Entre terre et mer

Hervé Baslé · Chapitre 1 sur 20

Pages du PDF

Entre terre et mer

Chapitre 2

 

 

Juin approchait. Chaque année les paysans des contrées pauvres s'en allaient à la saison des pommes de terre louer leurs bras aux fermiers de la Ceinture dorée, région fertile qui longe la côte bretonne. Au nord, Saint-Malo, Paimpol, Saint-Pol-de-Léon, peuplés de marins, manquaient d'ouvriers agricoles pour assurer l'arrachage des patates nouvelles exportées ensuite aux quatre coins de la France. Tâcherons, ils travaillaient du lever du jour au coucher du soleil et gagnaient en quelques semaines l'équivalent d'une demi-année. Quand venait juillet, les célibataires prolongeaient parfois leur séjour pour la fenaison, les moissons et cherchaient fortune dans le tas des filles à marier.

Pierre décida de tenter lui aussi l'aventure le 31 mai 1920. Plus rien ne le retenait, pas même l'amour de Léa. Il confia sa maison à sa tante Mélanie et la pria d'ouvrir le dimanche pour chasser l'humidité.

— Le dimanche ou un autre jour, précisa-t-il, quand tu auras un moment.

 

Mélanie ne demandait qu'à occuper son temps. C'étaient ses jambes qui la tracassaient, elles avaient de plus en plus de mal à la porter. Cependant Pierre n'avait pas de souci à se faire, à son retour ses murs ne sentiraient pas le moisi. Au besoin, Léa irait aérer à la place de la tante. La jeune fille serait si heureuse de lui rendre service. Elle était jeune, leste et sérieuse, il pouvait sans crainte lui confier l'entretien de son logis, avait ajouté la tante.

Le neveu n'avait rien répondu, il savait ce que parler veut dire et connaissait le projet de mariage que Mélanie avait échafaudé. Mais Pierre ne pouvait faire de promesse. Il redoutait de s'engager avant d'être sûr de ses sentiments et prit la route sans évoquer le nom de Léa.

— Reviens-nous vite ! cria la tante en pensant à sa jeune protégée. Ne te plais pas trop là-bas.

Et sans plus attendre, elle alla remettre la clef à la fille de Jean et Jeanne Morvan.

Léa avait vingt ans. C'était la plus belle fille du canton. Les premiers soleils d'avril avaient coloré son visage, paré ses joues de minuscules taches de rousseur héritées d'un aïeul irlandais. Elle avait de grands yeux sombres, doux et profonds. Un corps menu pourvu des grâces qui attirent les hommes. Mais elle fuyait les galants : dans le secret de son cœur elle avait fait le vœu de rester pure jusqu'au jour où Pierre poserait sur elle un regard amoureux.

Elle courut jusqu'au quai de la gare, s'immobilisa à bout de souffle contre la barrière et vit le train disparaître derrière le rocher qui bouchait l'horizon. Elle eut à peine la force d'agiter la main qui serrait la clef comme le plus précieux des trésors et ne put retenir une larme de joie mêlée de tristesse.

 

La maison de Pierre était isolée sur le flanc ouest de la montagne Saint-Michel. C'était une construction basse sise au milieu d'un carré d'arbres nains que le vent avait empêchés de grandir. Sa toiture de chaume reposait sur des murs-pignons au sommet desquels deux cheminées se dressaient. L'une, condamnée, recouverte de mousse, servait de refuge aux oiseaux. Par l'autre, une fumée blanche s'échappait en toute saison, l'âtre servant à la fois à chauffer la masure et à cuire les aliments. La façade s'orientait sud-est pour se garder des intempéries qui venaient toujours de la mer lointaine. Pierre l'entendait mugir les soirs de tempête. Il ne l'imaginait que furieuse, faute de l'avoir jamais vue.

Léa traversa une première pièce aux dimensions modestes qui servait d'entrée, de cellier et de remise. Elle emprunta un passage étroit au milieu des barriques, des outils et de divers objets encombrants qui conduisait à la salle commune. Elle ouvrit les volets, la journée était belle et tiède, le parfum des ajoncs débusqua l'odeur encore fraîche de la mort. La jeune fille commença à s'affairer dans la pièce : il fallait chasser les preuves du passage de l'Ankou.

Dans chaque paroisse du pays breton, le dernier défunt de l'année devient l'Ankou pour l'année suivante. C'est l'ouvrier de la mort. Ceux qui l'ont vu entrer chez ses victimes le décrivent comme un homme grand et maigre, portant un large feutre. D'autres l'ont rencontré sous la forme d'un squelette drapé d'un linceul. Il se tient debout dans une charrette tirée par deux chevaux attelés en flèche, l'un efflanqué, l'autre gras. Il brandit une faux dont le tranchant se présente à l'extérieur, à l'opposé de celle des moissonneurs. Deux hommes accompagnent le spectre. Le premier guide le cheval de tête, le second ouvre les portes et empile dans le char les morts que l'Ankou a fauchés.

Cette année-là l'Ankou était Jean Cloarec décédé le 8 décembre 1919 à quatre-vingt-trois ans. Il fit de Maryvonne Abgrall sa première victime. Au royaume des ténèbres, le riche fermier avait préféré la compagnie de son ancienne petite bonne à celle de sa veuve à qui il garda la vie sauve.

Léa ouvrit la boîte à sel, remonta l'horloge, enleva le torchon qui recouvrait la glace. L'amour lui allait bien, le miroir lui renvoya l'image d'une jeune fille heureuse. Elle rassembla une brassée de genêts dorés cueillis sur la colline qu'elle disposa dans un vase de terre cuite. En composant son bouquet elle fit le serment de venir changer l'eau et renouveler les fleurs autant de fois que son cœur le lui commanderait.

Tous les jours. Elle viendrait tous les jours. Une photo de Pierre en uniforme des marsouins du 41e Régiment d'Infanterie de marine trônait sur la cheminée entre un Christ et le calendrier des Postes. Elle répéta en regardant le cliché :

— Tous les jours, mon amour.

 

Midi avait sonné au passage du viaduc de Morlaix. Le train musardait dans la plaine. Pierre regardait défiler sans les voir les chênes et les ormes qui se dressaient sur les talus. Le compartiment résonnait des accents joyeux de ses collègues. La soif les avait pris dès le départ. Les uns après les autres, ils vidaient un verre qui passait de main en main. Ceux qui attendaient leur tour encourageaient le buveur en chantant :

 

— « A la tienne Étienne,

A la tienne mon vieux.

Sans ces garces de femmes

Nous serions tous des frères.

A la tienne Étienne,

A la tienne mon vieux.

Sans ces garces de femme

Nous serions tous heureux. »

 

Réfugié dans un coin du compartiment, Pierre refusait le verre tendu.

— Il n'a jamais soif ce gars-là ? s'étonna celui qui paraissait le chef.

— Si ! il a soif, répondirent en chœur les saisonniers.

Pierre finit par se laisser apprivoiser. La chorale le félicita :

— « Il est des nôtres,

Il a bu son verre comme les autres. »

— On peut avoir du chagrin et rigoler quand même, l'un n'empêche pas l'autre, fit Auguste.

Raoul lui recommanda de prendre du bon temps, demain ce ne serait plus la même chanson, ils trimeraient comme des bœufs.

Pierre n'avait pas l'habitude des boissons enivrantes, l'alcool lui tourna la tête, il devint vite jovial.

— Faut aussi lui parler des filles, dit Auguste.

Les yeux s'enflammèrent.

— Les femmes de marins vivent seules à cette époque de l'année. Leurs hommes partent les premiers jours de mars pêcher la morue sur le Grand Banc de Terre-Neuve. Elles sont belles comme des...

— Comme quoi ?

— Je ne trouve pas de mots, déclara Auguste tant il les trouvait jolies.

— Oui mais pas touche, plaisanta Raoul, elles ont des oursins plein leur culotte.

— Les oursins c'est comme les hérissons, ça pique !

Des rires gras résonnèrent malgré le vacarme du train qui signalait son entrée sous un tunnel.

Peu à peu Pierre se sentait en confiance, les traits de son visage se détendaient. Il paraissait soulagé de quitter ses montagnes, de tourner le dos au malheur. Il avoua à ses compagnons qu'il n'avait jamais vu la mer. C'était la première fois qu'il descendait sur la côte.

— Tu ne vas pas le regretter.

— C'est beau.

Raoul, Auguste et les autres décrivirent ce qu'ils tenaient pour le paradis terrestre. Un immense jardin où les légumes sont les fleurs du paysage. La terre meurt quand les rochers paraissent. Les différents tons de vert des cultures annoncent l'émeraude de l'océan qui s'étale jusqu'à l'horizon et se perd dans les brumes bleutées du petit matin. Une masse liquide en perpétuel mouvement qui couvre les îles d'écume, s'abat sur les rochers, noie les grottes en mugissant comme une bête furieuse. Pierre écarquillait les yeux. Quel spectacle l'attendait ! Pour tromper son impatience il but tous les verres qu'on lui présenta.

C'était au temps où la traction à vapeur assurait l'horaire. Le train arriva à quatre heures seize de l'après-midi en gare de La Gouesnière-Saint-Méloir-Cancale, dernier arrêt avant le terminus au port de Saint-Malo. Perdue en pleine campagne, cette station était l'œuvre des trois communes à l'arrivée du chemin de fer. Chacune voulait renvoyer chez la voisine les nuisances que la voie ferrée ne manquerait pas d'entraîner. Le bâtiment fut élevé en Saint-Méloir-des-Ondes, la voie posée sur le sol de La Gouesnière. Cancale, chef-lieu du canton, avait évité la pollution du rail. En 1920, les Cancalais le regrettaient. Que de kilomètres à parcourir pour prendre le train.

La locomotive libéra un nuage de fumée blanche qui enveloppa les voyageurs arrivés à destination. Les fermiers recruteurs tendaient le cou pour reconnaître les saisonniers fidèles et découvrir les nouveaux que les anciens avaient amenés. Pierre descendit du wagon le pied chancelant, il rata la marche et tomba sur le quai. Auguste et Raoul le relevèrent et l'aidèrent à traverser la gare. Ils l'escortèrent jusqu'à un enclos baptisé : Le marché aux hommes.

— Bonne chance, mon gars.

Ils l'abandonnèrent au milieu des novices. Aussitôt le malheureux s'affala au pied d'un chêne centenaire et s'endormit. Il n'entendit pas les rires moqueurs qui accompagnèrent sa chute et ses ronflements.

Tous les ans, le rite était le même. Les paysans faisaient le tour des nouveaux. Ils s'arrêtaient devant chaque candidat, jugeaient l'homme au regard, à l'attitude, jaugeaient sa force à la carrure, à l'épaisseur de la main qu'ils gardaient un instant dans la leur.

— En voilà un qui a une bonne poigne ! dit le père Legrand. C'est quoi ton nom ?

— Henri Lorioux.

— Tu sais les conditions, Henri ?

— Oui, patron.

— Si je te conviens, tu me suis.

Il laissa au saisonnier l'illusion qu'il avait aussi son mot à dire. Henri topa. Ils prirent le chemin du café : les deux parties ne pouvaient s'engager sans trinquer.

Quand Pierre se réveilla, le bistro était plein et la place déserte. Il leva les yeux et croisa le regard d'une paysanne essoufflée et dépitée. Arrivée en retard, elle n'avait plus le choix, soit elle repartait seule, soit elle embauchait le pochard étalé devant elle. Pierre, confus, se releva pour se présenter et bredouilla son nom.

— Comment ? lui fit répéter la fermière.

— Pierre Abgrall, articula-t-il avec effort.

De nouveau le sol bascula et lui fit perdre l'équilibre.

— Moi, c'est Jeanne. Eh ben mon gars, t'en tiens une bonne ! s'exclama-t-elle en l'aidant à se relever.

Pierre lui expliqua comment les vieux l'avaient soûlé dans le train et jura qu'il ne se laisserait plus avoir. La fermière remarqua que ses pommettes et ses joues ne portaient pas la marque des buveurs. Elle se montra indulgente :

— Ça veut jouer les hommes et ça ne tient pas la toile.

— Vous m'engagez, patronne ?

— On verra ça demain quand tu seras frais, répondit-elle avec énergie.

Elle le hissa sur son épaule et le transporta comme un sac de pommes de terre. Elle le versa à cul du cabriolet et remonta le hayon pour ne pas le perdre en route.

 

Les champs de pommes de terre s'étalaient à perte de vue. Des talus plantés d'ormes et de chênes délimitaient chaque parcelle. A l'approche de la côte, les arbres disparaissaient du paysage. Des haies de ronces et de chèvrefeuille tenaient lieu de clôtures, bientôt remplacées au bord de mer par des murets de pierres plates dans lesquels nichaient des vipères et des lézards gris.

Pierre ballottait au fond de la carriole. Des mouettes rieuses et des goélands tournoyaient au-dessus de sa tête pour lui souhaiter la bienvenue au pays des Pelletas, nom donné aux pêcheurs terre-neuvas pour plaisanter ou se moquer des mauvais marins qui ne trouvaient pas d'embarquement. Le jeune homme poussa un cri d'étonnement :

— Eh ben !

— Qu'est-ce qui t'arrive ?

— Les corbeaux sont blancs par ici ?

Jeanne ne put s'empêcher de rire avec lui. C'était une grande femme racée que l'on aurait pu rencontrer chapeautée au milieu des épouses d'armateurs dans les quartiers huppés de Saint-Servan. Elle avait tout juste quarante ans, allait tête nue, ses deux nattes blondes nouées au sommet de son crâne pour éviter que ses cheveux ne s'embrouillent dans le vent.

Au hameau de la Guimorais les femmes des pêcheurs s'étonnèrent de la voir rentrer seule.

— Tu n'as pas trouvé ton oiseau ? demanda Yvonne.

— Si. Il roupille à l'arrière, il est plein comme un cochon.

Toutes crièrent d'une seule voix :

— Déjà !

— Courage, la saison ne fait que commencer ! dit Berthe.

— Mon Dieu ! pourvu qu'on ne rencontre pas trop de viande soûle à traîner par les chemins, poursuivit Hortense. On ne va pas encore être tranquille pendant deux mois !

Des dunes plantées d'oyats entouraient la ferme des Nielles. La grande bâtisse de granit gris couverte d'ardoises était bordée sur trois côtés par des sapins gigantesques. Serrés les uns contre les autres, ils s'épaulaient les jours de grand vent. Brûlés par le sable et le sel, ils présentaient leurs troncs pelés et roussis côté mer. Côté terre, leurs longues branches vertes s'étalaient au soleil du midi.

Jeanne immobilisa l'attelage au milieu de la cour. Adèle et Perrine, ses filles, coururent à sa rencontre. Quand elles découvrirent Pierre à demi mort au cul du cabriolet, elles s'enfuirent, se postèrent derrière la fenêtre et observèrent, médusées, leur mère abaisser le hayon, charger l'ivrogne sur son dos et le conduire dans le logement des ouvriers.

Jeanne s'était mariée à vingt-sept ans, presque vieille fille. Cela n'était pas faute de prétendants. Belle, riche d'une terre héritée en ligne directe de ses parents morts de phtisie dans la fleur de l'âge, c'était un bon parti. Les candidats se bousculèrent. Jeanne prit son temps, durant quatre ans personne ne lui connut d'amoureux. Elle mena seule sa ferme, refusa qu'on l'appelât maîtresse mais se fit toujours respecter par les hommes qu'elle embauchait. Quand elle se décida enfin, le pays tout entier s'étonna de la voir épouser un pelletas qui ambitionnait de devenir capitaine. En prenant Joseph Le Reculou elle avait préféré un mari exposé aux dangers de la mer, un marin qui saurait la faire rêver, à la compagnie rassurante d'un gros fermier.

Jeune matelot, Joseph avait suivi les cours du soir à l'école des Frères Lamennais de Cancale. Chaque hiver il recevait un petit diplôme qui, d'année en année, lui permit de préparer celui de patron de pêche. Ce qu'il fit après son mariage. Grâce au travail de Jeanne, il resta à terre deux campagnes consécutives, se présenta à l'examen final à l'issue duquel on lui décerna le grade de capitaine de la Marine marchande. Il navigua trois années comme second sur le Gloire à Dieu et obtint son premier commandement sur La Charmeuse, un trois-mâts nouvellement construit aux chantiers Labbé de Saint-Malo pour le compte de l'armement Louvet.

Jeanne mit au monde Adèle le 17 août de l'année suivant le rembarquement de son mari et Perrine le 28 du même mois deux ans plus tard. Des petites filles du retour comme on dit par ici. Il y avait aussi les enfants du départ conçus en février qui naissaient en novembre. Et les enfants de trente-six pères, conçus eux, quand les maris étaient en mer.

 

A la ferme, les ouvriers occupaient une pièce aux murs chaulés, au rez-de-chaussée dans l'aile droite du bâtiment près de la chambre aux pommes de terre de semence et du hangar qui abritait charrettes et matériel. L'aile gauche servait aux animaux, on y trouvait l'écurie, l'étable, la soue, le poulailler, en haut le grenier à foin. Tout au bout un toit pentu abritait un chaudron où l'on cuisait des patates pour les porcs et préservait le feu sous la lessiveuse de la lavandière.

Jeanne déposa son chargement sur le lit sans le ménager. Pierre tomba sur le matelas, les ressorts du sommier grincèrent.

— Eh ben, mon cochon ! Si ta mère te voyait. T'as pas honte ?

Elle le sermonna comme s'il était son fils et le gifla, d'abord mollement, puis énergiquement pour lui faire reprendre connaissance.

— Doucement, patronne ! Vous me faites mal.

Lorsqu'il fut tout à fait réveillé, Pierre s'inquiéta de ne pas encore avoir vu le patron.

— Il est sur la mer à pêcher la morue. Tu seras reparti avant qu'il revienne.

Elle ajouta d'un air bourru :

— En attendant c'est moi qui commande ici. Et même quand il est là si tu veux tout savoir.

Alors il se souvint de ce que lui avaient dit ses compagnons de route, et, n'étant pas tout à fait dégrisé, il risqua :

— C'est vrai les oursins ?

— Quoi ?

— Les oursins que mettent les femmes de marins dans leur culotte.

Jeanne eut envie de rire. Pour n'en rien laisser paraître elle fit les gros yeux.

— C'est dans le train qu'on t'a raconté ça ?

Pierre n'osa pas répondre. Jeanne le redressa dans le lit et le déshabilla avec la rudesse des femmes habituées à coucher les hommes soûls.

— Je vais te donner un bon conseil. T'amuse pas à courir après les filles. Ici c'est interdit. Les vieilles gardent les jeunes, et gare à ceux qui s'en approchent.

En rangeant les vêtements du jeune homme, elle découvrit le brassard de crêpe noir cousu sur la manche de sa veste.

 

— T'as perdu quelqu'un ? lui demanda-t-elle d'un ton soudain radouci.

— Oui, ma mère.

— Quand ?

— Jeudi. On l'a enterrée ce matin.

Une larme perla au coin de l'œil du garçon. Emue, la fermière lui sourit, elle regrettait de l'avoir houspillé. Elle sortit de la pièce et ferma doucement la porte.

Jeanne détela Gros cul et l'abreuva à la fontaine. L'eau coulait dans une auge dont le trop-plein alimentait la mare aux canards au milieu de la cour. Adèle et Perrine avaient rejoint leur mère.

— Pourquoi t'en as pris un qui est soûl ?

— Je suis arrivée la dernière, il n'y avait plus le choix.

— On va le garder ?

Jeanne hésita avant de répondre. Comment expliquer à des petites filles que ce n'était pas seulement le hasard qui avait amené Pierre à la ferme. Sans pouvoir le formuler, il lui semblait que la providence avait guidé ce grand jeune homme perdu vers leur famille. Il y tiendrait le rôle de frère aîné, une présence rassurante pour toutes en l'absence du père.

— La nuit porte conseil, on décidera demain matin, finit-elle par répondre.

Elle les pria de ne pas faire de bruit dans la cour, pour ne pas déranger le garçon : il était malheureux.

 

La soirée fut longue. Adèle et Perrine montèrent dans leur chambre dépitées, Pierre n'était pas apparu au souper. Elles s'inquiétaient de savoir comment il se comporterait quand il aurait retrouvé son état normal.

— Tu crois qu'on va lui plaire ? demanda Perrine à sa sœur.

 

— On n'est pas moches ! fit l'autre en haussant les épaules.

La mère les pressa. Après avoir enfilé leurs chemises de nuit en coton écru, elles s'agenouillèrent devant une statuette de la Vierge posée sur la cheminée.

— Sainte Vierge, protégez notre papa et tout l'équipage de La Charmeuse.

La mère récita la prière des marins : « Dieu tout-puissant et éternel, qui avez honoré l'humilité de leur condition au point de choisir d'obscurs pêcheurs pour les élever à la dignité d'apôtres, daignez jeter sur eux, qui leur succèdent dans le périlleux labeur de la pêche, des regards de miséricorde et de compassion. » Puis elles chantèrent en chœur :

 

— « Vierge fidèle,

A ma nacelle

Donne l'azur des flots.

Brillante Etoile,

Guide ma voile,

O patronne des matelots. »

 

Jeanne tira les volets. Un marchand de sable passa dans la pièce et ferma les yeux des enfants.

La nuit tombée, une truie poussa la porte du logement des ouvriers. Elle grimpa sur le lit pour faire plus ample connaissance avec le nouveau venu qui ronflait comme un cochon. Réveillé en sursaut, Pierre lutta contre les assauts du goret qui s'acharnait à lui prouver son affection. Vaincu, il se leva et quitta la chambre. Il demeura quelques instants immobile sur le pas de la porte, perplexe : où était-il ? Il se sentait la tête pesante et vide. La fraîcheur du soir le dégrisa, peu à peu il sortit de l'hébétude des lendemains de cuite. Les événements de la veille lui revinrent en mémoire par bribes : sa mère, l'enterrement, la tante Mélanie, Léa, le train, la gare, la fermière, le capitaine sur son bateau à Terre-Neuve. Brusquement il eut honte, honte et peur de ne pas être engagé.

Il contourna la ferme et descendit sur la grève. Le sable blanc s'étalait sur plus d'un kilomètre jusqu'au pied de la presqu'île Besnard, un monticule rocheux envahi par la fougère. Baignée de clarté lunaire, la mer d'ordinaire émeraude scintillait de reflets bleus. Pierre n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Des goélands encore éveillés se chamaillaient sur les rochers découverts. Ils se disputaient les meilleures places et choisissaient leur voisin de nuit. Les oiseaux nichaient sur le Grand et le Petit Chevret, deux gros rochers entourés d'îlots plus modestes. Le flot à peine formé roulait silencieux.

Soudain Pierre entendit une voix qui chantait :

— « Malgré le grand vent

Qui gronde sans trêve,

Léna Le Morvan

S'en vient à la grève. »

Il vit apparaître la silhouette d'une jeune fille qui marchait avec grâce au milieu des oyats. Elle serrait son châle contre sa poitrine, sa robe frissonnait au vent. Elle s'immobilisa face au large et fixa l'horizon jusqu'à ce que ses yeux imaginent, là-bas sur le Grand Banc, un bateau, un pêcheur s'attardant sur le pont de La Charmeuse.

— Bonne nuit, mon amour.

Elle mit la main sur ses lèvres et confia à la mer un baiser. Puis elle fit demi-tour en fredonnant :

— « Léna Le Morvan

S'en vient à la grève.

S'en vient en chantant

Une cantilène

Tout en tricotant

Un gilet de laine. »

Elle veilla tard dans la nuit sous la lampe à pétrole pour avancer son ouvrage. Elle ajourait un drap déjà brodé d'initiales emmêlées : « RP-MT ». René Pinto, Marie Toullec.

 

OceanofPDF.com