Entre terre et mer
Chapitre 12
Les semaines d'automne et d'hiver passèrent rapidement malgré les jours de froid humide et de nuages sombres, les nuits de tourmente et de pluie glaciale. En février, traditionnellement les vents s'installaient à l'est, le ciel s'éclaircissait. Comme chaque année, une grande fête eut lieu le premier dimanche du mois. En milieu d'après-midi Joseph et M. Louvet séjournèrent du côté de la buvette, ils attendaient leur client. Un jeune homme se présenta.
— Combien vous donnez d'avance ?
— Cinq cents francs.
— Ailleurs ils sont au moins aussi généreux.
— Peut-être, mais pas davantage.
Souliers vernis savait qu'il n'en était rien. Il avait ses informateurs et connaissait les tarifs pratiqués par ses collègues. A l'exception de Jézequel qui était encore plus rusé que lui et qui pouvait modifier les salaires à tout moment, l'armateur ne redoutait personne.
— Qu'est-ce que tu en dis ? reprit le capitaine.
— Je me tâte.
— Eh ben ! tâte-toi autant que tu veux. Je n'ai plus besoin de toi, tu es trop lambin. Es-tu marié ?
— Non, fit le garçon surpris.
— Je vais te donner un bon conseil. Si tu mets autant de temps à choisir une femme, tu n'en trouveras pas, elles te passeront toutes sous le nez.
Joseph et Souliers vernis s'esclaffèrent quand le marin, vexé, leur eut tourné le dos. Ils n'eurent pas à attendre longtemps pour ferrer le poisson qu'ils attendaient. Un quart d'heure plus tard, Pierre se présenta, l'air gêné.
Le capitaine et l'armateur l'entraînèrent chez Adrienne. Ce qu'ils avaient à discuter ne pouvait se traiter qu'autour d'une table, à l'abri de regards curieux et d'oreilles indiscrètes.
A l'intérieur du café, les trois hommes prirent place dans la chambre des députés. Joseph commanda trois bistouilles, la plus raide qu'Adrienne avait en rayon.
— Alors dis-nous tout, Pierre. Tu n'es pas seulement venu à la fête pour voir les filles.
Le garçon tardait à répondre.
— Sois pas timide, pourquoi t'es là ? Eh ben ! dis-le nom de Dieu !
— J'aimerais naviguer.
— Voilà ! Qu'est-ce que je vous avais dit, monsieur Louvet, il y a longtemps que je vois que ça le démange. Vous pensez qu'on peut l'enrôler ?
— Ça dépend de ses prétentions.
Quand ils avaient décidé de rigoler ils étaient incorrigibles. Reste que la question posée était difficile, le capitaine ne pouvait prendre Pierre comme mousse, il était trop vieux. Novice ? Il avait aussi passé l'âge. Pourtant il ne pouvait guère faire mieux, le garçon n'avait pas de métier. Souliers vernis écoutait son voisin réfléchir à voix haute. Il se frotta le menton, preuve qu'il cherchait lui aussi la bonne solution.
— Quelque chose me dit qu'il apprendra vite.
— Avant de doris, proposa Joseph.
— Pourquoi pas ?
— Ça te va ?
Oui, fit Pierre de la tête sans pouvoir prononcer un mot. Il était au comble de l'émotion. Joseph avança la main, paume ouverte. Il prononça la formule de l'engagement.
— Tope là !
Ils topèrent et trinquèrent à la naissance du nouveau pelletas.
Les marins de La Charmeuse et leurs coiffes, c'est ainsi qu'ils appelaient parfois leurs femmes, s'étaient regroupés autour du mât de cocagne. Un mât ciré ou savonné pour compliquer la tâche de ceux qui grimpaient dans l'espoir de décrocher un jambon, un chapelet de saucisses ou une bouteille, du cerceau maintenu tout là-haut avec une drisse. Ils étaient nombreux les candidats qui glissaient à mi-hauteur et se retrouvaient au sol, les mains rougies par le frottement sur le bois. Ils tentaient de nouveau leur chance, une fois ou deux et la plupart du temps capitulaient, essoufflés ou hors des délais. Francis en était à son dernier essai. Confiné dans sa cale, le saleur n'avait jamais l'occasion d'aller respirer l'air des cimes dans les flèches ou les huniers. Ses copains moqueurs l'encouragèrent :
— Hâle dessus, Francis !
— Tire sur tes bras vingt dieux !
— Croche !
— Serre les cuisses, Francis !
— Demande à Victoire de te montrer comment il faut faire, elle doit s'y connaître.
Pour la troisième fois Francis lâcha prise et se retrouva le cul à terre. Il accusa ses amis, c'était leur faute, ils le faisaient rigoler. Un nouveau postulant surgit et prit sa place. Pierre s'éleva d'abord lentement, puis il accéléra l'allure au fur et à mesure que le forain tirait sur la drisse pour élever le cerceau tout là-haut dans les nuages.
— Il a encore de la terre sous ses chaussures, c'est pour ça qu'il croche mieux que nous, assura Francis.
Les mouvements des jambes et des bras du paysan étaient sûrs et parfaitement synchronisés. Marie Leclerc trouva qu'il avait un joli coup de rein. Cul roussi se vexa, l'honneur des gabiers était en jeu.
— On ne va quand même pas se laisser faire la nique par un arrachou de patates.
Pierre avait atteint le sommet du mât.
— Je ne suis plus un arrachou de patates cria-t-il. Je suis un marin, comme vous.
— Depuis quand ?
— Cinq minutes.
Il décrocha une bouteille et but au goulot à la santé de ses nouveaux collègues.
Cet après-midi-là Hortense avait pointé sa figure triste à l'entrée de la chambre des députés. La femme de Léon avait bien du souci, son bonhomme l'envoyait prévenir le capitaine et l'armateur qu'ils ne devraient pas compter sur lui cette année, il fallait le remplacer. Il s'entendait si bien avec René Pinto qu'il n'avait pas envie de s'accoupler avec un nouveau. Dans tout le pays, il ne voyait pas un marin qui méritait qu'il fasse une campagne de plus. Et puis il commençait à vieillir, il était temps de passer la main. Il embarquerait sur un maquereautier pour avoir quelques trimestres en attendant sa pension.
Voilà qui ne faisait pas l'affaire de Joseph, il perdait à la fois son second et son meilleur patron de doris.
— Il a eu trop peur ce coup-là ? demanda-t-il à la femme.
— Oui, grand peur.
— Et toi, Hortense ? Ça te plaît de le garder ?
Sûrement non, qu'est-ce qu'elle en ferait de tout l'été ? Elle l'aurait dans les pattes du matin au soir. Il parlait bien d'aller à la petite pêche, mais avec son maudit caractère, il ne trouverait jamais un patron avec qui s'entendre. Il n'irait pas plus travailler dans les fermes, il prendrait ça comme un déshonneur. C'est qu'il était fier par-dessus le marché.
— Menace-le de ne plus lui payer sa goutte et son tabac.
— Oui ! s'exclama Souliers vernis qui trouva subtile l'idée de son capitaine.
— Ça ne suffira pas, affirma Hortense. Je pensais que, peut-être, vous pourriez m'aider à le désentêter.
Joseph promit qu'il passerait chez elle en fin d'après-midi en compagnie de M. Louvet. Ils ne seraient pas trop de deux pour essayer de le convaincre. Et il faudrait finasser, si Léon s'était mis dans la tête de rester à terre, il serait plus difficile de le déloger de sa maison qu'un homard de son trou.
A la voir sortir guillerette de son café, Adrienne comprit qu'Hortense avait gagné, elle serait tranquille une année de plus.
Pourtant le père Lebreton s'entêta :
— Ma décision est prise. Rien ni personne ne me fera revenir dessus.
— On ne va pas t'embarquer de force, fit Hortense, hypocrite.
— Oh ! toi, tu serais bien capable de m'assommer pour me tirer sur la coupée.
— C'est agréable à entendre. Qu'est-ce qu'ils vont penser de moi Joseph et M. Louvet !
— Ce qu'ils voudront.
L'armateur et le capitaine s'étaient concertés dans l'auto, ils avaient leur plan : donner au nouveau la meilleure formation possible pendant les trois semaines qui les séparaient du départ. Demander à Léon de lui apprendre à préparer les lignes, à boëtter, à se tenir dans un doris et à nager correctement, ce qu'il fallait savoir quoi !
Dehors, Pierre faisait les cent pas autour de la De Dion-Bouton. Léon jeta un œil à la fenêtre.
— C'est qui ce gars-là ?
— Ne me dis pas que tu ne le connais pas, c'est le saisonnier que Jeanne a embauché au printemps et qu'on a gardé tellement c'est un bon fait-tout.
— S'il sait tout faire, il n'a pas besoin de moi.
— Quand je vous le disais, monsieur Louvet, il est plus têtu que l'âne à Marie-Renée.
C'était pour Souliers vernis le signe d'attaquer à son tour.
— Veux-tu qu'on le fasse entrer ?
— Non.
— Tant pis pour nous, on ne va pas envahir ta maison plus longtemps.
Léon le fit rasseoir. Il commanda à sa femme de sortir la bouteille pour les invités de marque. Hortense s'empressa d'ouvrir son buffet. Elle essuya les verres avec un torchon propre, fraîchement repassé. L'espoir renaissait, un espoir fragile.
— Ne me prenez pas pour plus bête que je suis, grogna le père Lebreton. Vous vous dites, s'il s'entend avec, ça lui donnera l'envie de repartir un coup de plus.
Le capitaine fit l'étonné.
— Vous avez pensé ça, monsieur Louvet ? Moi jamais.
— Te fous pas de ma gueule.
Joseph avait manqué de finesse. Il était moins facile d'être bon comédien avec un vieux pelletas qu'avec un novice. Léon prit l'annuaire des marées sur la cheminée. Le lendemain le plein était à six heures.
— Dites-lui de me prendre à la demie. On va embarquer du jusant, il aura moins de mal pour commencer.
Soulier vernis et Joseph souriaient jusqu'aux oreilles. Ils avaient gagné. Mais Léon leur réservait une surprise :
— N'empêche, faudra lui trouver un patron, c'est pas avec moi qu'il naviguera.
En ce temps-là, on vivait à l'heure solaire, les horloges sonnaient midi quand le soleil était à son zénith. A la pointe du jour, le père Legrand sortit et contempla l'anse du Lupin qui s'étalait sous sa ferme. Il interrogea le ciel pour vérifier s'il tenait ses promesses de la veille au soir. Comme chaque matin, il décidait, face à la mer, du programme de sa journée. Les mouettes et les goélands chantèrent, le soleil ne tarderait plus à se lever. Le paysan entendit des bruits d'avirons qui plongeaient dans l'eau et grinçaient contre les tolets. Puis il reconnut la voix du père Lebreton.
— Ça ne sert à rien de noyer tes pelles, tu fais plus d'efforts qu'il n'en faut et t'avance pas plus vite. Au contraire quand tu vas être dans le courant, tu vas rester sur place. Regarde-moi !
Le fermier descendit sur la jetée du moulin qui barrait le bras de mer dans sa partie la plus étroite. Il attendit que le soleil apparût au-dessus du clos de l'étang, c'est ainsi qu'il avait baptisé un champ qui bordait l'aber. Pour lui, l'eau qui s'insinuait dans les terres se radoucissait, forcément. Il voulait découvrir celui à qui Léon prodiguait ses conseils. Sa curiosité fut vite satisfaite. Pierre, l'ouvrier de la ferme des Nielles, avait pris place à l'avant du doris. Sur le banc arrière, Léon l'instruisait.
— As-tu compris ?
— Oui.
— Allez ! tire dessus en même temps que moi.
Ils souquèrent sur le bois mort. Les pelles caressèrent l'eau sans s'y enfoncer.
Encore un de perdu pensa le père Legrand avant de remonter la côte. Bientôt la terre manquerait de bras si les morues continuaient à mordre autant que ces années dernières. Il n'était pourtant pas question d'augmenter le salaire des ouvriers agricoles ou ce serait la ruine.
Depuis la mort de son fils, Branle dans l'vent avait perdu le sommeil puis l'appétit. Lui aussi était debout de bonne heure, le premier de la Guimorais à pousser les volets de sa fenêtre. Ce matin-là il vit les silhouettes de Léon et du Finistérien sortir du village, une paire d'avirons sur l'épaule. Il prévint René :
— Ils n'ont pas mis longtemps à trouver ton remplaçant. J'espère qu'il aura plus de chance que toi, c'est tout le mal qu'on peut lui souhaiter.
Il se rappela le bon temps où il participait aux courses de doris. Tous les ans ils arrivaient premiers avec René. Léon lui en voulait de régater avec son fils, comme s'il avait un droit patron, même à terre. Il avait tout essayé pour les battre. Il s'était mis à couple tour à tour avec Cul roussi, Amand, Boîte d'horloge et Fil de fer, il n'était jamais arrivé que deuxième.
— Ça doit être pour ça qu'il m'en veut et qu'il ne vient pas me voir. Devant la mort tout de même... Hein ? interrogea-t-il comme si la photo lui avait répondu.
La première leçon touchait à sa fin. Le patron de doris et son matelot tirèrent l'embarcation au sec et la virèrent pour éviter qu'elle se remplisse d'eau en cas de pluie. Le temps changeait si vite. Avant de remonter au hameau, le père Lebreton s'assit sur le cul de la barque pour regarder la mer.
— Il ne se passe rien et pourtant il y a toujours quelque chose à voir.
— C'est vrai, dit Pierre, je me suis souvent arrêté devant en descendant des clos après les patates. S'il n'y avait pas eu la soupe, j'y serais resté des heures.
Encore un que la mer avait ensorcelé. Et pourtant Pierre connaissait les risques qu'il encourait.
— As-tu toujours ta mère ? questionna Léon.
— Non.
— Tant mieux, elle n'aurait pas vécu de te voir partir là où tu vas aller.
Branle dans l'vent était sur le pas de sa porte quand ils passèrent devant chez lui, Léon ne pouvait plus se défiler. Il demanda à Pierre de continuer sa route, jugeant inutile d'imposer à Léon la présence du remplaçant de son fils.
— Bonjour, Charles. Si je ne suis pas venu te voir plus vite c'est que j'avais trop de chagrin moi aussi.
Il était au bord des larmes. Charles le remercia.
— Rien ne pouvait me faire plus plaisir que d'entendre ce que tu viens de me dire.
Les deux hommes se regardèrent, luttant pour ne pas pleurer. Pourtant l'un et l'autre étaient durs au mal comme à la souffrance.
— Et le nouveau ?
— Il va bien. Mais va falloir lui trouver un patron. Je ne sais pas si tu es au courant, mais je ne pars plus. Ah non !
C'est alors que L'Encornet traversa le village en courant pour annoncer la bonne nouvelle :
— C'est arrivé !
— C'est quoi ?
— Un gars.
— Ah ! tant mieux.
— Comment il va s'appeler ?
— Jean-Marie, comme moi.
— Maudit bondiou ! se dit Branle dans l'vent. Que les femmes sont malignes !
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