Entre terre et mer

Hervé Baslé · Chapitre 18 sur 20

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Entre terre et mer

Chapitre 19

 

 

La première partie de la campagne fut exceptionnelle. A vue de nez, le capitaine et le saleur estimèrent le tonnage embarqué à 2 000 quintaux, la cale étant quasiment pleine. La Charmeuse débanqua le 28 juin et fit route sur Saint-Pierre pour livrer sa première pêche, reposer l'équipage, se ravitailler en nourriture, s'avitailler en boëtte et en hameçons pour l'été et le début de l'automne. Le dimanche 1er juillet, le capitaine fit lecture du message n° 18 de l'abbé Cadiou, à communiquer avant l'escale.

Mes chers amis,

Vous voici arrivés à la veille de débarquer à Saint-Pierre-et-Miquelon. Le moment est venu pour chacun de faire un sérieux examen de conscience et de se préparer à aller demander pardon. J'en vois certains qui rechignent déjà à l'idée de devoir avouer leurs fautes à l'aumônier de l'île.

— Il a de bons yeux, fit remarquer Cul roussi.

Auriez-vous peur de la confession, vieux loups de mer qui affrontez chaque jour les périls de l'océan ? Vous ne vous êtes pas confessés depuis longtemps dites-vous, vos péchés sont graves et nombreux. Quand vous prenez une grosse morue, n'êtes-vous pas plus contents que de pêcher un hareng ?

Cul roussi fit un clin d'œil en direction de L'Encornet. Quand ils parlaient entre eux de grosse morue, c'était rarement d'un poisson dont il s'agissait. Les deux complices ne purent s'empêcher de dévoyer les propos du prêtre. Ils s'échangèrent à l'oreille des paroles du gabier-poète :

— « Une grosse morue

Avec un gros cul.

Et mon p'tit hareng

Qui frétille dedans.

Le prêtre lui aussi aime bien faire de bonnes pêches. C'est une joie immense pour lui de sortir de grands coupables des pièges du démon. »

A la fin du prêche, Cul roussi grimpa sur l'écoutille de cale pour diriger le chœur de l'équipage qui entonna un autre chant de sa composition :

— « A Saint-Pierre, à Saint-Pierre

Elles ont des gros derrières.

A Saint-Pierre et Miquelon

Elles ont des gros nichons. »

 

Le lendemain, La Charmeuse entra dans la boucaille. Durant l'été, la rencontre d'un courant froid du Labrador et des eaux tièdes du Gulf Stream provoquait la formation de brumes épaisses et persistantes à l'approche de l'archipel. Joseph réduisit la toile, doubla la veille, fit sonner la corne et tonner le pierrier jusqu'à ce que la sirène du phare de Galantry lui répondît. Jusqu'à ce qu'il pût aligner le feu blanc de la Pointe-aux-canons et le feu rouge situé au nord de la ville. Il avança prudemment pour éviter de se retrouver au pied du Grand Colombier, de s'éventrer sur les cailloux et d'allonger la liste des péris autour de l'île. Durant les cinquante dernières années, les Affaires maritimes avaient recensé pas moins de trois cents naufrages dans les passes d'entrée à Saint-Pierre. A ceux-là il fallait ajouter la centaine de bateaux perdus sur l'isthme de Langlade et pas loin de cent autres au nord-ouest de Miquelon. Autour de ces îles, la mer était un immense cimetière. Avertis du danger, les matelots de La Charmeuse calmèrent leur impatience en rêvant aux doux plaisirs de l'escale. Aux belles qui : « contre un écu, vous montrent leur cul » chantait Auguste Leroux.

 

Sur l'île aux chiens, la Croupe au vent était parée à les accueillir. Angèle, la tenancière, avait embauché une « moruette » pour abaisser la moyenne d'âge de ses pensionnaires qui jouaient tour à tour les rôles de serveuses, d'entraîneuses, de femmes de chambre et de filles de joie. Micheline arrivait du Canada, Angèle lui donna son nom de « fille », désormais elle s'appellerait Mimi. Les anciennes se nommaient Cocotte, Momone et Lulu, Nana, Zézette et Lili, Juju, Pépette et Rosa. Dix princesses de la nuit qui, avec leurs consœurs des maisons de la grande île, donneraient de l'amour aux matelots de la centaine de bateaux qui allaient jeter l'ancre durant ce mois de juillet.

Quand Angèle entendit la corne de La Charmeuse dialoguer avec la sirène du phare de Galantry, elle ouvrit toute grande la fenêtre du bar qui donnait sur la mer. Elle posa un disque sur le phonographe, orienta le pavillon vers le large et tourna la manivelle. Le chant joyeux des sirènes arriva jusqu'au navire.

— La maudite ! elle ne perd pas de temps, dit Joseph, la mine réjouie.

Angèle reconnut sa voix quand elle l'entendit donner l'ordre d'abattre les voiles et de mouiller l'ancre.

— Joseph, murmura-t-elle tendrement.

Elle rameuta sa troupe.

— C'est La Charmeuse ! Un capitaine vigoureux et un solide équipage. Tout le monde sur le pont ! Lulu à la cuisine, Zézette au bar. Juju, Cocotte et Mimi, préparez-vous à embarquer.

 

L'île aux chiens, aux chiens de mer, ferme la rade et protège Saint-Pierre de la houle du large. Recouverte de « graves », des champs de galets aménagés pour le séchage de la morue, elle était habitée par une population de pêcheurs qui vivaient dans des maisons de bois autour de leur grande église. Tout, à l'intérieur de l'édifice, rappelait la mer, le sol était ponté, les murs couverts d'ex-voto, la voûte cintrée ressemblait à une coque de navire renversée.

Dès qu'il sut qu'un voilier arrivait dans le Barachois l'abbé Lecossois, le curé de la paroisse, se précipita vers la maison du bon Dieu. Il fit une génuflexion rapide devant le maître-autel et descendit la nef en courant. Il se pendit à la corde de la cloche qu'il sonna à toute volée pour couvrir la musique du diable et rappeler aux matelots qu'ils étaient, pour la plupart, des pères de famille, des époux tenus au serment de fidélité par le sacrement du mariage.

La venue d'un navire était toujours un événement pour les îliens. Ils connaissaient tous les terre-neuviers malouins, les goélettes cancalaises et granvillaises, les capitaines et les équipages, leurs habitudes et leur façon de se comporter durant l'escale. Ils sortirent nombreux des maisons pour découvrir, dans la brume qui s'allongeait, à quels chrétiens ils avaient affaire.

— On dirait L'Angélus dit François, le boucher.

— Non, répondit Angèle, c'est La Charmeuse, armement Louvet, capitaine Le Reculou. Prépare-toi à sacrifier une vache, François, ils aiment la viande fraîche ces gars-là.

Elle avança vivement vers le rivage. Juju, Cocotte et Mimi peinaient pour la suivre, elles avaient les bras chargés de paniers remplis de bonnes bouteilles. Sur la grève, Angèle conseilla aussi le boulanger avant d'embarquer dans le doris qui portait le même nom que son établissement : Croupe au vent.

— Ils ne supportent plus de se casser les dents sur le biscuit. Ils veulent de la mie tendre comme les fesses de mes filles. Mets ton four en chauffe, Paupaul, t'auras pas assez d'une fournée pour les rassasier.

— As-tu allumé le tien ?

— Pas la peine, il est chaud toute l'année. En route, les filles !

Juju releva sa robe, poussa la Croupe au vent dans l'eau et godilla comme un vrai dorissier en direction du trois-mâts.

 

A bord de La Charmeuse les marins procédaient au grand nettoyage d'été. Cul roussi coupait les cheveux L'Encornet rasait les barbes, les mousses coupaient les ongles de pieds des vieux pelletas. Bravant la fraîcheur du temps, Pierre s'aspergeait d'eau froide quand il vit ce qu'il prit d'abord pour une apparition : une barque fantôme avançait dans la brume, ses quatre passagères portaient des couleurs vives. Il alerta ses copains quand l'image se précisa.

— Eh matelots ! Regardez ce qui nous arrive !

Les gars s'étalèrent le long de la lisse pour admirer de plus près les jolies figures peintes et les beaux nichons des pensionnaires de la Croupe au vent.

— A la bosse ! commanda Angèle à la façon des dorissiers et maniant l'art du double sens pour amuser les pêcheurs.

Félix se précipita, saisit l'amarre, puis lança l'échelle pour faciliter l'embarquement des belles.

— Bonjour, messieurs !

Angèle obtint quelques saluts discrets. La présence des filles, fussent-elles de joie, intimida les hommes. Jamais dans le passé la mère maquerelle n'était venue au mouillage leur souhaiter la bienvenue. Ils redoutèrent le pire. Le bateau-hôpital les avait précédés sur l'île pour déclarer le décès de Léon et dévoiler la nature de sa maladie. Selon la procédure habituelle, les autorités avaient télégraphié la nouvelle au pays et, par prudence, peut-être mis La Charmeuse en quarantaine. Angèle au grand cœur se serait débrouillée pour déjouer la surveillance des gendarmes et aurait appareillé dans la brume pour amener le plaisir à bord. Ils la regardaient inquiets, craignant la mauvaise nouvelle.

— C'est tout ce que vous trouvez à nous dire. Bonjour, Cul roussi.

— Salut, la mère à tout le monde.

— A la bonne heure, j'ai cru que tu avais perdu ta langue. Ça va, Jean-Marie ?

— Ça va quand on a l'espoir d'aller te rendre visite, c'est le soir pour revenir que c'est le plus dur

— Tu n'as qu'à rester toute la nuit.

Angèle remarqua la présence de Pierre.

— Tiens ! Il y a un nouveau membre dans l'équipage.

Même ses sous-entendus malicieux ne détendirent pas l'atmosphère.

— Comment t'appelles-tu, mon joli ?

— Pierre Abgrall, répondit Pierre en rougissant.

— Remets-toi, Pierrot, on ne va pas te manger. Pas tout de suite.

Cul roussi retint son souffle quand elle leva les yeux vers le pavillon en berne.

— Il vous est arrivé malheur.

— Le père Lebreton nous a lâchés dès qu'on est arrivé sur le Grand Banc.

— Pauvre Léon. Il n'y a pas si longtemps, il n'était pas le dernier à vouloir qu'on grimpe à son mât. Il a bien fait d'en profiter.

Elle retrouva vite son sourire et sa bonne humeur pour présenter Juju et Cocotte à Pierrot, Mimi sa nouvelle sirène à l'ensemble de l'équipage.

— Elles sont venues vous offrir le coup de la patronne. Attention, les gars, vous avez le droit de les frôler mais pas de les toucher. Ce soir dans ma maison, autant que vous le voudrez, mais pas avant.

Sauvés, ils étaient sauvés. Un cri libéra les poitrines. Les matelots se ruèrent sur les paniers, débouchèrent les bouteilles et trinquèrent à la santé des Croupettes. Angèle n'oublia pas le capitaine.

— Où es-tu, Joseph ? Je ne vois pas tes petits yeux de poisson-lune. Tu te caches ?

Elle descendit frapper à la porte de sa cabine.

— Je ne suis pas sourd !

Angèle entra et découvrit un homme élégant dans sa tenue de sortie. Joseph ajustait sa cravate face à un morceau de miroir brisé au cours d'une tempête. Il l'avait accroché sous l'étagère des cartes entre quatre clous recourbés pour le préserver d'un nouveau malheur.

— C'est toi qui fais tout ce boucan ?

— Oui, capitaine. Tu n'es pas surpris de me voir ?

— Surpris ! Je t'entends piailler depuis un quart d'heure. Tu n'es pas venue transformer mon bateau en lupanar ?

— Non. Je leur ai bien dit : on boit un coup, on regarde mais on ne tripote pas.

Angèle expliqua qu'il lui avait fallu trouver un prétexte pour embarquer. Elle avait eu l'idée de venir présenter sa nouvelle mouette au capitaine et à son équipage. Mimi était fraîche comme une moruette qui sort de l'eau.

— Oh moi ! les moruettes !

— Menteur.

— Eh bien entre puisque tu es là ! Ferme la porte derrière toi, qu'on ne me surprenne pas à te regarder avec des yeux de merluchon.

— Je préfère de poisson-lune.

Il n'était pas long le chemin qui les séparait. Ils se retrouvèrent vite dans les bras l'un de l'autre et se donnèrent de petits baisers du bout des lèvres.

— C'est la première fois que tu viens à mon bord.

— Oui. Je ne sais pas pourquoi, cette année j'étais pressée de te voir. Je n'ai pas eu la patience d'attendre que tu débarques.

L'aveu était flatteur, il inquiéta pourtant le capitaine.

— Qu'est-ce qui t'arrive ?

— N'aie pas peur, je ne te chanterai pas la romance, j'aurais l'air trop bête. A mon âge, il n'y a déjà plus que les souvenirs qui comptent.

— Ça ne doit pas te manquer, blagua Joseph maladroitement.

— Oh non ! Je n'ai gardé que ceux qui m'ont fait vibrer le cœur.

Le capitaine se rapprocha d'Angèle. Ils se regardèrent longuement, les yeux dans les yeux. Lui se repentit d'avoir été aussi bête et vulgaire. Elle pardonna comme savent le faire les amoureuses et l'embrassa tendrement, puis les amants sortirent de la chambre et montèrent sur le pont pour éviter trop d'émoi.

Joseph lança un tonitruant « Salut, les Saint-Pierrais ! » quand il débarqua sur l'île aux chiens en compagnie de ces dames, de Pierre et de Cul roussi. Les deux matelots avaient mission de rapporter à bord le pain et le courrier.

A l'échouage des doris, le capitaine se conduisit en officier de marine distingué. Il porta Angèle dans ses bras pour lui éviter de se mouiller les pieds et lui offrit sa main pour remonter la grève.

— Dès que j'en ai fini de mes affaires, je monte à la Croupe boire un coup d'eau bénite.

Des paroles qui n'offusquèrent pas l'abbé Lecossois, l'eau bénite étant ici l'appellation courante du rhum et de la bistouille. Le prêtre se tenait auprès du maire et d'un médecin agréé par les Affaires maritimes, devant deux gendarmes, un gabelou, des commerçants, des curieuses et quelques gamins. Les mains se tendirent, Joseph et son équipage avaient bonne réputation dans l'île.

— Bienvenue, capitaine, dit monsieur le maire. A voir votre ligne de flottaison, la pêche a été bonne.

— Il y a eu du bon, et du moins bon.

— Nous sommes au courant, confirma le docteur. Nous avons décidé de vous autoriser à débarquer à la condition que vous n'ayez pas décelé d'autres cas de tuberculose à bord.

Joseph engagea sa parole de capitaine.

- Si vous le souhaitez, proposa l'abbé Lecossois, nous pourrions célébrer une messe à la mémoire du défunt.

— Merci, monsieur le curé, j'y assisterai avec l'équipage.

Le prêtre se réjouit à l'idée que le service funèbre emplirait son église. Depuis trente-huit ans que Léon faisait escale, il était connu et apprécié de tout le monde. Le pasteur osa même imaginer la présence de marins dans son confessionnal et à la sainte table. Joseph en doutait, il modéra son enthousiasme.

— Ce dont je suis persuadé, c'est qu'il faut vous attendre à voir les dames de la Croupe au vent aux premiers bancs de votre église. Il avait un grand cœur Léon, sa mort les a rendues tristes elles aussi.

Quelques rires discrets traversèrent les rangs du comité d'accueil.

 

Les doris tirés au sec, Pierre et Cul roussi traversèrent les champs de graves pour monter au bourg. De jeunes garçons s'approvisionnaient aux tas de morues qu'ils avaient empilées en meules la veille au soir, et recouvertes de bâches pour éviter l'humidité de la nuit et de les exposer aux rayons de la lune. Ils étalaient la morue sur les galets dès les premières lueurs de l'aube et la retournaient régulièrement tout au long de la journée sous la surveillance de gardes-chiourme appointés par les sécheries. Les entreprises de conservation du poisson étaient généralement dirigées par des familles originaires du pays basque, les premières implantées dans l'archipel au XVIIe siècle.

— C'est qui ces gosses ? s'informa Pierre. Ils ne sont pas tous d'ici ?

— Non, dit Cul roussi. Ils sont de par chez nous. Ce sont des orphelins ou des pauvres gamins enrôlés par les sécheries.

Les « graviers » traversaient l'Atlantique sur le pont ou dans la cale de bateaux acceptant ce supplément de fret contre un droit de passage fixé par les commanditaires. Comme ils ne payaient pas cher, le traitement à bord était des plus misérables, la nourriture pauvre et peu abondante. Amaigris, parfois malades, ils débarquaient par centaines au début du printemps et repartaient au mois de novembre avec en poche quelques billets durement gagnés. Ils travaillaient du lever du jour au coucher du soleil, transportant, tournant et retournant des tonnes de poisson sur des galets instables qui roulaient sous leurs sabots.

— Ils viennent loin gagner leur pain.

— Oui, et prendre des taloches et des coups de pied au cul. J'y suis venu à treize ans quand ma mère est morte. C'est un métier de misère. Quand j'ai trouvé à m'embarquer comme mousse, je me suis cru au paradis. Pourtant à l'époque les vieux marins distribuaient plus de gifles que de compliments.

Cul roussi ressentait encore les brûlures des coups et des mauvais traitements dont il aurait été l'objet durant sa malheureuse enfance.

— V'là les « mannioux » ! cria Bribri, quand il aperçut les matelots chargés de leurs mannes.

Aussitôt, des dizaines de têtes d'enfants se retournèrent sur Pierre et Cul roussi. L'un d'eux reconnut le gabier et courut à sa rencontre.

— Cul roussi ! C'est moi Bribri !

Auguste Leroux chercha dans sa mémoire.

— Tu ne me remets pas ? Je suis le gars à Marie Cabalo.

— La Nigouse ?

— Oui.

Le garçon ne put s'attarder à parler du pays.

— Qui t'a permis de quitter ton boulot ?

C'était la voix d'Errecalde, le maître gravier.

— Fainéant !

Bribri eut droit au coup de pied au cul, doublé d'une paire de gifles pour que la punition fût complète. La réaction du gabier fut immédiate. Il vit rouge et fondit sur le Basque. Il le projeta à terre et, lui saisissant la tignasse à deux mains, il cogna sa tête contre les galets.

— Vous n'allez pas continuer à les martyriser toute votre vie, maudits joueurs de pelote. Tu vas le laisser, grosse vache ! Tu vas lui foutre la paix !

Pierre prit peur. Aveuglé par sa haine, Cul roussi allait commettre un meurtre. Il l'attrapa aux épaules et lui fit lâcher prise. Bribri avait repris son travail, son « pays » entra dans le champ de graves.

— Si je vois ta mère avant toi, je lui dirai bonjour.

— Et que ça va bien, ajouta le gosse avec un grand sourire pour remercier son défenseur.

Quand il entra dans les bureaux de La Morue française, Joseph surprit le subrécargue un verre à la main.

— Puis-je vous offrir à boire, capitaine ?

— Pour vous accompagner, monsieur Raquidel.

Le whisky canadien était bien meilleur que la bistouille du bord. Le subrécargue, représentant les intérêts de Souliers vernis à Saint-Pierre, en promit un flacon à Joseph. Avec ce cadeau, il espérait amadouer le capitaine réputé difficile en affaires.

— Quand commencez-vous à décharger ma morue ? demanda Joseph.

— Je peux envoyer un chaland dès cet après-midi.

— Ils en donnent combien ?

— Cinquante-six centimes.

On était loin du tarif de la métropole. L'an dernier, au retour, la cargaison avait été livrée à soixante et onze tous frais déduits, soixante et onze passés. Le capitaine marchanda, son salaire et celui de son équipage dépendraient du montant qu'il obtiendrait.

— A ce prix-là, je me demande si ça vaut le coup de débarquer.

— C'est la consigne de M. Louvet. Il me l'a télégraphiée il y a une huitaine quand il supposait que vous n'alliez pas tarder à venir vous avitailler.

Joseph s'emporta. Il en avait de bonnes, Souliers vernis, à tout décider depuis son château sans savoir si La Charmeuse pourrait de nouveau remplir sa cale avant de débanquer.

— Il vous fait confiance.

— La confiance, la confiance, c'est pas ça qui fait mordre le poisson.

Joseph quitta son siège. Il réserva sa réponse et prit le temps de la réflexion, debout devant la fenêtre. De la, il apercevait les graviers qui trimaient comme des esclaves sous l'œil de leurs gardiens irascibles, plantés aux quatre coins des champs de pierres grises. Les bras chargés de morues, les gamins se déplaçaient sur les cailloux ronds qui leur tordaient les chevilles, les roches pointues qui leur blessaient les pieds. Pauvres gosses, pensa Joseph, ils pouvaient bien s'enrichir les Basques. Depuis qu'ils avaient mis la main sur les sécheries, la main-d'œuvre ne leur coûtait pas cher. Il y trouva une raison supplémentaire de ne pas brader sa marchandise.

— J'ai bien réfléchi, monsieur Raquidel. Je ne leur donnerai pas ma pêche à moins de soixante centimes. Pas le peine d'envoyer votre chaland avant de les avoir obtenus.

— Ne partez pas sans votre courrier, capitaine.

— Oh bon Dieu ! J'allais oublier le plus important.

 

Joseph confia le paquet de lettres à Pierre et Cul roussi avant de monter la côte de la Croupe au vent. Un colis urgent et précieux qui nécessitait un soin particulier.

— Emportez-le vite à bord et attention à ne pas le laisser tomber à l'eau. Vous avez tout ce qu'il vous faut ? demanda-t-il, faisant allusion aux vivres.

— Oui, cap'taine.

Le patron fit un clin d'œil à Cul roussi. Il le savait tourmenté par ses souvenirs d'orphelin dès qu'il posait le pied sur l'île. Le gabier-poète traduisait tout en chansons, ses joies, ses peines, les avatars de la journée. Au cours d'une relâche à Saint-Pierre, un soir de cafard il écrivit la complainte des graviers.

— « J'ai fait escale à l'île aux chiens

Aux chiens de mer.

Et j'y ai vu des pauvres chiens,

Chiens de misère.

Petits graviers venus si loin.

Loin de leurs mères.

User leur vie, gagner leur pain,

Pain de misère.

Quand vient le dimanche, ils se donnent du plaisir Chez la belle Angèle ils rêvent de partir.

A la Croupe au vent ils boivent du tafia

Et comme les grands ils se soûlent déjà. »

Les taloches d'un père lui avaient manqué autant que les caresses d'une mère. Jamais ce fils de rien ne pardonnerait aux maîtres graviers de l'avoir corrigé à la place de ses parents. Auguste Leroux, enfant de misère, matelot à bord de La Charmeuse s'en souviendrait jusqu'à sa mort. A chaque escale il buvait jusqu'à plus soif pour sécher ses larmes de gosse.

— As-tu pris le temps de boire un coup, Auguste ?

— Oui.

— Deux ?

— Bien sûr, on ne marche pas sur une seule jambe.

— C'est bon. Embarque le pain tant qu'il est chaud, ils doivent l'entendre croustiller depuis le bateau. Et dis au second de ne garder que deux hommes à bord. Quartier libre, on ne décharge pas tantôt.

— Pourquoi ?

— Comme d'habitude, les Basques ont voulu jouer aux plus fins avec nous. Ça n'est pas encore cette année qu'ils gagneront.

Cul roussi cligna de l'œil à son tour. Les Bretons les auraient ces maudits joueurs de pelote. Secrètement, Auguste leur en voulait aussi d'avoir été les premiers à découvrir les bancs de morue alors qu'ils chassaient la baleine et surtout d'être les meilleurs chanteurs du monde.

Avant d'entamer le premier pain de six livres, Chie en marmite dessina, au-dessus, la croix de Jésus avec la pointe de son couteau. Puis il coupa des tranches épaisses et les distribua à l'équipage sous l'œil du second qui veillait à ce que les parts soient égales. Dans un silence quasi religieux, les marins retrouvèrent le goût de la croûte dorée et de la mie tendre, une saveur perdue depuis quatre mois.

— Faut en avoir été privé depuis longtemps, pour le trouver si bon, dit Amand à son fils.

— On dirait du gâteau, répondit Félix, la bouche pleine.

Le second profita du fait que tous les hommes étaient rassemblés pour transmettre les ordres du capitaine. Il y avait deux nouvelles, une bonne et une mauvaise. Il commença par la bonne : les matelots auraient quartier libre dès le début de l'après-midi. Cris de joie. Ils déchantèrent quand Amand leur annonça le cours de la morue. Cul roussi les rassura : Joseph n'allait pas céder aux exigences des acheteurs. La Charmeuse était arrivée la première sur le marché, le poisson était beau, les sécheries finiraient par capituler.

Pierre se réfugia dans sa cabane, emportant une tartine aussi large que ses deux mains. Il relut pour la dixième fois la lettre qu'il avait reçue.

Hortense est comme folle. Elle parle de Léon toute la journée avec Biribi que Branle dans l'vent a empaillé. On ne se doutait pas qu'elle aimait tant son homme, ils se chamaillaient si souvent durant l'hiver. Ne m'en voulez pas de ce que je vais vous dire. Je me demande certains soirs si j'ai raison de vous encourager. J'ai si peur de devenir comme elle si un malheur devait vous arriver.

L'hésitation de Marie inquiéta Pierre, il crut comprendre qu'elle reculait. Pauvres bougres, ils ne voulaient recevoir que de bonnes nouvelles, ne lire que des mots tendres qui rendaient moins durs l'éloignement et la durée de l'absence.

 

Félix soigna sa tenue pour impressionner les jeunes Saint-Pierraises. Il s'en donna du mal pour aplatir un épi rebelle et plaquer ses cheveux raides de part et d'autre d'une raie droite comme une piste d'atterrissage au milieu d'une forêt.

— Tu crois que papa va nous emmener au café ? demanda-t-il à son frère.

— Moi, j'ai pas envie.

— A ton avis, il connaît les femmes qui sont venues ce matin ?

— Sûrement pas, affirma Louis qui voulait s'en persuader.

Malheureux Félix, il ne put cacher sa déception quand son père déclara que deux mousses valaient un matelot et décida de rester seul à bord avec ses fils.

 

La Croupe au vent était située à l'écart du bourg, au sommet de l'île. Cul roussi prit la tête de ceux qui avaient décidé de ne pas perdre de temps avant d'aller rendre visite aux filles. Ils grimpèrent la côte au pas et en chantant :

— « A Saint-Pierre, à Saint-Pierre

Elles ont des gros derrières. »

— Tout le monde à son poste ! hurla Angèle quand elle les entendit. Juju au bar ! Pépette et Momone sur le canapé ! Cocotte au phono ! Mimi dans l'escalier, qu'on te voie bien.

Juju aligna vite les verres sur le comptoir. Elle prit une bouteille munie d'un bec verseur et les remplit de tafia, un rhum des Antilles. Sur l'étiquette, une négresse riait. Un vent de tempête força la porte à deux battants.

— A l'abordage ! cria Cul roussi.

Les marins s'engouffrèrent dans la salle. Ils pourchassèrent les filles, les bras tendus comme des épées.

— A l'abordage !

Angèle s'interposa pour apaiser l'ardeur des assaillants.

Chaque chose en son temps, il y avait un rituel dans son établissement. Sous sa conduite, les hommes se rangèrent devant le bar et burent cul sec le rhum de la négresse au grand sourire.

— On a le droit de toucher maintenant ? réclama Auguste Leroux, le plus pressé d'entre tous.

— Pas tout de suite. En vous comportant comme des sauvages, vous allez effaroucher mes belles. Avant de les courtiser, il faut boire encore pour vous charger de tendresse.

— Vous avez compris, matelots ? dit Cul roussi. On ne pourra pas soulager nos bourses avant d'avoir vidé nos porte-monnaie.

Ils tendirent leurs verres, et d'une seule voix, ils commandèrent à Juju :

— A remplir ! Pour la redresse !

 

Le rite étant respecté, Angèle s'absenta pour retrouver Joseph à la cuisine. Il était installé à la table devant un plat de bœuf rôti, un plateau de fromages de chèvre et une assiette de pâtisseries.

— As-tu ton content ? s'inquiéta Angèle.

— Et même plus, je cale.

— Tes matelots sont enragés cette année.

— Ni plus ni moins que d'habitude.

— Oh si ! ils sont pires. Si je n'avais pas mis le holà, ils les dévoraient toutes crues mes moruettes.

C'est vrai qu'ils étaient affamés. La bordée de l'escale était le seul moment de plaisir qu'ils pouvaient prendre en huit mois. Les plus voraces voulaient en jouir à peine débarqués.

Le capitaine était plus sage, son bien-être commençait à table. Il se prolongeait sur un bon matelas recouvert de draps qui sentaient le propre. Angèle borda le lit et tira le rideau de la fenêtre pour assombrir la chambre. Puis elle sortit sur la pointe des pieds, Joseph dormait déjà.

Ceux qui n'avaient pas le goût pour la noce et qui n'étaient pas dépensiers se dispersèrent dans différents endroits de l'île. Pierre et L'Encornet se retrouvèrent au lavoir au milieu de lavandières qui, ici comme ailleurs, n'avaient pas la langue dans leur poche. Augusta, la plus âgée, eut pitié du jeune homme. A la façon dont il s'y prenait, son linge ne serait jamais propre.

— Mon pauvre garçon, tu n'as pas de brosse ?

— Non.

— Donne ! regarde comment on fait !

Elle trempa le pantalon dans l'eau, l'étala sur la planche et brossa énergiquement après avoir savonné la toile.

— Faut frotter si tu veux tirer la crasse. Elle ne t'a jamais appris à laver, ta mère ?

L'Encornet répondit à sa place. Pierre saurait bientôt, il fréquentait une lavandière.

— C'est pas fait.

— C'est peut-être pas fait mais c'est bien emmanché. Les laveuses félicitèrent le futur marié, il avait bien choisi. Il serait toujours propre comme un sou neuf et il aurait une femme bien soignée. A Saint-Pierre-et-Miquelon, comme à Saint-Coulomb, tout finissait en chansons.

— « Le derrière des lavandières.

Sent si bon,

Si bon l'savon

Qu'on peut sans faire de manières

Leur embrasser l'croupion

Leur embrasser l'croupion. »

L'audace des femmes fit rougir les deux garçons. Leur lessive faite, ils eurent le souci de sécher leur linge. Ça n'était pas chose facile dans ce pays où l'année compte cent vingt jours de pluie, soixante-dix de neige et cent quinze de temps humide. L'Encornet eut l'idée d'entrer à la Maison de famille des Œuvres de Mer. A la porte, l'affiche ne précisait pas qu'on pouvait y étendre son linge mais c'était tout comme : Bon accueil sera fait à tout marin qui se présentera. Il sera secouru, aidé, consolé comme un frère.

— Vous connaissez la maison, faites comme chez vous, dit frère Eugène en accueillant L'Encornet. Vous savez où sont les cartes, le papier à lettres et la cafetière. Ne cherchez pas de bistouille, il n'y en a pas. Par contre il doit rester du tabac dans le pot, sur l'étagère.

Les matelots accrochèrent leurs vareuses et leurs pantalons au fil tendu près du poêle. Malgré l'absence d'alcool, la maison des Œuvres de Mer faisait concurrence aux aubergistes. Quand les bateaux se retrouvaient à Saint-Pierre, les marins des mêmes paroisses s'y rencontraient pour parler du pays, lire les journaux, écrire leurs lettres. C'était aussi le refuge des graviers qui, au moins le dimanche, venaient s'y reposer et en juillet bretonner avec les marins qui faisaient escale dans l'île. Bribri n'avait pas attendu le jour du repos, il s'était échappé pour solliciter l'aide de frère Eugène. Le religieux reprit le cours de la lettre que le gravier lui avait demandé d'écrire.

— Qu'est-ce qu'on lui dit encore à ta mère ?

— Si elle peut faire tout son possible pour trouver à m'embarquer comme mousse l'année prochaine, je lui en serais bien reconnaissant. Ici on flanque trop de claques dans la gueule sans raison.

— Tu as encore reçu une gifle ?

— Oui, et un coup de pied dans le cul qui me fait mal. Il a tapé trop haut.

— Tu ne le méritais pas ?

— Non !

De son côté, Pierre commença une lettre pour Marie. Il ne trouvait pas les mots pour décrire son tourment, avouer ses craintes. Elle était peut-être revenue à de meilleurs sentiments. Il déchira la feuille sans avoir pris le risque de lui confier sa peine, puis ne se fit pas prier pour accompagner L'Encornet à la Croupe.

Dans la grande salle enfumée les matelots avaient fait le plein d'alcool et de caresses. Cul roussi roupillait à une table, les coudes écartés, la tête posée sur les mains. Fil de fer et Chie en marmite étaient vautrés sur une banquette, d'autres ronflaient à même le sol. Zézette et Juju tentaient de réveiller leurs appétits trop vite satisfaits. Sans succès. Elles se rabattirent sur les nouveaux clients. L'Encornet repoussa leurs avances, il n'était pas venu pour la bagatelle. Il voulait juste trinquer avec Pierre qui avala le rhum de la négresse pour chasser son cafard.

— T'avais raison, Jean-Marie.

— De quoi ?

— Quand tu m'as dit un jour qu'il ne fallait pas donner toute sa confiance aux femmes.

— Tu as eu de mauvaises nouvelles, toi.

— J'en ai bien peur.

Chez les marins, la mélancolie s'attrapait comme la tuberculose. L'Encornet craignit la contagion, il abandonna son copain. Il était si heureux, Jean-Marie, Colombe lui avait écrit qu'elle était grosse.

— Pierre !

— Oui.

— J'ai oublié de te prévenir. Il y a un code dans la marine, on ne parle jamais de ce qui se passe à l'escale.

Avant de sortir le futur papa aborda Mimi près du piano mécanique.

— Comment trouves-tu mon matelot ?

— Il est beau.

— Profites-en, il est triste.

La poulie coupée, c'était le nom donné aux filles de joie, commença son approche. Elle tourna autour du jeune homme avant de l'accoster. Leurs regards se croisèrent. Pierre répondit à son sourire.

— Alors, joli marin ? On a le cœur gros ?

— Pourquoi dites-vous ça ?

— Je le devine.

Dehors, L'Encornet demeura un instant derrière les carreaux pour connaître la fin de l'histoire.

— Ah ! si je ne t'en avais pas fait la promesse, ma Colombe, ça n'est pas lui qui monterait au paradis à l'heure qu'il est.

Il disparut dans la nuit, fredonnant la suite du poème écrit pour Pépette par Cul roussi, un soir de peine et de beuverie.

- « J'ai fait escale à l'île aux chiens,

Près de Saint-Pierre.

Et j'y ai vu trois jeune putains

Filles légères,

Mouettes rieuses, venues de loin

Fuir la misère

Gâcher leur vie, gagner leur pain,

Un pain amer

Quand vient le dimanche elles donnent du plaisir

A des marin ivres bouffis de désirs.

Les jours de la semaine, elles boivent du tafia

Chez la belle Angèle pour oublier ça. »

 

Pierre suivit Mimi dans le grand escalier. A la porte de la chambre, il lâcha la main de la belle.

— Qu'est-ce qu'il y a ? T'as changé d'avis ?

— Oui.

— Je ne te plais pas ?

— Oh si !

— Alors, viens !

— Non, je ne peux pas.

— Si, viens !

Le jeune homme s'excusa avec un sourire qui disait : Ça ne me porterait pas chance.

Quand il redescendit l'escalier quelques secondes plus tard il croisa Boîte d'horloge.

— C'est-y que t'aurais pas de couilles ? fit la brute qui ne manquait pas une occasion d'humilier Pierre. Eh les gars, on a une couille molle à bord !

Et il se mit à affubler Pierre des sobriquets les plus dégradants : Couille molle, Pierrot les poupettes, Sans gland ni roupettes. Le poing de l'offensé lui cloua le bec.

— Fumier !

Jean Carillon s'affala sur Cul roussi qui se vengea aussi sec. Le signal était donné, un à un les matelots retrouvèrent leurs esprits pour se battre. Certains, à peine réveillés, n'en connaissaient même pas la raison. Angèle sortit Joseph du lit.

— Mon pantalon ! mon pantalon ! cria le capitaine. Joseph entra dans la mêlée. Il distribua des marrons en veux-tu en voilà, n'ayant pas d'autre solution pour séparer les combattants qui n'entendaient pas ses appels au calme.

 

Le lendemain quand ils pénétrèrent dans l'église pour une messe à la mémoire du père Lebreton, les matelots ne purent s'empêcher d'imaginer le sourire qu'aurait fait ce narquois découvrant les visages tuméfiés et les nez cassés. L'abbé Lecossois fit semblant de ne pas les voir. Il rappela avec quelle ferveur Léon chantait les cantiques de marin. Il se garda d'ajouter que c'était au temps où le bon Dieu n'avait pas encore de vues sur sa fille. Il invita l'assemblée des fidèles à se lever, l'harmonium joua les premières mesures d'Astre béni du marin. Les demoiselles de la Croupe occupaient les premiers bancs à droite de la nef, ceux de gauche étant réservés à l'équipage. Jamais voix aussi pures, jamais âmes plus dévotes n'avaient entonné le cantique à la Vierge.

Dès l'après-midi Joseph livra sa pêche à soixante centimes comme il l'avait exigé. Il obtint même un sou de mieux prétextant que la morue avait pris du goût en séjournant deux jours de plus dans le sel, une plaisanterie que les acheteurs durent prendre au sérieux. Une fois de plus le Breton s'était montré plus entêté, plus rusé que les Basques, et il n'en était pas peu fier.

— Faut bien que ça serve à quelque chose de vieillir, répondit-il à Angèle qui le félicitait.

 

La Charmeuse, avitaillée, remit le cap sur le Grand Banc. Mimi pleura quand elle vit s'éloigner le beau jeune homme qu'elle aurait tant aimé connaître. Elle regarda le bateau disparaître derrière la Pointe aux canons, sachant déjà qu'elle attendrait son retour. Angèle la mit en garde :

— Va pas t'amouracher, ces hommes-là ne sont pas pour nous. A peine ont-ils posé le pied sur l'île qu'ils repartent en pensant aux femmes qu'ils ont au pays. J'ai payé si cher d'avoir rêvé du contraire.

 

De son côté, Joseph avait toujours un pincement au cœur quand il quittait l'escale. Sûr qu'il l'aimait bien Angèle, mais il y avait Jeanne. Depuis leur mariage, il lui était fidèle.

— C'est pas rapport au péché, comme les culs bénits, confia-t-il à Pierre, ça je m'en fous. C'est de penser qu'on trouve normal qu'un marin a besoin d'amour partout où il passe et qu'à terre, quand une femme se lasse d'attendre son matelot, on la traite de putain. Je me suis dit que c'était pas juste.

Ils restèrent un long moment à regarder s'éloigner l'île.

 

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