Entre terre et mer
Chapitre 20
Malgré la brièveté de l'escale, il leur fallut reprendre les habitudes, sonder, retrouver un mouillage, réamariner les cœurs et les estomacs malmenés dans les cafés de l'île. Pour arranger le tout, le mauvais temps les prit dès qu'ils ancrèrent sur le Grand Banc. Cul roussi fit son enquête.
— Lequel d'entre nous a fait de la misère à une pauvre fille de Saint-Pierre pour qu'on soit baratté de la sorte ?
Les regards moqueurs se retournèrent vers Pierre. L'Encornet prit la défense de son matelot.
— Il lui a pas fait de misère, il lui a fait rien du tout.
Tout le monde s'accorda pour déclarer que c'était bien pire. Si les tempêtes sont fréquentes au printemps, elles sont plus rares en été, mais tout aussi redoutables. La mer était énorme. A l'avant le capitaine fila des maillons à la chaîne pour parer à la casse et se garder de chasser. Il s'accrocha au guindeau pour ne pas être emporté chaque fois que le bateau embarquait un paquet de mer.
Soudain La Charmeuse se cambra sous l'effet d'une vague aussi haute qu'un iceberge. Elle rompit sa chaîne et s'agita dangereusement. La lame était arrivée sur bâbord avant, elle projeta le capitaine à l'arrière jusqu'au bas de la dunette. Une chance qu'elle n'eût pas attaqué le navire par le travers.
— Branle-bas ! hurla Joseph. Branle-bas !
Personne ne l'entendit dans le poste mais tous avaient compris.
— La chaîne a cassé ! gueula le second.
Le bateau était devenu fou, l'équipage envahit le pont pour le dompter.
— P'tite toile !
Les gabiers grimpèrent dans les mâts. En bas on hissa en catastrophe. Ils risquaient, les uns de tomber des vergues, les autres de passer par-dessus la lisse. Amand releva la chaîne ballante, ils avaient de la chance dans leur malheur, elle avait cédé à deux mètres de l'ancre. Le capitaine prit la barre et commença à tirer des bords. Il louvoya dans la tempête de façon à ne pas trop s'éloigner de la zone de pêche qu'il avait choisie. Jamais encore Pierre n'avait entendu La Charmeuse souffrir autant. Elle gémissait de toutes ses membrures quand elle remontait la lame puis s'abattait dans un gouffre noir en attendant de rester suspendue et tremblante au sommet de la suivante
Obstinée dans sa mélancolie, Léa voyait Pierre en péril. Elle était couchée dans le lit du jeune homme, rongée par la maladie qu'elle avait acceptée sans résister.
— Prépare une bouillotte, Mélanie. Faut réchauffer les draps, il va avoir si froid quand il va venir se coucher.
La vieille femme s'approcha du fourneau. Elle remua un seau et une casserole, fit semblant de mettre de l'eau sur le feu, puis revint près du lit.
— C'est fait.
— Ils sont encore dans le mauvais temps, tu n'entends pas la tempête ?
Léa fut prise d'une angoisse soudaine. Elle suffoqua, Un flot de larmes jaillit de ses yeux.
— Écoute, Mélanie ! Y a des femmes qui chantent dans le vent. Ce sont les fées qui se plaignent, elles veulent un noyé. Oh non ! je vous en supplie, pas lui, pas Pierre.
Elle se redressa, s'accrocha au bras de la tante qu'elle secoua de toutes ses pauvres forces.
— Faut chanter ! Faut chanter plus fort qu'elles ! Si elles nous entendent, elles vont s'arrêter de le réclamer pour nous écouter.
Mélanie chanta pour apaiser la malade qu'elle ne quittait plus depuis que son état avait empiré au point de ne plus rien voir des choses réelles. Léa entendit le capitaine encourager l'équipage.
— Tenez bon, les gars ! Le vent mollit, on tosse moins dur.
Rassurée, elle reposa sa tête sur l'oreiller.
— Tu peux t'arrêter, elles se sont tues.
Mélanie lui caressa le visage. Léa sourit.
— Quand je serai une étoile dans le ciel, je pourrai veiller sur lui. N'oublie pas la bouillotte, recommanda-t-elle avant de fermer les yeux.
Sa main retomba sur le drap brodé d'un P et d'un L entrelacés.
Mélanie veilla la morte durant deux jours. Elle avait placé le portrait de Pierre sur la table de nuit, près du crucifix entre les deux bougeoirs. A l'aube du troisième, le curé de la paroisse et un enfant de chœur récitèrent les prières de la levée du corps : Venez à son aide, Saints de Dieu. Venez à sa rencontre, Anges du Seigneur. Recevez son âme et portez-la en présence du Très-Haut.
Quatre hommes transportèrent le cercueil sur une charrette à bras qu'ils tirèrent sur le sentier caillouteux qui menait à l'église. De gros nuages blancs couraient dans le ciel, poussés par un vent d'ouest. Deux sonneurs précédèrent le convoi funèbre. La bombarde et le biniou jouèrent les accents déchirants d'un air ancien, la complainte de la fiancée morte d'amour. Un air triste, si triste que les quelques personnes qui accompagnèrent Léa à sa dernière demeure pleurèrent jusqu'au sommet de la montagne Saint-Michel.
Il était aux environs de trois heures du matin sur le Grand Banc. Pierre assurait le dernier quart. Le chant d'un biniou trottait dans sa tête. Il vit un oiseau blanc solitaire survoler le pont du navire et s'en aller dans l'est vers le soleil levant. Soudain la mer crépita et rougit tout autour du bateau.
— Branle-bas ! A vos turluttes !
C'est ainsi que les marins appelaient un grappin constitué d'un plomb armé d'hameçons disposés en couronne et dont ils se servaient pour pêcher l'encornet. Les yeux encore pleins de sommeil, l'équipage se dispersa le long de la lisse. Ils plongèrent leurs turluttes qu'ils agitèrent dans l'eau pour accrocher les petits calmars.
— Allez dandine ! dandine ! criait le capitaine.
Il fallait faire vite, la précieuse boëtte ne séjournerait pas longtemps près du navire.
— Si le père Lebreton était encore là, il se régalerait, dit Pierre.
Il se souvint des paroles du bonhomme : « C'est beau à voir un banc d'encornets. La mer devient toute rose. Elle bout comme de l'eau dans une casserole. »
— Tu vois qu'il avait raison, répondit Jean-Marie. Sacré Léon ! Il est peut-être là quelque part en dessous en train de les regarder.
Depuis la mort du père Lebreton, Jean-Marie faisait équipe avec Pierre. Manu, son ancien matelot, avait hérité du doris numéro 8. Le matin il relevait ses lignes avec le saleur, l'après-midi il les tendait avec le cuisinier. Chie en marmite était si heureux de participer à la pêche qu'il en oublia son infirmité.
— T'en avais déjà vu de ces bêtes-là ?
— Non.
— Maintenant tu comprends pourquoi elle m'a appelé comme ça, cette garce de Victoire. T'as bien fait de ne pas t'avoir laissé sobriqueter par ce salaud de Boîte d'horloge. Moi, ça va me suivre jusque dans ma tombe :
Ici gît L'Encornet.
Appelé ainsi, parce qu'une fois dans sa vie
il avait porté des cornes.
— Je n'ai encore jamais vu ça écrit dans un cimetière.
— Y'a pas de marins cocus dans un cimetière, affirma Jean-Marie. Ils finissent tous par faire leur trou dans l'eau.
L'Encornet rassura Pierre, il ne plongerait pas la veille d'un si beau jour. Sur sa lettre Colombe lui avait dit qu'elle était ronde comme une barrique, elle devait porter une fille.
— J'aurais bien voulu la voir avec son gros ventre, ça doit bien lui aller. Le soir je rêve que je m'endors la tête dessus. Elle doit avoir aussi les nichons qu'ont doublé de volume. As-tu remarqué que les femmes changent de figure quand elles sont grosses ?
Jean-Marie dut répéter sa question. Pierre s'était enfui dans un rêve où il voyait Marie avec un ventre rond et des gros tétons.
— L'as-tu remarqué ?
— Non, reconnut Pierre.
— Ah si ! elles sont encore plus belles.
Le soir, L'Encornet tira le rideau de sa cabane pour échapper aux yeux des autres. Il contempla une photo de Belle en cuisse. Il mouilla la mine d'un crayon, avec lequel il notait chaque jour son compte de morues, et rajouta des formes à l'image de sa Colombe. Un gros bidon, une poitrine de nourrice.
— Sûr que tu dois être belle
L'été, le poisson se faisait rare dans la mer calme. Chaque jour les pêcheurs ramenaient des petites marées comparées aux pleines dorissées du printemps et de l'automne quand le temps était plus dur et les conditions de navigation, plus difficiles. L'Encornet pestait contre les morues et leur manque d'appétit.
— Vous allez mordre, maudites garces. On ne va pas rester ancrés là jusqu'à la Toussaint.
Le futur papa avait hâte de débanquer et, comme tous les autres membres de l'équipage, il craignait d'être à retour. Pierre lui avoua qu'il n'avait jamais entendu parler de ce fameux « A retour » tant redouté.
— Ça veut dire qu'on va être obligés de rembourser nos avances.
— A qui ?
— A celui qui te les a données.
— Il fait ça, M. Louvet ?
- Pourquoi veux-tu qu'il se gêne ? C'est écrit en toutes lettres dans ton contrat, les avances et le dernier à Dieu. Tu ne l'as pas lu ?
— A dire vrai, non
— Tu ne sais pas lire ?
— Si, j'ai mon certificat.
— Eh ben tu n'es pas curieux !
Comme tout le monde le capitaine maudissait l'été lui aussi, le beau temps, la petite pêche. Il passa ses journées à scruter le ciel, consulter le baromètre et à ronchonner.
— Avec les vents où ils sont, on est parti pour des marées de merde. Eté de merde ! Beau temps de mes pelotes !
— « Vent du nord, le poisson dort », lui rappela Cul roussi.
— Tais-toi ! tu vas nous porter malheur.
Joseph essaya de retrouver le calme dans sa cabine. Il tourna en rond comme un ours en cage et, n'ayant plus sous la main de matelot à engueuler, il s'en prit à la bonne Vierge.
— Si vous ne m'arrangez pas ça au plus vite, on passera le 15 août sans vous souhaiter votre fête.
Il fit faire un demi-tour à la statuette, lui colla le nez contre le bordage.
— Vous resterez en pénitence jusqu'à ce qu'on lève l'ancre.
Tous ces jours, la mauvaise humeur régna dans le poste d'équipage. Moins fatigués par le travail, les marins avaient les nerfs à vif. Ils ne pensaient qu'au temps et à l'argent perdus. Cul roussi, le roi du dicton, en sortit un nouveau de sa mémoire : « Avant le 15 août, si ta pêche n'est pas dedans, tu peux virer le cul au vent. »
Boîte d'horloge accusa le capitaine d'avoir tout livré à Saint-Pierre pour épater sa grosse putain.
— Maintenant, il ne nous reste plus qu'à rentrer la cale vide.
— T'as de la veine que Joseph ne t'entende pas, fit Amand.
— Rien ne t'empêche d'aller lui rapporter, maudit lèche-cul.
— Je n'ai léché le cul de personne.
— Qu'il ose dire.
Jean Carillon interrogea l'ensemble du poste.
— Ça vous paraît normal à vous que l'armateur lui ait porté son retour, dans sa maison, en cachette de nous autres ? On n'a peut-être pas eu le même tarif ?
Jusque-là il n'y avait rien à dire, c'était une question que chacun pouvait effectivement se poser.
— Et vous ne trouvez pas ça louche qu'il ait réussi à faire embarquer ses deux gars avec lui ? Moi j'ai l'idée que Souliers vernis ne fait pas ça pour rien.
Amand gardait son sang-froid, il n'avait rien à se reprocher. Il cherchait a deviner où Boîte d'horloge voulait en venir. Il fut vite fixé.
— Si c'était pour les beaux yeux de ta Marie-Louise ?
Et pour accabler son rival, il s'en prit à ses fils en ricanant.
— Mes pauvres petits gars, votre mère était bien pressée de vous voir partir.
— C'est pas vrai ! cria Félix, des larmes plein les yeux.
Amand bondit sur l'immonde cachalot qui, pour se défendre, voulut jouer du couteau. Francis, Pierre, L'Encornet et Cul roussi s'en mêlèrent. Ils maîtrisèrent Boîte d'horloge et le corrigèrent. Aucun d'entre eux ne pouvait supporter le fait que la brute ait pu, devant ses enfants, traiter une mère de putain.
Le lendemain, Jean Carillon se vengea sur Fil de fer, son avant de doris. Ils élongeaient leurs lignes, le matelot dévisageait son patron, impressionné par les marques des coups qu'il avait reçus la veille. Boîte d'horloge en prit ombrage.
— C'est ma figure qui te fait rigoler ?
— Je me dis seulement que vous devez avoir mal
— Qu'est-ce que ça peut te foutre ?
— C'était histoire de vous plaindre.
— Dis donc, tu ne m'aurais pas cogné dessus toi aussi ?
— Ah non ! jamais de la vie. On passe trop de temps ensemble.
— T'as peur de moi ?
— Ça dépend. Y a des jours où ça va, et d'autres où je ne me sens pas tranquille dans le doris.
— Ça t'a quand même fait plaisir de les voir me bourrer la gueule.
— Si je disais non, ce serait mentir.
Ce ne furent pas tant les mots mais le rire de Fil de fer qui réveilla la rage de son patron. Il se dressa dans l'embarcation, pour assommer le matelot à coups d'aviron. La victime lança la ligne au visage de son agresseur. Les hameçons crochèrent dans les joues du monstre. Sa fureur devint immense, il frappa de plus en plus fort. Le doris roulait d'un bord à l'autre. Les hommes perdirent l'équilibre et tombèrent à l'eau. Heureusement la mer était d'huile, Fil de fer embarqua sans difficulté. Comme la plupart des marins de la vieille école, Boîte d'horloge ne savait pas nager. Il se laissa emporter dans le courant. Il s'éloigna rapidement du doris, gesticulant pour se maintenir à la surface de l'eau, appelant à l'aide.
— Viens à mon secours, Gabriel ! Ne me laisse pas me noyer, moi qui t'ai connu tout petit.
Seules la peur de voir son patron couler sous ses yeux et la crainte de garder cette image le restant de sa vie décidèrent Gabriel Fil de fer à secourir Jean Carillon.
— Vous allez me dire ce qui s'est passé, demanda le capitaine quand ils rentrèrent au bateau, trempés, déchirés, ensanglantés.
— On a été lavés par une lame, répondit Boîte d'horloge.
— Quelle lame ?
— Celle qui nous est tombée dessus, précisa Fil de fer.
Joseph se garda d'insister, il ne saurait jamais le fin mot de l'histoire, peut-être un jour, à terre chez Adrienne. Si le ciel était bleu, l'atmosphère sur le pont était orageuse.
Des éclats de voix retentirent du ventre de La Charmeuse :
— Ne reste pas là à traîner dans mes pattes ! Fous-moi le camp ! Je n'ai pas besoin de toi.
C'était le saleur. Il reprochait au mousse d'avoir dit qu'il n'était pas près de fleurir la cale.
Le capitaine consola Félix.
— Te fais pas de bile, tout le monde sera de meilleure humeur quand on va se remettre à pêcher.
— Ça ne va pas tarder, les vents vont descendre durant la nuit.
Joseph regarda dans le noroît.
— C'est vrai, dis donc. Où t'as appris à connaître le temps ?
— Dans le ciel, capitaine, et en vous écoutant.
— C'est bien.
Le 14 août 1921
A raison de deux à trois dorissées par marée, la cale ne va pas tarder à se remplir.
Le capitaine leva la pénitence qu'il avait infligée à sa petite Vierge, il la remit face à l'intérieur de la cabine.
— C'est-y pas mieux quand on est copains ?
Le saleur et le mousse renouèrent d'amitié eux aussi. Francis fit appel à Félix pour entasser le poisson qui arrivait du pont sans discontinuer. Pour le récompenser il lui apprit l'art du salage.
— En général les saleurs n'aiment pas donner leur secret, mais à toi je suis prêt à tout te dire à condition que tu ne le répètes pas.
— Je le jure ! promit Félix.
— Ne crache pas dans le sel malheureux, tu vas le gâcher !
Le garçon se rappela qu'il avait fait bien pire un soir de frousse. Ça n'était pas le tout de pêcher beaucoup de morues, il fallait savoir la conserver. Douce, elle se vendait mal et pire elle risquait de pourrir par manque de sel. Trop de sel en revanche brûlait le poisson, il maigrissait et on le payait des clopinettes. Il était important de trouver la bonne dose.
— Soupèse celle-là. Combien elle fait ?
— Vingt kilos.
— Ah non ! Dix, c'est déjà une belle. Elle est longue, pas trop charnue. On va lui en mettre la moitié de son poids, une bonne dizaine de livres, cinq mesures.
Francis plongea son pelot dans le sel. Il l'étala sur la morue en chargeant le haut, la partie la plus epaisse du poisson.
— Quand tu manges de la morue, faut toujours prendre dans le gros bout. Tu l'effeuilles sur tes patates avant de l'arroser de poivre, d'huile et de vinaigre. Tu la couvres d'échalotes. C'est comme ça que c'est bon, pas comme la fait Chie en marmite.
Pendant qu'il parlait Francis racla le sel avec son pelot, du haut vers le bas, puis il peaufina à la main pour lui faire épouser la forme du poisson. Félix l'observa sans rien perdre de ses gestes, il était conscient du privilège que lui accordait le saleur.
Sur la plupart des navires on respectait la tradition, le 15 août était chômé en l'honneur de la Vierge Marie. Le seul jour de la campagne où les doris ne partaient pas en pêche pour cause de mauvais temps. Certains capitaines coupaient en demie ou en quart, la journée de repos et de fête. Ce ne fut pas le cas de Joseph. Le matin, il réunit l'équipage et lut un sermon de l'abbé Cadiou. Le midi, il fit servir un repas amélioré et mangea au milieu de ses marins. Chie en marmite déboucha la bouteille de whisky offerte par le subrécargue et distribua sans compter le vin et le mauvais rhum. Les chrétiens cuvèrent l'après-midi. Le soir, ils se réunirent dans le ooste autour d'une manne de sel éclairée sur son pourtour par une couronne de bougies au centre de laquelle chacun avait planté sa petite Vierge. A la sienne, Pierre ajouta celle du père Lebreton. Les pêcheurs se découvrirent devant ce reposoir traditionnel et chantèrent des cantiques à la patronne des matelots. Ce soir du 15 août, Marie n'était pas seulement la mère de Jésus, elle avait pour chaque marin le visage de sa propre mère, de sa femme ou de sa fiancée. Pierre eut une pensée pour Hortense, mais bien vite il se transporta dans la maison de sa Marie à lui C'était aussi le jour de sa fête.
La jeune fille n'avait pas accompagné les femmes de marins à la procession aux flambeaux de Cancale ni à celle de la Grand'porte à Saint-Malo. Elle était restée chez elle, seule à méditer, à s'interroger.
— Sainte Vierge, ma sainte patronne, je vous en supplie, venez à mon secours. Faites que je voie clair en moi, mon cœur est bien en peine.
Les cris joyeux des voisines qui revenaient de la procession interrompirent sa prière.
— Bonne fête, Marie ! Bonne fête !
— Merci. Entrez. Je savais que vous viendriez, j'ai fait un gâteau cet après-midi.
— Il est beau ! s'exclama Berthe dont la gourmandise justifiait l'embonpoint.
Les filles décrivirent leur soirée. Il n'y avait rien de tel que les cantiques à la Vierge pour faire de belles cérémonies. Et le monde ! Une foule énorme qui s'étalait tout le long des remparts. Marie avait eu tort de ne pas venir, c'était grandiose.
— L'année prochaine elle sera des nôtres, dit Jeanne. Pas vrai, Marie ?
Le lendemain la jeune fille rendit ses visites quotidiennes au père Charles, le matin, le midi et le soir. Branle dans l'vent n'était pas au mieux, il ne se levait plus guère. Il avala péniblement la soupe que lui donnait Marie, cuiller après cuiller.
— Merci, ma fille, j'en ai assez pour ce soir.
— C'est pas mal, vous en avez pris la moitié.
— J'espère que tu n'auras plus besoin de venir quand ils seront revenus.
— Vous serez guéri.
— Oh non ! Les bateaux ne tiennent pas longtemps au sec. Ils sont comme moi, ils s'en vont de partout, ils lâchent de tous les bords.
— Qu'est-ce que vous racontez ?
— C'est pas la peine de me mentir. Je ne vais pas tarder à rembarquer et ce coup-ci ce sera pour de bon. Je ne suis plus en état de naviguer. Le premier coup de vent va m'être fatal, il va me rabattre vers le cimetière.
Marie fit semblant de se mettre en colère.
— Je ne veux plus vous entendre parler de la sorte ou je m'en vais.
— Reste, je n'ai pas fini.
Il s'attarda un instant à regarder celle qui avait été la fiancée de son fils. Il lui sourit.
— Faut l'épouser ton Pierre, c'est un bon gars. Je ne vais pas prendre le large tranquille tant que tu ne m'auras pas dit oui.
Marie attendait peut-être la permission du père de René pour se décider.
— Oui.
Un oui à peine prononcé, en rougissant.
— Ah ! fit le vieux Charles, j'avais bien compris que tu es amoureuse.
Marie entra chez elle, soulagée par sa promesse. Elle sortit les draps de son trousseau qui dormaient dans l'armoire, prit des ciseaux et s'installa sous la lampe pour découdre les lettres R et P qu'elle avait mariées à ses initiales. Elle fredonna la chanson des jours heureux et s'arrêta un instant pour écouter les vagues déferler sur la grève. Après le 15 août, adieu les beaux jours. Le bruit sourd des rouleaux préparait déjà le vacarme des grandes marées de septembre.
Le 12 septembre 1921
Nous approchons de l'équinoxe. Le mauvais temps s'installe avec des vents dominants d'ouest.
La mer n'était pas maniable, Joseph prit la décision qui s'imposait.
— On ne croche pas ce matin.
Le second traîna les pieds sur le pont avant d'aller répéter l'ordre du capitaine. Il regarda une dernière fois l'état de la mer.
— Tu n'es pas de mon avis ?
— Moi si, mais pas l'équipage. Ils aiment mieux se faire secouer les pelotes que de perdre la marée. Ils sont pressés de s'en retourner.
— Moi aussi je suis pressé mais on ne va pas risquer une vie pour une journée de gagnée.
Pierre profita du repos forcé pour écrire à sa belle.
Marie chérie,
Je continue de vous écrire en sachant bien que je ne pourrai pas vous envoyer mes lettres. C'est la seule façon que j'ai de ne pas perdre patience et de me rapprocher de vous.
On n'a pas de veine, si le mauvais temps s'installe, on va espérer plusieurs marées avant de pouvoir relever nos lignes et pêcher la centaine de dorissées qui nous manquent pour fleurir la cale. Des marées de cabane comme on dit quand on ne peut pas sortir. Ceux qui sont rendus de fatigue les appellent des marées de paradis. Pour moi ce sont des marées d'enfer tellement j'ai hâte de lever l'ancre et de faire route vers vous. Vers vous que j'aime.
Au bout de huit jours de gros temps, Joseph donna enfin l'ordre à ses matelots de sortir en pêche. Ils se précipitèrent sur les doris aussi fougueux que s'ils avaient reçu la permission de partir en bordée.
— Venez, mes belles ! braillait Jean-Marie. Venez, mes petites morues, que L'Encornet arrive chez lui avant l'hiver pour baptiser sa fille.
Les morues l'avaient entendu : les marées qui suivirent furent miraculeuses. Le 6 octobre, Félix surgit de l'écoutille de cale comme un diable de sa boîte.
— Cette fois on est bon ! cria-t-il aux manœuvriers qui guettaient sa sortie.
Le capitaine ne perdit pas une seconde.
— On débanque !
Un cri de joie sortit de toutes les gorges, à l'unisson comme s'il venait d'une seule poitrine.
— Vire au guindeau !
L'ancre dérapa, suivit sa chaîne, sortit de l'eau et monta au bossoir.
— P'tit foc, clin foc, grand foc et trinquette ! Carguez les huniers !
Tout là-haut Pierre envergua sa voile. La gorge serrée, il se retourna pour faire un signe d'adieu à son ancien patron.
— Brassez !
Les hommes de pont orientèrent la vergue munie de sa toile pour capter le vent.
— Hissez la misaine ! La grand'voile ! Du monde à l'artimon !
Quand la voilure fut établie, le capitaine donna l'ordre le plus attendu.
— Route au quatre-vingt-dix !
— Quatre-vingt-dix.
C'était le chemin de la maison. Les voiles gonflées comme les robes arrondies des femmes grosses d'une promesse, La Charmeuse prit son erre, poussée par un fort vent d'ouest.
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