Entre terre et mer

Hervé Baslé · Chapitre 20 sur 20

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Entre terre et mer

Chapitre 21

 

Comme il l'avait prédit, Branle dans l'vent n'attendit pas le retour des bateaux pour prendre le large. Au village on se consola en disant qu'il avait eu plus de chance que son gars, il était mort dans son lit. Le corbillard quitta le hameau tôt le matin. Il se promena le long de la mer afin que le vieux marin pût la regarder une dernière fois. Les femmes l'accompagnaient toute vêtues du noir qui leur allait si bien. A la Pointe du Nid Marie porta machinalement son regard dans l'ouest, elle vit des mâts se dresser au-dessus des Tintiaux.

— Les voilà, dit-elle doucement.

Aussitôt les visages s'égayèrent. Une à une, Marie, Jeanne, Victoire, Colombe, Marie-Louise, Désirée, Marie-Renée abandonnèrent le convoi funèbre pour s'approcher de la côte, laissant le corbillard poursuivre seul sa route vers l'église.

A bord, les marins s'interrogèrent. Cul roussi s'inquiétait :

— Pourvu que ce ne soit pas ma vieille. J'ai rêvé cette nuit qu'elle était perchée sur la branche d'un pommier en fleur.

Le capitaine le rassura.

— C'est pas ta poissonnière, c'est Branle dans l'vent, il va à tous les enterrements. S'il ne marche pas derrière le cercueil c'est qu'il est dedans.

Félix grimpa à l'échelle de la misaine pour être certain d'être vu.

— Maman ! Maman ! Je suis là !

 

A l'accostage, la joie des retrouvailles fut un instant ternie par le passage de Branle dans l'vent qu'on emportait au cimetière après la célébration du service funèbre.

— Enlevez vos bérets ! ordonna le capitaine.

Les marins se signèrent et restèrent un moment silencieux en regardant partir leur vieux copain. Hortense, Yvonne et Berthe formaient tout le cortège, elles n'eurent pas un regard pour le bateau, elles n'attendaient plus personne.

 

— C'est bon, fit Joseph.

Les hommes sautèrent sur le quai pour embrasser leurs familles. Belle en cuisse avait perdu son gros ventre, elle tenait son bébé sur les bras.

— C'est une fille ?

— Oui.

— Tant mieux ! se réjouit Jean-Marie.

Marie-Louise reconnut à peine ses fils.

— Comme vous avez grandi !

— De six centimètres, précisa Félix, très fier.

Francis répéta ce qu'il disait à chaque retour.

— Me v'là, ma belle.

Victoire répondit de même.

— Tu me retrouves comme tu m'as quittée.

Ils s'étreignirent à s'étouffer comme si tout leur corps avait besoin de dire « Je t'aime ».

Marie demeura à l'écart de la foule. Pierre ne la vit pas tout de suite Il la chercha désespérément et fut enfin rassuré quand il l'aperçut au bout du quai. Il se pressa d'aller la rejoindre, oubliant de saluer Jeanne, Adèle et Perrine qui passaient la coupée pour embrasser le capitaine. Il croisa Souliers vernis et, malgré son impatience, dut s'arrêter pour saluer l'armateur.

— Bonjour, matelot ! Alors, content de ta campagne ?

— Oui, monsieur Louvet.

— Paré à rembarquer ?

— Paré, monsieur Louvet.

Voilà les premières paroles de son amour que Marie entendit. Consentante, résignée comme toutes les femmes de marins, elle lui tendit les mains.

 

Quand il franchit sa porte, Pierre resta suspendu sur le seuil, les bottes autour du cou, le sac accroché à l'épaule.

— Ne reste pas là, entre, assieds-toi.

Marie disparut dans son cellier et revint avec une bouteille de cidre bouché. Le bouchon sauta au plafond. Ils trinquèrent sans dire les mots que leurs yeux exprimaient.

— Ce qu'il est bon !

— La patronne me l'a donné pour fêter ton retour. Elle nous aime bien, Jeanne.

— Je sais. Je la remercierai tout à l'heure quand je monterai à la ferme.

— Oh non ! je te garde. Chaque jour compte, l'hiver passera si vite.

Marie prit à nouveau les mains de Pierre. Elle déroula les pansements de fortune qui protégeaient ses doigts. Ses pauvres doigts rougis, piqués, coupés de plaies profondes à peine cicatrisées qu'elle embrassa passionnément.

 

Tard dans la nuit, elle lui parla de sa robe de mariée que la couturière avait voulu décolletée sur le devant, pour montrer la naissance de sa gorge. Dans l'église, elle ramènerait un peu son voile sur le devant pour rester décente.

 

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