Entre terre et mer
Chapitre 17
Le premier départ en pêche était toujours empreint d'une certaine solennité. Les doris partirent en étoile autour de La Charmeuse. Chaque patron avait l'œil sur son compas et respectait sa direction sans s'écarter d'un degré. Ils s'éloignèrent du bateau en traçant dans l'eau les branches de la Rose des Vents.
Le capitaine ressentit l'immense poids de sa responsabilité. Tous les matins au lever du jour, il commanderait au départ des doris. Il déciderait de « crocher » selon les promesses du temps. Il enverrait ses matelots gagner leur vie en estimant leurs chances de revenir.
— Je sais ce qui te turlupine, lui dit Francis, la mer ne sera pas aussi maniable tous les jours.
— Oh non ! Comme dit Léon, c'est une chance de démarrer par beau temps, il paraît que c'est bon signe.
En une seconde Joseph revécut le drame qui avait endeuillé son bateau l'année précédente. Pour conjurer le sort il ajouta :
— J'espère que ce coup-ci, on ramènera tout notre monde.
Les mousses assistèrent eux aussi au départ des pêcheurs. Avec le capitaine, le saleur et le cuisinier, ils formaient le groupe des « piffards », autrement dit ceux qui restaient à bord. Contrairement à Louis, Félix mourait d'envie de brûler les étapes :
— Vivement qu'on y aille nous aussi.
— Tu rigoles, on n'a pas encore la force de souquer sur les avirons.
— Si !
Les premières marées, il n'était pas nécessaire de prendre le large. Par la suite, de jour en jour, les trajets des doris grandissaient pour éviter « d'élonger » sur des fonds pourris par la dérive des tripes de poissons et des ordures que l'on jetait par-dessus bord.
— On est bon en distance, décida le père Lebreton. Il reste à nous mettre dans le courant, dedans, au pire de travers, mais jamais contre.
Pierre mouilla une petite ancre à laquelle il avait amarré la première bouée de repérage au bout d'un orin d'une trentaine de mètres. Puis il sema les hameçons dans l'eau, dévidant la ligne au-dessus de la manne, la filant sous son bras pour éviter qu'elle s'emmêle.
— Ne te presse pas, matelot J'avance en fonction de ta vitesse. Profite du beau temps pour t'appliquer. Tout ce que tu apprends aujourd'hui...
Léon ne put aller au bout de son conseil, une nouvelle et subite quinte de toux l'en empêcha. Pierre retint son geste qui commençait à devenir machinal. Il dut attendre que son patron se remît sur les rames pour continuer de tendre sa ligne.
— Maudite bronchite ! Elle me prend toujours dès qu'on arrive. Heureusement elle s'en va au bout de quinze jours.
— Je croyais que c'était à l'estomac que vous aviez mal.
Le père Lebreton répéta ce qu'il avait dit à Joseph :
— Je ne peux pas avoir mal l'estomac, j'en n'ai pas. Je suis comme les goélands, je digérerais des cailloux. Allez, mouille !
Encore une fois il recommanda à Pierre de bien écarter le bras pour ne pas crocher les hameçons dans la lisse.
Tel un bon père, Joseph attendit sur le pont le retour de ses matelots. Ceux qui avaient tiré les secteurs Ouest furent les premiers à se présenter dans le soleil couchant. Profitant des vents portants, ils dressèrent un mât et hissèrent leur petite voile.
Le soir, seul dans sa cabane, Pierre voulut décrire à Marie son bonheur d'avoir pu montrer à Léon qu'il retenait son enseignement.
Ma chère Marie,
On est parti en pêche pour la première fois aujourd'hui. Le père Lebreton était satisfait de la façon dont je m'y suis pris. Tout le monde est content, on commençait à trouver le temps long. Ça ne risque plus de nous arriver. Demain on ira relever nos lignes à l'apparition des premiers rayons du soleil. J'aimerais tant ramener beaucoup de poissons pour faire plaisir au père Lebreton.
Je ne sais pas quand je pourrai faire partir les lettres que je vous écris. J'ai fermé toutes les enveloppes pour ne pas avoir la tentation de les relire. J'ai peur de me trouver bête, d'avoir honte et de ne plus vouloir vous les envoyer. Celle-ci est la sixième. Ça en fait une par semaine. Je ne me connaissais pas des dons d'écrivain avant de vous rencontrer.
La nuit fut courte. Joseph arriva sur le pont dès la fine pointe du jour.
— Qu'est-ce que tu fous, Fil de fer ? Tu ne vois pas la tête des clous briller sur le pont ?
— Non, capitaine.
— T'as quoi dans les yeux ?
— Branle-bas !
Il était entre quatre et cinq heures. Les matelots se déhalèrent des cabanes où ils dormaient tout habillés. Fil de fer secoua les plus durs au sommeil. L'Encornet annonça qu'il avait dormi comme un crabe.
— Je t'ai déjà dit qu'il ne fallait pas me parler tant qu'on n'est pas sortis du poste, pesta Boîte d'horloge. Tu m'esquintes les oreilles.
— C'est vrai, j'avais oublié, monsieur a du mal à ouvrir ses écoutilles.
Cul roussi balança le fond d'un seau d'eau sur la tête du grincheux.
— Merde ! et merde ! hurla Jean Carillon.
On en resta là, ça n'était pas l'heure de se battre. La toilette ? Quelle toilette ? Déjà certains sortaient du poste, prenant au passage leurs cirés accrochés sous l'échelle. Félix avait fait un joli rêve, son père relevait une morue à chaque hameçon, et une grosse. Pierre s'assit sur le banc pour enfiler ses bottes, il repensa à Marie et aux mots qu'il n'avait pas osé lui écrire.
Sur certains navires, avant de commencer la journée on priait en commun, un Notre Père et un Je vous salue Marie. Ici les matelots étaient libres, mais respectueux des convictions de chacun Joseph réserva une minute à ceux qui souhaitaient prier. Une bonne moitié de l'équipage se découvrit et fit le signe de croix. Les autres restèrent immobiles et silencieux pour ne pas troubler ceux qui se recueillaient.
— Sainte Vierge, faites que ma Colombe soit prise, implora L'Encornet.
La prière dite, les hommes défilèrent à la porte de la cambuse. Chie en marmite leur distribua un boujaron d'eau de vie, histoire de se mettre d'aplomb avant de partir en pêche. C'était leur seul petit déjeuner. Cul roussi se gargarisa le fond de la gorge avant d'avaler la bistouille.
— Maudit couillon, si tu crois que ça te fait plus d'effet.
— C'est pas pour l'effet, c'est pour le goût. Je le garde plus longtemps.
Quand ils furent tous servis, le capitaine donna l'ordre du départ.
— Croche !
La mer étant calme, les doris avaient passé la nuit amarrés à la « sabaille » filée derrière le bateau. Chaque patron amena le sien le long du bord.
— A la bosse ! crièrent-ils les uns après les autres.
Félix et Louis saisirent les bosses, des cordages de cinq à six brasses fixés à l'avant des embarcations et qui servaient à leur amarrage. Ils maintinrent les barques sous la lisse pendant que les équipiers sautaient dedans. Cul roussi se mit sur les rames et chanta un refrain qui lui rappela sa jeunesse et celle de sa poissonnière.
— « Les p'tites Cancalaises
Quand elles ont vingt ans
Ne sont pas si niaises
Que croient leurs parents.
Le soir sur la plage
Elles s'en vont jaser.
Parler mariage,
Rêver de doux baisers. »
Le jour se fit plus clair, le père Lebreton n'eut pas à tâtonner pour trouver sa première bouée. Il en profita pour vérifier que Pierre retenait bien ses leçons.
— On va aller chercher celle du bout, redis-moi pourquoi.
— Parce qu'on relève à l'inverse de la pose, contre le courant pour ne pas brouiller les lignes.
— C'est bien, tu écoutes ce qu'on te dit et t'as de la mémoire.
Léon toussait fréquemment, il dut s'interrompre une fois encore. Pierre souqua plus fort pour donner au patron le temps de souffler. Son effort fut inutile, le courant les portait à la vitesse d'un trois-mâts, toutes voiles dehors.
— Tu devais bien apprendre à l'école.
— Pas trop mal.
— As-tu passé ton certificat ?
— Oui.
— Tu l'as eu ?
— Oui.
— T'aurais dû continuer.
— Je ne pouvais pas. Fallait que je gagne ma vie tout de suite.
— T'allais à l'école libre ou à l'école laïque ?
— A l'école libre.
— Je ne comprends pas, je ne t'ai pas vu enlever ton béret au moment de la prière.
— Voulez-vous savoir pourquoi ?
— Je ne te le demande pas.
— Je vais quand même vous le dire.
Quand ils se retrouvaient seuls dans les doris, les équipiers échangeaient leurs confidences. Ils avaient l'habitude de dire qu'ils étaient mariés ensemble, qu'ils faisaient couple. Comme des bœufs sous le même joug, ils partageaient les risques et les difficultés du métier, ça leur semblait naturel de se dévoiler leurs secrets et leurs pensées intimes. C'est ainsi que Pierre expliqua son refus de prier. Il croyait en Dieu mais il ne lui parlait plus depuis qu'il avait découvert qui était son père. Un gros propriétaire qui s'affichait à la messe tous les dimanches, avec les notables au premier rang de l'église de Saint-Rivoal. Un homme riche qui embaucha sa mère alors qu'elle était jeune fille. Il abusa d'elle et la débaucha dès qu'elle fut grosse. Pierre comprenait qu'un homme de son rang n'ait pu épouser une pauvre fille, mais il ne pardonnait pas au bon Dieu de ne pas lui avoir commandé de l'aider à élever son enfant. Elle avait dû se débrouiller seule, se passant de manger bien des fois pour donner à son fils le peu de nourriture qu'elle gagnait en journées de laveuse chez les fermiers. Elle s'était usée à laver leur crasse, à quarante ans on lui en donnait le double.
Pierre dit tout ce qu'il avait sur le cœur. Le père Lebreton l'écouta, pensant au bon Dieu et à ses maladresses. Léon n'était pas près de pardonner lui non plus.
— Est-ce que je t'ai dit son nom de bonne sœur ?
— Non.
— Sœur Marie des Anges.
Ils atteignirent la deuxième bouée. Quand il l'eut embarquée, le patron laissa à son matelot l'honneur de relever la ligne et de remonter le premier poisson de leur association.
— J'en vois une !
— Attention qu'elle ne décroche pas. Hale doucement.
Pierre leva la morue à bout de bras, à l'intérieur du doris.
— Secoue, elle va tomber toute seule.
Le novice n'avait pas encore le coup de main du pêcheur, il s'y reprit à deux fois pour décrocher la bête.
— Ta première morue. Regarde comme elle est belle. Elle est presque aussi haute que toi.
— Elle mesure un bon mètre cinquante.
— Quand tu raconteras, tu diras un mètre soixante. Plus long tu passerais pour un vantard.
— « Aux innocents les mains pleines » comme on dit par chez nous.
— Pas sûr. Tu es peut-être né chanceux. Et les veinards, nous on aime bien naviguer avec. Ça vaut mieux qu'une assurance ou une prière à Notre-Dame-du-Verger.
Le père Lebreton laissa le temps à son matelot d'admirer sa première prise, c'est un souvenir qu'il n'oublierait jamais. Puis quand le garçon l'eut bien vue, bien photographiée, il récupéra la ligne et la remonta brasse par brasse. Il ne décrocha pas moins de douze morues sur la première pièce, des raies, des plies et des chats de mer, autant de mauvaises prises qu'il fallut rejeter à la mer.
Avant le retour des doris, les mousses donnèrent la main au capitaine pour disposer les bacs et préparer le matériel nécessaire au travail du poisson. Félix s'impatientait, il levait la tête toutes les deux minutes pour regarder vers le large.
— T'as hâte de les voir revenir ?
— Oui, capitaine.
— Faut leur laisser le temps
Dès qu'il en avait le loisir, Joseph se chargeait de la formation des gars Guilbert. Tout, sur un bateau, était prétexte à rabâcher les mêmes leçons jusqu'à ce qu'elles entrent dans les mémoires pour ne plus en sortir. Certains gestes en particulier, ceux qui pouvaient sauver des vies. Les nouveaux les répétaient sans relâche sous la conduite des anciens, jusqu'à les accomplir machinalement. Parfois les vieux distribuaient des coups de botte dans le cul pour s'assurer que leur enseignement pénétrait dans les caboches. Le capitaine, lui, avait fréquenté l'école, il éduquait comme un maître.
— Ils ont combien de lignes ?
— Vingt-quatre pièces.
— De ?
— Cent trente-trois mètres.
— Combien d'hameçons sur chaque pièce ?
— Soixante-sept.
— As-tu fait le calcul ?
— Non, capitaine.
— Tu es aussi bavard que mes filles, mais tu es moins curieux. Adèle l'a fait cet hiver. Chaque doris doit remonter trois kilomètres cent quatre-vingt-douze mètres de lignes et mille six cent huit hameçons. Ah ! ah ! Ce n'est pas rien, ça ne se relève pas en cinq minutes.
La première marée tint ses promesses. Les embarcations rentrèrent, du poisson au ras de la lisse. Le capitaine se mit en colère. Il rappela qu'il valait mieux faire deux voyages plutôt que de risquer de chavirer. Il n'avait pas envie de voir un doris dériver dans le courant cul par-dessus tête, des morues le ventre en l'air et pas de matelots.
— Fainéants ! Bande de fainéants !
Le cuisinier se pencha au-dessus de l'eau pour distribuer le second boujaron de la journée, le douzième centilitre. Celui qui réchauffe ou récompense une bonne marée.
— Il n'est jamais content, se plaignit Boîte d'horloge en parlant du capitaine.
— Il a raison de vous rappeler à l'ordre, dit Chie en marmite. Il ne se fâche pas pour autant, tu ne le connais pas encore ?
— Moins que toi, maudit planqué !
— Tu n'es qu'un salaud, Boîte d'horloge. Si je n'étais pas infirme je ne serais pas ici, mais en bas, à ta place. Viens pas à la prochaine distribution, t'auras pas à boire.
Chie en marmite avança vers la proue en boitant. Il avait un pied bot qui l'empêchait de chausser des bottes
Un par un, les dorissiers embarquèrent le poisson Ils utilisaient un « piquois », une tige de fer pointue montée sur un manche en bois avec laquelle ils piquaient la morue dans la tête pour éviter de blesser les corps. Ils les balancèrent dans les bacs sur le pont, en les comptant une à une
— Une, deux, quatre.
— Trois, rectifia le capitaine.
— C'était pour rire, assura Cul roussi, on n'a pas l'habitude de tricher.
— Encore heureux.
— Quatre, autant que le chien a de pattes, cinq, six.
Le capitaine tenait à jour les carnets de pêche. Il y inscrivit le nombre exact des morues livrées par chaque doris. Ce fut Amand le coq de la journée, il en ramena deux cent cinquante-six. Félix remercia la Vierge d'avoir exaucé sa prière.
Aussitôt le poisson embarqué, les pêcheurs avalèrent une soupe dans laquelle ils trempèrent du biscuit. Le père Lebreton avait bu le rikiki, il refusa la soupe.
— Je n'ai pas besoin de me réchauffer, dit-il à Pierre qui, prévenant, lui avait rempli son écuelle. Je suis en nage. J'ai la graisse qui fond.
La maudite toux le reprit encore. Dans le poste, on commença à le regarder de travers. Il y eut des messes basses autour de la table et sur le banc des bâbordais. Les hommes se reposèrent un quart d'heure, puis remontèrent préparer le poisson pour le saleur sur le coup de neuf heures. Un chantier s'organisa d'un bout à l'autre du pont. Les matelots « ébrouaillèrent » la morue pour la vider de ses tripes qu'ils jetèrent par-dessus bord. Ils mirent de côté le foie, la rogue et la langue. Louis les répartit dans trois barils. Pierre était en bout de chaîne, auprès de son patron.
— Fais attention de ne pas te blesser surtout, on ne te demande pas de faire mille morues à l'heure. Soigne la façon dont tu t'y prends, la vitesse viendra avec l'habitude.
Il évacua le chat qui encombrait sa gorge et ajouta d'une voix enrouée :
— Ecoute bien ce que je te dis pour t'en souvenir quand je ne serai plus là pour te conseiller.
Pierre fronça le sourcil. Léon haussa les épaules et prit un air badin pour rassurer son avant de doris.
— Faudra que je m'arrête un jour, comme tout le monde.
Le poisson vidé passait dans les mains du « décolleur », en général un novice plongé dans la morue jusqu'au ventre. Il abattait les têtes sur le biseau d'une guillotine en bois et poussait les corps sur la table du trancheur qui les ouvrait en deux pour extraire l'arête dorsale. Avec un instrument en forme de cuiller, les mousses « énoctaient » le poisson aplati. L'opération consistait à gratter le sang autour du cou de la bête. Enfin ils l'agitaient dans une baille pleine d'eau de mer pour la laver. Le capitaine veilla à ce que Félix ait bien serré aux poignets les manches de son ciré.
— Il ne faut surtout pas que l'eau rentre, autrement tu vas avoir des choux.
— C'est quoi ?
— Des petits boutons blancs moussus comme les choux-fleurs. Cela fait mal.
Félix souffla dans ses mains, il frappa les bras contre ses côtes pour se réchauffer. Puis il balança la morue dans la cale où l'attendait Francis.
A midi et demi, Chie en marmite servit à dîner. A l'époque on dînait à midi et on soupait le soir. Dans le poste, l'ambiance était joyeuse.
— Huit semaines de marées comme celle-ci et la cale est pleine.
— On met le cap sur Saint-Pierre à la mi-juin.
— Et sur le bordel, caresser le ventre à la belle Angèle, et voir...
Cul roussi poursuivit en fredonnant :
— « Les fesses rondes des belles
Qui contre un écu
Nous montrent leurs culs. »
Félix descendit l'échelle avec un supplément de ragoût. Il siffla l'air pour accompagner le chant du poète. Une voix cria pour se faire entendre.
— Qui est-ce qui siffle ?
Au ton de la question et au silence de mort qui suivit, le mousse comprit la gravité de sa faute.
— Je ne l'ai pas fait exprès.
— Si le vent se lève on saura pourquoi, dit Boîte d'horloge. On ne t'a pas appris qu'il ne fallait jamais siffler à bord ?
— Si.
— Tiens ! pour bien te l'enfoncer dans la tête et que ça n'en sorte plus.
L'occasion était trop belle. La brute avait armé son bras et, d'un aller et retour de sa grosse main, avait fait tomber le mousse avec la marmite de rata.
— Si t'as réveillé le vent, attends-toi à être ligoté au mât et à recevoir dix coups de fouet. C'est le tarif minimum.
Personne n'intervint pour défendre Félix. Pas même son père que Jean-Marie força à dire ce qu'il avait en travers de la gorge.
— Ce coup-ci je n'ai rien à te reprocher, Boîte d'horloge, sauf une chose. T'as mis trop de cœur à le claquer.
Après manger les marins boëttèrent leurs mille six cent huit hameçons et repartirent tendre leurs trois mille cent quatre-vingt-douze mètres de lignes. Déjà le temps se gâtait.
— Je ne savais pas qu'il était interdit de siffler à bord, dit Pierre. Les filles du capitaine m'avaient prévenu de ne pas prononcer le nom du...
Il lâcha les avirons et agita les doigts au-dessus de sa tête.
— Ah si ! confirma Léon.
Tous les marins connaissaient l'histoire du capitaine qui avait embarqué des lapins pour améliorer l'ordinaire. Parqués à fond de cale, les rongeurs s'attaquèrent aux bordés, percèrent la coque et firent couler le navire avec tout son équipage. Depuis ce naufrage mémorable, il était interdit de prononcer le mot « lapin » dans toutes les marines du monde.
— Il n'y a pas que de la bête aux grandes oreilles dont il faut se méfier. Ça porte malheur aussi de parler des...
Il étala ses mains sur son front et les descendit de part et d'autre de ses épaules pour figurer la coiffe des religieuses. Il leva la tête, ferma les yeux et fit semblant de prier en bougeant les lèvres.
— Comme Yvonne. Elles aussi elles attirent le vent avec leurs cornettes. Elles feraient mieux de faire tomber la pluie en Afrique, il paraît que ça manque d'eau là-bas.
Les mousses démontèrent les bacs et nettoyèrent le pont après le départ des doris. Les nuages assombrissaient le ciel dans l'ouest. Félix voyait le temps verdir, la trouille au ventre.
— Si tu continues à te tordre le cou dans tous les sens, tu vas attraper le torticolis, prévint le capitaine. Fais-toi moins de bile, les coups de fouet c'est moi qui décide et c'est moi qui les donne. Regarde mes bras, ils sont costauds mais ils ne sont pas bien longs. Autant dire que tu ne risques pas grand-chose.
— Je ne recommencerai plus, capitaine.
— Vaut mieux.
Joseph expliqua également aux mousses pourquoi on n'aimait pas les merles sur les bateaux. Autrefois dans le calme plat les gabiers s'alignaient sur le pont. Ils sifflaient pour appeler le vent, trois coups brefs et un coup long dans la direction d'où ils voulaient que ça souffle.
— « Siffle gabier, siffle doucement.
Pour appeler le vent.
Mais sitôt bonne brise venue.
Gabier ne siffle plus. »
— Et ça marchait ? demanda Louis.
— Trop bien sans doute.
La panne des nuages s'étala et se déchira dans le noroît. La mer grossit à vue d'œil. Le capitaine consulta le baromètre pour la forme. L'aiguille indiquait 980 hecto-pascals, il fallait agir au plus vite.
— Le pavillon à mi-hauteur.
— Pavillon à mi-hauteur.
Félix abaissa le drapeau pour commander aux doris de rallier le navire sans plus tarder. Puis il se tapit derrière l'embarcation de secours pour se faire oublier. Il n'était pas fier de lui.
— Pauvre Félix, dit Amand à son avant de doris, il va croire que le temps verdit par sa faute. Il n'a pas l'air mais il est presque aussi bileux que son frère, il doit se faire un sang d'encre à l'heure qu'il est.
Le père avait raison. Félix sauta dans la cale au risque de se casser une jambe quand il entendit la grosse voix de Boîte d'horloge commander : « A la bosse ! » La peur lui tiraillait le ventre. Il céda malgré les efforts qu'il fit pour résister : le pipi coula par les jambes de son pantalon, le sel jaunit autour de ses sabots. Des larmes coulèrent sur ses joues.
— A la bosse ! A la bosse !
Louis récupérait les amarres. Les doris s'approchaient du bateau avec la vague et s'écartaient dans les creux, le mousse peinait pour les maintenir le long du bord.
— Colle bon Dieu !
Un à un les matelots s'agrippèrent à la lisse pour faciliter l'embarquement du matériel et des doris qu'ils entassèrent à bord pour éviter qu'ils se brisent.
Amand s'inquiéta de ne pas voir Félix sur le pont. Il n'était pas dans le poste non plus. Restait la cale.
— Félix !
— Papa !
— Où tu es ?
— Je suis là.
Amand découvrit son fils, accroupi dans un trou qu'il avait creusé dans le sel.
— Pourquoi tu te caches ?
L'enfant ne répondit pas, il sanglotait encore. Il se releva et se réfugia dans les bras de son père. Personne n'était là pour le voir et se moquer de lui.
Joseph compta ses doris, il manquait le 8. Dans l'Est, Suète demi-Sud, le père Lebreton n'avait plus la force de tirer sur le bois mort, il avait fait trop d'efforts pour aider Pierre à nager contre le courant. Le vent plaqua un filet rouge sur sa joue, il toussa sans discontinuer. Le ciel était tout noir, la mer commença à bouillonner.
A des milliers de kilomètres, la pointe de Bretagne subissait les assauts d'une tempête qui ravageait la côte. Poussée par un vent de l'océan lointain, l'ouragan s'abattit sur la montagne Saint-Michel, la pluie fouetta les carreaux de la maison de Pierre. Derrière la fenêtre, Léa fixait un point dans l'obscurité de la nuit. Elle vit son aimé se battre contre les lames de plus en plus hautes, de plus en plus féroces. Parfois elles le couvraient, prêtes à l'engloutir. Il n'avait que la force de ses bras pour lutter contre les éléments qui se déchaînaient et se liguaient contre lui. Sa force et sa volonté de sauver l'homme qui gisait au fond de la barque, celui qui avait pris dans son cœur la place vide du père qu'il n'avait jamais eu.
Elle se retourna pour ne plus voir l'image de Pierre en péril au milieu des flots. Elle regarda sa photo et poussa un cri d'horreur : De l'eau coulait à l'intérieur du cadre, elle inonda le dessus du meuble sur lequel il reposait. Machinalement, comme toutes les femmes de marin, Léa récita un Je vous salue Marie.
Pierre était encore trop loin du bateau pour qu'on puisse lui porter secours. Sur le pont de La Charmeuse, le capitaine et l'équipage assistaient au combat du novice. Ils avaient tous la même peur, la même pensée en tête : Pourvu qu'il réussisse à s'approcher sous le vent.
— Filez un doris ! commanda Joseph quand Pierre fut à bonne distance.
Les hommes mirent une embarcation à l'eau, ils l'assurèrent au bout d'un long cordage et la laissèrent dériver. Lorsqu'il l'aperçut, Pierre nagea en direction de cette bouée de sauvetage qui lui venait du bord. C'était sa dernière chance. La jonction établie, il amarra la bosse de son doris à l'embarcation vide et agita les bras vers le navire.
— Amenez ! ordonna le capitaine.
Il fallait agir vite, à tout moment la barque pouvait chavirer ou se fracasser contre la coque du bateau. Pierre fit un nœud de chaise autour des bras du père Lebreton. Cul roussi et L'Encornet le hissèrent sur le pont à l'aide d'un palan. Il était épuisé, rendu. Joseph décida de le porter dans sa cabine pour lui assurer plus de confort. Léon refusa, il voulait retrouver son trou, c'est là qu'il se sentait le mieux.
Fièvre. Poussée de fièvre. Fièvre de cheval. Fièvre jaune. Le capitaine consulta le Médecin de papier, un livret rédigé par un médecin agréé des Affaires maritimes.
Il décrivait les symptômes des maladies les plus fréquentes sur un bateau et conseillait une liste de médicaments à administrer selon les cas.
— Comment c'est venu ?
Pierre était affalé sur un banc. Il reprenait petit à petit son souffle et ses esprits. Ses yeux voyaient encore le danger qu'il avait surmonté. Il en mesurait toute la gravité maintenant qu'il était sauvé. Il raconta que son patron s'était senti mal subitement. Il avait tremblé et claqué des dents sans pouvoir se retenir. Au même moment une vague plus forte que les autres les avait projetés au fond du doris. Le père Lebreton crocha sur les avirons pour se rétablir. Il se remit à tousser et à cracher une giclée de sang.
— C'est pas la première fois ? s'enquit le capitaine.
-Non.
— Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? reprocha Joseph.
— Il me l'avait interdit.
— Fallait pas lui obéir. On aurait fait route sur Saint-Pierre pour l'emmener à l'hôpital.
— C'est justement ce qu'il ne voulait pas. Il disait que, si on déroutait, la campagne était foutue.
Le capitaine se mit en colère.
— La campagne ! la campagne ! Et s'il est poitrinaire, y'aura plus de campagne, le bateau tout entier va être contaminé.
On assit Léon en bout de table, près du poêle que Louis remplit de charbon pour réchauffer l'air humide du poste. Il but une gorgée du breuvage que lui présenta Joseph. Sa tête fumait comme le haut d'un iceberge chauffé par le soleil de juillet. Un semblant de sourire éclaira ses yeux aussi bleus que la mer. Il peina pour plaisanter :
— C'est quoi ton poison ?
— Un remède qui tue la fièvre d'après le Médecin de papier. Il y en a deux sur la liste, celui-ci est le meilleur à ce qu'il paraît. On a de la chance, j'en ai trouvé un flacon dans le coffre à pharmacie.
— Tu ferais mieux de nous faire descendre un boujaron. On l'a bien mérité, hein Pierre !
Pierre était au bord des larmes, près de s'effondrer, il ne dit rien. Derrière lui, les mines sombres des marins observaient le malade. Léon les rabroua :
— C'est pas la peine de faire vos gueules tristes.
Il s'étouffa, voulant retenir la toux qui l'empêchait de finir ce qu'il avait à dire.
— Je sais bien que je n'en ai plus pour longtemps.
Joseph pénétra à mi-corps dans la cabane du vieux marin. Il poussa la petite Vierge sur l'étagère pour atteindre les mouchoirs. Il redressa Léon sur la chaise et lui colla le tissu contre la bouche. Louis détourna la tête, la vue du sang l'effrayait. Les hommes quittèrent la table, certains s'assirent sur les bat-flanc, d'autres remontèrent l'échelle.
— Il est foutu, affirma Cul roussi d'une voix triste.
— S'il est foutu, autant qu'il passe tout de suite.
Boîte d'horloge trouvait toujours le mot qui dérange.
— Qu'est-ce que tu veux ? demanda L'Encornet. Qu'on l'assomme et qu'on le vire par-dessus bord.
Le capitaine perçut les murmures des matelots. Il renvoya tout le monde sur le pont.
— Pierre, reste avec moi, tu vas m'aider à changer Léon. Mousse !
— Oui, capitaine.
— Demande à Chie en marmite d'apporter sa bonbonne.
Quand tous les marins eurent déserté le poste, le capitaine avertit le père Lebreton de ce qu'il avait l'intention de faire.
— On va te déshabiller, Léon, et on va te frotter le corps avec du rikiki pour te réchauffer. Après on te passera du rechange pour te mettre au sec.
Le bonhomme esquissa un pauvre sourire.
— Vous allez rigoler, les gars, je ne me suis jamais mis à poil devant personne, même pas devant Hortense. On a toujours fait ça avec quelque chose sur le dos. Forcément, c'est l'hiver qu'on couche ensemble, les draps sont humides.
Le temps ne s'était guère calmé. Les hommes s'éparpillèrent sur le pont par groupes de quatre ou cinq. Par affinité aussi, pour causer librement du père Lebreton. Les avis seraient forcément contradictoires, il y aurait les partisans et les adversaires du déroutage vers Saint-Pierre. La tuberculose était la maladie la plus redoutée sur un navire. Quand un marin avait les poumons pris, il risquait de contaminer tout l'équipage.
— Il devait être malade avant de partir, fit remarquer L'Encornet. Il paraît que d'arriver sur les Bancs ça réveille le mauvais mal.
Amand sollicita l'avis du saleur, il tremblait pour ses fils.
— Qu'est-ce qu'il va décider, Joseph ?
— Il va lever l'ancre dès que le vent aura molli.
— Moi je ne demande pas mieux, dit Cul roussi, j'ai déjà les rognons qui chauffent.
— Tes rognons, tu n'es pas près de les refroidir. Si on débarque à Saint-Pierre avec un malade, ils nous mettront en quarantaine, et on repartira sans avoir mis pied à terre.
Le capitaine grimpa sur la dunette. Il demanda à Chie en marmite de servir la soupe.
— Moi, je ne rentre pas dans le poste tant qu'il est dedans, déclara Boîte d'horloge.
— Où veux-tu que je le mette ?
— Dans ta cabine.
— Il ne veut pas y aller.
— Alors mets-le dans la cale.
Les membres de l'équipage désapprouvaient l'attitude de leur collègue. Et pour bien lui montrer qu'ils n'étaient pas d'accord, ils lui tournèrent le dos et descendirent l'échelle.
— J'ai l'impression que tu n'embarqueras plus jamais avec moi, Jean Carillon. J'attendais la fin de la campagne pour prendre ma décision, je te le dis tout de suite, elle est prise, lâcha le capitaine.
— Tant mieux, rétorqua l'autre impassible. René l'année dernière, le père Lebreton cette année, ton bateau commence à porter malheur.
Le capitaine ne lui répondit pas. Il appela le saleur pour lui donner ses consignes.
— Demain, branle-bas comme d'habitude. Quand les lignes seront relevées, on fera route sur Saint-Pierre. On n'a pas à avoir peur, le père Lebreton est un bon gars, il ne nous aura pas contaminés.
Dans sa cabine, Joseph se découvrit devant la statue de sa petite Vierge. Un geste très rare chez lui.
— Je ne vous ai jamais demandé grand-chose, en tout cas rien pour moi. Ce serait bien si vous pouviez donner un coup de main au père Lebreton. Faut qu'il tienne jusqu'à ce qu'on arrive à Saint-Pierre. Si vous faites ça pour lui, j'irai vous remercier à la chapelle du Verger. Je vous salue Marie pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles est béni.
Les matelots se réchauffèrent en avalant la soupe qu'ils apprécièrent plus qu'un jour ordinaire, ils avaient eu si peur de ne pas rallier le bateau et de ne pas se retrouver là autour de la marmite. Tous avaient oublié le sifflotement de Félix, seul les préoccupait l'état du père Lebreton. Ils avaient reçu l'ordre de ne pas s'approcher de la cabane de Léon, de ne pas lui parler pour se garder de respirer l'air qui sortirait de sa bouche et se sentaient tous un peu coupables.
Seul Pierre osa braver la contagion. Il proposa à son patron de l'alimenter, touilla la gamelle et lui tendit une cuillerée de soupe après avoir soufflé dessus. Le père Lebreton refusa d'y goûter.
— Faut vous nourrir pour combattre le mal. Quand on n'a pas de force, on ne peut pas guérir. Il y a combien de temps que vous n'avez rien pris ?
— Pas longtemps.
Léon mentait. Les jours derniers il faisait semblant de manger à tous les repas mais n'avalait rien, ou si peu. La veille, il avait renversé sa gamelle en s'excusant, auprès du mousse qui le servait, d'avoir tapé dedans sans le faire exprès.
— C'est comme ça que c'est arrivé.
— Non, ça n'est pas vrai, vous avez écarté le coude pour la faire tomber.
— Tais-toi ! tu me fatigues à gueuler de la sorte.
Il fit un signe de la main pour demander à Pierre d'aller reverser le contenu de son écuelle dans le chaudron. L'odeur et la vapeur de la soupe l'incommodaient. Pierre arriva près de la table, il souleva le couvercle de la marmite. Boîte d'horloge arrêta son geste.
— Donne ça aux poissons. Ils s'en foutent eux, ils n'ont pas de poumons.
— Il n'y a pas touché.
— Fais ce que je te dis ou tu vas grimper l'échelle plus vite que tu l'as descendue.
Personne ne broncha autour de la table. Pour une fois, ils partageaient l'avis de Jean Carillon.
Arrivé sur le pont, Pierre ne versa pas la soupe par-dessus bord. Il prit l'assiette à deux mains et, d'un geste qu'il voulut solennel, il la porta jusqu'à sa bouche et ne l'abaissa que lorsqu'il eut tout bu et tout mangé. Alors, de toutes ses forces et de toute sa rage, il lança la gamelle vide dans l'eau. Il savait que le père Lebreton ne s'en servirait plus. Ses yeux s'emplirent de larmes. Il regarda la mer s'apaiser. Elle pouvait se calmer maintenant qu'elle tenait sa victime. C'est Léon qui lui avait appris cela.
Le poste endormi se réveilla à intervalles réguliers aux changements de quart. Les montants et les descendants trouvèrent Pierre au chevet de son patron, il le veilla toute la nuit. De temps en temps ils se parlèrent.
— Je le pressentais, avoua le bonhomme, les yeux brillants. Mais je ne savais pas que j'étais venu sur le Grand Banc pour faire une seule marée avec toi. Juste une.
Pierre lui sourit sans le contredire. Il n'encourageait plus le malade. Pourquoi lui mentir, il savait que l'heure était arrivée. Il se contentait d'être là pour lui tenir compagnie.
— C'est si loin l'Afrique, quel dommage ! Je t'aurais demandé d'aller voir Yvonne pour lui raconter. Si elle revient au pays, donne-lui ma petite Vierge. Pas à Hortense, elle la mettrait sous son globe de mariée et elle n'en sortirait plus. Prends-la avant que Joseph ne la porte sur l'inventaire.
Les doigts tremblants du père Lebreton ne purent atteindre l'étagère, Pierre dut tendre le bras pour s'emparer de la statuette.
— Tu lui diras, j'ai pardonné depuis belle lurette. Si elle se plaît en la compagnie du bon Dieu, c'est qu'il y a une raison.
Il reprit son souffle et ajouta en souriant :
— Je vais aller vérifier tout ça.
Il continuait pourtant à parler de sa fille. Rien ne l'avait fait plus souffrir que de savoir qu'il n'aurait jamais de petit-fils à qui transmettre l'amour des bateaux. Il s'en plaignit jusqu'au dernier moment.
— C'est bête tout de même que je ne t'aie pas connu avant qu'elle se mette sous voile, mon Yvonne.
Il avança la main vers le jeune homme pour le saluer comme un ami qu'on quitte.
— A tantôt, Pierre. Laisse-moi tout seul maintenant, et ferme ma maison, je ne vais pas être intéressant à regarder.
Pierre tira le rideau de fortune que Léon s'était fabriqué pour être tranquille dans son trou.
— Attends !
Avant la fermeture complète, le père Lebreton retint son avant de doris pour une ultime requête.
— Promets-moi de vérifier qu'ils chargent bien le sac. Je n'ai pas envie de faire la traversée dans l'autre sens en roulant sur les cailloux.
Ils échangèrent un dernier regard complice. Le matelot s'était promis de ne pas pleurer devant le patron. Il remisa la petite Vierge dans sa cabane et grimpa vite l'échelle du poste.
La mer était plate comme l'eau d'un lac. Pierre regarda vers l'est, le soleil n'allait pas tarder à faire briller la tête des clous sur le pont. Il sollicita l'aide de l'homme de veille pour mettre son doris à l'eau. Et à l'heure du branle-bas, il profita de ce que Fil de fer descendit réveiller l'équipage pour s'en aller seul relever les lignes qu'ils avaient eu tant de mal à poser la veille. Les vents de noroît portèrent les bruits du bateau dans le suète, Pierre les entendit aussi distinctement que s'il était à bord. Les matelots grimpèrent sur le pont en maugréant comme chaque matin. Ils bâillèrent et s'étirèrent pour dérouiller leurs carcasses humides. Il y eut un silence, celui de la prière, puis les hommes traînèrent leurs bottes jusqu'à la cambuse. Chie en marmite déboucha sa bonbonne, Cul roussi se gargarisa le fond de la gorge avec une première lampée. Puis soudain la petite voix de Félix cria de toutes ses forces :
— Capitaine ! capitaine ! Le père Lebreton ne bouge plus. Il a la bouche grande ouverte.
Joseph remonta du poste et confirma la triste nouvelle à l'équipage.
— Léon est mort.
Les matelos se découvrirent et se signèrent. Cul roussi paraissait le plus affecté, il avait fait toutes ses campagnes en compagnie du père Lebreton.
— Léon est mort là où il a voulu, déclara-t-il. Il préférait être mangé par les coucous que par les asticots.
N'ayant plus le cœur à boire, il versa le reste de son boujaron dans la touque du cuistot.
— Croche ! commanda Joseph. On fera le nécessaire quand vous serez revenus.
Ceux qui avaient sifflé leur bistouille désemboîtèrent les doris, les autres burent leur coup pour se donner du courage, ils risquaient d'en manquer ce matin. Joseph s'inquiéta de l'absence de Pierre. Fil de fer le renseigna : L'avant du père Lebreton était présent sur le pont avant le branle-bas, il avait demandé un coup de main pour mettre son doris à l'eau et était parti relever ses lignes sans avoir reçu l'ordre d'appareiller.
— On ne lui comptera pas sa marée.
— Vous n'allez pas faire ça ?
— Si !
Le capitaine descendit dans sa cabine pour mentionner le décès de son second sur le livre de bord. Il dessina une croix et inscrivit : Léon Lebreton est mort de maladie dans la nuit du 17 au 18 avril 1921.
Au bout d'une demi-heure de route Pierre trouva sa deuxième bouée. Il commença à remonter la pêche avec l'application que son patron exigeait de lui, comme si le bonhomme était encore là pour le critiquer et corriger ses fautes. Il lui fallut à la fois décrocher le poisson et lover la ligne dans la manne. Il sortit des boules de cordages brouillés par la tempête. Parfois il ne savait plus par quel bout prendre les empêques pour les démêler. Il se piqua aux hameçons hérissés comme des épines sur un paquet de ronces. Seul au milieu de l'eau, sans témoins, il laissa libre cours à sa peine.
— C'est pas juste ! C'est pas juste ! répétait-il.
Debout, courbé dans le doris, il sanglotait comme un enfant malheureux, débitant ses plaintes par bribes, au rythme de son ouvrage.
—Je vais avoir du mal à me remettre de votre mort, père Lebreton. Je penserai toujours à vous, dès que je serai en pêche. Ça va me faire drôle aussi quand je vais voir votre cabane sans personne dedans.
Il se prit à un hameçon tordu d'avoir croché dans les cailloux. Il grimaça puis poursuivit sa conversation avec le disparu quand il eut dégagé l'ardillon qui lui déchira le pouce.
— On se connaissait pas depuis longtemps et pourtant je tenais à vous comme à quelqu'un de ma famille.
Il resta un long temps silencieux avant d'émettre une pensée qu'il aurait sans doute gardée secrète en dehors du malheur :
— Vous étiez un peu devenu mon père. Vous m'avez appris votre métier comme si j'étais votre gars.
La veille au soir à terre, Biribi avait eu un comportement étrange. Il s'affola soudainement, se jetant contre les barreaux de sa prison d'osier en poussant des cris bizarres
— Eh ben ! qu'est-ce qui te prend, Biribi ? demanda Hortense. Tu vas t'assommer. Regarde, tu perds tes plus belles plumes.
Elle recouvrit la cage d'un fourreau d'étoffe sombre. Dans le noir, l'oiseau s'agita de plus belle. Hortense s'inquiéta, elle fut prise d'un frisson brutal. Au printemps on n'entretenait pas le feu dans la journée, on l'allumait le soir pour chauffer la soupe, éclairer la maison sans brûler de chandelle, le bois mort ramassé le long des chemins ne coûtait pas un sou. Hortense offrit son dos à la cheminée sans parvenir à se réchauffer. Ce n'était pas le froid qui la faisait grelotter. Un coup de vent pénétra dans le conduit de cheminée, il raviva les flammes en grondant. Biribi secoua sa cage en hurlant comme un forcené.
Hortense passa une mauvaise nuit. Elle resta éveillée de longues heures à écouter la mer battre la grève du montant. Elle s'assoupit au jusant, puis se réveilla en se souvenant du chambard qu'avait fait l'oiseau.
— Bonjour, Biribi.
La cage resta muette. La femme prit la grosse voix de son mari :
— Branle-bas ! Tout le monde sur le pont.
N'ayant pas d'écho, elle souleva le capuchon de tissu noir et poussa un cri d'horreur. L'oiseau gisait au fond de la cage. Vite Hortense sortit sur le pas de sa porte, elle ameuta le village.
— Marie-Louise ! Colombe ! Berthe ! Marie ! Venez vite ! Victoire ! Vite !
Les femmes se précipitèrent chez leur voisine. Elles se signèrent devant le cadavre de Biribi comme si elles se trouvaient en présence d'un mort. Hortense dit tout haut ce que toutes pensaient tout bas : Quand les oiseaux noirs s'abattent sur le pont des terre-neuvas, c'est signe qu'un matelot mourra. Berthe s'insurgea :
— Pauvre innocente ! Ton oiseau n'est pas un cormoran. Il est mort dans sa cage, de sa belle fin.
Le silence qui suivit prouva qu'elle n'avait convaincu personne. Marie trembla du frisson qui faisait peur. Elle garda les yeux fixés sur l'oiseau, terrorisée par le signe qu'il leur envoyait. Belle en cuisse sentit son petit bouger dans son ventre qu'elle caressa pour le tranquilliser.
— Les nouvelles tristes arriveront si elles doivent venir, dit-elle. Cela ne sert à rien de se faire du mauvais sang avant le temps.
Victoire partagea son avis. Elle refusa de penser au malheur, chassa les vieilles croyances de son esprit et n'exprima de peine que pour la pauvre petite bête emportée par la vieillesse.
— Pauvre Biribi, je ne t'entendrai plus siffler Nous irons à Valparaiso. Léon va être triste, il l'aimait tant son merle.
— Si Biribi a passé c'est qu'il savait qu'il ne le reverrait plus jamais. Les bêtes ont plus de pouvoir que nous, elles sentent la mort de loin.
Hortense voulut en avoir le cœur net, elle décida d'aller sur-le-champ interroger Notre-Dame-du-Verger. Marie se proposa de l'accompagner : elle attendait le retour de Pierre Abgrall, il s'était déclaré avant d'embarquer. Elle avait peur elle aussi, il faisait équipage avec Léon. Toutes prirent le parti de se rendre à l'oratoire.
Animées par leurs croyances ancestrales et leur foi profonde, elles récitèrent le chapelet tout au long de la route. Priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. Sur la mer, une bisquine traînait ses lignes au ras des cailloux, insouciante de l'angoisse qui poussait les femmes sur le chemin côtier.
A la chapelle, Hortense et Marie allumèrent chacune un cierge aux pieds de la statue de Notre-Dame. La jeune fille retrouva vite l'espoir et le sourire, sa bougie brûla joyeusement, signe que Pierre était vivant.
— Merci sainte Vierge, merci.
A côté d'elle Hortense implorait en vain la Madone. Sa flamme vacilla et s'éteignit. Une fumée noirâtre s'éleva du cierge en grésillant. La pauvre femme sentit tout à coup ses yeux s'emplir de larmes, c'était la preuve qu'elle aurait bientôt à pleurer son homme. Elle toisa la statue et lui lança un regard si noir et si méchant que le ciel tout entier dut s'en effrayer.
La veuve emprunta un chemin de traverse pour vite rentrer dans sa maison. Elle repoussa l'aide de Berthe et Victoire qui voulurent la soutenir quand elle trébucha sur les cailloux de la sente. Dans les champs les paysans buttaient les pommes de terre. La Belle de Mai serait bientôt bonne à arracher.
Vêtu de ses vêtements les plus propres, son foulard noué autour du cou, le père Lebreton gisait sur un vieux carré de toile à voile qui recouvrait la table du poste d'équipage. Quand Francis eut posé une gueuse de fonte aux pieds de la dépouille pour lester le sac, Joseph rabattit les bords de la voile sur le corps du défunt.
— Il devait savoir qu'il était malade, dit le capitaine. C'est pour ça qu'il ne voulait pas embarquer pour une campagne de plus.
— Ou une de trop, précisa le saleur.
— On ne va pas le blâmer poursuivit Joseph, malade ou pas il était venu donner sa chance à Pierre Abgrall. C'était dans son tempérament d'aider les jeunes. Il aimait bien leur montrer ce qu'il savait faire, et à ma connaissance il n'a formé que de bons marins.
— Tu ne pouvais pas lui faire un plus bel éloge funèbre. S'il t'entend il doit être fier.
Joseph prit du fil et une grosse aiguille de voilier. Il allait commencer à coudre le sac quand il aperçut Félix en suspens sur les derniers degrés de l'échelle du poste.
— Tu n'as jamais vu un mort ?
— Si, ma grand-mère.
— Tu n'as pas eu peur ?
— Non.
— Eh ben approche ! Viens voir comment on coud la toile, si un jour t'es capitaine, tu sauras comment t'y prendre.
Il fallait faire des points serrés, solides, pour empêcher le mort de sortir du sac et de revenir dans le poste la nuit pour hanter l'équipage. On laissait un trou à hauteur de la bouche du cadavre pour lui permettre de respirer. S'il étouffait, il devenait furieux et remontait à bord pour étrangler celui qui avait cousu le linceul.
— Ça m'étonnerait du père Lebreton, il n'était pas rancunier. C'était un trop bon bonhomme, pas vrai ?
— Oh si ! affirma le mousse.
— Regarde, il sourit. Il devait penser à sa fille quand la mort l'a pris.
— Ou à Biribi.
— Oui, Biribi.
Le capitaine envoya Félix affaler le pavillon à mi-hauteur en signe de deuil. Si un bateau les croisait, il saurait que la mort avait passé sur La Charmeuse.
Quand les dorissiers revinrent au bateau, le sac du mort reposait à l'avant sur une planche mise en travers d'un fût. Le poisson embarqué, il fallut le travailler sans plus attendre. Les matelots ébrouaillèrent, décollèrent, tranchèrent et lavèrent la morue machinalement, gardant les yeux fixés sur leur camarade qui avait partagé leur métier de misère et qui venait de les abandonner. Chacun se remémora dans sa tête les bons moments qu'ils avaient passés avec le défunt, les parties de cartes dans le poste enfumé, ses colères feintes de mauvais perdant. Ses yeux malicieux quand il parlait des femmes. Son grand cœur et son courage.
Joseph souffrait avec son équipage. Il enrageait contre le destin qui lui avait enlevé d'un coup, un second sur lequel il pouvait se reposer et auquel, sans crainte, il pouvait demander conseil. On lui avait arraché un ami dévoué et fidèle. Il trouva le moyen de penser à autre chose et éleva la voix pour que tous l'entendent.
— Pierre Abgrall !
— Oui, capitaine.
— A compter d'aujourd'hui et jusqu'à nouvel ordre, n'ayant plus de patron de doris tu n'iras pas en pêche. Tu resteras sur le pont pour travailler dans l'intérêt général. Aujourd'hui tu partageras ta marée avec tout l'équipage. On ne quitte pas le navire sans en avoir reçu le commandement. Quelle qu'en soit la raison.
A midi, Chie en marmite servit un repas de fête. Des gros morceaux de poitrine de cochon nageaient dans la sauce. Seul, Pierre dédaigna le lard et les patates. Recroquevillé dans sa cabane il écrivit à sa belle :
C'est une journée bien triste pour moi, en nous quittant le père Lebreton m'a joué un vilain tour. Je me sens tout seul à bord, même le capitaine m'a parlé durement. J'ai mis ça sur le compte de sa peine, il a l'air d'avoir beaucoup de chagrin lui aussi. Il nous a fait servir de la viande comme le dimanche, il doit penser qu'on est moins malheureux quand on a l'estomac plein.
L'Encornet fut le dernier à se lever de table. Son petit doigt lui disait que Colombe était grosse. Il désirait si fort cette naissance qu'il restait préoccupé par les risques de contagion que la mort de Léon n'avait pas totalement supprimés.
— Tu crois qu'on va brûler ses affaires ?
— En principe on devrait, répondit le cuisinier. C'est ce qu'on a fait après la mort de ma belle-mère.
— Elle était tubarde ?
— Tubarde et assommante par-dessus le marché. C'est pas moi qui l'ai pleurée. J'ai plus de peine pour Léon que je n'en ai eu pour elle.
Les doris partis semer leurs lignes, les mousses se retrouvèrent sur le pont, seuls avec le père Lebreton. C'était l'heure de la renverse du courant, le bateau tourna autour de son ancre. La barrique qui portait le défunt se mit à trembler. Le bruit du tonneau qui balançait sur sa base et le mouvement du sac impressionnèrent Louis. Il tira de l'eau pour emplir la baille dans laquelle son frère nettoyait les gamelles. Il chuchota comme s'il craignait que le mort ne l'entende :
— Quand est-ce qu'on va l'enterrer ?
— On ne va pas l'enterrer, répondit clairement le cadet.
— On ne va pas le garder jusqu'à l'escale de Saint-Pierre ?
— Non, on va confier son corps aux profondeurs.
Félix avait pris le ton du capitaine à qui il avait entendu prononcer la phrase.
— Quand ? s'inquiéta Louis qui ne supportait plus de voir le vent agiter la toile du linceul.
— Ce soir quand tous les doris seront rentrés.
— Pourquoi on attend ?
— Pour ne pas perdre la marée !
Félix haussa les épaules. Il savait son frère peureux, il découvrait que la frousse le rendait idiot.
Joseph procéda à l'inventaire du bien de Léon. Il désigna Pierre pour en être le témoin et le cosignataire comme l'exige le règlement.
Six paquets de bougies. Un jeu de Vache. Un briquet amadou. Une pipe. Douze paquets de tabac. Huit carottes de chique. Une boîte en bois des îles.
— Ouvre-la
Pierre tourna la clé. Dans le coffre aux trésors il y avait un chapelet blanc de communiante et deux photos. Une de Biribi perché sur l'épaule de Léon et une des parents avec...
— Avec Yvonne. Il t'avait parlé de sa fille ?
— Oui.
— Ah ! il ne les aimait pas les bonnes sœurs. « Voleuses ! Maudites voleuses ! Mariée avec le bon Dieu ou morte c'est du pareil au même », qu'il disait. Il a pris la plus belle cuite de sa vie le jour où Yvonne a prononcé ses vœux.
Le soleil était bas sur l'horizon. L'équipage, tête nue, s'assembla autour du sac. Joseph et Francis l'avaient allongé sur la coupée et posé sur la lisse à l'avant des haubans du grand mât. Le capitaine sortit un calepin de sa poche : Le petit nécessaire du marin chrétien. Il l'ouvrit page 39 au chapitre intitulé, Pour la sépulture. Joseph était trop chaviré, il ne put dire le moindre mot et fit réciter la prière au mousse. Félix buta sur certains mots qu'il n'avait jamais eu à prononcer.
Mon Dieu, nous vous prions de bénir la dépouille mortelle de notre frère. N'exercez pas un jugement sévère contre ce chrétien qui meurt loin de son pays et de sa chère famille. Loin du clocher paroissial et dépourvu du secours de notre sainte mère l'Église. Donnez-lui le repos éternel. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.
On n'entendit plus qu'un vent léger caresser les drisses de basses vergues. Joseph retarda encore le terrible instant de l'immersion. Tous le redoutaient, tous voulaient en finir, comme les jours d'appareillage.
— Cul roussi !
— Oui, capitaine.
— Si tu veux chanter ta chanson, c'est le moment.
D'une voix tremblante le gabier dit un dernier au revoir à son copain.
— « Adieu cher camarade
Adieu faut nous quitter.
Pour prendre le grand large
Au ciel il faut aller.
Au pays du grand calme
Paradis des noyés
Nous réserver une place
Quand on va se r'trouver.
Quand on va se r'trouver. »
Cul roussi ne fut pas le seul à pleurer. Joseph fit un signe. Amand et l'Encornet inclinèrent la planche.
— Mouille !
Les deux matelots levèrent la coupée. Le corps du père Lebreton glissa lentement dans la mer. La tradition fut respectée, le marin entra dans l'eau, debout face au soleil couchant.
Après le souper, Pierre et Cul roussi brûlèrent la paillasse et les hardes du défunt. Ils se placèrent sur la dunette à tribord. Sous la brise d'ouest qui emporta la fumée vers l'orient, en direction du pays. La paille et le tissu humides eurent du mal à se consumer. En bas, sur le pont, le capitaine invita l'équipage à lever son verre pour souhaiter bon vent au disparu, c'était la tradition.
— A Léon !
— A Léon !
Le moment était aussi venu de désigner un nouveau second. Joseph hésitait. Il ne fallait pas seulement nommer un marin pour remplir la fonction, mais trouver le bonhomme capable de succéder à Léon. Il y avait des avantages sur les parts pour celui qui allait hériter du grade. L'usage voulait que la charge revînt au plus ancien des patrons de doris. Joseph avait consulté le rôle d'équipage, c'était bien Jean Carillon. Le règlement l'autorisait aussi à désigner quelqu'un qui lui paraissait plus apte à servir les intérêts de l'armateur et ceux de l'équipage.
— C'est ce que tu as fait ? demanda Boîte d'horloge.
— Oui. A compter d'aujourd'hui, le poste de second sera tenu par Amand Guilbert.
L'équipage approuva le capitaine, et félicita le nouveau promu. Chie en marmite remplit les gobelets pour trinquer à la santé d'Amand.
Boîte d'horloge jeta sa bistouille par-dessus bord. Il bouscula tout le monde et suivit Joseph dans sa cabine pour lui demander de se justifier.
— Je n'ai pas à le faire, répondit le capitaine, mais si tu veux savoir je vais te le dire. Je ne mets pas en cause ni tes qualités de pêcheur, ni tes qualités de marin.
— Alors quoi d'autre ?
— Ton maudit caractère. Je sais que ça n'est pas facile de se retrouver des mois et des mois sur un bateau en face des mêmes figures.
— C'est vrai, il y a des gueules de tangon à ton bord qui ne me reviennent pas.
— T'as le cœur sec comme des vents de nordé, Boîte d'horloge. Je veux bien finir la campagne avec toi comme patron de doris, mais pas second. J'ai trop peur que tu fasses des misères à l'équipage si, par malheur, tu devais commander à ma place.
— J'irai me plaindre au bureau des Affaires maritimes.
— C'est ton droit.
— Et j'espère bien le faire respecter. On verra lequel d'Amand ou moi touchera la prime à retour.
— C'est tout vu.
Jean Carillon remonta sur le pont plus furieux que jamais. Il vint provoquer Pierre que Cul roussi avait abandonné pour fêter Amand avec les autres.
— Tu m'as dénoncé ?
Pierre ne prit pas la peine de lui répondre. La masse de graisse et la gueule en biais de Boîte d'horloge ne l'impressionnaient plus. Il lui lança un regard si méprisant que l'agresseur battit en retraite. Jusqu'alors tout le monde avait peur de lui sur les bateaux, il venait de trouver son maître. Il lança, bravache :
— Si tu l'as fait, tu me le paieras, et cher.
Puis il s'empressa de descendre dans le poste avec l'intention d'y foutre le bordel.
Les marins de La Charmeuse chantaient en toute occasion, Joseph les y encourageait, un matelot qui chante ne grogne pas et oublie sa peine. Cul roussi avait arrangé un refrain traditionnel pour le mettre au goût du soir.
— « Avant d'être "s'cond" capitaine
Il faut être matlot. »
Le poste d'équipage était un endroit étroit et confiné où l'on se marchait vite sur les pieds. Les caractères étaient violents, les injures faciles et grossières et les occasions de se monter les uns contre les autres quasi quotidiennes. En général cela provoquait un coup de gueule, une bourrade et on oubliait. Ce soir-là, les gars ne purent cacher la haine qu'ils ressentaient à l'arrivée de Jean Carillon. Le marin dégagea une bouteille d'eau de vie de sa cachette et but au goulot. Il lui fallait s'enivrer au plus vite pour oublier sa désillusion et affronter les gueules de tangon qui se réjouissaient devant lui. Les regards qu'il jeta à Amand en dirent long sur la vigueur de son inimitié et sur les sentiments revanchards qu'il nourrissait en secret.
Là-haut, Pierre entendait le père Lebreton le conseiller de sa bonne voix tranquille : « C'est facile, on est au calme et la ligne est en bon état. Avec le mauvais temps les hameçons grattent le fond, ils sont tout tordus. Tes empêques ont du brouillé, elles s'emmêlent tellement que tu ne sais plus par quel bout les prendre. T'as les doigts gelés, t'as beau souffler dedans, tu ne les sens plus. » Dans le poste, Boîte d'horloge s'en était pris au nouveau second. Les bruits des coups et les cris des matelots qui s'interposèrent entre les deux hommes couvrirent les paroles de Léon.
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