine du capitaine pour le féliciter d'avoir su déjouer les embûches de la traversée, de les avoir amenés aussi sûrement à l'accore du Grand Banc, cet immense plateau de cent vingt mille mètres carrés qui s'élève tout à coup des profondeurs de l'abîme pour se dresser à quarante ou cinquante mètres du niveau de l'eau. Parfois moins de dix mètres aux Roches Virgin, une barrière invisible sur laquelle la mer se brise, un écueil dangereux pour les navires commandés par des officiers bravaches ou insuffisamment instruits. Le père Lebreton en avait connu des patrons de pêche et des capitaines porteurs. Joseph cumulait les deux fonctions, il conduisait le bateau et il décidait du mouillage. Il était le meilleur de tous ceux avec qui le vieux marin avait navigué. C'était la trente-huitième traversée de Léon, la dernière.
— Trente-huit, c'est pas un compte rond, lui fit remarquer le saleur.
— Tu pourrais aller jusqu'à quarante, ajouta le capitaine.
— Même si je le voulais, quelque chose me dit qu'il n'y en aura pas d'autres.
— Qu'est-ce que tu nous chantes ?
— Depuis qu'on est parti, j'ai un mauvais goût dans la bouche.
— Bois ! lui conseilla Joseph, ça va te le faire passer. A votre santé, les gars !
Le père Lebreton ne but à la santé de personne, encore moins à la sienne. Il n'écouta pas le capitaine annoncer les ordres pour les jours à venir, de toute façon il les connaissait par cœur. Dès le lendemain, ils commenceraient à réduire la toile et à sonder. Ils monteraient le canon pierrier et la corne de brume sur le pont pour les essayer avant que la boucaille ne les surprenne.
Les matelots arrosèrent eux aussi l'arrivée sur les Bancs. Chie en marmite servit un premier boujaron pour se féliciter d'être tous là sains et saufs au terme du voyage.
— A l'équipage !
Un autre pour porter chance à la deuxième partie de la campagne. Boîte d'horloge attira les regards de Félix et de Louis. Il leva son gobelet.
— A la vôtre, les mousses !
Félix le toisa du haut de son mètre cinquante, fier de tenir sa promesse. Il ne boirait pas. Le troisième coup fut celui de l'armateur, pour bien amorcer la pêche.
— Comme il dit, la bistouille c'est la boëtte du matelot.
— A Souliers vernis !
Joseph rejoignit l'équipage sur le pont. Le quatrième verre fut celui du capitaine.
— Au capitaine !
Fil de fer passa les bretelles de son accordéon. Il joua une valse sur laquelle le poète Cul roussi avait imaginé des paroles tendres.
— « A l'automne je serai dans tes bras.
Dans l'étui la trinquette
On trinquera.
— A la Toussaint on se confessera.
Du mou à l'aiguillette
On mollira. »
Cette mélodie fit vibrer le cœur de Pierre et lui donna envie de danser. Il commença à battre la mesure avec ses gros sabots, puis il offrit ses bras à une cavalière imaginaire qu'il entraîna dans une valse dont les mouvements s'accordèrent avec le tangage et le roulis du bateau. Trois tours à droite et voilà Pierre parti à contresens pour mieux étourdir Marie à qui il pensait, yeux fermés. Les marins le regardaient, fredonnant, sifflant, d'autres muets la tête prise par des souvenirs.
— « A Noël on se mariera.
Les balancines en fête.
On balancera. »
Boîte d'horloge sortit du rang des spectateurs. Il saisit le bras et prit la taille du danseur, brisant le beau rêve de Pierre. Les deux hommes tournèrent d'un mouvement saccadé, disgracieux. Jean Carillon attira son partenaire, se frotta contre lui. Il traîna la main sur ses fesses, colla sa joue contre la sienne. Pierre le repoussa brutalement. Il serra les poings, ses yeux brillèrent d'éclats noirs et menaçants qui en étonnèrent plus d'un. Jamais jusqu'alors le novice ne s'était fait remarquer, il parlait peu et n'emmerdait personne. Ceux qui n'étaient pas de sa bordée en avaient même oublié son existence. D'autres ne connaissaient pas le son de sa voix. Ce jour-là ils attendirent pour l'entendre.
— Si on ne peut plus rigoler, fit Boîte d'horloge
Personne ne releva, c'était une affaire entre les deux danseurs. Pourtant les marins prirent le parti du novice : il était l'offensé. Tous connaissaient Jean Carillon de longue date, et s'en méfiaient. Il avait traité le nouveau aussi bas qu'une putain de Saint-Pierre, il l'avait publiquement humilié, joué avec son honneur d'homme. Il y avait un code des usages et des bornes à ne pas dépasser quand on s'amusait à bord. On pouvait prendre du bon temps, danser, rigoler sans se conduire de la sorte. Fil de zinc replia son accordéon. Sentant l'hostilité grandir autour de lui, Boîte d'horloge décida de se battre pour continuer la fête. Il provoqua Pierre naturellement.
— Toi aussi va falloir qu'on te dresse !
— Essaie ! répliqua le garçon.
La détermination de son adversaire, le silence de l'équipage et la présence du capitaine freinèrent les ardeurs belliqueuses du marin. Il ravala sa hargne et tourna le dos au bal des solitaires.
— En avant la musique ! commanda Cul roussi. Qui danse avec moi ?
L'Encornet se porta volontaire à une condition :
— C'est moi qui fais l'homme.
— Si tu veux.
Les deux marins valsèrent empêtrés dans leurs pantalons raides et leurs grosses bottes. Les oiseaux avaient déserté le sillage de La Charmeuse.
Jean Carillon était de ces hommes qui empoisonnent la vie d'un bateau. Il ne devait sa présence sur La Charmeuse qu'à ses qualités de pêcheur hors classe, il ne rapportait pas moins de cent quintaux de morues par campagne, et à son ancienneté dans l'armement Louvet. Souliers vernis faisait tourner le coq des patrons de doris sur ses trois bateaux. En mars, il le transbordait d'un navire à l'autre pour reposer ceux qui avaient eu à le supporter durant deux ou trois voyages. En général les capitaines devançaient les dispositions de l'armateur, ils en avaient assez de subir le caractère de chien de Boîte d'horloge, ses colères pour un oui, pour un rien, ses manies de bête sauvage. Assez de le surveiller, et d'inventer chaque fois de nouvelles punitions. Ce soir-là, en bout de table, sa gueule de vent debout tranchait avec les mines réjouies des autres matelots. La bistouille avait creusé les estomacs. Ils se régalèrent, ça n'était pas tous les jours qu'ils mangeaient de la volaille. Le rata de dadin leur rappela certains dimanches quand la femme faisait rôtir un poulet farci de mie de pain, de pruneaux et de raisins secs ou mijoter une poule au riz. On n'entendait que les lapements des bouches gourmandes, le bruit des fourchettes et le grincement des couteaux sur le fer de la gamelle. Félix regarda l'aile que lui avait servie le cuistot et les trois pommes de terre qui trempaient dans la sauce. Il revit les oiseaux se laisser porter dans le sillage des voiles, il entendit leurs piaulements joyeux. Il mangea deux patates et laissa l'aile figer dans le jus. Une main saisit son poignet quand il voulut reverser la viande dans la marmite.
— On ne veut pas de tes restes !
— Je n'y ai pas touché.
Boîte d'horloge s'adressa aux mangeurs :
— Et en plus ça répond !
Une fois encore personne ne dit mot, mais tous regardèrent Amand, le suppliant presque de défendre son gars.
— Tu veux que je te la fasse avaler de force pour te clouer le bec.
— Non.
Enfin Amand intervint.
— Laisse-le ! Ecoutez-moi bien tout le monde, et surtout toi Jean Carillon. Si mes gars font des conneries ou vous manquent de respect, je suis d'accord qu'on leur botte le cul, toi comme les autres. Mais si je te vois les maltraiter sans raison, y en aura un de nous deux qui ira à la baille.
Boîte d'horloge fit l'innocent.
— Qu'est-ce qui te prend, Amand ?
— Il me prend que tu ne vas pas en faire tes souffre-douleur, c'est assez pour eux qu'ils soient nos compagnons de misère.
Le père quitta la table et s'en alla s'asseoir sur le banc, entre ses deux fils. Il prit l'aile dans l'assiette de Félix et la mit dans celle de Louis.
— Tu as tort, dit l'aîné à son cadet, c'est bon.
— Veux-tu mes patates ? proposa Amand.
— Oui, papa, répondit Félix.
Il retrouva un peu d'appétit. On croyait le calme revenu, provisoirement. Léon prit plaisir à taquiner Boîte d'horloge. Il souleva le couvercle de la marmite et ostensiblement y versa le contenu de son assiette sous le nez de Jean Carillon. Lui non plus n'avait pas touché à la viande. Il se leva et rappela à Cul roussi et Amand que c'était l'heure de prendre leur service.
— Félix ?
— Oui, père Lebreton.
— Tu aimes bien les oiseaux toi aussi ?
— Oui.
— Cet hiver j'achèterai une femelle à Biribi. Elle couvera au printemps, je te donnerai un petit.
— Oh ! merci, père Lebreton.
Machinalement, le vieux marin se mit à chantonner Valparaiso. Il se garda de siffler, c'était interdit sur les bateaux.
Relevés du quart, L'Encornet et Fil de fer descendirent du pont avec l'espoir de trouver quelques bons morceaux de restes dans la casserole.
— Mousse ! Réchauffe le fricot !
— Attends une seconde.
Boîte d'horloge plongea son couteau dans la sauce et en sortit une cuisse. Fil d'acier s'étonna :
— T'attends pas que c'est chaud.
— C'est meilleur tiède.
L'ours partit se réfugier dans sa tanière, emportant sa gamelle. Il la posa sur son étagère, tira une bouteille de sa réserve personnelle qu'il cachait sous sa paillasse et but la gnôle au goulot.
Félix eut envie de passer un moment sur le pont avant d'aller dormir. Avant qu'il sorte du poste, Cul roussi s'était entretenu avec Amand. Il pensait comme le père des mousses, mais à sa place il ne se serait pas contenté de menacer Boîte d'horloge, il lui aurait mis son poing dans la gueule. Il proposa même son aide pour anéantir celui qui, au fil des campagnes, était devenu l'ennemi de tout l'équipage.
— S'il recommence, je suis ton homme. Je te donnerai un coup de main pour le virer par-dessus bord.
— Je me débrouillerai tout seul.
— Comme tu veux.
Le gabier croisa Félix en retournant prendre la veille au bossoir.
— C'est bien, mon gars.
La colère de son père, la promesse de Léon et le soutien de Cul roussi rassurèrent l'enfant. Tout le monde était gentil avec lui ce soir, il ne se sentit plus seul. Il nettoya la marmite avec de l'eau de mer et la rangea dans la cambuse. Il resta sur la dunette pour admirer son père qui tournait la roue du gouvernail aussi vite et aussi bien que le capitaine. Amand lui fit signe d'approcher. Ils demeurèrent un moment silencieux, heureux d'être seuls ensemble pour la première fois depuis l'appareillage.
— T'aimerais barrer ?
— Oh oui !
— Regarde, les vents sont dans le nord-noroît. Ils attaquent sur tribord. Quand tu vois qu'on dérive à bâbord tu rétablis comme ça, en gardant le bateau bout à la lame.
Amand conduisit la main de Félix pour lui indiquer la manœuvre.
— As-tu compris ?
— Oui.
— Tu vois, nous v'là repartis. Redresse !
Cette fois le mousse assura seul la reprise du cap, son cœur battait à cent à l'heure. Le père contourna le rouf.
— Où tu vas ?
— Pas loin.
— Tu ne restes pas longtemps.
— Applique-toi à faire ce que je t'ai dit.
Amand pissa à bâbord, sous le vent qui fraîchissait, gardant un œil sur l'avant du bateau. Une crête se forma après deux vagues courtes.
— Gare à la lame !
Félix ne put parer le paquet de mer qui frappa l'étrave sur tribord, noya le pont et lava l'homme de veille.
— Qu'est-ce que tu fous ? cria Cul roussi.
— Je te réveille, répondit Amand.
Il avait vite repris la barre.
— Je ne dormais pas.
— La preuve, tu ne l'as pas venu venir.
— Faut tenir le cap, bon Dieu ! Maudit marin de mes pelotes, le cap !
Ce coup-ci le mousse méritait une taloche et un coup de pied au cul. Félix s'attendit à les recevoir du gabier quand il passerait devant lui pour redescendre au poste.
— Te fais pas de bile, lui dit son père, il n'est pas méchant et ça va le décrasser. De toute façon, c'est ma faute, j'ai oublié de te mettre en garde. Quand tu vois une lame plus haute que les autres, tu la précèdes pour lui présenter l'étrave avant qu'elle ne tosse sur le côté.
Ils attendirent l'arrivée d'une grosse vague pour appliquer la leçon. Félix en avait assez appris d'un coup, son père l'envoya se coucher.
Le mousse traversa le poste désert, heureux d'avoir compris pourquoi et comment le bateau roulait et tanguait sur l'eau. Rassuré de savoir son père à la barre et persuadé que Cul roussi ne s'assoupirait plus dans ses vêtements trempés. Il s'allongea sur sa couette, et s'endormit bercé par le mouvement régulier du navire qui lui faisait remonter la vague en tirant sur tribord. Il fit un rêve qui mettait en scène un mousse devenu capitaine.
Non loin de lui, Boîte d'horloge veillait. Il écouta les ronflements sonores des buveurs de rikiki et s'assura de leur régularité. Sa main tâtonna au-dessus de l'étagère, rencontra la gamelle et prit la cuisse de dadin. Il but une dernière gorgée d'eau de vie de cidre avant de s'extraire de son trou. Il tituba dans l'obscurité du poste et arriva devant la cabane du mousse sans réveiller personne. Il entrouvrit le rideau, immobilisa la tête du gosse et lui enfonça le pilon de la volaille dans la bouche.
— Avale !
Félix essayait de crier mais il n'y arrivait pas. Un instant il put se dégager mais la brute lui colla sa grosse patte sur le cou et serra jusqu'à l'étouffer. Quand il vit que le garçon allait perdre connaissance, Jean Carillon lâcha son étreinte, il ne voulait pas le tuer. Les mousses s'arrangeaient pour mourir seuls quand ils n'avaient plus la force de résister à leurs tortionnaires. Comme tout le monde Boîte d'horloge avait entendu raconter des récits terribles, d'une époque pas si lointaine où des enfants battus, frappés à coup de bottes et de piquois, martyrisés par des capitaines et des matelots qui s'acharnaient contre eux, avaient réclamé la mort plutôt que de continuer à vivre leur calvaire. Aujourd'hui les mœurs avaient changé, on entendait rarement parler de choses aussi horribles. Non, Boîte d'horloge ne voulait pas prendre la vie du mousse, il essayait seulement de le punir d'avoir bravé un patron de doris.
— Mange !
Soudain il eut une meilleure idée.
— C'est pas par là que tu vas l'avaler. Déculotte-toi !
— Non.
— Déculotte-toi je te dis !
Effrayé, Félix céda.
— Retourne-toi !
Une grimace diabolique défigura l'ivrogne, sa main frémit au-dessus des cuisses du gamin. Il jeta son instrument de torture.
— C'est qu'il a la peau douce comme un poisson qui sort de l'eau. Je sens qu'on va avoir un secret tous les deux.
Pierre habitait l'étage du dessous, il entendit et reconnut la voix de l'immonde. Il bondit, arracha le salaud de la couchette de sa victime.
— De quoi tu te mêles ? Il m'empêche de dormir, j'ai le droit de lui claquer le cul.
— T'appelles ça lui claquer le cul.
Il plaqua le fumier contre une membrure, récupéra le pilon qui traînait sur le banc, s'en saisit comme d'un couteau pour lui percer la gorge.
— Arrête ! Fais pas le con !
— C'est tout ce que t'as à dire ?
La frousse commençait à dégriser le salopard.
— Je ne recommencerai plus.
— T'as intérêt, sinon c'est moi qui te foutrai à la baille, mais tu seras mort avant.
Les matelots crurent à une bagarre de fin de beuverie, des voix ensommeillées réclamèrent le silence. Dans sa cabane Félix pleurait, horrifié, honteux. Pierre lui sourit :
— Tu n'as plus à avoir peur, il ne viendra plus jamais.
Le jeune marin traversa le poste et secoua son patron, c'était leur tour de prendre le quart.
— Déjà ! fit le père Lebreton qui, pour une fois, s'était endormi comme une masse et roupillait à poings fermés.
Sur le pont, le vieux marin constata que les vents étaient remontés vers le nord. S'il y avait des glaces en dérive, ils ne tarderaient pas à voir arriver la brume. C'était aussi l'avis d'Amand qui sentait déjà la rosée perler sous sa chemise. Cul roussi transmit les consignes à Pierre : sonner le branle-bas et prévenir le capitaine dès que l'horizon blanchirait devant lui. Le veilleur n'eut pas à attendre le lever du jour, un brouillard opaque s'abattit en pleine nuit sur le bateau.
— On est dans la boucaille ?
— Dans la brume, capitaine.
— C'est pareil. L'équipage sur le pont !
Les marins se déployèrent de part et d'autre du bateau.
La vie semblait ralentie, les hommes se déplaçaient doucement, sans faire de bruit dans cette atmosphère ouatée. Ceux qui vinrent à l'arrière distinguaient à peine les silhouettes de ceux qui se postèrent à l'avant. Joseph lança ses ordres calmement, sans élever la voix.
— Léon, reste à la barre. Cul roussi, deux ris dans les basses voiles.
— Deux ris dans les basses voiles.
— Félix, à la corne !
Le mousse actionna le volant de la corne de brume, une sorte de meuble en bois dans lequel un soufflet envoyait de l'air à un pavillon qui émettait une plainte lugubre. Il indiquait leur présence, pour éviter les risques d'abordage.
— Un coup sur l'arrière.
Félix tourna le cornet. L'appareil mugit. Les matelots prêtèrent l'oreille et attendirent l'éventuel beuglement d'un autre navire. La brume était le danger qu'ils redoutaient le plus, en pêche dans les doris, mais aussi sur le bateau à la fin du voyage. La dérive des icebergs et le passage des steamers aveugles pouvaient en un instant couper le trois-mâts et les précipiter au fond de l'eau. En pleine tempête les hommes manœuvraient, ils luttaient contre la mer et le vent, ils défendaient leur peau. Dans la boucaille, ils étaient démunis, impuissants.
Ils restaient des heures aux aguets, sans rien dire pour mieux écouter. Les oreilles grandes ouvertes et les bouches cousues pour ne pas troubler le silence et fermer la porte à un air humide et froid qui gelait les poumons. A maintes reprises Léon fut pris de quintes de toux qui lui déchirèrent la poitrine.
— Un coup sur l'avant.
Une plainte lointaine répondit au son de la corne.
Aussitôt le capitaine et l'équipage redoublèrent d'attention.
— Jean-Marie, prends la barre. Au 240.
— 240.
— Léon avec moi.
Joseph et le second descendirent de la dunette et se portèrent sur tribord avant.
— Mousse ! continue.
Félix tourna le volant énergiquement pour être sûr qu'on l'entende. Le retour fut immédiat, fort et bref. Le capitaine et le second se posèrent les mêmes questions, eurent les mêmes craintes.
— C'est bizarre la façon dont il répond, tu ne trouves pas, Léon ?
— Oui.
— Il n'a pas pu arriver si vite.
— Si c'est un vapeur, on devrait entendre son moteur.
— Amand ! relève ton gars et remets-en un coup.
— Papa ! s'écria Félix.
— Tais-toi !
— T'as de la glace.
— Où ça ?
— Sur ta joue, à droite.
Le père passa la main sur sa figure, il arracha de minuscules glaçons de ses poils de barbe.
— Un iceberge, murmura-t-il effrayé. Joseph !
— Vas-y !
— C'est pas la peine c'est une glace.
— Où tu la vois ?
— Je ne la vois pas mais j'ai le côté de la barbe tout gelé.
— Fil de fer, envoie vite un coup de canon.
La réponse fut quasi instantanée. C'était l'écho qui revenait.
— Préparez à déborder !
Joseph se précipita sur la dunette, bouscula Jean-Marie et reprit la barre. Chaque homme s'arma d'un aviron et se porta sur tribord. Ils entendirent les craquements de la glace qui approchait.
— La v'là ! hurla Félix.
D'abord une lueur éclaira le bateau d'une lumière bleuâtre. Un mur brillant perça la brume. Le froid transperça les cirés, gela les voiles et raidit les haubans.
Une montagne verte et blanche s'avançait sur La Charmeuse. Les hommes pointèrent les gaffes et les avirons au-dessus de la lisse. Ils avaient foi dans leurs armes si fragiles et dans l'adresse du capitaine. Joseph mit tout à gauche. Le bout-dehors frôla l'iceberg. Puis il tourna tout à droite pour déborder de l'arrière. Ses qualités de fin manœuvrier sauvèrent son bateau et tout son équipage.
— Tu peux ouvrir les yeux, Louis, dit Félix, on passe à côté.
Ils regardèrent le massif dériver à l'arrière du navire. Une montagne si haute qu'ils n'en virent pas le sommet dans la brume. Les mousses apprirent que les iceberges étaient encore plus grands sous la mer, ils n'en revinrent pas.
Le passage de la glace raviva la toux du père Lebreton.
— Au fait, se rappela Joseph, j'ai trouvé des cachets au fond de la boîte à pharmacie. Ils sont de l'année dernière mais ils doivent encore être bons puisque le médecin ne les a pas remplacés. En veux-tu ?
— Pour quoi faire ?
— Pour ton estomac.
— J'ai pas d'estomac.
— C'est pas de ça que tu te plaignais l'autre jour ?
— Jamais de la vie.
— C'est peut-être les bronches ?
— J'ai pas de bronches non plus. L'air que je respire descend tout droit dans mon ventre, c'est pour ça que je pète si souvent.
Comme les autres, Léon avait eu si peur qu'il avait envie de rigoler, même avec sa santé qui pourtant lui causait du souci.
24 et 25 mars 1921. Navigation au ralenti. Brume épaisse coupée d'éclaircies. Glaces en dérive.
27 mars. Les iceberges se sont arrêtés à l'accore des hauts-fonds. Nous commençons à sonder.
Le système de sondage reposait sur un principe très simple : un plomb de trois à quatre kilos attaché au bout d'une ligne peinte d'une couleur différente tous les dix mètres, marquée avec un bout de cuir chaque cinq mètres. Cul roussi balança le fil de l'arrière sur l'avant à l'extérieur de la lisse. Francis le récupéra à la volée et se rendit à hauteur du poste pour le plonger dans l'eau. Le bateau continua d'avancer, le plomb traîna au fond et se retrouva à la verticale de la dunette, la ligne tendue à hauteur du cuir entre quarante et cinquante.
— Quarante-cinq, annonça Cul roussi.
Le saleur prit la ligne.
— File devant !
— Tu n'as pas confiance ?
— Ne crois pas ça, c'est juste pour le plaisir de sentir le fond moi aussi.
Averti de la hauteur de l'eau, Joseph vérifia sa position sur la carte, il était sur le Platier du Grand Banc. En remontant dans le nordé, il trouverait le Banc Bertel qui s'élevait à treize mètres. C'est là qu'il mouillerait pour pêcher le bulot, la boëtte dont les morues étaient friandes au début du printemps.
En route cap au 310, le capitaine réunit ses patrons et procéda à la répartition des doris. Il y en avait des bons, des moins bons, des neufs et des plus anciens. Pour éviter les jalousies et les rancunes, on les tirait au sort.
Chaque barque portait un numéro peint sur la coque et les pavillons des bouées de bouts de ligne. Par ordre d'ancienneté, les patrons de doris piochèrent un papier plié en quatre dans la casquette du capitaine. Le père Lebreton tira le huit.
— On n'est pas mal tombé, confia-t-il à Pierre, son matelot. C'est pas un nouveau mais c'est pas le plus mauvais.
L'année dernière il avait la quatorze, celui qui remplace le treize, numéro qu'on ne donne jamais. Une précaution qui ne lui avait pas porté chance.
La Charmeuse mouilla son ancre pour une première halte sur le banc de sable réputé infesté de bulots que les pêcheurs appelaient aussi des coucous. Ils sortirent les chaudrettes, des balancines en filet de coton enroulé autour d'un cerceau d'acier. Ils les garnirent de viande crue salée qui ne sentait pas la rose, le voyage avait été long. Pauvre Louis, il croyait avoir le cœur bien accroché depuis qu'il n'avait plus le mal de mer.
Les doris se déployèrent autour du bateau pour larguer les chaudrettes. Le père Lebreton laissa à Pierre l'honneur de souquer le premier sur les avirons, de donner son premier coup de pelle. Le capitaine les regarda s'éloigner du navire.
— Pierre ! quand tu es venu t'embaucher à la ferme l'année dernière, je parie que tu ne pensais pas te retrouver là cette année.
— Ah ! ça non.
— T'as de la chance, Léon, tu vas être bien secondé.
— Grâce à qui ?
La flottille des doris ne s'écarta guère du bateau, il n'était pas nécessaire d'aller au large pour trouver les coucous qui pullulaient. Les matelots mouillèrent leur première bouée et filèrent un chapelet de cinq chaudrettes. Les patrons continuèrent de nager dans le courant et à la bonne allure pour tendre la ligne.
Quand ses casiers furent positionnés, le père Lebreton profita du moment de répit dont il disposait avant la relève pour instruire son apprenti.
— La reine des boëttes c'est pas le bulot, c'est l'encornet. En as-tu déjà vu ?
— Non mais je vois, c'est une petite margate avec des cornes.
— Comme Jean-Marie, répliqua le bonhomme en rigolant. Lui et bien d'autres qui ne le savent pas, ou qui ne s'en vantent pas.
L'éloquence de son patron étonna Pierre, d'habitude il était avare de plaisanteries. Le père Lebreton semblait heureux de se retrouver dans son élément, seul à seul avec un avant de doris qu'il appréciait. Le plaisir de refaire les gestes du grand métier l'avait rendu disert. Il en oublia même sa toux et ses brûlures d'estomac qui, pourtant, ne le quittaient plus.
— J'aime bien pêcher l'encornet, poursuivit Léon. C'est beau à voir dans l'eau. Il arrive en banc comme la sardine ou le maquereau. Ça grouille partout autour du bateau, la mer devient toute rose. Elle bout comme de l'eau dans une casserole.
— C'est quand ?
— A la belle saison.
Quand il disait la belle saison, le vieux marin pensait à ceux qui étaient au pays, eux ils n'allaient pas souvent voir le soleil. Depuis trente-huit ans qu'il naviguait sur les Bancs, Léon n'avait plus vu un pommier fleuri.
— C'est pour ça que je demande à Hortense de choisir un calendrier des postes avec des arbres au printemps. Je les regarde l'hiver avec Biribi. On dirait que ça l'intéresse lui aussi, quand il voit les fleurs il doit penser à ses pays chauds.
— On ne voit pas de pommiers quand on fait relâche à Saint-Pierre ?
— Mon pauvre gars, des pommiers à Saint-Pierre, il y en a autant que de louis d'or dans la poche d'un matelot. Il fait trop de vent, ils seraient tout de suite déracinés, y a pas plus de dix centimètres de terre sur les cailloux.
— C'est comme chez moi.
Pierre resta un moment à rêver de son pays. Il vit la lande, les ajoncs, la bruyère, sa maison, la chapelle. Il ne fallait pas être clerc de notaire pour deviner ses pensées.
— As-tu le mal du pays ?
— Non.
— Il y a combien de temps que tu n'y es pas allé dans tes montagnes ?
— Depuis le mois de mai, ça va bientôt faire un an.
— T'as donc plus personne là-bas.
— Non.
Les bulots avaient eu le temps de sentir la bidoche, il ne fallait pas les laisser la dévorer pour économiser la boëtte. Pierre releva les chaudrettes.
Le soir les escargots de mer envahirent le pont du bateau. Avant la soupe, les hommes pilèrent les coquilles à coups de maillet en bois. Ils mirent de côté les corps des mollusques qu'ils salèrent pour les conserver dans des fûts jusqu'en juillet, mois durant lequel les morues changeaient de nourriture. La bave dégoulinait de leurs mains. Des éclats gluants volaient à chaque coup de marteau et ruisselaient sur les visages, les vestes et les pantalons. Les bottes glissaient sur le liquide visqueux qui inondait le pont.
Le travail des coucous n'était pas sans danger pour les marins, le père Lebreton alerta son novice. Souvent des fragments de coquille pénétraient dans les chairs de l'animal et irritaient la peau des doigts, provoquant de fines coupures qui, à la longue, s'infectaient. C'était, avec les piqûres d'hameçons et d'arêtes de poisson, la cause la plus fréquente des panaris, un des fléaux de la pêche. Léon montra son pouce gauche à Pierre. Une profonde cicatrice dont les bords rebondissaient comme une paire de fesses le creusait du haut en bas. Aujourd'hui il en plaisantait, mais à l'époque il n'en mena pas large. Il entendit dans son dos les vieux dire qu'un panaris mal soigné, c'était la porte ouverte à l'infection généralisée et à la gangrène. Il s'en souvenait comme d'hier :
— J'étais mousse. Heureusement le capitaine avait de la bonne goutte et un couteau bien aiguisé. Le pus a giclé comme s'il sortait des trous de nez d'une baleine.
— T'as encore montré ton cul, dit le cuisinier qui connaissait par cœur l'histoire du pouce de Léon.
Chie en marmite remplit sa casserole de coucous avec leurs coquilles pour éviter que ses clients n'avalent des morceaux d'écailles pointus. C'était le menu du soir.
— Tu t'emmerdes pas, plaisanta Cul roussi, t'as pas loin à aller faire ton marché.
— Plains-toi, tu vas manger du frais.
— La coque est fraîche mais pas le dedans. C'est des mange-chrétiens ces vaches-là, tu ne m'en feras pas avaler un.
Les marins n'aimaient pas beaucoup les bulots. Ils les accusaient de se nourrir de la chair des noyés. Pourtant la plupart se régalèrent, ça les changeait du lard.
Quand elle eut sa provision de boëtte, La Charmeuse leva son ancre et mit le cap plein ouest au 270. Il lui restait une quarantaine de miles à parcourir des fonds sablonneux du Platier jusqu'aux roches poissonneuses du Grand Banc. A bord on mit de l'ordre dans le matériel. Le père Lebreton apprit à Pierre à monter un hameçon sur le bas de ligne.
— Frappe l'hameçon sur l'empie, rectifia Léon. Vérifie qu'il ne risque pas de dépoucher, serre le plus que tu peux. Un hameçon qui lâche, c'est une morue de perdue et des sous en moins. T'as pas l'air malin quand ça t'arrive. Tu remontes ta ligne tranquillement, le poisson commence à se débattre dans l'eau, un coup de queue et il repart avec ton hameçon dans la gueule. C'est toujours une grosse morue, de quoi te donner des regrets et te faire traiter de tous les noms par ton patron.
L'Encornet écoutait son ancien, il aimait bien l'entendre raconter. Il fit remarquer qu'un poisson gros ou petit pour eux c'était pareil puisqu'on les payait à l'unité. Oui, mais Léon préférait pêcher les gros. Il se retourna vers Pierre et poursuivit sa leçon.
— Ne l'oublie jamais : la pêche dépend du soin que tu mets à préparer tes lignes et à les boëtter. Quand tu bâcles, il n'y a pas la récompense au bout.
— Par chez moi aussi on parle comme ça, dit le jeune homme.
Combien de fois il avait entendu ses patrons déclarer : « Un champ mal labouré n'aura pas de récolte. Si tu sabotes ton boulot, t'empêches la terre de tourner rond et rien ne pousse. »
— Tu vois, répondit le vieux marin, les paysans ne disent pas que des âneries.
Et il ajouta pour ne leur trouver que des qualités :
— Ce qu'ils ne t'ont sûrement pas appris, c'est qu'avec les femmes c'est pareil. Quand tu les entreprends, si tu ne mets pas un peu de soin à les chauffer, elles ne frissonnent pas beaucoup. As-tu remarqué ?
Il fit un sourire et un clin d'œil à son matelot qui prouvaient qu'il n'avait rien perdu de sa verdeur.
La mise à l'eau des lignes se faisait selon un ordre établi et respecté par les pêcheurs depuis qu'ils fréquentaient les bancs de Terre-Neuve. Au mouillage le bateau était le centre d'un cercle divisé en autant de secteurs qu'il embarquait de doris. Chaque patron recevait son « aire de vent » et ne devait en aucun cas s'en écarter durant une semaine. Tous les dimanches il avançait de 30° et faisait à peu près deux fois le tour du cadran d'avril à octobre. Le doris numéro 1 commençait la campagne au nord, le numéro 2 au nord quart-nordé, le 3 au nordé, le 4 à l'est quart-nordé, etc.
Cette année-là le capitaine de La Charmeuse changea le système. Les six premiers doris étaient les plus vieux. En leur allouant les secteurs les plus exposés aux vents dominants pour rallier le navire, le midi, chargés de leur pêche, on les pénalisait doublement les premières semaines avant l'arrivée du beau temps. Il y avait longtemps que Joseph cherchait le moyen de rétablir un peu de justice, et le seul qu'il avait trouvé était de procéder à un deuxième tirage au sort. Il accrocha à l'échelle du poste une planchette sur laquelle il avait dessiné une boussole. Une latte de bois mobile autour d'un clou figurait l'aiguille aimantée. Louis reçut l'ordre de l'actionner et d'annoncer les directions indiquées. C'était une façon de vérifier que le mousse savait lire une boussole.
— Nord demi-Est.
Félix plongea la main dans la casquette du capitaine. Il tira un papier, le déplia et livra le nom de celui qui avait hérité de cette mauvaise aire de vent.
— Boîte d'horloge.
Même le sort était contre lui. La brute fit la gueule une fois de plus.
— Tu ne peux pas m'appeler par mon nom ? Tu ne le connais pas ?
— Si, fit la petite voix de Félix. Jean Carillon.
— C'est vrai ça. De mon temps, quand on était mousse, on avait un peu plus de respect pour les patrons de doris.
— Qu'est-ce que tu nous emmerdes, Jean les clochettes ? dit le capitaine. Tu ne vas pas nous chier une pendule. Continue, Louis.
— Ouest, quart Suroît.
— Auguste Leroux.
— Moi je préfère Cul roussi, affirma le gabier pour narguer son collègue. Des Auguste Leroux il y en a plusieurs, Cul roussi il n'y en a qu'un seul et c'est moi. Sais-tu seulement pourquoi on m'appelle comme ça ?
— Non.
— Parce qu'un jour j'ai voulu enflammer un pet avec une allumette. J'ai fini par me brûler les fesses.
Le tirage au sort reprit quand les rires se turent.
— Est.
— Amand Guilbert.
Félix savait qu'il n'avait pas favorisé son père. Il le regarda l'air triste.
— Ça prouve que tu n'as pas triché, mon gars, dit Amand pour diminuer la peine de son fiston.
Il ne restait plus qu'à trouver les fonds propices à la pêche. Là où il y avait des « couilles de bretons », il y avait du poisson. Le cuisinier suiffa le plomb de sonde. Il embaucha les mousses pour fouiller la roche et trouver les précieux coquillages qui tapissaient les repaires de morues. Chie en marmite le décrivit comme des oursins sans épines. Ils étaient lisses, ronds, de couleur verte, et souvent accrochés par deux, dans le goémon d'où son nom. Félix et Louis sondèrent une journée entière sans en remonter une seule paire. Ils s'entêtèrent la nuit tombée.
Avant de se coucher, le père Lebreton était monté sur le pont avec Pierre. Ce qu'il avait à raconter à son matelot personne n'avait besoin de l'entendre. Il pouvait attendre un jour prochain d'être seul à seul avec lui dans le doris, mais il décida de lui parler tout de suite.
— Sais-tu que j'ai une fille ?
— Non.
— Joseph et Jeanne ne te l'ont pas dit ?
— Non.
— Ça m'étonne.
Il observa le jeune homme en secouant la tête.
— Quel dommage que tu ne sois pas venu plus tôt dans le pays. Je te l'aurais donnée, ça lui aurait évité de mal tourner.
Timide, Pierre se sentit mal à l'aise. La tristesse de son patron lui fit redouter les confidences que le bonhomme s'apprêtait à dévoiler. Le matelot ne dit rien, il n'osa pas poser la question que le père Lebreton attendait peut-être. Ce ne fut pas nécessaire, Léon y répondit. Sa fille unique s'appelait Yvonne. C'était une belle, gentille et bonne gamine. Elle avait tout pour faire le bonheur d'un mari. Désormais, elle était perdue pour les hommes par la faute de sa mère. Chaque fois que Léon avait une prise de bec avec sa femme, Hortense décourageait leur fille : « N'épouse jamais un marin, regarde si la vie est belle. » Yvonne finit par se laisser convaincre et comme elle ne voulait pas d'un ouvrier de ferme, elle épousa le bon Dieu.
— Elle est bonne sœur ?
— Oui, pour mon malheur et celui de sa mère.
Maintenant elle le regrette Hortense, mais il est trop tard.
Léon avait tout essayé pour la faire changer d'avis. Tant qu'Yvonne n'avait pas prononcé ses vœux, il espérait encore. Il y a deux ans, il avait cru réussir. Il lui avait présenté un jeune matelot qui avait fait campagne sur La Charmeuse et qui depuis naviguait sur le Gloire à Dieu, Charles Lecoq, un bon gars. Il les avait laissés un moment en tête à tête, se disant que le garçon saurait parler à sa fille. Il s'y était tellement bien pris qu'elle s'était enfuie au bout du monde. En Afrique, dans la brousse enseigner le catéchisme aux petits négrillons. Heureusement elle ne faisait pas que ça, elle les soignait aussi.
— Toi Pierre, t'aurais été plus malin. Je le vois bien. La voix joyeuse de Félix interrompit le malheureux père.
— Capitaine ! Capitaine ! On en a ! On a des couilles de bretons.
Joseph prit le plomb des mains du mousse et le félicita.
— C'est bien mais elles sont trop petites. Allez vous coucher, demain on en trouvera des belles. Elles vont grossir durant la nuit.
Instinctivement le capitaine et le second levèrent le nez pour renifler le temps.
— On a de la chance, il fera beau demain. Une bonne marée ?
— C'est de l'argent de gagné.
Atteint par une nouvelle quinte de toux, Léon s'isola pour cracher par-dessus la lisse. Il s'essuya la bouche du revers de la main et vit que sa salive était marbrée de filets rouges.
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