Entre terre et mer
Chapitre 13
La semaine suivante, les pelletas des soixante et onze terre-neuviers malouins et cancalais se rendirent à tour de rôle au bureau des Affaires maritimes pour passer la revue d'armement : une formalité durant laquelle l'Administrateur faisait entendre les conditions des engagements de chaque équipage. Les marins écoutaient la lecture des articles du règlement d'une oreille distraite, ils venaient avant tout percevoir leurs avances. Ceci expliquant cela, les épouses défilaient aux côtés de leurs maris.
Ceux de La Charmeuse arrivèrent pour dix heures. Ils croisèrent ceux de L'Anita qui les avaient précédés d'une demi-heure.
— Vous v'là accompagnés de vos gendarmes vous aussi ?
— Pas de nos gendarmes, de nos coffres-forts, précisa Cul roussi.
— Ça sent le départ, fit immédiatement sa poissonnière de sa voix haut perchée. Ils deviennent désagréables avec leurs pauvres femmes, comme si ça ne nous faisait rien de les voir s'en aller.
L'Encornet portait le bébé dans ses bras pour défatiguer ceux de Colombe.
— Fais attention, Jean-Marie, tu le secoues comme un prunier, il va rendre tout ce qu'il a bu.
Félix se tenait fièrement à côté de son père, il ne perdait pas un centimètre de sa petite taille. Moins hardi, Louis restait collé aux jupons de sa mère. Enfin le père Lebreton était bien là, calé entre Hortense et Pierre.
— C'est ta faute, reprocha-t-il au garçon en souriant. Je m'étais pourtant juré...
— Il ne faut jamais dire fontaine, rappela Hortense.
— Toi ! je ne t'ai pas demandé l'heure.
— Comment tu me traites !
Elle ajouta, ne plaisantant qu'à moitié :
— De nous toutes, c'est moi qui ai le plus aimable. Vivement que tu sois parti, je vais-t-y être tranquille mon Dieu.
Pour la forme, l'Administrateur fit lecture des articles concernant le travail à bord. Pour les autres points du règlement, les nouveaux pourraient se renseigner auprès des anciens.
Article 10.
Pendant tout le voyage, les engagés sont tenus de faire, sans indemnités, tous les travaux commandés dans l'intérêt de l'expédition.
Article 11.
En route, le service est divisé en trois quarts et la durée du travail effectif fixée à huit heures par jour.
Le père Lebreton récita à mi-voix la clause développée par l'officier. Léon la connaissait par cœur, elle n'avait guère changé depuis qu'il était mousse.
Ceci n'est valable qu'en cas de beau temps bien entendu. Sur les Bancs, le service est organisé suivant les nécessités de la pêche, à la condition toutefois qu'un repos minimum ininterrompu de huit heures soit assuré journellement.
L'armateur piqua du nez sur ses souliers, il n'était pas fier de ce qui allait suivre.
En cas de relâche à Saint-Pierre-et-Miquelon ou dans un port du Canada, la durée du travail effectif, service de garde ou de veille compris est fixée à huit heures par jour. Toutefois pour le déchargement du poisson salé, cette durée pourra être portée jusqu'à douze heures.
L'Administrateur interrompit sa lecture.
— Vous me dites quand c'est bon.
— C'est bon ! répliquèrent en chœur les matelots.
Ils savaient mieux que personne que les aléas de la pêche et les caprices du temps rendraient impossible l'application du règlement. On pouvait passer aux choses sérieuses, Souliers vernis sortit son registre et ses sous.
— Vous allez vous présenter un par un toucher la première partie de vos avances. La deuxième sera payée à vos femmes ou à vos ayants droit aussitôt après le départ du navire.
Une disposition qui garantissait l'armateur du respect par les marins des contrats qu'ils avaient signés, de leur obligation d'embarquer en date et en heure. Et aux épouses de garder une part pour les dépenses du ménage.
— Une fois n'est pas coutume, on va commencer par le nouveau. J'appelle Pierre Abgrall.
Pierre s'approcha du bureau. Il était tout rouge.
— Tu n'as pas de famille, tu n'as pas de femme.
— Non, monsieur Louvet.
- Il va falloir nous désigner un ayant droit.
Pierre se retourna vers le fond de la pièce où les femmes étaient rangées. Son regard croisa celui de Jeanne.
— Madame le Reculou.
Joseph en fut presque aussi ému que la patronne.
L'après-midi, la rue des commerces grouillait de passants. Les familles entraient et sortaient des magasins d'habillement. Des bottes neuves pendaient aux épaules des marins, des bottes faites de manchons de cuir cloués sur des sabots de bois. Le jeune Félix portait les siennes autour du cou. Un large béret couvrait son front.
Il fallut également équiper Pierre de pied en cap. Francine, la mercière, étala l'équipement type sur son comptoir, et vérifia qu'elle n'avait rien oublié.
— Je ne voudrais pas forcer la vente mais là-bas vous serez tout le temps mouillé, il vous faudra du rechange pour le dessous.
— Je vais vérifier ce qu'il a comme chemises, chaussettes et caleçons, promit Jeanne.
Elle veillait à ce que son protégé ne se laisse pas embarquer dans des dépenses inutiles.
— Si je m'aperçois qu'il lui manque quelque chose, on sera toujours à temps de revenir.
Jeanne posa la casquette de marin sur la tête de Pierre. Elle l'enfonça légèrement et la pencha sur le côté à la façon dont la portaient les vieux loups de mer. Puis elle passa le foulard rouge-brun autour de son cou et s'appliqua à confectionner un joli nœud fantaisie. C'étaient ses cadeaux de départ.
— Il n'est pas beau notre matelot ?
— Superbe ! fit la mercière. On ne pouvait pas mieux s'occuper de vous.
— Normal, c'est notre cousin.
— Notre cousin des monts d'Arrée clamèrent les filles qui avaient tenu à accompagner leur mère.
Pierre se regarda dans la glace. Il découvrit l'homme nouveau qu'il était devenu.
— Merci, patronne.
— Non, appelle-moi Jeanne, patronne c'est de la vieille histoire.
Colombe avait, elle aussi, renouvelé le coffre de son marin. Ils sortirent de chez la mercière à l'heure de la tétée. Une fois n'est pas coutume, Belle en cuisse proposa à Jean-Marie d'entrer chez Adrienne. Germaine faisait le pied de grue devant les Salines. Elle n'avait pas oublié son client d'un soir et les raisons qui avaient poussé l'homme à se rouler sur les sacs de sel.
— Ça ne dit plus bonjour quand c'est rabiboché, lança-t-elle sur leur passage. Pauvre gamin ! Encore un qui aura honte quand il saura ce que naître en janvier veut dire.
Belle en cuisse retint son homme, il était blanc comme linge, prêt à tuer la putain. Elle le tira vite à l'intérieur du café.
— Hep ! joli marin.
Germaine héla Boîte d'horloge, un vieux célibataire. Avec lui au moins, tout était clair.
— On ne lâcherait pas un peu de ses avances pour se payer du bon temps. Pour remplir ton coffre de souvenirs d'amour. Les nuits seront longues avant de débarquer à Saint-Pierre chez la belle Angèle.
Boîte d'horloge entendit le chant de la sirène et céda.
Adrienne permit à Colombe d'occuper la chambre des députés pour donner le sein à son petit. Jean-Marie resta auprès de sa femme, honteux.
— Tu ne bois rien ? s'étonna Colombe.
Elle lui donna le porte-monnaie.
— Prends ce que tu veux.
— Oh ! je n'ai pas l'intention de faire la fête. Je vois les jours passer trop vite.
— N'y pense pas.
Jamais il n'avait imaginé en débarquant qu'il resterait amoureux de sa femme, qu'il s'attacherait à son enfant. S'il avait su, il ne se serait pas conduit comme un sauvage. Il lui manquait une seule chose pour être heureux.
— Ça n'est pas l'endroit pour te dire ce que j'ai dans la tête, ma Colombe, mais j'en ai grande envie.
— Dis toujours.
— J'aurais tellement aimé repartir avec l'espoir d'être père moi aussi.
— C'est pas perdu, lui répondit sa Belle en cuisse. On a encore le temps.
Fou de joie, Jean-Marie étreignit sa femme et le bébé. Il les serra si fort que le têtard s'étouffa.
— Attention ! cria la mère.
Le dernier dimanche avant l'appareillage, la grand-messe fut célébrée pour attirer la bienveillance divine sur la campagne de pêche. Les femmes occupaient les bancs de la nef, parsemés çà et là de paysans en costumes de velours. Pour une fois les marins étaient à l'honneur, massés dans l'avant-chœur.
Mes chers amis,
Pour la dernière fois avant votre départ, nous voici réunis pour prier Dieu.
L'abbé Cadiou leur dicta ses dernières recommandations de pasteur, une sorte de règlement dont la forme ressemblait à celle du discours de l'Administrateur des Affaires maritimes.
Quand vous serez là-bas, loin de votre église, faites que le dimanche ne soit pas pour vous un jour vulgaire. Bien que vous soyez astreints au travail de la pêche, donnez-lui un caractère religieux qui le distingue des autres jours de la semaine. Nous félicitons les capitaines qui récitent au milieu de leurs marins les prières de la messe, le chapelet. Qui font une lecture sainte, chantent le Credo et l'Ave maris Stella.
Joseph en prit pour son grade, il n'était pas de ces pieux capitaines, et pas un matelot ne le lui reprochait. Une bonne marée rapportait plus de sous qu'une prière, c'était aussi l'avis des bons chrétiens qui étaient à bord.
Reportez-vous en ce jour par le souvenir au pays, à votre paroisse. Ici on ne vous oubliera pas. Vos pères, mères, épouses, fiancées, frères et sœurs viendront se prosterner devant l'autel. Ils prieront pour vous, ils verseront parfois des larmes en pensant aux dangers que vous encourez.
Là encore les marins s'impatientaient. Ils connaissaient le sermon par cœur, autant que l'énoncé de leurs conditions d'enrôlement. Et puis cette manie qu'avait l'abbé Cadiou de parler toujours des périls, au bout du compte ça devenait lassant.
Ils respirèrent quand ils sortirent de l'église pour la procession qui les emmènerait au port. Les cloches sonnèrent la volée des grandes cérémonies. Quatre mousses ouvrirent le cortège. Ils transportaient une statue de la Vierge dressée dans un petit doris bleu posé sur un brancard. Cette année, c'est aux marins du Gloire à Dieu que revenait l'honneur de porter la croix, les bannières et d'embarquer l'abbé Cadiou dans une chaloupe pour la bénédiction des bateaux qu'on avait ornés de pavillons multicolores. Au milieu du bassin le patron de la baleinière mit à l'eau une couronne qui portait l'inscription : A nos marins péris en mer. Puis il commanda aux huit rameurs de longer le quai. Le canot stationna devant chaque navire pour la prière du prêtre : Benedicat vos omnipotens Deus. Pater et Filius et Spiritus Sanctus. Amen. Déployés sur le pont, les marins et leurs familles se signaient et jetaient un bouquet devant la chaloupe. Eux aussi pensaient à leurs disparus.
Plus terre à terre, Mme Louvet ne manqua pas de faire remarquer à M. Louvet que Jézequel avait repeint ses goélettes.
— Peinture sur merde égale propreté.
C'est tout ce que Souliers vernis trouva à répondre. Marie avait embarqué sur La Cancalaise de l'armement Jézequel, un bateau sur lequel René avait fait de bonnes campagnes. Pourquoi avait-il changé d'embarquement ? Pierre était sur La Charmeuse. Ils se regardèrent d'un bord à l'autre, chacun dans ses pensées.
L'appareillage était fixé au jeudi 1er mars. Dès le lundi les armateurs firent procéder à l'avitaillement de leurs navires. Des carrioles chargées de sel encombrèrent le quai. Raymond Labbé apporta ses doris neufs. Tous les fabricants livrèrent leurs marchandises sous la direction d'un avitailleur du nom de Gélin. Un brave homme qui, par sa compétence, raflait toutes les commandes et partageait ses bénéfices avec ses concurrents malchanceux.
— Autrement ils n'auraient rien pour nourrir leurs enfants, disait-il.
Il surveilla aussi l'embarquement de la nourriture, du pain, des biscuits, du lard, de la viande salée, des conserves, des pommes de terre, des fayots, de l'eau en tonneaux, le café, le cidre, le vin et l'alcool. Pierre donna la main au cuisinier de La Charmeuse. Ils rangèrent les fûts dans la cale et les petites victuailles dans la cambuse.
— Veux-tu savoir ce que tu mangeras quand on n'aura plus de réserves ? lui proposa Chie en marmite.
— Oui.
— Le midi, des patates et de la morue, le soir du lard et des patates. Le lendemain le lard à midi et la morue le soir, toujours avec des patates. Le surlendemain tu recommences comme l'avant-veille. C'est ce qu'on appelle des menus variés.
Cela ne découragea pas le nouveau.
Deux hommes aux allures officielles montèrent sur la dunette pour parler au capitaine. L'un était officier en retraite promu Inspecteur de la Navigation maritime. L'autre le médecin agréé par la Marine. Il avait dressé une liste de médicaments qui manquaient dans la boîte à pharmacie. Quant aux hommes, du moins ceux qui étaient passés le voir, ils étaient tous bons pour le service. Joseph s'étonna :
— Ils ne sont pas tous venus ?
— Certains ne viennent jamais, vous par exemple.
— Moi je n'ai pas le temps, docteur. Attendez, je vais vous trouver un client.
Il appela Cul roussi qui se défendit d'être en faute puisqu'il était en bonne santé.
— Arrive tout de suite pour te mettre en règle ou je casse ton contrat.
— Qu'as-tu à me cacher pour ne pas être venu me voir ? demanda le toubib au gabier.
— Rien, docteur, répondit Cul Roussi.
— Relève ta chemise.
— Ma mère m'a fait costaud pour mon malheur.
Il raconta que lorsqu'il était mousse, dès qu'arrivait le mois de février, la pauvre femme regrettait de ne pas avoir fait cadeau à son fils d'une bosse ou d'un pied de travers. Ils ne l'auraient pas pris, il aurait eu moins de misère.
— Moi je lui répondais que je n'étais pas d'accord. Si j'avais ce que tu dis, maman, les filles ne me regarderaient pas.
— Elles t'ont beaucoup regardé ?
— Je n'ai pas eu à me plaindre. Parfois je me dis même qu'elles m'ont gâté.
L'Inspecteur de la Navigation avait regardé le bateau sur toutes ses coutures. Il le déclara apte à prendre le large et souhaita bon vent au capitaine.
Le mercredi, un agent de M. Gélin veilla sur La Charmeuse. Joseph et Jeanne ramenèrent Pierre à la ferme pour passer leur dernière soirée en famille. Sur le chemin Jeanne eut un pincement au cœur, son capitaine avait déjà le regard vers le large.
— Les vents vont tourner durant la nuit et chasser la pluie, il fera beau demain quand on appareillera.
— Tant mieux, fit Jeanne.
La Guimorais était déserte. Les hommes étaient tous chez eux, enfermés, au sec, profitant pour quelques heures encore de l'abri des toits et des murs de leurs maisons. Pierre demanda à descendre de voiture au village pour saluer son patron de doris. Il rejoindrait la ferme à pied, sa visite faite. Le petit doigt de Jeanne lui dit que le jeune homme avait trouvé un bon prétexte pour s'arrêter ailleurs.
— Je t'attendais. Installe-toi.
Pierre trouva le père Lebreton assis face à son mainate. La cage reposait sur le Journal du marin étalé pour protéger la toile cirée à carreaux bleus et blancs qui recouvrait la table.
— Prendrez-vous un verre de vin ? offrit Hortense.
— Sûrement il va en prendre un. Et moi aussi.
— Oh ! toi t'en boirais plutôt deux.
Biribi entonna l'air de Nous irons à halparaiso en l'honneur du visiteur. Pierre s'étonna de la justesse de son chant.
— Il siffle comme un vrai mataf.
— C'en est un. Il a navigué dans la Royale lui aussi. C'est René qui me l'a ramené des îles quand il faisait son temps.
L'oiseau connaissait trois chansons : Nous irons à Valparaiso, Le Temps des cerises et La Marseillaise. Léon essaya de lui apprendre Le Chant du départ. Biribi refusa, c'était un air de biffin.
— Il en sait bien assez. Il me casse les pieds à longueur de journée, se plaignit Hortense.
— Ne l'écoute pas, Biribi ! Fais comme moi, bouche tes oreilles.
Le père Lebreton emporta la cage à sa place, sous la fenêtre. Il la couvrit d'un dais noir pour couper le sifflet de l'oiseau qui s'égosillait et montrait au maître qu'il avait entendu son conseil. Puis il plia le journal avant de s'asseoir et trinquer avec son matelot.
— As-tu ton porte-monnaie ?
— Oui.
— Donne-moi un sou troué si tu ne veux pas couper notre amitié.
Le vieux patron offrit son couteau à Pierre, son premier couteau de marin. Il portait chance. Léon avait gardé celui de René.
— Quand on sera sur le Grand Banc, il verra que tu as pris sa place mais que je ne l'ai pas oublié. Ça lui fera plaisir.
Le père Lebreton raccompagna le novice sur le pas de sa porte. Il lui conseilla de bien ronfler cette nuit-là, demain son lit serait moins douillet. Hortense laissa Pierre s'éloigner puis ressortit fermer la barrière du jardinet. Son homme trouva qu'elle s'éternisait.
— Qu'est-ce que tu guettes ?
— Voir s'il s'arrête en route.
— Il a bien le droit d'aller où il veut.
— Oui mais faut bien qu'on sache tout de même.
Depuis le matin Marie attendait Pierre. Il lui rendrait visite, elle en était certaine. Elle imaginait la scène. Il apparaîtrait le foulard noué autour du cou, son tricot de laine bleue boutonné sur l'épaule, son regard triste de marin sur le départ. Après l'avoir saluée, il se retournerait pour fermer la porte derrière lui, puis tous deux resteraient debout l'un face à l'autre, empruntés, mal à l'aise. Pour la première fois depuis qu'il lui rendait visite elle lui proposerait de s'asseoir. Il refuserait craignant d'avoir trop de mal à repartir. Il passait en coup de vent, les patrons l'attendaient. Il s'était dit malgré tout qu'il ne pouvait pas traverser le village sans entrer lui dire au revoir. Elle lui dirait qu'il avait bien fait. Alors il s'inquiéterait de savoir si elle avait réfléchi à propos du courrier. Elle réserverait encore sa réponse non pas par coquetterie mais pour éviter de lui porter malheur. De toute façon il écrirait et lui posterait une lettre à l'escale de Saint-Pierre. Peut-être répondrait-elle ? Oui, peut-être.
Tout se déroula exactement comme Marie l'avait rêvé. Au moment du départ, Pierre rechaussa sa casquette neuve et reprit la route courbé dans le vent qui soufflait du suroît. Il s'arrêta à la pointe du Meinga, là où pour la première fois il avait vu Marie regarder la mer. Il espéra qu'elle y reviendrait attendre son retour.
Félix et Louis partageaient le même lit dans l'unique pièce de la maison des Guilbert. Félix avait eu du mal à s'endormir, impatient d'être à demain. A minuit Louis n'avait toujours pas fermé l'œil. Il était l'opposé de son frère, plus le temps s'écoulait, plus il redoutait de partir. Il se leva et s'avança pieds nus jusqu'à la fenêtre pour inspecter le ciel. Puis il se remit sous les draps et réveilla son cadet.
— Y'a du vent dans les arbres.
— Beaucoup ?
— Ils bougent dans tous les sens.
— Si on est malade, tu crois qu'ils vont se moquer de nous ?
— On sera pas malade.
La grosse voix du père résonna dans le noir.
— Qui est-ce qui parle ?
Les gars se turent. Amand s'approcha de Marie-Louise. L'épouse laissa le mari mêler ses jambes aux siennes, ses mains lui prendre la taille, sa bouche lui mordre le cou. Elle ne pensait qu'au départ de ses fils.
Louis fit un second voyage sur la terre battue. Il secoua Félix qui s'était rendormi.
— Écoute ! la pluie tombe.
— Je l'entends aussi bien que toi.
— Tu t'en fous ?
— Oui. C'est juste une pissée de chat.
— T'as pas peur ?
— Non.
De plus en plus anxieux, Louis déclara qu'il ne voulait plus embarquer et il lâcha son trop-plein de larmes. Marie-Louise envoya Félix dormir avec son père et resta près de son grand pour le consoler.
— Maman, implora Louis, je veux plus aller au Banc.
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