Entre terre et mer
Chapitre 18
Le 1er mai 1921 vit le retour des saisonniers. Cette année-là, Jeanne se rendit sur le « marché aux hommes » avant l'arrivée du train, elle put choisir son tâcheron dans le tas des nouveaux qui s'arrêtèrent en gare de La Gouesnière-Saint Méloir-Cancale. Elle hésita devant chaque candidat et n'en vit pas un susceptible de remplacer Pierre. Faute de mieux, elle finit par aborder un gaillard qui avait une bonne tête et de gros bras.
— C'est la première fois que vous venez ?
— Oh non ! D'habitude j'allais à Saint-Méloir, cette année j'aimerais me rapprocher de la côte.
— La mer vous attire vous aussi ?
— Seulement pour la regarder. Jamais je n'irai dessus, j'ai trop peur.
C'est celui-là qu'elle prendrait. Très vite, Jeanne tutoya son ouvrier.
— Comment t'appelles-tu ?
— Roland Guermeur.
— Moi, c'est Jeanne Le Reculou.
Ils se donnèrent la poignée de main qui avait valeur de contrat. Adèle le trouva moche, Perrine, trop vieux. Marie les apaisa en leur faisant remarquer qu'il était costaud. N'était-ce pas le principal ?
Plus tard dans la saison, le maire et le curé vinrent une fois de plus apporter le malheur dans les champs de patates, un matin de grand soleil. Cette année ils n'eurent pas à chercher leur cliente parmi les ramasseuses, Hortense s'avança vers eux.
— C'est pour moi, leur dit-elle.
— Comment le savez-vous, ma fille ? demanda l'abbé Cadiou.
— Quand ils périssent là-bas de leur belle mort, nos hommes s'arrangent toujours pour nous prévenir. On le sait bien avant que la nouvelle arrive.
Comme d'habitude, le bureau des Affaires maritimes avait annoncé le décès de Léon au maire par la voie administrative. Le bateau-hôpital avait croisé La Charmeuse le 6 mai alors qu'elle changeait de mouillage. Jean Colin rapporta à la veuve ce qu'il avait appris en marge du pli officiel.
— Joseph a déclaré au médecin du bord que ton homme avait les poumons troués de partout et que la maladie avait encore empiré à l'arrivée sur le Grand Banc.
— A-t-il souffert ? s'inquiéta Hortense.
— Ça n'est pas mentionné.
— Merci, monsieur le maire, et vous aussi monsieur le recteur.
Et d'un regard, elle leur signifia qu'ils devaient s'en aller. Avant de se remettre au travail la petite bonne femme eut le courage d'annoncer à celles de La Charmeuse que le Sainte Jehanne d'Arc avait distribué leur courrier et, qu'en retour, les lettres de leurs hommes devaient les attendre chez Souliers vernis. Les yeux d'Hortense restaient secs. Seul son cœur pleurait.
— Jeanne, Désirée, Marie, Marie, Colombe, Victoire, Marie, encore Marie. Eh bien ! Il t'aime celui-là !
Mme Louvet fit préparer le café par Antoinette et, en attendant qu'il passe, elle jouait les factrices au salon de jardin.
— Marie-Louise, Joséphine, Marie encore Et encore une autre. J'ai idée que tu ne vas pas tarder à te marier ma petite Marie. Préviens M. Louvet, il te fera un beau cadeau.
Comprenant l'impatience de ses visiteuses, Mme Louvet les incita à décacheter leurs lettres, sans se gêner pour elle. Victoire fut la plus rapide et la première à tirer une épingle de son chignon pour ouvrir son enveloppe. Après les bruits de papier, on n'entendit plus que le chant des oiseaux qui nichaient dans les grands arbres du parc et le crissement des pas de la châtelaine sur le gravier. Elle passa de chaise en chaise et, par-dessus les épaules des lectrices, elle vola un mot par-ci, une phrase par-là. Marie garda ses enveloppes dans la main sans les ouvrir, le cœur battant elle attendait d'être seule pour lire les lettres de Pierre. Il avait dû penser à elle bien souvent pour lui écrire autant. Il aurait, elle en était sûre, trouvé des mots intimes, des paroles audacieuses qui la feraient rougir. Mme Louvet devina les pensées secrètes de la jeune fille et lui permit de s'éclipser avant qu'Antoinette ait servi le café.
Marie courut d'une traite jusqu'à la Guimorais. Hortense la guetta derrière sa porte et tenta en vain de l'arrêter quand elle traversa le hameau.
— - S'il te parle de Léon, tu viendras me le dire.
— Oui.
La jeune fille se précipita chez elle et ferma sa porte à clé pour décourager toute visite. Elle ne prit pas le temps de se mettre à l'aise avant de déchirer maladroitement la première lettre du paquet. Les extrémités de ses doigts la faisaient souffrir les jours de grande lessive. Elle avait les mains violacées, les phalanges gonflées d'avoir baigné des heures et des heures dans l'eau fraîche du lavoir et la vapeur bouillante de la lessiveuse. Mais peu importait. Frénétique, elle déplia les deux feuilles que contenait l'enveloppe et consulta l'en-tête :
8 avril 1921
Chère Marie
Elle les posa au milieu de la table, en ouvrit une seconde et prit connaissance de la date :
7 mars 1921
Mademoiselle Marie
Elle la mit à gauche, tout au bout. Ce devait être la première, il n'y avait qu'une page.
13 mars 1921
Chère mademoiselle Marie
Pierre l'avait écrite six jours après la précédente. La suivante avait quatre pages.
1er mai 1921
Mon amour
La jeune fille sentit son cœur s'emballer, sa tête tourner, ses jambes flageoler. Elle vint s'asseoir près de la fenêtre qu'elle ouvrit pour respirer l'air frais du soir et ne pas défaillir. Quand elle fut remise de sa trop grande émotion, elle reprit son classement et eut la sagesse de lire ses lettres en respectant l'ordre du calendrier. De cette façon, la lecture des premières lui parut moins fade.
Mademoiselle Marie,
Voici une semaine que nous avons appareillé. Les deux premiers jours je n'ai pas cessé d'être malade. C'est habituel quand on embarque pour la première fois, il me fallait dégueuler la terre. Plus on vient de l'intérieur du pays et plus on en a l'estomac rempli. Moi qui arrivais de si loin, ce sont des montagnes entières que j'ai dû évacuer...
Chère mademoiselle Marie,
Que c'est beau la mer au milieu de l'océan, elle devient bleu presque nuit. La grande houle ne cesse de se creuser, de plus en plus profonde. La Charmeuse paraît de plus en plus légère et danse sur le flot..
Marie chérie,
Le père Lebreton est mort. Mort et immergé.
Biribi, empaillé, trônait sur la table d'Hortense. Il se tenait fièrement sur son socle en bois des îles, la tête levée, le bec en l'air, sifflant pour l'éternité les chansons que Léon lui avait apprises et que désormais lui seul pouvait entendre au paradis des hommes et des oiseaux. Hortense écouta Marie lire le récit que Pierre avait fait de la mort de son homme.
Depuis quelques jours son état empirait. Il avait de plus en plus de mal à souquer sur les avirons.
— Il appelait ça « tirer sur le bois mort », précisa la veuve.
Il ne mangeait plus, il dépérissait à vue d'œil. « Un coup de vent et je vais m'envoler, qu'il disait pour me faire rire. Comme Biribi. Il n'a pas l'air malheureux dans sa cage. Je me demande pourtant s'il n'a jamais eu envie de retourner au pays de ses mers chaudes. » Ce sont les dernières paroles qu'il a prononcées avant d'avoir la quinte de toux qui lui a déchiré la poitrine.
Marie ne poursuivit pas sa lecture. Elle attendit la nuit pour s'endormir et rêver de la voix de Pierre qui lui murmura : Je me sens si seul à bord que mon esprit vagabonde et revient sans cesse à la porte de votre maison. Je n'ai plus que vous, mon amour.
Le lendemain, Mme Louvet rendit visite à Hortense. Elle ne trouvait pas les mots pour exprimer sa compassion et demeura, muette d'émotion face à la veuve, aucune des paroles de réconfort qu'elle s'était répétées avant de quitter le château ne lui revint en mémoire. Hortense vint à son secours.
— Vous savez, madame Louvet, je suis touchée de votre visite. Je sais que c'est dur pour une femme d'armateur de venir voir les yeux tristes d'une veuve de marin.
Mme Louvet s'assit en face d'elle et lui prit les mains.
— Je ne peux même pas vous offrir le café, déplora Hortense. C'est pas que j'ai peur qu'il soit moins bon que le vôtre, mais je n'en passe plus depuis la mort de Léon. J'ai tellement de chagrin que je ne dors plus. Si vous saviez ce que c'est long la nuit. J'écoute le vent comme s'il était encore vivant. De le savoir...
Elle fit un geste pour dire qu'elle le voyait sans cesse ballotté au fond de la mer. Elle essuya une larme et ne dit plus rien.
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