Entre terre et mer
Chapitre 7
L'été, Pierre vécut au rythme des travaux de la belle saison, la fenaison, les moissons du blé, de l'orge et de l'avoine. Le dimanche, il ne courait pas le jupon et ne fréquentait pas les cafés du bourg. Son passe-temps favori était de s'isoler à la pointe du petit Chevret ou sur le grand perchis face aux Tintiaux. Il pêchait à la gaule, maquereau, lieu de roche, bar, guittan et perlée. Il retournait les cailloux, fouillait les fentes et les trous du Nielport et des Courtils. Il traquait les poings-clos, les étrilles, les congres et les homards. Aux petites marées il se contentait de cueillir quelques assiettées de moules sur les cailloux bleus de la Roche aux Chats. La pratique de la pêche à pied finit d'en faire un gars du pays.
Au retour de la grève il lui arrivait d'allonger son chemin. Il entrait dans le hameau et frappait à la porte de la lavandière.
— Le banc de sable du port a détouré. J'ai des praires et des coques, en voulez-vous ?
Marie sortait une bassine, remerciait le pêcheur et le gardait juste le temps de boire un verre de vin. Elle en avait toujours une bouteille d'avance en cas de visite, du Comte de Manon écrit en lettres d'or sur une étiquette noire. 12° 5. Pierre avalait debout, ce velours de l'estomac. Jamais la lavandière ne l'invita à s'asseoir, elle redoutait d'entendre le saisonnier lui bredouiller des mots doux. Vite, elle se trouvait de l'ouvrage pour abréger leur entretien. Elle était fiancée, le garçon était arrivé trop tard.
Un matin, en arrivant à la ferme, Marie trouva Pierre à genoux devant la lessiveuse. Il avait allumé le feu et attisait les flammes en soufflant dessus.
— Merci, lui dit-elle en guise de bonjour.
— J'ai pensé que ça vous ferait plaisir, répondit-il en rougissant.
Elle évita son regard, souleva le couvercle et trempa sa main dans l'eau.
— Ça va surtout me faire gagner du temps, elle est déjà tiède.
Puis elle chercha à l'éloigner :
— Si vous avez du linge à me donner, c'est le moment.
Pierre ne voulait pas importuner la jeune fille, mais ce lundi, il ne put s'empêcher de lui avouer que c'était pour elle qu'il était resté.
— Vous me faites beaucoup d'honneur, mais je suis déjà promise.
— Je sais.
— Alors il ne faut plus m'en parler, poursuivit-elle de sa voix douce. Et ne plus me tourner autour sinon je ne pourrais pas venir faire mes journées à la ferme et j'en ai besoin pour vivre.
Plus jamais Pierre n'aborda la jeune fille.
Le 15 août, jour de la sainte Marie, le saisonnier suivit la procession à la Vierge au milieu des femmes. Avec elles il chanta :
— « Astre béni du marin
Conduis ma barque au rivage.
Garde-la de tout naufrage,
Blanche étoile du matin. »
Avec elles il pria pour tous les marins, le capitaine, l'équipage de La Charmeuse et pour celui qui avait pris le cœur de celle qu'il aimait en cachette.
A la fin de la cérémonie, il laissa les femmes entrer seules chez Marie pour lui souhaiter sa fête.
En septembre, les épouses commençaient à penser au retour de leurs hommes. A partir du 15 octobre, elles s'y préparaient. Le 16, Jeanne sortit de la maison en portant à bout de bras deux costumes du capitaine. Elle les accrocha aux vantaux de la fenêtre de la cuisine pour les aérer. Pour appeler le mari à rentrer.
— Quand on sort les vêtements c'est bon signe, fît-elle gaiement.
— Ils vont être contents d'être enfin au sec, répliqua la lavandière tout aussi joyeuse.
— Oh oui les pauvres, ils sont si longtemps trempés, des pieds jusqu'à la tête.
Pierre cassait du bois. Le bonheur des deux femmes l'agaçait, il voulut s'éloigner. Adèle et Perrine traversaient la cour, le cartable sur le dos. Elles embrassèrent le cousin Pierrot comme elles l'appelaient pour rire.
— Pourquoi tu es triste ? s'inquiéta Adèle.
— Je ne suis pas triste.
— Menteur.
Pierre continua de prendre le large à grandes enjambées. La patronne le rappela :
— Ne te sauve pas ! Emmène Gros cul à la forge, il a perdu un fer. Il faut que tout le monde soit en bon état pour le retour du capitaine.
Sur le chemin du bourg, le jeune homme se confia au cheval. Il n'avait pas de veine, il n'en avait jamais eu. Il n'y en avait qu'une dont il ne fallait pas s'amouracher et il était tombé dessus.
— Faut-y être bête ! Mais faut-y être con nom de dieu !
En traversant la Guimorais il fut pris dans un tourbillon de femmes affairées. Elles aussi exposaient à l'air les costumes du dimanche de leurs hommes, les vareuses et les braies de toile. Trop préoccupées par l'idée des retrouvailles, elles ne prêtèrent aucune attention au cheval boiteux qui passait et à son cavalier.
— Regardez comme le mien est cochon ! clama Victoire, son index pointé vers le ciel dans la braguette ouverte du pantalon de Francis.
Le hameau tout entier explosa de rire. Comme les autres, Belle en cuisse étalait les vêtements de son matelot. Hortense ne put s'empêcher de la critiquer :
— Elle ne se gêne pas pour sortir les hardes de son cocu.
— Occupez-vous de vos fesses, répondit la belle. Ce qui m'arrive ne regarde que moi.
On changea vite de sujet pour éviter que cela s'envenime. Marie-Louise annonça qu'elle irait au bourg acheter de la farine de blé noir, Amand avait des envies de galettes quand il arrivait. De la galette et de la saucisse grillée, il en était fou. Berthe se souvint : Tintin raffolait des petits pois en boîte cuits avec des carottes et une tranche d'andouille de lard. Victoire avoua que son Francis ne s'intéressait pas aux petits plats, dès son arrivée c'était elle qui passait à la casserole. Les voisines s'esclaffèrent.
— Eh ben les gars ! je vous souhaite bien du courage, marmonna Branle dans l'vent.
Lui aussi avait sorti les hardes de son fils René.
Les jours suivants, les enfants Guilbert traînèrent sur la pointe du Meinga avant d'aller à l'école. Ils auraient été si contents de voir se poindre des voiles à l'horizon, être les premiers à annoncer le retour de La Charmeuse. Ils n'eurent pas ce privilège. Le 22 octobre, au lever du jour, une mouette avisa un point scintillant dans le large. C'était le trois-mâts tant attendu. L'oiseau plongea de son rocher pour aller à sa rencontre. Il fit trois fois le tour du bateau et remit cap à l'est.
Revenu au-dessus de la terre, il alerta les goélands qui sonnèrent le branle-bas pour réveiller le village encore endormi.
Félix, Louis et Jean-Marie Guilbert se précipitèrent à la Pointe. Félix courait plus vite que ses frères.
— Ils arrivent ! Les voilà qui arrivent !
Les femmes sortirent de leurs maisons. La pauvre Yvonne les regarda se précipiter vers la côte. Elle pleura derrière sa porte close.
— C'est papa ! cria Jeanne à ses filles quand l'image du navire se précisa.
C'était bien lui. Il avait pour habitude de tirer un bord vers le large avant de replonger sur la côte.
— Les voilà, les voilà ces hommes pour qui le cœur des femmes bat si fort. Les voilà ! Les voilà ! répéta-t-elle à Pierre, des larmes de bonheur plein les yeux.
Le navire s'approchait lentement de la côte. Il était à peine reconnaissable. Où était-elle la fringante Charmeuse partie un jour de mars sans pluie, dans le soleil pâle d'un matin d'hiver ? Belle, élégante, repeinte à neuf, les voiles gonflées par un vent de suète, arrondies comme les corsages des filles et les robes enflées des porteuses de promesses. Elle rentrait lourde, basse sur l'eau, signe que la pêche avait été bonne. Sa voilure avait souffert, sa coque perdu ses couleurs dans les flots furieux du Grand Banc.
Sur le pont les matelots regardaient la terre. Décrassés, rasés, débarrassés de leurs misères, les visages hâlés par le soleil et le vent du large, les fronts traversés de rides profondes, ils étaient graves et silencieux. Heureux de mettre sac à terre. Chacun cherchait à reconnaître la sienne dans le paquet de femmes qui s'agitait en haut de la falaise. Leurs yeux étincelaient et lançaient des flammes après ces huit longs mois de solitude et de continence.
— Amenez le pavillon ! commanda Joseph pour avertir la terre que le bateau était en deuil.
— Amenez le pavillon ! répéta Cul roussi.
Il descendit le drapeau à mi-mât.
— Pavillon amené.
— C'est bien.
« Ne soyez pas si gais ! Préparez-vous à pleurer ! » disait le fanion aux femmes qui attendaient leurs maris, aux enfants qui guettaient leurs pères. Félix, le premier, distingua le funeste avertissement.
— Ils ont mis le pavillon en berne ! Ils ont mis le pavillon en berne ! hurla-t-il.
Les femmes et les enfants se turent, leur joie s'éteignit. Les rires s'arrêtèrent net, le silence chassa les clameurs. Tous furent saisis d'effroi.
— N'ayez pas peur, dit Jeanne à ses filles, à voir le bateau aussi bien manœuvrer au milieu des cailloux c'est que votre père est à bord.
Doublés les Tintiaux, le trois-mâts piqua sur la Pointe du Nid. Il frôlerait les Jumelles avant de reprendre le courant par tribord arrière, ce qui lui permettrait de passer au plus près entre le phare du Herpin et la Pointe du Grouin.
Félix trouva le moyen de vérifier que son père était à bord. Quand le navire fut à portée de voix, il mit les mains autour de sa bouche et s'égosilla :
— Papa ! Papa ! On a un petit frère.
Il tendit l'oreille et répéta :
— Papa ! On a un petit frère !
La voix du père répondit, à peine audible :
— C'est pas une fille ?
Le fils et la mère eurent un soupir de soulagement.
— Tu l'as entendu, maman ? Il a répondu. C'est pas lui, maman ! C'est pas lui !
Rassurée, Marie-Louise se retint de sauter de joie devant les mines inquiètes de ses compagnes. Son mari sauvé, elle serait malgré tout en deuil, d'un parent, d'un voisin, d'un ami, peut-être d'un frère qui naviguait avec son homme. Auguste Leroux, surnommé Cul roussi.
— Merde ! merde ! Merde !
Sur le pont, Amand ne put cacher sa déception. Marie-Louise lui avait fait dire qu'elle attendait une fille, il l'avait cru au point de l'annoncer à tout l'équipage.
— C'est bien, dit le capitaine. C'est bien, Amand, tu travailles pour la marine.
Les marins rigolèrent. Ils en oublièrent leur tristesse. Il fallait bien survivre.
Les femmes avançaient sur le chemin des douaniers, cœur battant, poitrine serrée, gorge sèche. Imitant Félix, elles hurlèrent les noms de leurs hommes.
— Auguste ! Jean-Marie ! Emmanuel ! Francis ! Léon !
Hortense tremblait :
— C'est pas toi, Léon. Tu te caches pour me faire peur mais je suis sûre que c'est pas toi.
— J'ai reconnu le mien, cria Victoire. Il est sur l'avant avec son bonnet bleu. Et toi Marie-Renée, as-tu vu le tien ?
Non Marie-Renée n'avait pas encore vu Emmanuel. Et pourtant si, c'était lui, debout dans les vergues, prêt à serrer les huniers. Elle se signa.
— Merci mon Dieu.
Victoire agita les bras pour que son homme la reconnaisse parmi les autres.
— Francis ! Francis !
Dans l'écho de sa voix lui revint celle du saleur :
— Te déboîte pas l'épaule, je t'ai reconnue.
— Demande des nouvelles avant qu'elles nous interrogent un par un pour savoir qui est manquant, ordonna le capitaine. Il sera bien temps de le dire quand on aura accosté.
— Quoi de neuf au pays ?
Il n'y avait pas grand nouvelles, elles n'avaient pas le cœur à en donner. Seule Jeanne répondit à la question du saleur :
— Branle dans l'vent ne sort plus de chez lui. Il dit qu'il est malade, il ne veut plus garder le bateau cet hiver.
— Trouve-lui un remplaçant, répondit Joseph.
— Et s'il change d'avis ?
— Il ne changera pas d'avis le pauvre bonhomme. Marie se mit à trembler.
— Pourquoi il dit ça ? s'inquiéta la lavandière. C'est son gars qui est manquant ? C'est René ?
Jeanne ne dit rien. Elle prit ses filles par les épaules et les serra contre elle. Alors Marie poussa des appels déchirants.
— René ! Montre-toi ! Je ne te vois pas !
Le bateau poursuivait sa manœuvre sans répondre à la jeune fille. Elle lança un cri de détresse :
— René !
Des mouettes s'envolèrent, reprenant en chœur la longue plainte de la lavandière.
A bord les marins silencieux se figèrent sur le pont, transis comme dans les glaces.
— Pauvre fille ! dit le capitaine, comme si elle n'avait déjà pas eu sa part de malheur.
Il modifia son cap et s'éloigna des deux têtes de cailloux rocheux qu'on appelait les Jumelles parce qu'elles se ressemblaient.
— La barre à droite.
— A droite, répéta le matelot de quart. La barre est tout à droite.
— C'est bien.
Les voiles faseyèrent avant de reprendre du vent.
Les six ou sept femmes qui entouraient Marie arrivaient à peine à la maîtriser, elle voulait se jeter du haut de la falaise.
— Lâchez-moi, vous autres ! Laissez-moi, je vous dis ! hurlait-elle en se débattant.
La douleur décuplait ses forces. La pauvre fille poussait des braillements inhumains, des gémissements de bête blessée.
— Y'a pas de bon Dieu dans l'église ! vociféra-t-elle.
Elle tendit le poing vers la mer, le leva au ciel, et continua de blasphémer.
— Maudits soient Jésus et sa sainte mère ! Ils m'ont tout pris. Pourquoi vous m'avez tout pris ?
Hortense la serra contre sa poitrine. Pauvre Marie, son esprit s'égarait. Intérieurement la femme de Léon remercia Notre-Dame-du-Verger d'avoir protégé son homme, le patron de doris de René, ils auraient pu périr ensemble.
Vaincue par le chagrin, Marie accepta de suivre ses compagnes sur le chemin du hameau. Pierre les regardait, dissimulé derrière une haie de tamaris. Il ne voulait pas se montrer, associer sa présence au terrible souvenir que garderait de cette journée celle pour qui son cœur battait si fort. Plus fort que jamais.
Quand un pêcheur périt en mer, les goélands viennent siffler et battre de l'aile aux vitres de sa maison. Des courlis voltigeaient au-dessus du toit de Branle dans l'vent. L'un d'eux se posa sur le rebord de la fenêtre et frappa au carreau. Le vieux marin connaissait le dicton, il comprit le message que l'oiseau lui apportait : son fils qu'il attendait aujourd'hui n'était pas de retour. René était resté là-bas dans les eaux froides du Grand Banc.
Jeanne ouvrit sa porte. Elle resta plantée sur le seuil.
— Charles, je viens vous annoncer une nouvelle qui n'est pas bonne, le malheur arrive dans votre maison.
— Je sais. On m'a déjà prévenu.
D'un regard, il fit comprendre à la femme du capitaine qu'il souhaitait qu'elle s'en aille et ferma le rideau derrière les carreaux pour ne pas se donner en spectacle aux passants. Le père pleura à l'intérieur de son corps, les yeux taris ne pouvaient plus verser de larmes. Il tira sa chaise jusqu'au fond de la pièce, s'assit et se découvrit devant la photo de René communiant, accrochée sur la cloison du cellier.
Quand elles furent arrivées chez Marie, Berthe ordonna aux autres d'aller au-devant de leurs hommes. Elle s'occuperait de la jeune fille, elle saurait s'y prendre, elle était passée par là.
— On ne va pas te laisser toute seule avec elle, protestèrent les autres femmes.
— Ne soyez pas inquiètes, dit Yvonne.
Elle prit la clef dans la poche de la laveuse pour ouvrir sa porte et ajouta :
— Moi non plus je n'attends personne cette année.
A peine sorties du village, les femmes se mirent à courir et arrivèrent à temps pour voir La Charmeuse se présenter face au quai.
— Affalez la misaine !
Le trois-mâts perdit son erre, il acheva sa longue course, lentement, comme un marathonien qui franchit au pas la ligne d'arrivée.
Qu'elles furent émouvantes les minutes où le bateau était si près sur l'eau que l'équipage et les familles, qui avaient envahi la cale de l'Epi, pouvaient se regarder les yeux dans les yeux, muets, gorges serrées. Ils se contemplaient, oubliant à terre d'avoir attendu si longtemps, sur le navire d'avoir tant souffert.
Le capitaine poussa un coup de gueule :
— La pointe, Jean-Marie ! Qu'est-ce que tu fous nom de dieu ? Envoie la pointe !
Le matelot lança l'amarre de l'avant. Un vieux marin récupéra le bout et le tourna autour de la boucle. La Charmeuse approcha son flanc du quai. Elle le toucha et frémit comme sous l'effet d'une caresse.
Le saleur avait des fourmis plein les bottes, il fut le premier à se précipiter pour enjamber la lisse et assurer l'amarrage. Le contact avec le pavé fut difficile, Francis se balança d'une jambe sur l'autre, du mouvement du bateau, et finit cul par-dessus tête. Des rires fusèrent du navire et du quai.
— Tu ne pouvais pas aller plus vite, maudit couillon, c'est bien le moment de te casser une jambe, gueula encore le capitaine.
Victoire courut au secours de son homme. Elle l'aida à se relever et le garda contre elle.
— Me v'là, ma belle, dit Francis comme s'il était parti la veille.
— Tu me retrouves comme tu m'as quittée, répondit-elle aussi simplement.
Ah ! que leurs yeux brillaient. Ils s'étreignirent à s'étouffer.
Le ton montait. Des rires, des appels, un brouhaha joyeux s'installa sur le quai. Sur la coupée, les sabots des marins croisèrent une paire de souliers vernis qui grimpaient à bord.
— Bienvenue, monsieur l'armateur.
— Bonjour, capitaine. A te voir arriver si bas sur l'eau, je me suis dit, Joseph a encore fait des miracles.
M. Louvet n'avait pas lieu d'être mécontent. La cale était pleine et le poisson, presque aussi épais que du lard. Deux jours et une nuit ne seraient pas de trop pour le dessaler.
— Tu n'exagères pas un peu ?
— Non, monsieur Louvet, vous allez voir par vous-même. Mousse !
— Oui, capitaine.
— Apporte une morue ! Et ne choisis pas, prends la première sur le dessus.
Le second intervint à son tour.
— Mousse !
— Oui, père Lebreton.
— Choisis pas mais prends quand même la plus grosse.
L'armateur leva le nez vers le mât d'artimon. Il ôta sa casquette de drap, son seul attribut de marin, puis fixa le pavillon pour saluer la mémoire du disparu.
— Tu n'as pas ramené tout ton monde.
— Hélas non, monsieur Louvet.
L'un et l'autre n'avaient rien à se reprocher. Souliers vernis, c'était le surnom de l'armateur, avait fourni à ses matelots un navire solide, cousu solide, gréé solide, muni d'un triple jeu de voilure s'il fallait en changer. De son côté le capitaine connaissait les routes du Septentrion par cœur, les fonds de l'Atlantique Nord comme sa poche.
Mais il y avait tout le reste. Les iceberges à l'accore des Bancs, la banquise, les ouragans, les furies, les roches Virgin propices aux abordages, la brume enfin. Autant de dangers connus, autant de risques acceptés.
— Comment c'est arrivé pour qu'il se soit perdu tout seul ? interrogea l'armateur.
— Si ça ne vous ennuie pas, je préfère ne pas en parler tout de suite. C'est à son père que j'aimerais raconter en premier.
— Je te comprends, Joseph.
Jeanne et ses filles attendaient au bas de la coupée.
— Maudit Souliers vernis ! Il ne va pas le garder cent sept ans !
— On a envie de l'embrasser nous, s'impatientaient les gamines.
Le mousse sortit de la cale brandissant une morue presque aussi haute que lui.
— Lève le bras ! La traîne pas par terre !
Joseph saisit le poisson par la queue et autorisa le garçon à sauter sur le quai pour aller dans les bras de sa mère.
— Tenez ! V'là votre part, monsieur Louvet.
Une plaisanterie qui rendit le sourire aux deux hommes.
— T'avais raison, Joseph, elle est belle.
Le poisson salé dégoulinait de saumure. M. Louvet quitta le bateau en tenant sa morue loin du corps pour éviter de saler le cuir de ses souliers vernis.
— Regardez, les filles ! fit-il en s'en allant. Vous pouvez être fières, une fois de plus votre père va être le coq de la campagne.
Le capitaine entendit le compliment, l'œil vif, rieur. Il avait le regard perçant de ceux qui savent sonder la brume, scruter l'horizon pour prévenir le danger.
Libre de toute obligation, Joseph put enfin se consacrer à sa femme et à ses filles.
— Allez ! montez à bord que je vous fasse la bise.
Adèle et Perrine se tinrent dans le dos de leur mère, attendant qu'elle ait eu son content de baisers. Elles étaient à la fois heureuses et inquiètes de retrouver leur père. Pour avoir la paix à la maison durant la campagne, les mères menaçaient les enfants turbulents de rapporter à leur père toutes les bêtises qu'ils avaient faites en leur absence. Adèle et Perrine redoutaient d'entendre Jeanne raconter qu'elles avaient oublié de fermer la porte du clapier, trop pressées comme toujours d'aller jouer avec les gars Guilbert. Ce jour-là quatre lapins avaient disparu. Ou encore qu'Adèle avait soulevé sa robe et montré ses fesses à Berthe qui se moquait d'elle le jour où elle était tombée de bicyclette devant les garçons. Que Perrine avait volé deux sous dans le porte-monnaie pour s'acheter des bonbons chez Marie-Ange. La fillette avait juré que c'était la première fois et promis qu'elle ne recommencerait plus.
— Vous avez encore grandi maudit fi de garce ! dit Joseph en leur tendant les bras.
— De quatre centimètres, répondit Perrine.
— Oh ! Plus que ça. Vous allez bientôt me manger la soupe sur la tête.
Puis se tournant vers sa femme :
— Ont-elles été sages ?
Adèle s'empressa de répondre, le cœur battant :
— Oui, très sages.
— C'est pas à toi que je demande.
— C'est vrai, reprit Jeanne, davantage que l'année dernière.
— Parce qu'on devient grandes, expliqua Perrine.
Ouf ! la mère n'avait rien dit.
Mme Louvet attendait patiemment son mari à l'arrière de leur automobile. Elle se pinça le nez quand il vint s'asseoir près d'elle et lui reprocha d'une voix nasillarde :
— Monsieur Louvet, vous sentez la morue comme au temps peu glorieux où vous fréquentiez les dames des cafés de la Rue de la Soif.
— Si je fréquentais ce genre d'endroit, ma chère amie, c'est que votre indifférence m'y poussait.
— Ou votre trop-plein d'ardeur.
Le compliment flatta l'armateur. Avec l'âge il se contentait de ses souvenirs. Il se rengorgea et donna l'ordre à Jean, le chauffeur, de faire démarrer l'auto.
Jean dut klaxonner plusieurs fois pour se frayer un chemin parmi les familles qui stationnaient aux abords du quai. Les marins avaient mis sac à terre, déserté le poste d'équipage et sa puanteur. Ils étaient pressés de retrouver leurs maisons, l'odeur du feu dans la cheminée, celle des draps propres dans un bon lit.
Cul roussi embrassa sa poissonnière.
— Ce qu'il y a de bien avec toi, ma bonne femme, c'est que je sens toujours le poisson.
— Maudit cochon ! répondit-elle pour la forme.
— As-tu bien pensé à moi ?
— Tous les jours, mon Cul roussi. Tous les jours que le bon Dieu a faits.
— Menteuse ! T'as les yeux si noirs que t'as pas dû souvent regarder la mer.
Il ne put s'empêcher de ternir la joie de leurs retrouvailles. Il ne pardonnait pas à sa femme de l'avoir soûlé le jour du départ puis amené en brouette jusqu'au bateau. Ivre mort il ne l'avait pas entendue donner l'ordre à deux matelots de le descendre à fond de cale pour être sûre qu'il ne sauterait pas à la mer avant d'être au large. Garce de bonne femme qui l'avait obligé à faire campagne quand il voulait rester à terre.
Marie-Louise Leroux, sœur de Cul roussi, présenta à Amand le dernier de sa couvée. Il était de son bord, le même sourcil froncé qui faisait croire qu'il était toujours en colère.
— Pour la fille, va falloir qu'on remette ça.
— Je ne demande pas mieux, chuchota le mari à l'oreille de sa femme.
Le père Lebreton fut le dernier à passer la coupée. Son épouse le lui reprocha.
— J'ai cru que tu n'allais jamais débarquer. Tu n'es pas comme les autres, tu n'es pas pressé de retrouver ta femme.
— Ça m'aurait étonné que tu ne trouves rien à redire, comme si je n'en avais pas assez vu.
Hortense regretta ses paroles, elle s'approcha et lui tendit la joue.
Depuis de longues minutes déjà Belle en cuisse et Jean-Marie étaient face à face. Le mari trompé avança la main sur le ventre de sa femme pour le caresser. Colombe tremblait. Cette main si douce pouvait tout à coup se fâcher, la gifler en public. La femme infidèle redoutait d'entendre son homme la traiter de putain. Ce fut pire. Parlant puissamment il déclara :
— Quel fainéant celui-ci ! On dirait qu'il ne veut pas sortir.
Il haussa encore le ton.
— C'est moi qui te fais honte ?
Alentour on se força à rire en désertant le quai. Personne ne voulait assister au drame qui couvait.
Les rues étroites du port se peuplèrent. Les uns prirent directement la route de leurs maisons. Certains avaient dix bons kilomètres à parcourir. D'autres, assoiffés ou célibataires, firent une pause dans le bourg pour fêter le retour.
Jean-Marie arrêta Colombe devant le café d'Adrienne.
— As-tu apporté des sous ?
— Déjà ?
— Oui, déjà. J'ai des choses à arroser et à ta place, je ne demanderais pas lesquelles.
Belle en cuisse comprit, elle devrait filer doux durant tout l'hiver. Elle sortit le porte-monnaie de la poche de son tablier. Jean-Marie l'arracha de ses mains.
— Garde mes affaires, ordonna-t-il.
Puis il entra chez Adrienne. Résignée, Colombe s'adossa au mur et attendit en veillant sur le sac du marin.
Ceux de la Guimorais avaient pris la route de la côte pour arriver au village. Les hommes roulaient d'un bord à l'autre du chemin, il leur faudrait un peu de temps pour se réhabituer à marcher sur la terre ferme. Francis et Victoire se laissèrent distancer. Ils filèrent à l'anglaise, descendirent sur la grève de la Touesse et coururent se cacher derrière la Pointe du Petit Nez. Au rendez-vous des amoureux.
— On aurait pu attendre d'être chez nous, soupira Victoire entre deux baisers.
— Un petit acompte, ma belle, juste un acompte, j'ai tellement rêvé de toi.
Tout feu tout flamme, le saleur impatient ne pensa même pas à ôter son bonnet bleu qu'il avait toujours visse sur la tête.
Adèle et Perrine dévalèrent la cour de la ferme ventre à terre.
— Pierre ! Pierre !
— Regarde ce que papa nous a rapporté.
— Ce sont des poupées de Saint-Pierre.
— De Saint-Pierre ?
— Oui, de Saint-Pierre-et-Miquelon.
Deux poupées de porcelaine, chapeautées, vêtues de robes colorées et bouffantes sous lesquelles on découvrait les dentelles de leurs longues culottes.
Adèle annonça que Jeanne était restée au bateau avec Joseph.
— Maman a demandé que tu nous fasses à manger ce soir et que tu nous gardes cette nuit.
— Et puis que tu ailles au port demain matin pour les remplacer.
— Sur La Charmeuse ?
— Oui. Tu n'es pas content ?
— Si, fit Pierre pris au dépourvu.
Les mâts et les vergues du morutier se profilaient dans le soleil couchant. Assis côte à côte sur le banc de veille, le capitaine et sa femme regardaient la mer.
— Je me souviens, dit Jeanne, tu m'avais fait monter à bord avant qu'on se marie. Et depuis, plus jamais, lui reprocha-t-elle gentiment.
— Ça, ça m'étonnerait.
— J'en suis sûre.
Joseph avança timidement ses mains pour prendre celles de sa femme. Pauvres mains de marin. Les doigts rougis et gonflés par l'eau de mer portaient les marques des piqûres de pointes d'hameçons, des dents et des arêtes de poisson. Des petites plaies apparemment bénignes mais qui servaient de porte d'entrée aux microbes et donnaient naissance à des abcès, des panaris qu'il fallait ouvrir au couteau et désinfecter au rikiki. Pauvres mains écorchées par les coquilles des bulots, gercées, crevassées par le gel. Elles allaient et venaient sur la peau douce et fine de Jeanne, la frôlant pour éviter de l'irriter.
— Si on m'avait dit que je dormirais à bord ce soir, soupira Joseph.
— Tu ne trouves pas qu'on est bien ici tous les deux ?
— J'aurais préféré passer la nuit dans notre lit.
— Y'a trop de monde chez nous.
Jeanne posa la tête sur l'épaule de son capitaine. Quand il serait reparti, tous les jours elle se souviendrait de cette belle soirée. Tous les soirs avant d'aller dormir.
— Nous, dit Joseph, quand on pense à vous là-bas, ça ne nous fait pas que du bien.
— Dis-moi tout, à Saint-Pierre, es-tu allé chez la belle Angèle ?
— Oui.
— Y'avait de jolies filles ?
— Pas pour les capitaines.
Joseph coupa court aux questions embarrassantes, il fit un dernier tour du bateau pour vérifier que tout était en ordre.
Une pluie fine s'était mise à tomber la nuit venue. Belle en cuisse faisait front face aux regards goguenards des passants qui reconnaissaient la voix de son mari à l'intérieur du café d'Adrienne. Jean-Marie chantait :
— « Oh ! les belles morues
Que nous avons pêchées.
Ah ! Les belles morues
Qui nous attendaient sur le quai. »
Vautré sur les genoux de trois aimables dames qui chassaient le porte-monnaie, il s'abandonna à leurs baisers, à leurs caresses. Le matelot en chassa deux pour garder Germaine, la plus potelée. Avec elle, il en aurait pour son argent. Quel argent ? Il avait bu tous les sous que lui avait donnés sa femme.
— Je te fais crédit, mon mignon, tu me paieras quand tu auras touché ton retour.
Germaine entraîna son client vers la porte. Adrienne tolérait la présence des filles dans son café, uniquement pour y trouver des hommes en peine, pas pour y pratiquer leur métier.
Dehors, Jean-Marie n'eut pas un regard pour sa femme, il fredonna le vilain refrain qu'il venait d'inventer :
— « Ah ! Les belles morues
Qui nous attendaient sur le quai. »
Colombe pleura des larmes amères, des larmes salées. Elle tenta d'arracher son époux des bras de la putain avant qu'ils ne franchissent la porte de l'entrepôt des Salines Lelouët et Fils, un grand hangar en bois goudronné où la maquerelle vendait sa tendresse sur un lit de sacs de sel. L'ivrogne la repoussa d'un coup de coude en pleine poitrine.
— Non mais dis donc ? Laquelle est la putain ?
Il abattit sa grosse main sur les joues de sa femme. La colère lui redonnait la force qu'il avait perdue au comptoir du café. Colombe tomba sur le pavé mouillé, sa robe retroussée jusqu'à la taille, exhibant ses longues et jolies cuisses qui en faisaient la femme la plus convoitée du canton de Cancale.
Elle se releva meurtrie, donna des coups de poing sur la porte qui s'était refermée sur les amants en criant :
— Jean-Marie ! Jean-Marie ! Fais pas ça, Jean-Marie !
La pluie ruisselait sur la palissade éclairée de reflets humides et bleutés. Déchirées par les éclisses du bois et les aspérités du coaltar, les mains de Colombe saignèrent.
La fête ne dura pas longtemps. Germaine sortit la première du hangar, bientôt suivie par le matelot.
— Viens ! On est quitte maintenant, dit-il en tirant sa femme par le bras.
— Jean-Marie ! n'oublie pas ton sac.
Ils prirent la route de la Guimorais, elle derrière, lui devant. Le crachin s'était installé sur le port, il rendait floues les silhouettes des marins soûls qui déambulaient en cousant leur chemin. La mer était à flot. La Charmeuse dansait à l'amorce de la renverse.
La cloche de l'église sonna onze heures. On l'entendait de l'intérieur du bateau aussi distinctement que des rues du port. Elle réveilla Joseph qui se plaignit de l'étroitesse de sa couchette.
— Va falloir dégoter un concierge au plus vite, grogna-t-il en se retournant dans le lit. On ne va pas passer une nuit de plus aussi serrés que des sardines dans leur boîte.
— Pierre vient demain, je suis sûre qu'il fera l'affaire, dit Jeanne à moitié endormie.
— Pierre, Pierre, Pierre ! Il me tarde de voir sa tête à ce gars-là. Il ne se passe pas cinq minutes sans que tu en parles. Qu'est-ce qu'il a de plus que les autres ?
Jeanne l'écoutait, les yeux fermés.
— Tu es jaloux ma parole, risqua-t-elle en souriant.
— Ben ! Je finis par me demander si c'est pas pour ses beaux yeux que tu l'as gardé.
La jalousie du mari avait amusé l'épouse. Elle ne rit plus quand il commença à la soupçonner. Elle bondit de la bannette et vint s'asseoir sur le banc devant la table des cartes.
— C'est plus rigolo ! Je me faisais une fête d'être seule avec toi pour donner un peu de gaieté à l'endroit où tu as eu tant de misère. Tu gâches tout.
A son tour, Joseph s'extirpa de la couchette.
— Ne te fâche pas, Jeanne, écoute-moi : je ne suis pas jaloux, c'est pas toi qui ferais des saloperies dans mon dos je le sais bien. Si j'ai dit une ânerie il ne faut pas m'en vouloir, je suis encore sous le coup de ce qui est arrivé.
Jeanne recula sur le banc pour lui laisser la place de s'asseoir près d'elle et continuer son récit :
— D'habitude quand je reviens, je me demande tous les soirs si je ne me suis pas trompé de cap tellement le voyage paraît long. J'occupe mon temps à imaginer nos retrouvailles, à espérer que tout va bien et à avoir peur que ça ne se passe pas comme je l'avais prévu.
Il s'arrêta un court instant.
— Ce coup-ci personne n'était pressé de rentrer pour annoncer la mauvaise nouvelle. Ça doit être pour ça qu'on est tous un peu bêtes.
Emue par le discours de son homme, Jeanne pardonna. Tous les ans il leur fallait réapprendre à vivre ensemble.
A minuit, une goélette montra le bout de son nez derrière le Grand Chevret. Le capitaine donna l'ordre de mouiller l'ancre entre le Nielport et la pointe du Meinga. Comme tous les Cancalais il préférait accoster de jour pour que la fête soit complète. Branle dans l'vent reconnut L'Anita, capitaine Guermeur, armement Jézéquel. Le malheureux père était venu dans le noir, dire adieu à son fils face à la mer.
— Tu me l'as pris, maudite garce, jamais plus je ne viendrai te voir.
L'ancien matelot resta un instant à écouter les bruits qui provenaient de L'Anita. Il entendit, aussi distinctement que s'il était à bord, le plouf de l'ancre, le guindeau s'emballer en dévidant la chaîne, la toile des focs et de la trinquette mollir et s'affaler, les gabiers chanter en grimpant aux vergues à serrer les huniers.
Quand il entra chez elle, Branle dans l'vent trouva Marie prostrée sur une chaise entre Yvonne et Berthe. Les deux veuves avaient décidé de ne pas la laisser seule pour la première nuit. Charles les libéra dès qu'il eut franchi la porte :
— Allez vous coucher, les filles ! Je suis là et je n'en bougerai pas jusqu'à demain.
— Si vous avez besoin, n'hésitez pas à cogner à ma porte, proposa Berthe, la plus proche voisine.
— Ce ne sera pas nécessaire.
— Le café est au chaud sur le fourneau.
— Merci.
— On a bien de la peine pour vous aussi, père Charles, se lamenta Yvonne.
— Je sais, je sais, répondit-il, les pressant de sortir. Quand elles furent dehors, il posa sa casquette sur la table, prit une chaise et s'assit devant Marie. Elle n'avait pas cessé de pleurer depuis l'annonce de la nouvelle.
— Elles sont parties ?
— Oui. C'est moi qui leur ai demandé de s'en aller.
— Vous avez bien fait, je commençais à ne plus pouvoir supporter leur présence.
— Quand on a du chagrin, on n'a pas envie de le partager avec des étrangers. Elles devraient pourtant le savoir, elles qui sont passées par là.
De nouvelles larmes jaillirent des yeux de la jeune fille.
— Je n'arrête pas de le voir. Il pleure lui aussi.
Elle se boucha les oreilles, ne supportant plus d'entendre les rires qui sortaient des maisons où l'on fêtait tard dans la nuit la joie du retour.
— Ils en font du bruit.
— Ils ont le droit de rire, lui dit le père Charles. Il ne faut pas leur en vouloir, ils ont souvent eu si peur d'y rester.
Des images de tempêtes et de brume lui revinrent en mémoire. Au cours de ses quarante années de navigation il en avait connu des frayeurs, subi des ouragans. Vu des doris sombrer à quelques mètres du bateau sans pouvoir leur porter secours.
— Maudite garce ! La mer pour se calmer a eu besoin d'en prendre un. En se noyant, René a sauvé la vie de ses compagnons. C'est pas de veine pour nous et c'est tant mieux pour les autres.
Marie saisit les bras tremblants du vieillard. Les mains de la jeune fille s'y agrippèrent comme à une bouée de sauvetage.
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