Entre terre et mer
Chapitre 11
La lettre voyagea deux jours pour parvenir à Saint-Rivoal. Mélanie retira une épingle à cheveux de son chignon pour la décacheter sans déchirer l'enveloppe. Puis elle attendit l'arrivée de Léa pour en connaître le contenu. Elle ne savait pas lire, pas même le breton qui se parlait encore dans les monts d'Arrée malgré l'usage obligé de la langue française dans l'enseignement et la vie courante. Elle avait plus souvent gardé les vaches pour gagner sa nourriture que fréquenté les bancs de l'école.
La jeune fille se précipita chez la vieille femme. Elle avait été prévenue par le facteur qui lui avait lancé, sans descendre de bicyclette :
— Mélanie a une lettre. Elle t'attend.
Léa sut immédiatement que le courrier était de Pierre. Enfin il donnait des nouvelles, enfin il se souvenait du pays. Elle entra chez la tante le cœur battant, commença à parcourir la lettre rapidement pour voir s'il parlait d'elle. Mélanie s'impatienta :
— Raconte-moi au moins ce qu'il dit !
— Il raconte qu'il a vu les marins venir toucher leur paye. Qu'ils ont empoché beaucoup de sous et que leurs femmes étaient avec eux pour les empêcher d'aller faire la foire.
— Et après ?
Après, il parlait de la laveuse, Marie, qui avait perdu son fiancé en mer. Petit à petit, elle commençait à oublier son malheur, à reprendre le dessus. Jeanne, la patronne, lui avait conseillé de se secouer, Marie était trop jeune pour s'enterrer et faire une croix sur son avenir. Pierre avait ajouté : C'est vrai qu'elle mériterait d'être heureuse.
Elles restèrent un instant silencieuses. Puis la tante s'inquiéta de savoir s'il avait écrit autre chose. Oui, il avait vite terminé sa lettre n'ayant sans doute plus rien à dire. — Je t'embrasse, ma chère tante. Je ne sais pas encore quand je rentrerai. Pierre Abgrall. — Il n'avait pas eu une pensée pour Léa.
— Il ne s'intéresse même pas de savoir dans quel état est sa maison.
Pauvre amoureuse ! Sans plus se retenir elle cacha son visage dans les bras de la tante pour pleurer.
— Ecoute, Léa ! S'il tarde à revenir, il faudrait peut-être lui porter du rechange, risqua Mélanie.
— Il ne l'a pas demandé.
— Comme si les hommes pensaient à ces choses-là. Si on les laissait faire, ils porteraient leur pantalon jusqu'à ce qu'il n'ait plus de fond.
L'idée du voyage redonna un peu espoir à la jeune fille. Malheureusement elle n'avait pas assez de sous pour prendre le train.
— Ne te fais pas de souci, j'en ai, dit Mélanie. Une femme de mon âge ne voyage pas seule.
Léa retrouva le sourire, elle sauta au cou de la tante et l'embrassa.
— Merci, tante Mélanie ! Merci !
— De quoi doux Jésus ? Moi aussi j'ai grande envie de le voir, et vite.
Léa grimpa la colline. Elle ouvrit l'armoire de Pierre, en sortit un caleçon, un pantalon de travail, deux paires de chaussettes, une chemise avec col, un paletot de laine pour le froid de l'hiver qui s'installait, trois mouchoirs enfin. Elle posa le tout sur la table pour en faire un paquet. Elle regarda la photo du jeune homme en militaire, elle avait pris l'habitude de lui parler chaque jour.
— Tu ne m'as pas oubliée ?
Elle passa ses doigts sous le col de la chemise et caressa son cou, sans fin.
La jeune fille rêvait près de la fenêtre sans prêter attention au paysage qui défilait. Elle sursauta quand la locomotive lâcha sa vapeur et siffla pour saluer des vaches qui, dans un pré, s'étaient approchées de la voie pour regarder passer le train.
Au plaisir du voyage, tante Mélanie avait ajouté celui du casse-croûte. Elle étala une serviette de table sur ses genoux et en posa une autre sur ceux de Léa qui lui faisait face. Elle trancha deux tartines dans un demi-pain de quatre livres. Pour l'accompagner elle proposa du beurre salé et de l'andouille fumée, des rillettes de porc ou du pâté de lapin avec des cornichons. Léa refusa l'ensemble.
— Il faut pourtant manger, gronda la tante. Cela nous fera ça de moins à porter, et surtout il ne faut pas arriver l'estomac vide, on risque d'avoir faim longtemps.
Tout cela importait peu à Léa. Elle se demandait quelle tête ferait le garçon quand il les verrait.
— Il va être surpris.
— Justement, ça ne va peut-être pas lui faire plaisir. La tante essayait de la rassurer.
— Quand on est loin de chez soi, enchaîna-t-elle, on est toujours content de voir arriver quelqu'un du pays. Tous ceux qui sont partis de chez eux le disent.
Mais Léa demeurait malgré tout inquiète, son instinct lui murmurait que Pierre ne songeait pas à elle. Elle resta muette durant tout le voyage.
Au lavoir de la Guimorais, Berthe, Victoire, Marie-Louise et Désirée fredonnaient une chanson à hisser pour se donner du cœur à l'ouvrage.
— « Larguez le hâle-bas du mât
Choquez l'écoute la belle
Ah ! choquez-moi. »
Elles s'interrompirent à l'arrivée des deux étrangères.
— Bonjour, mesdames !
— Bonjour. Sommes-nous bien en direction de la ferme des Nielles s'il vous plaît ?
Berthe confirma et leur indiqua le chemin qui leur restait à parcourir. Il fallait continuer tout droit, traverser le hameau, grimper la côte et redescendre de l'autre côté. Et là, derrière les sapins, on tombait sur la ferme du capitaine.
— Vous ne pouvez pas vous tromper, ça n'est pas plus compliqué que ça.
— Merci, madame.
— De rien.
Mélanie et Léa s'éloignèrent dans la direction proposée. Pendant ce temps les laveuses faisaient leurs commentaires. Qui étaient ces dames ? personne ne les avait encore vues par ici. Le soleil ne devait pas souvent briller dans leur pays, elles étaient pâlottes comme les fesses à...
— Charlotte ! s'exclamèrent-elles en chœur.
Et elles se mirent à entonner le refrain de la plus leste de leurs chansons.
— « Elle a du poil aux fesses
Madame la comtesse
Et du poil aux nichons
Comme monsieur le baron. »
Les Bretonnes de l'intérieur passèrent la Guimorais. Elles croisèrent un groupe d'hommes qui réparaient la toiture d'une maison brûlée. Solidarité des gens de mer, Léon, Francis, Amand, Cul roussi et les autres donnaient un coup de main à L'Encornet.
En haut de la côte, Léa et Mélanie furent saisies par la vision de la mer, un spectacle grandiose pour qui ne l'avait jamais vue. La vieille tante allongea le pas pour s'approcher de la falaise.
— Mon Dieu que c'est beau ! C'est beau !
Léa détourna les yeux. Elle aussi avait le souffle coupé. Comme tous les êtres en proie à la tristesse. Tant de splendeur lui faisait mal. Elle hâta le pas, elle n'était pas venue pour admirer le paysage. Mélanie dut courir pour la suivre.
Dans la cour, elles se trouvèrent face à face avec Marie. La lavandière chargeait sa brouette et s'apprêtait à partir rejoindre ses compagnes au lavoir. Léa la trouva bien ordinaire, elle ne reconnut pas la jeune fille que Pierre avait décrite. Il la voyait donc autrement qu'avec des yeux détachés.
— Nous sommes bien chez M. et Mme Le Reculou ? questionna Mélanie.
— Oui, vous y êtes, répondit la lavandière.
— Je suis la tante de Pierre Abgrall.
— Ah ! vous n'avez pas de chance, Pierre n'est pas ici. Vous avez fait du chemin pour rien mes pauvres dames, il est port sur La Charm...
— Merci ! on va le trouver, l'interrompît précipitamment Léa.
Elle ne s'y trompait pas, la laveuse avait l'air trop joyeux quand elle prononçait le nom du garçon.
Sa sécheresse surprit Marie qui s'appliqua à lui répondre aimablement :
— Ne partez pas tout de suite, mademoiselle, je vais annoncer votre visite. Le capitaine vous emmènera en carriole, il va au port tous les après-midi.
Elle ajouta :
— Ça vous évitera trois kilomètres de marche, et vous gagnerez une demi-heure pour voir Pierre.
« Capitaine ! Capitaine ! appela-t-elle en se dirigeant vers la maison.
— Les femmes ont un drôle d'air par ici, murmura Léa.
— Tu exagères, ma fille, on n'a pas à se plaindre. Elles ont plutôt été aimables jusqu'à présent.
Et Mélanie entraîna la jeune fille vers la ferme.
Le capitaine allongea son chemin, fier de montrer son coin aux deux étrangères. Ici le moindre ruisseau créait une frontière. La tante ne cessait de s'ébahir. Elle qui croyait ne jamais voir la mer avant de mourir, il avait fallu cette occasion.
— Vous aussi, mademoiselle, c'est la première fois que vous venez sur la côte, demanda Jeanne qui avait accompagné son mari pour honorer les visiteuses.
— Oui.
Le capitaine et sa femme questionnèrent tour à tour la jeune fille.
— Mademoiselle comment déjà ?
— Léa.
— Vous êtes une cousine de Pierre ?
— Non.
— Vous ne venez pas nous le prendre ?
— Non.
— Ah bon ! Vous nous avez fait peur, on n'a personne pour garder le bateau.
En leur for intérieur, le capitaine et sa femme mesuraient à quel point ils s'étaient attachés à Pierre. Il faisait un peu partie de leur famille maintenant. Quant à la pauvre Léa, chaque minute qui passait lui apprenait que Pierre lui échappait.
Quand ils furent au port, le capitaine prévint la tante pour lui éviter un choc, son neveu s'était métamorphosé. C'était un vrai marin maintenant, du moins il en avait pris l'allure.
— Déjà ?
— Oui.
— Dites-moi mon bon monsieur, est-ce qu'il vous a demandé de l'emmener à Terre-Neuve.
— Non pas encore, mais on sent que ça le titille.
Tous les ans, des gars de la campagne, valets de ferme comme lui, s'engageaient pour la pêche. Souvent ils demandaient à embarquer dès le mois de février avant même d'avoir fini de préparer la terre pour planter les patates.
— Ils gagnent mieux.
— Pas seulement, quand la mer vous appelle, c'est dur d'y résister.
Joseph offrit son bras à la vieille dame, puis à la jeune fille, il les aida à franchir la coupée. Jeanne demeura sur le quai, elle voulut rester discrète.
— Bienvenue à bord, mesdames !
— Merci, monsieur.
Joseph se pencha sur la lisse opposée.
— Matelot !
— Oui, capitaine.
— Monte sur le pont, t'as de la visite.
Au son de sa voix, Léa sut que son intuition était exacte : Pierre avait changé, plus que ne l'avouait le capitaine.
Le garçon arriva par l'échelle qui pendait le long de la coque. Il s'était joint aux calfats qui, profitant de la marée basse, garnissaient d'étoupe goudronnée les joints des bordages pour assurer leur étanchéité. Il avait le visage noirci par la fumée qui s'échappait du brasero sur lequel chauffait le brai.
Il ne put masquer son étonnement et resta accroché un instant au bord de la lisse, les pieds sur les barreaux de l'échelle, le corps dans le vide. La surprise passée, il sauta sur le pont, ôta son tablier de cuir enduit de goudron, trempa ses mains dans un seau d'eau pour les nettoyer puis se rafraîchir le visage. Quand il fut présentable, il s'avança pour embrasser sa tante. Il ne fit qu'un sourire à Léa. Le garçon s'enquit tout de suite de savoir ce qui amenait les deux femmes jusqu'ici.
— Rien de grave, répondit la tante.
— Ta maison ne s'est pas envolée, ajouta Léa.
— On t'apporte du rechange.
— Merci, mais fallait pas vous donner la peine d'un si long voyage.
Cette visite inattendue le mettait mal à l'aise.
— Pour tout te dire, confessa Mélanie, on avait envie de se promener et de voir la mer.
— De te voir aussi, reconnut Léa. Et maintenant qu'on t'a vu on va s'en retourner.
La jeune fille souffrait. Elle avait découvert de l'indifférence dans le regard de celui qu'elle adorait.
Le capitaine autorisa Pierre à raccompagner sa tante à la gare de La Gouesnière. Léa s'installa à l'arrière du cabriolet pour ne plus voir ces yeux bleus qui perdaient tout éclat quand ils la regardaient. A la gare, il leur resta un peu de temps à occuper avant l'arrivée du train. Mélanie s'isola avec son neveu. Elle n'avait pas de conseils à lui donner, il était assez grand pour savoir ce qu'il avait à faire. Mais elle lui rappela de ne jamais oublier ce que sa mère lui avait appris quand il était petit. La route qui descend en enfer est plus facile à prendre que celle qui monte au paradis. Il y a des auberges tout le long du chemin. On y boit du bon vin, les servantes sont légères.
Dans le dernier café, au bas de la côte, cela n'est pas du vin que les filles de salle versent aux clients, mais du sang de vipère et de crapaud mélangés. Malheur à celui qui succombe, il court à sa perte et vend son âme au diable.
Mais Pierre avait grandi, les propos de sa tante ne l'impressionnaient plus. Même si cette dernière fit une ultime tentative :
— Avant d'entrer dans cette auberge-là, viens donc prier sur la tombe de ta mère. Elle te dira sûrement que ça n'est pas bon de rester vivre loin de son église et de son cimetière.
Pierre rentra s'asseoir près de Léa sur le banc de la petite salle d'attente. Il la trouva si malheureuse qu'il se sentit le devoir de la consoler.
— Je n'ai jamais dit que je ne reviendrais pas au pays.
Ils n'eurent pas le temps de se parler davantage, le train arrivait en gare. Pierre aida les deux femmes à monter dans le compartiment. Il ferma la porte derrière elles. Il y eut un moment de flottement, des sourires tristes s'échangèrent de part et d'autre de la vitre. Heureusement l'arrêt dura à peine une minute. Le cheminot leva son drapeau. Pierre fit un dernier geste de la main.
Le cocher joua du fouet, il emmena la carriole ventre à terre en direction de la ferme. Gros cul se demanda ce que Pierre avait dans le crâne. Le cheval savait qu'il devait d'abord passer au port récupérer le patron et la patronne.
— Plus vite, Gros cul ! Allez ! Fonce, mon gars !
Marie s'étonna de voir l'attelage arriver à si vive allure.
— Vous en faites de la poussière, c'est pas bon pour mon linge.
Elle étendait sa lessive sur un long fil tendu entre des piquets plantés sur un carré d'herbe. Là où les sapins ne freinaient pas le vent.
— Qu'est-ce qui vous fait courir si vite ?
— J'avais peur que vous soyez partie.
Pierre descendit du cabriolet, il soufflait autant que le cheval qu'il félicita. Il resta un instant immobile et timide devant la lavandière qui passait un chiffon humide sur le fil pour le nettoyer avant d'y accrocher sa lessive.
— Si vous êtes venu récupérer votre chemise du dimanche, va falloir attendre qu'elle sèche.
— Non merci, je n'en ai pas besoin tout de suite, ma tante m'a apporté du rechange.
Il se décida enfin à lui dévoiler le véritable objet de son passage à la ferme.
— Si je changeais de métier... je veux dire par là, si le capitaine m'enrôlait pour la pêche, accepteriez-vous d'être ma marraine ?
Marie fit attendre sa réponse.
— Juste pour m'écrire, pour m'envoyer des nouvelles.
— Pourquoi ne demandez-vous pas à la jeune fille qui est venue vous voir ?
— Non, répondit-il fermement.
Désormais ce qui se passait dans les monts d'Arrée lui était indifférent. Il était incapable d'expliquer à Marie ce qu'il ressentait vraiment, mais chaque fois qu'il pensait à son pays, une immense peine envahissait tout son être. Aujourd'hui c'était pire, il avait ressenti le frisson de la mort passer près de lui quand il avait découvert sa tante et Léa sur le pont du bateau. C'était pour cela qu'il s'était empressé de venir voir la lavandière dès que le train eut ramené les deux femmes dans leurs montagnes. Il ressentait le besoin de se rassurer au contact de celle qui, il n'y avait plus de doute, était devenue au fil des mois la personne qu'il aimerait chérir. Les pensées du jeune homme troublèrent Marie. Elle fit semblant de ne pas les entendre.
— Pourquoi vous ne demandez pas à la patronne ?
— La patronne, elle écrit déjà au capitaine.
Pierre se jeta à l'eau.
— Pour tout vous dire, je serais si heureux de savoir que vous pensez à moi.
Les yeux de Marie l'enveloppèrent affectueusement.
— Vous n'êtes pas obligée de me donner la réponse tout de suite. Ça me suffit de savoir que vous ne m'avez pas dit non.
Pierre remonta dans la voiture. Il s'en retourna assumer sa charge. Gros cul sentit le cocher rasséréné, il trottina vers le port.
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