Entre terre et mer
Chapitre 14
Les vents avaient obéi aux prévisions du capitaine. Ils étaient remontés au suète et avaient chassé les nuages porteurs d'eau. Comme tous les ans ou presque, il ferait beau le jour du départ.
— Pour nous faire croire qu'on va faire une balade en mer, plaisanta Joseph.
Il arriva à la Guimorais sur le coup de huit heures avec la plus grande des charrettes de la ferme. Celle qui servait à transporter les mannes de pommes de terre, ou munie de hautes ridelles, des montagnes de foin et de paille en plein été. Aujourd'hui elle déménagerait les coffres, les sacs et les paillasses de l'équipage. Les marins les avaient entassés autour de la croix près de la fontaine. Pierre fit reculer Gros cul pour faciliter le chargement, une manœuvre que le cheval n'appréciait qu'à demi. Les enfants s'écartèrent, Félix avait revêtu son costume de matelot, une vareuse et des braies renforcées aux genoux et aux fesses pour retarder l'usure de la toile aux endroits les plus exposés. Marie-Louise avait vu large, les mousses grandissaient et forcissaient durant leur première campagne, l'enfant flottait dans ses vêtements d'homme. Louis n'avait pas encore mis le nez dehors. Le père Lebreton sortit de sa maison de mauvais poil, il fut le dernier à apporter son coffre. Hortense voulut l'aider.
— Bon Dieu ! Faut toujours que tu sois dans mes pattes. Laisse-moi faire tout seul, ça ira plus vite.
— Tu n'as aucune patience avec moi. Jamais je ne t'aurais vu partir autrement qu'en colère. Jamais.
D'autres étaient pris de tristesse. L'Encornet préférait s'en aller seul. Il n'avait pas envie de voir le sourire de Colombe au moment où le bateau décollerait du quai.
Belle en cuisse insista :
— Je veux venir.
— N'aie pas peur, je vais embarquer.
— Je n'ai pas peur, j'ai besoin de te regarder me dire au revoir.
— L'année dernière aussi.
— Je croyais qu'on n'en parlerait plus jamais, Jean-Marie.
Colombe confia son bébé à Berthe.
— File ! fit la sage-femme et ne te fais pas de souci. Pas la peine de courir pour revenir, il est en bonnes mains.
Une demi-douzaine de marmots braillaient aux quatre coins de la maison, Berthe en assurait la garde jusqu'au retour des mamans.
— « Adieu cher camarade, adieu,
Faut se quitter.
Faut quitter la bamboche, à bord
Il faut aller.
Ah ! qu'elle est dure et triste
La vie du matelot,
On couche sur la dure,
On ne boit que de l'eau », chantait-elle pour les apaiser.
Le cortège des marins défila derrière la charrette.
— Adieu les gars ! fit Branle dans l'vent.
— Pas adieu, à la prochaine.
— Ah ça non !
Le vieux Charles ne souhaitait pas durer jusqu'au retour des bateaux, il n'avait plus le goût et quand on n'a plus le goût, on n'est pas loin du cimetière. S'il avait gardé son gars, s'il avait eu des petits-enfants, il aurait peut-être eu le courage de tenir quelques années de plus. Avec des si...
Pierre menait Gros cul par la bride. La charrette doubla les dernières demeures. Louis quitta les rangs discrètement. Il fit semblant de pisser contre un talus, puis il rebroussa chemin, entra dans sa maison restée ouverte. On ne craignait pas les voleurs, ça n'était pas encore la saison des romanichels. A l'abri des yeux moqueurs de Félix, il plongea la main sous l'édredon et sortit un vieux nounours délavé dont les poils étaient usés à force de caresses. Il l'enfouit dans une de ses bottes et courut reprendre sa place dans le défilé.
L'Encornet avait la mine sombre d'un jour d'enterrement. Il marchait derrière la charrette comme on suit un corbillard. Ayant entendu Berthe chanter pour calmer les nourrissons, il reprit sa chanson, ne pouvant chasser de sa tête l'idée fixe qui le taraudait :
— « Et vous jeunes fillettes qui avez
Des amants.
Bourlinguant sur la mer, à bord des
Bâtiments.
Ah ! soyez-leur fidèles,
Gardez bien votre cœur
A ces marins modèles
Qui ont tant de malheurs. »
Louis traînait les pieds au bras de sa mère. Il butait sur tous les cailloux du chemin. Léon, qui les suivait, enchaîna un couplet qui brisa le cœur de Marie-Louise et de son fils.
— « Et toi ma pauvre mère
Qu'as-tu fait de ton fils ?
Marin c'est la misère,
Marin c'est trop souffrir.
J'ai encore un p'tit frère
Qui dort dans son berceau,
Je t'en supplie ma mère
N'en fais pas un matelot. »
Fil de fer et Boîte d'horloge étaient restés vieux gars. Ils avaient bu la nuit entière pour se donner du courage. Ils marchaient en queue bras dessus, bras dessous et fredonnèrent le dernier couplet qu'ils avaient, comme tous les autres, chanté les soirs de fête aux Dépôts de Brest ou de Lorient.
— « Et si je me marie
Et que j'aie des enfants,
Je leur bris'rai les membres
Avant qu'ils ne soient trop grands.
Je ferai mon possible
Pour leur gagner du pain,
Le restant de ma vie
Pour qu'ils ne soient pas marins.
Pour qu'ils ne soient pas marins. »
La Charmeuse était comme neuve, elle n'avait jamais été aussi pimpante. Souliers vernis n'était pas peu fier quand Joseph et l'équipage arrivèrent pour prendre possession du navire. Le père Lebreton n'avait pas la langue dans sa poche, et à son âge il pouvait dire tout ce qu'il pensait.
— On fait votre fortune, monsieur l'armateur, c'est normal que vous nous donniez un bon bateau. Il y a assez de vos collègues qui font naviguer leurs marins sur des cercueils.
Hortense rougit de honte. Tout de même, Léon était trop effronté.
— N'écoutez pas ce qu'il dit, monsieur Louvet, il nous en veut de faire une campagne de plus.
— Pas une de plus, c'est la dernière !
Félix et Louis descendirent dans le poste d'équipage. Il avait beau dire Souliers vernis, son trois-mâts n'était pas neuf. L'hiver, les courants d'air n'avaient pas évacué l'eau saumâtre bue par le bois au cours des campagnes précédentes. Les mousses eurent l'impression de pénétrer dans une grotte souterraine dont les parois suintaient depuis des millénaires et qui sentait l'odeur des fauves qui s'y cachaient depuis la création du monde. Amand poussa ses fils à la proue. Il leur indiqua la place de leurs caissons. Félix fit la grimace, son logement lui parut si petit.
— Plus vous grandirez, plus vous vous rapprocherez de l'écoutille.
— Tu es où, papa ? s'inquiéta Louis.
— Pas loin.
— Tu vas nous montrer.
— Oui.
Il leur conseilla de poser les sacs dans leurs cabanes et de retourner sur le quai embrasser leur mère tant que c'était encore possible. Ils auraient tout le temps de ranger leurs affaires quand le bateau serait au large. Louis glissa sous sa paillasse son passager clandestin.
Les deux garçons coururent sur le pont pour gagner la coupée au bas de la dunette. Félix se prit les pieds dans une drisse lovée au bas du grand mât. Il s'affala devant le père Lebreton que l'imminence du départ rendait plus maussade encore.
— Si tu commences à foutre le bordel, tu vas prendre des coups de pied au cul.
Il releva le mousse par le col de sa vareuse.
— Où tu cours comme ça ?
— Dire au revoir à maman.
Marie-Louise avait tout vu, tout entendu. Tout compris aussi de ce qu'auraient à endurer ses petits.
— Si on vous fait de la misère, faudra vous plaindre à votre père.
— Ou au capitaine.
Félix savait déjà qu'il serait préférable de laisser le père à l'écart de ses peines et de ses soucis. Des reproches que ne manqueraient pas de lui faire les vieux marins et des coups de gueule qu'ils pousseraient quand, sans le faire exprès, il commettrait des fautes. Marie-Louise voulait lui faire encore d'autres recommandations ainsi qu'à son frère, mais aucun mot ne sortait de sa gorge nouée d'inquiétude.
Comme eux, ceux qui les entouraient redoutaient le moment des adieux, la tristesse des dernières effusions, le déchirement des derniers regards. Les amoureuses s'accrochaient à leurs amoureux. Parées de leur douleur, les filles devenaient de plus en plus jolies, de plus en plus goulues aussi. Victoire mangeait son Francis.
Soudain un équipage particulier provoqua des remous dans la foule des curieux qui se tenaient à l'écart au bout du quai. La marchande de poisson poussait sa brouette chargée de son homme et de son sac.
— V'là Cul roussi ! Attendez-moi ! Ne partez pas sans lui bon Dieu !
Des rires éclatèrent.
— Venez m'aider, les gars ! C'est moi qui lui ai donné le biberon, il ne voulait plus partir le maudit cochon.
Cul roussi ronflait. Il avait trop bu pour être encore conscient. Francis et Pierre le prirent l'un sous les bras, l'autre par les pieds comme s'ils transportaient un cadavre. Marie Leclerc leur conseilla de le déposer doucement au fond de la cale. Il valait mieux qu'il se réveille au large, il était capable de plonger s'il sentait la côte toute proche.
— Pauvre bonhomme, il ne peut plus quitter sa femme. Il va m'en vouloir quand il va reprendre connaissance. Dites-lui que je l'aime malgré tous ses défauts.
— Ce sera dit, assura Pierre.
N'ayant personne à embrasser au moment du départ, la poissonnière se remit dans les brancards de la brouette.
— Y'a pas de candidats pour le voyage retour ?
Cette fois personne n'eut envie de rigoler.
— Si l'on vous propose un boujaron, faudra refuser. Vous n'êtes pas encore des hommes, ça vous ferait du mal, recommanda Marie-Louise à ses fils.
Félix leva les yeux vers sa mère et vit ses larmes.
— Maman, si tu veux bien, j'aime autant partir tout de suite.
Il l'embrassa fort, encore plus fort. Et vite, encore plus vite, se sauva sans se retourner. Il dévala l'échelle du poste qui était désert et se terra dans son trou. Jusqu'alors si fier, si brave et si courageux, Félix sanglotait.
— Maman, murmurait-il faiblement. Il pleura un long moment.
La marée commandait, l'heure était venue de partir.
L'armateur descendit du bateau.
— Bon vent, capitaine.
— Merci, monsieur Louvet. Bon ou mauvais on fera avec, comme d'habitude.
Joseph abrégea les adieux à sa femme et à ses filles. Le capitaine et sa famille se devaient de garder la tête froide et de montrer l'exemple. Le capitaine rameuta l'équipage.
— A embarquer !
— A embarquer ! répéta le père Lebreton à l'avant du bateau.
Il détestait les lècheries, et n'embrassa pas sa femme. Il lui recommanda de bien s'occuper de Biribi. Hortense s'en offusqua.
— Je ne l'ai jamais laissé crever de faim ou de soif.
— Tu le soignes mieux que moi alors ?
— Fais attention à toi au lieu de dire des bêtises.
— Ne te fais pas de bile. Y'a rien de tel que d'être marié à une casseuse de roupettes pour être sûr de revenir.
Il avait malgré tout mis de la tendresse dans son regard et dans sa voix.
— A tantôt, dit Francis à sa femme comme s'il rentrait l'après-midi.
— A tantôt, répéta-t-elle pour se donner du courage.
— Allez, matelots, faut y aller ! pressa le capitaine.
Jean-Marie et Colombe se séparèrent sans rien dire. Ils avaient le cœur gros. S'il n'avait pas eu besoin de gagner sa vie, Belle en cuisse aurait gardé son Encornet. Amand dut arracher Louis des bras de sa mère. Pierre embrassa Adèle et Perrine.
— Au revoir, patronne, et merci.
Jeanne réclama une bise, elle y avait droit elle aussi. Elle en profita pour glisser à l'oreille du jeune homme :
— Je suis sûre que Marie mourait d'envie de venir. Elle n'a pas pu, c'est trop vite.
Hortense appela Léon une dernière fois.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— J'ai oublié de te mettre tes chaussettes neuves.
— Je m'en passerai, répondit, impatient, le père Lebreton.
Il se mit aux ordres du capitaine. Les commandements s'enchaînèrent, rapides :
— Larguez la flèche !
— Larguez la flèche !
Les amarres furent larguées les unes après les autres et dans le bon ordre. Le bateau décolla du quai et sépara ceux que la vie avait amarrés ensemble.
— Halez devant !
— Halez devant !
Une chaloupe à douze rameurs servait de remorqueur. Elle tira La Charmeuse au milieu du bassin jusqu'à ce qu'elle trouve du vent pour manœuvrer seule.
— Dérabantez la misaine !
— A dérabanter !
Des sourires s'échangeaient encore avec des yeux tristes. Des mains se tendaient mais ne pouvaient plus se toucher. C'était le moment le plus dur, le plus espéré aussi par ceux qui partaient et ceux qui restaient à terre. Ils étaient libérés de leur angoisse.
Les femmes et les enfants coururent pour voir le bateau doubler le Môle des Noires, ainsi nommé afin de rendre hommage à toutes celles que la mer obligeait à porter le deuil. Elles étaient si nombreuses dans le pays malouin. Sur le pont, dans les mâts, les marins agitèrent leurs bérets. A terre les femmes tirèrent leurs mouchoirs. Sortie de la zone protégée des vents, La Charmeuse établit sa voilure. Les huniers s'arrondirent, les voiles gonflèrent, les vagues coururent sur le flanc du bateau. Ils étaient partis.
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