Entre terre et mer

Hervé Baslé · Chapitre 8 sur 20

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Entre terre et mer

Chapitre 9

 

 

Le lundi de la Toussaint, la communauté des marins se rassembla dans l'église pour assister à la Proéla, un service funèbre célébré à la mémoire des pêcheurs péris au cours de la dernière campagne. La foule occupait les bancs de part et d'autre du catafalque vide. Avant le début de l'office, l'abbé Cadiou s'adressa aux fidèles.

— Mes frères,

Nous sommes une fois encore réunis au retour de la campagne pour pleurer ceux qui ne sont pas rentrés au port, François Toullec de L'Anita, René Pinto de La Charmeuse. Tout à l'heure, à la prière des morts, nous demanderons au Seigneur de juger avec indulgence nos chers disparus. Ils sont morts loin de leur pays, de leurs familles, du clocher paroissial, dépourvus du secours de notre Sainte Mère l'Église. Ils ont eu, j'en suis sûr, la contrition parfaite de leurs fautes et le désir du sacrement de la confession. Ils se sont réconciliés avec Dieu. Ah ! de grâce, pauvres marins, ayez toujours la conscience en paix, vous qui êtes constamment sur le qui-vive face à la mer qui, sans cesse, vous guette et vous désire.

Des remous se firent dans les rangs des paroissiens. Les marins n'appréciaient guère les paroles du prêtre. Ils ne connaissaient que trop les dangers qu'ils encouraient.

— Pensez à votre salut, mes frères, vous qui êtes plus que tout autre exposés à une mort soudaine et imprévue. Adieu François, adieu René. Que Notre Seigneur Jésus-Christ vous donne le repos éternel.

L'abbé Cadiou tourna le dos à ses ouailles. Il se dirigea au milieu du chœur et là, face à l'autel, marmonna les premières prières du Saint Sacrifice de la messe : Introïbo ad altare Dei.

Le père Lebreton n'était pas venu prier pour son avant de doris, il avait trop de choses à reprocher au bon Dieu. Le vieux marin ne dormait plus depuis qu'il avait retrouvé la terre. Partout il revoyait son jeune équipier, le jour dans les chemins, à la fontaine, devant la maison de son père. La nuit, la maudite brume se levait et s'étalait dans la chambre. Alors René apparaissait au pied du lit et se plaignait.

— Je n'en peux plus. Je capitule.

C'étaient les derniers mots sensés qu'il avait dits. Léon l'avait encouragé :

— Tiens le coup, René ! Tiens le coup !

Soudain, le matelot s'était dressé dans le doris et précipité à l'avant au risque de chavirer.

— C'est plus la peine de souquer si fort, regarde, on est presque arrivés. Je vois la cale, elle est noire de monde. Elles sont toutes là à nous attendre.

« Ohé du quai ! Nous voilà. C'est nous, ceux de La Charmeuse.

Mais personne ne répondait.

— Approche, Léon ! Approche au plus près qu'elles nous reconnaissent !

— On y va, René, on y va.

— Mais non, on n'y va pas ! Qu'est-ce que tu fous nom de Dieu ? C'est moi qui commande ici. Accoste, je te dis !

Il avait sauté sur son patron pour l'obliger à modifier son cap. Léon dut se battre pour ne pas cabaner. Maîtrisé, le jeune homme leva les yeux sur le vieux marin, un regard que le père Lebreton n'oublierait jamais.

- Pourquoi tu me dévisages ? demanda René.

Il fut pris d'une peur subite et retrouva ses esprits, le temps d'une ultime requête.

— Surtout, quand je vais passer vire-moi par-dessus bord. Je ne veux pas que tu me manges. Tu me le jures ?

Léon avait juré et basculé le corps de son matelot aussitôt que le pauvre gars eut rendu son dernier soupir. C'était vrai, l'idée de manger René l'avait effleuré, pour ne pas mourir lui aussi.

Le père Lebreton n'attendit pas la fin de l'office pour fuir l'église. Il alla chercher du réconfort chez Adrienne. Le café était vide, la bistrote s'installa à la table de son client, pour ne pas le laisser seul avec son tourment.

— Tous les ans je vais mettre une bougie à la bonne Vierge avant de partir et une autre quand je reviens. On s'est engagés comme ça tous les deux depuis que je suis tout mousse. René aussi faisait ça.

— Ne te ronge pas les sangs, lui conseilla Adrienne. A quoi ça te sert ?

Léon ne l'écoutait pas, trop occupé à ressasser les reproches qu'il avait à faire au ciel et à Notre-Dame-du-Verger.

— Pendant douze jours, il a eu le temps d'en réciter des dizaines et des dizaines de chapelet.

— Ça suffit, Léon, tu te fais du mal pour rien. Ça ne va pas le ramener le pauvre gars.

— Pourquoi elle m'a entendu moi, et pas lui. Elle a trop de monde à s'occuper ? C'est ça, elle en oublie plus souvent qu'elle ne devrait cette...

— Chut ! tais-toi.

En lui mettant la main devant la bouche, Adrienne l'empêcha de blasphémer.

- Vide ton verre avant que les autres n'arrivent. Aujourd'hui c'est moi qui offre.

Le père Lebreton n'entendit pas les cloches sonner la fin du service funèbre. Il ne leva pas les yeux à l'entrée des premiers marins qui avaient couru de l'église au bistro pour se remonter le moral.

 

Le capitaine ne décolérait pas :

— Quel besoin de nous faire peur chaque fois qu'il grimpe dans son pigeonnier !

— Qui ? demandèrent les filles.

— Le curé pardi ! Vous n'avez pas écouté son prêche ?

— Non.

— Eh ben tant mieux ! Hue, Gros cul !

Il fit claquer son fouet pour inciter le cheval à trotter malgré l'étroitesse de la rue.

 

Marie-Louise profita d'être au bourg pour baptiser son dernier-né. La famille Guilbert au complet patientait au bas de l'église. L'abbé Cadiou sortit de la sacristie. Il avait quitté les ornements du deuil et revêtu ceux prescrits par la liturgie pour célébrer le sacrement du baptême. Il descendit la nef en compagnie de Mme et M. Louvet qui l'avaient attendu à leur place, dans le premier banc.

— Nous comptons sur vous à l'heure du déjeuner, lui rappela la maîtresse de maison.

— Merci, madame Louvet.

Avant de franchir la grand'porte, Soulier vernis s'arrêta à hauteur des fonts baptismaux.

— Je te félicite, Amand, te voilà père un coup de plus.

— Oui, monsieur Louvet, c'est le quatrième.

Mme Louvet se renseigna, c'était important de savoir.

— C'est un gars ?

— Oui.

— Mes félicitations. Bravo aussi à toi, Marie-Louise. La maman ne cacha pas qu'elle eût préféré avoir une fille.

— Ce sera pour l'année prochaine, répondit la femme de l'armateur pour ne pas décourager celle du marin.

Puis le couple souhaita une bonne journée à cette si belle famille.

L'abbé Cadiou ordonna au démon de quitter l'âme de celui qui, par la voix de ses parents, de son parrain et de sa marraine, demandait à entrer dans la communauté des fils de Dieu. Il souffla sur le front de l'enfant, de haut en bas puis de gauche à droite pour y dessiner la croix du Christ. Le diable chassé, il invita tout le monde à franchir la grille des fonts baptismaux.

— Comment allons-nous appeler ce nouveau chrétien ?

— Francis Joseph, dit la mère.

Le prêtre invita le parrain et la marraine à poser la main sur le bébé pour répondre en son nom.

— Francis Joseph Marie, croyez-vous en Dieu le père tout-puissant...

Marie-Louise l'interrompit brutalement :

— Non ! pas Marie.

— Vous ne voulez pas mettre votre enfant sous la protection de la Vierge ?

— Je n'y tiens pas, monsieur le recteur.

Elle avait ses raisons. Elle voulait le garder pour elle. Si elle le confiait à la Vierge, rien ne s'opposerait plus à ce qu'il embarque comme tous les fils de pêcheurs.

— Mais ma fille, qu'en ferez-vous ?

— Je ne sais pas. S'il a de la chance il apprendra un métier. S'il n'en a pas, il ira travailler dans les fermes, on le nourrira mais il ne partira pas au Banc. J'ai trop peur que la mer me les prenne tous.

 

L'abbé Cadiou n'attendit pas midi pour suivre la route de la Ville-Bague, la Malouinière des Louvet, à un kilomètre du bourg. C'était l'une de ces magnifiques demeures construites aux XVe et xvie siècles par les armateurs malouins désireux de profiter du silence de la campagne sans s'éloigner de la mer. La gentilhommière avait grande allure avec ses murs blancs, bordés d'arêtes de granit gris. De la route, on apercevait un colombier carré, une forme inhabituelle, et une chapelle entourée par les arbres centenaires du parc. L'abbé y venait dire la messe tous les ans le 25 mai, jour de la Sainte-Sophie à qui l'oratoire fut dédié le jour de sa consécration par l'archevêque de Rennes.

Antoinette, une jeune employée de maison, accueillit le prêtre à peine avait-il franchi la grande porte voûtée de l'entrée. Elle le conduisit dans le salon aux murs peints de scènes exotiques. M. et Mme Louvet l'y attendaient. Après avoir échangé les souhaits de bienvenue et les marques de politesse, l'armateur se retira dans son bureau. Il en ressortit aussitôt apportant une liasse de billets de banque qu'il destinait aux œuvres de la paroisse.

— Oh ! merci, dit le prêtre dont le front s'empourpra de gêne et de contentement.

L'abbé Cadiou garda un instant l'offrande dans la main. Chaque année il feignait la surprise, c'était l'usage.

— Je suis toujours un peu gêné, marmonna-t-il.

Mme Louvet le tira vite de son embarras :

— Faut pas, monsieur le curé, faut pas. Vous priez pour les marins de mon époux de mars à octobre, il est juste que vous soyez récompensé quand ils sont à terre.

D'un coup d'œil elle évalua le montant de la somme offerte par le généreux donateur. Elle augmentait tous les ans, l'armateur était plus large avec l'Eglise qu'avec sa femme. En prenant de l'âge il privilégiait l'essentiel. Sentirait-il le besoin de s'acheter une place au paradis ? pensa secrètement Mme Louvet. Elle répéta sur un ton faussement détaché :

— Bien récompensé, n'est-ce pas, monsieur Louvet ?

C'est ainsi qu'elle appelait son mari quand elle lui parlait en public. Sa remarque appuyée agaça Souliers vernis.

— Oui, Amélie ! N'ayez pas mauvaise conscience, l'abbé, cet argent n'est pas pris sur la part des marins mais sur celle de l'armateur.

— Dans ce cas j'accepte.

Le prêtre glissa les billets dans une poche dissimulée sous la ceinture de sa soutane, le signe pour Antoinette de servir le porto. Maintenant qu'il avait reçu son obole l'abbé Cadiou pouvait aborder le sujet qui ne manquerait pas de préoccuper ses hôtes.

— Comme vous le savez, je viens de baptiser le dernier-né de Marie-Louise.

— Elle ne fait que des gars cette pauvre femme, fit remarquer Mme Louvet. Si elle continue, à elle seule, elle te fournira tout un équipage, monsieur Louvet.

— Ça n'est pas son intention, reprit l'ecclésiastique.

— Qu'elle le veuille ou non, c'est la nature qui commande. Il y en a qui ne font que des femelles et d'autres que des mâles.

Une fois de plus Mme Louvet eut le don d'énerver son mari.

— S'il te plaît, Amélie, laisse l'abbé aller au bout de ce qu'il a à dire.

— C'est vrai, je vous prie de m'excuser, monsieur le recteur, comme vous le savez, je suis née bavarde.

Le curé annonça donc que Marie-Louise avait refusé de mettre son bébé sous la protection de la Vierge. Il avait insisté pour la faire revenir sur sa décision, elle n'avait rien voulu savoir. Quant à Amand son homme, il s'était tu comme tous les marins devant leurs épouses. Mme Louvet cherchait à comprendre :

— Pourquoi elle a fait ça ?

Lucide et perspicace, M. Louvet avait deviné tout de suite.

— Pour que celui-ci n'aille pas au Banc pardi ! Elle veut le garder près d'elle pour remplacer la fille qu'elle n'a pas eue.

— Quelle orgueilleuse ! Cela ne lui portera pas chance.

Tracassé par ce qu'il venait d'apprendre, Souliers vernis ne supporta plus d'entendre sa femme parler sans réfléchir. Il lui commanda d'aller voir si le déjeuner était prêt.

— Antoinette nous préviendra.

— Non ! Je t'en prie, Amélie, renseigne-toi à la cuisine.

Quand elle fut sortie, l'armateur l'excusa. Sa femme était sotte, riche mais sotte.

— Vous la connaissez mieux que moi, vous l'entendez en confession.

L'abbé détourna son regard pour ne pas approuver ouvertement les propos du mari exaspéré.

— Pour revenir à ce qui nous soucie, qu'en dit-on aux alentours ?

— La nouvelle n'a pas encore eu le temps de se répandre.

— Il ne faudrait pas que d'autres se mettent à l'imiter.

De mémoire de Louvet, armateurs de père en fils, on n'avait jamais vu une mère se rebeller, une femme de marin défier la règle acceptée et respectée par tous les gens de mer comme un commandement de Dieu.

 

Quand il y a danger, il faut immédiatement faire face. C'était une des devises de l'armateur. Tôt le lendemain matin, il se rendit à la Guimorais. Il arrêta son automobile devant la maison des Guilbert. Aussitôt Amand prévint sa femme. Marie-Louise redoutait sa visite, elle craignait le pire : Souliers vernis pouvait décider de débarquer Amand pour lui faire payer le prix de l'insolence de sa femme.

— Le recteur l'aura prévenu, dit Amand.

Il partageait les craintes de Marie-Louise.

M. Louvet semblait pressé. Il oublia de regarder où il mettait les pieds en sortant de l'auto, ses beaux souliers plongèrent dans une flaque d'eau croupie. Cela commençait mal. Amand sortit à sa rencontre.

— Tu es là, matelot, ça tombe bien, c'est toi que je viens voir. Quel vilain temps !

— Oui, les vents ne sont pourtant pas à la pluie.

Ils entrèrent dans la maison.

— Bonjour Marie-Louise, salut les enfants !

Il avait pris un ton bonhomme qui rassura tout le monde.

Tout le monde sauf Marie-Louise qui resta sur ses gardes.

M. Louvet prit place en bout de table, comme s'il était chez lui, et invita le marin à s'asseoir.

— Je suis venu t'apporter ton retour.

— Fallait pas vous déranger, monsieur l'armateur, je serais venu demain avec les autres.

— Premièrement cela ne m'a pas dérangé, et deuxièmement je me suis dit que cela t'arrangerait de ne pas avoir à te déplacer et de profiter au maximum de ta petite famille.

Il mit trop de gaieté à prononcer le mot famille. Marie-Louise en conclut que Souliers vernis n'était pas venu dans le seul but d'apporter la paye à son homme.

— Merci, monsieur Louvet.

— As-tu fait tes comptes ?

Oui Amand avait calculé l'argent qui lui revenait, mais il n'osa pas annoncer le montant de ses gains des fois qu'il se serait trompé. Pas dans les additions, il savait combien il avait pêché de poissons, mais dans la soustraction des charges multiples des assurances et des dépenses dues au fonctionnement de l'armement. Ça n'est qu'une fois ces retenues déduites qu'on déterminait le prix à la morue en divisant la part de l'équipage par le nombre de poissons ramenés.

— Vous avez ma confiance, monsieur Louvet.

L'armateur sortit les sous d'une sacoche en cuir qui le suivait partout comme un chien fidèle.

— Voilà ta part. Vérifie que ça te convient.

Amand n'en revenait pas, il resta un instant bouche bée devant les billets étalés devant lui. Cela ne collait pas, la somme lui parut trop élevée, au moins du quart. Souliers vernis se justifia :

— La campagne a été exceptionnelle, le poisson n'a jamais été aussi beau. Cela n'est pas à toi que je vais l'apprendre.

— C'est vrai que sur La Charmeuse on n'a pas à se plaindre. Ce coup-là encore moins que d'habitude.

— Si tu veux un conseil, ne change pas de bateau. Il n'y en a pas un comme Joseph pour sentir la morue.

— Quand même, vous m'en donnez trop.

Les trois grands garçons entouraient leur père. Ils écarquillaient des yeux émerveillés, se sentant tout à coup aussi riches qu'Adèle et Perrine, les filles du capitaine.

— Je pense aussi que tu as une bouche de plus à nourrir et qu'une petite gratification sera la bienvenue.

L'armateur commençait à exposer sa manoeuvre. Marie-Louise, isolée dans un coin près du berceau de son nouveau-né, répliqua vivement :

— C'est en somme une prime sur l'avenir que vous nous offrez, monsieur Louvet.

— Qu'est-ce que tu vas chercher, Marie-Louise ? C'est juste quelques billets pour récompenser ton homme.

— De faire des gars ?

Souliers vernis haussa le ton pour montrer qu'il n'était pas homme à se laisser impressionner par des paroles de femme désenchantée.

— Non ! D'être le meilleur de mes patrons de doris, comme l'était son père et comme le seront ses fils. Et cela mérite plus qu'une récompense, ça se paie.

Francis Joseph se mit à pleurer, la grosse voix de l'armateur en colère l'avait tiré de son sommeil.

Souliers vernis poussa les billets vers son matelot.

— Prends tes sous, Amand, tu les as bien gagnés.

Il sortit trois pièces de cent sous de la poche gousset de son gilet pour chacun des fils du marin modèle.

— Et une pour votre petit frère.

— Merci, monsieur Louvet.

La visite touchait à sa fin. L'armateur referma sa sacoche. Il se leva et allait prendre congé quand il se ravisa et tendit à Marie-Louise un cadeau de Mme Louvet pour le petit, un gobelet d'argent gravé des trois prénoms du bébé : Francis Joseph Marie. La maman tremblait.

— Alors ? il ne sera pas marin celui-ci à ce qui paraît ?

— J'aimerais autant pas, monsieur Louvet.

— Malheureusement tu ne pourras pas grand-chose, ma pauvre Marie-Louise, c'est lui qui décidera. C'est bien rare que les fils de marin aient envie de faire autre chose que le métier de leur père. Hein les gars !

— Oui, monsieur Louvet.

D'un geste il attira les garçons près de lui. L'aîné, Louis, avait treize ans, il serait du prochain départ. Félix, douze au mois d'octobre, en mars il serait dans l'année de ses treize ans, l'âge légal.

— Et puis tu es costaud comme un gars de quatorze. Regarde les mains et les bras que tu as.

Marie-Louise vacilla et dut s'asseoir pour ne pas tomber.

— Vous n'allez pas me le prendre déjà ? Il est trop petit, il est trop pâle.

— Au large il prendra des couleurs.

Il parla à Félix d'homme à homme :

— Ça te dirait d'embarquer ?

— Oh oui !

— Tu vois, c'est vrai ce qu'on dit, Marie-Louise, c'est pas du sang qu'ils ont dans les veines, c'est de l'eau de mer. Tu chausses du combien ? demanda-t-il au futur mousse.

Félix haussa les épaules, il n'avait aucune raison de connaître sa pointure. Il récupérait les chaussures de Louis quand elles étaient devenues trop petites pour l'aîné, et, à son tour, il les passerait à son petit frère pour les mêmes raisons.

— Je suis sûr que tu as les pieds assez grands et les jambes assez longues pour enfiler les bottes de ton père.

Marie-Louise poussa un cri déchirant :

— Vous n'allez pas m'en enlever deux d'un coup, monsieur Louvet.

— Si ! Ils embarqueront tous les deux sur La Charmeuse avec un bon capitaine et leur père pour veiller dessus.

 

Félix et Louis sortirent avec l'armateur pour admirer l'auto, une De Dion-Bouton décapotable.

— Etes-vous déjà montés en automobile ?

— Non jamais.

— Ça vous dirait de venir au port ?

— Oui.

— C'est une grande journée pour vous, les gars.

Derrière sa fenêtre, les yeux pleins de larmes, Marie-Louise assista au démarrage de la voiture. Ses deux garçons étaient fiers comme des papes. Trop heureux de ce qui leur arrivait, ils n'eurent pas un regard pour leur mère.

 

La De Dion-Bouton fit une première halte devant chez Branle dans l'vent. Le vieux Charles profitait d'une éclaircie pour faire les cent pas dans son jardinet. Souliers vernis engageait toujours la conversation par des considérations sur l'état du ciel.

— Bonjour, Charles. Tu as raison de prendre l'air, ça ne va pas durer. Regarde ce qui se prépare.

— J'ai vu.

L'armateur ouvrit sa sacoche.

— Si c'est pour le retour que vous venez, cela n'était pas la peine de descendre de l'auto, monsieur Louvet, je ne veux pas de votre argent.

— C'est la part de ton fils, elle te revient de droit.

— Pourquoi faire ? A mon âge on n'a plus de désirs. J'ai pas besoin de vos sous.

Il reprit sa ronde n'ayant plus rien à ajouter. L'armateur revint à la charge :

— Tu n'as pas à refuser, c'est une clause du contrat.

— Donnez-les à la Caisse de prévoyance.

Cette institution étendait aux marins les acquis des ouvriers de l'Industrie qui les garantissaient contre les risques du métier. Elle versait aussi des pensions aux femmes des péris en mer. Brusquement Branle dans l'vent revint sur sa décision.

— Ou plutôt, proposez-les à Marie sa fiancée, elle a engagé des frais en prévision de leur mariage.

Cette fois il avait tout dit. Il rentra et s'enferma.

 

La voiture de l'armateur doubla le père Lebreton à la sortie du Haut-Pays, un autre village de Saint-Coulomb habité par des pêcheurs et situé sur la route côtière en direction de Cancale. Souliers vernis stoppa son véhicule et attendit que le piéton le rattrape.

— Veux-tu monter, Léon ?

— Non merci !

— Ah ! je te demande de m'excuser, je n'avais pas vu que tu étais en pèlerinage.

Le père Lebreton n'apprécia guère d'être troublé dans son recueillement. Il reprit son chemin, avançant pieds nus, l'estomac vide et sans mot dire pour acquitter sa dette envers la mère protectrice des marins.

La chapelle de Notre-Dame-du-Verger était blottie au bas d'une butte de sable, au milieu d'un bosquet de pins maritimes. Elle tournait le dos à la mer pour préserver son entrée des vents du large et abriter les marins qui arrivaient chantant à pleins poumons l'hymne de la reconnaissance. Souriante, elle tendait les bras à ses visiteurs. Le père Lebreton trempa ses doigts dans l'eau bénite et se signa pour la saluer. Puis il se retourna et posa le regard sur une fresque peinte au-dessus de la porte d'entrée. Des marins en détresse tendaient leurs mains vers la Bonne Mère leur apparaissant sur la crête d'une vague monstrueuse que les pieds nus de la Vierge semblaient retenir avant qu'elle ne déferle sur la barque fragile. Il chanta son cantique, selon sa promesse :

— « Astre béni du marin,

Conduis ma barque au rivage.

Garde-la de tout naufrage,

Blanche étoile du matin. »

Puis il déplia le journal qui protégeait son cadeau : La Charmeuse emprisonnée dans une bouteille, à l'abri de la brume et du gros temps.

 

Au port, les voitures à chevaux se rangèrent sur les côtés de la rue pour laisser le passage à la belle auto de l'armateur qui stationna à l'entrée du quai. Souliers vernis bloqua la manette du frein, coupa le contact et se retourna vers ses passagers. Le plus grand faisait triste mine.

— Oh ! toi tu es pâle comme les fesses à Duval. Aurais-tu le mal de mer ?

Louis sauta de la voiture sans répondre. Il fonça vers le bassin nourrir les poissons.

— Il est souvent malade ton frère ?

— Non jamais ! répondit Félix avec aplomb. Il a eu peur, on allait trop vite dans les tournants.

— Ce sont les poissons qui vont être contents, plaisanta M. Louvet. Va le retenir avant qu'il ne plonge dans le bassin.

Le cadet vola au secours de l'aîné.

— Arrête de dégueuler !

— Je peux pas.

— Il voudra plus de toi.

— Pourquoi ?

— Si t'es malade en auto, il va penser que t'auras le mal de mer.

La cale grouillait de voiliers, de peintres et de cordiers. L'état des bateaux nécessitait une sérieuse remise à neuf au retour de campagne. La coque de La Charmeuse avait souf fert, les vergues et les mâts étaient endommagés, la voilure avait été mise à mal.

Quand Félix et Louis rejoignirent M. Louvet Joseph racontait l'ouragan du 7 août, le grand responsable des dégâts subis par le navire. Jamais le capitaine n'avait vu de pareils paquets de mer s'écraser sur le pont. Au plus fort de la tempête, ils avaient plongé de la hauteur du clocher de Saint-Malo et cru qu'ils ne remonteraient jamais. Quand ils réapparurent en haut de la lame, La Charmeuse n'était pas belle à voir, elle était brisée de partout. Une chance, ou plutôt un miracle, il ne manquait personne sur le pont. Louis en eut froid dans le dos, il rendit le peu de nourriture qui lui restait dans l'estomac.

— Capitaine ! fit l'armateur, je te présente les futurs mousses de l'armement Louvet.

— Faillis mousses ! Il aurait honte ton père s'il te voyait dégueuler avant même d'avoir mis le pied à bord.

— Louis est malade en auto, pas en bateau. Jamais, affirma Félix pour sauver son grand frère.

Joseph poussa Louis sur la coupée et le confia au concierge.

— Aide-le à monter dans le grand mât, il est barbouillé, ça va lui remettre le cœur en place.

Le futur mousse fut pris de panique. Il allait mieux, beaucoup mieux.

— Ça ira encore mieux après, affirma le capitaine. Pierre indiqua à Louis la façon d'enjamber la lisse et d'attraper l'échelle. Il lui recommanda de regarder droit devant lui, jamais en haut et surtout pas en bas. Félix voulait grimper lui aussi. Louis s'écarta pour le laisser passer devant.

Jeanne arriva sur le quai avec ses filles et Marie qu'elle avait entraînée au bourg acheter de la lessive, un prétexte pour distraire la jeune fille. Elles passaient sur le port récupérer le capitaine afin de le ramener en carriole à la ferme.

— Adèle ! Perrine ! cria Félix en apercevant l'attelage.

Il était arrivé à hauteur des flèches. Louis que Pierre guidait était cinq bons mètres en dessous. Adèle tremblait pour eux :

— Ils vont tomber.

— Mais non ! fit Perrine, avec Pierre ils ne risquent rien.

La laveuse leva les yeux sur le saisonnier. C'est aussi pour cela que Jeanne l'avait amenée. La patronne avait décidé de faire se rencontrer les deux jeunes gens autant de fois qu'il le faudrait. Pour les aider à se trouver, disait-elle.

Là-haut, Félix s'époumonait :

— Les filles !

Louis voulut redescendre.

— Attends qu'elles nous voient ! Ohé du quai ! C'est moi Félix Guilbert.

— On t'a reconnu, matelot ! crièrent en chœur les deux gamines.

Elles coururent sur la cale pour assister à la descente des futurs gabiers.

 

Marie ne voulait plus s'approcher du bateau, elle était restée seule dans la carriole. Pierre arriva dans son dos et contourna le cabriolet pour ne pas la surprendre.

— Bonjour Marie, ça ne vous ennuie pas si je vous parle ?

— Non, répondit-elle.

— Quand j'ai perdu ma mère, je n'avais pas envie d'entendre les autres, confessa Pierre.

— Moi si, au contraire, répliqua la jeune fille. J'ai besoin de parler avec tout le monde. On ne peut pas passer sa vie à pleurer, le malheur fait fuir les gens.

Elle poursuivit, les yeux tournés vers le large :

— Comme dit la patronne, quand on a eu son trop-plein de misère, il ne peut plus vous arriver que des bonnes choses. Il ne faut pas attendre qu'elles viennent, il faut aller au-devant.

 

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