Évanouies

Megan Miranda · Chapitre 9 sur 19

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Évanouies

Jour 8

À présent que nous avions vidé le garage, je comprenais mieux pourquoi Daniel avait eu envie de l’aménager en studio : fenêtres de chaque côté, flots de lumière traversante, poutres apparentes sous un toit cathédrale, assez de place pour installer une salle de bains dans un coin. Depuis l’entrée, je contemplai les murs bruts, me laissai glisser dans les souvenirs : Daniel et papa, Tyler et son père, dix ans plus tôt, sur le chantier tous les matins de début juin. Avant que tout soit bouleversé.

Un bourdonnement sourd, un moteur qu’on coupe. Je quittai le garage.

– Nic ? lança une voix grave de l’autre côté du jardin.

Je ne la reconnus pas tout de suite. Elle se faufilait dans ma mémoire, tandis que je tirais les fils un à un pour essayer de l’identifier.

Je me retournai et aperçus un homme descendant de moto au bord de la route. À contrejour, son visage disparaissait dans l’ombre. J’avançai vers lui en mettant ma main en visière jusqu’à ce que sa silhouette se précise et revête une apparence humaine. Sur la peau qui dépassait de ses manches, de sombres motifs – entrelacs de lettres cursives – couraient jusqu’à ses pouces.

– Jackson ? demandai-je, encore un peu loin pour le reconnaître complètement.

– Ouais ! Salut. Pardon de débarquer sans prévenir. Je cherche Tyler.

– Il n’est pas ici.

Depuis le bas-côté, j’observais les mots serpenter sur ses bras tandis qu’il passait la main dans la broussaille de ses cheveux bruns. Tatouages effacés, cheveux coupés, vêtements changés et il deviendrait un Américain typique. Mâchoires et pommettes saillantes, belle envergure d’épaules, silhouette élancée. Il y avait une bonne raison pour que Corinne l’ait choisi. Il ficha une cigarette entre ses lèvres et je remarquai le léger tremblement de sa main gauche. Il me regarda à travers un nuage de fumée.

– Tu en es sûre ?

Je roulai des yeux incrédules.

– Tu vois sa camionnette quelque part ?

Je me retournai, collai mes mains en porte-voix.

– Hé, Tyler ! Tu es là ?

Et, revenant à Jackson :

– J’en suis certaine, oui.

L’odeur de la cigarette devenait âcre.

– Je ne plaisante pas. Je le cherche vraiment. Et je ne suis pas le seul. Il est introuvable depuis vendredi.

On était lundi. Sept jours depuis la disparition d’Annaleise.

– Qu’est-ce qui te fait croire que je l’ai vu ?

Il s’appuya contre sa moto. Les talons de ses bottes noires s’enfoncèrent dans la terre.

– Je travaille dans un bar, Nic. Où les gens parlent. Où Tyler a son appartement.

– Je ne l’ai pas vu, Jackson, je te le jure. Pas depuis vendredi.

Il resta silencieux. Frotta ses semelles sur la poussière terreuse à l’endroit où le bitume rencontrait le gazon.

– J’entends son téléphone sonner dans son appart mais… je n’ai pas envie d’appeler les flics. Ça ne me semble pas être la meilleure idée. Alors je me demandais comme ça… tu as peut-être une clé ? Juste pour vérifier.

Un grand vide dans mon estomac. Je n’avais pas vu Tyler depuis trois jours. Aucune nouvelle de lui. J’avais envisagé toutes sortes d’explications, mais pas qu’il soit en danger.

– Je n’ai pas sa clé.

J’en avais une, avant, mais il avait déménagé. Je retournai vers la maison prendre mes clés de voiture.

– Laisse-moi récupérer mon sac, je t’accompagne !

– Ouais.

*

* *

À neuf heures un lundi, le Kelly’s Pub était fermé, et j’aimais mieux ça. Jackson m’avait laissé entendre que les ragots allaient déjà bon train.

– Sa camionnette n’est pas là, constatai-je au milieu du parking gravillonné derrière le bar.

Je levai la tête vers la fenêtre de son appartement : stores baissés.

– Je sais. Elle n’était pas là de tout le week-end. Mais son téléphone…

– Tu as raison.

– Je peux appeler le proprio, mais je préfère éviter d’attirer l’attention sur Tyler. Surtout avec les flics qui lui tournent autour en ce moment… Une partie de moi pense qu’il essaie simplement de les éviter – c’est ce que je ferais, en tout cas. Mais…

– Le téléphone.

Qui sonne dans l’appartement et que Tyler ne décroche pas.

– Oui. Le téléphone.

Il ouvrit la porte d’entrée. Coincé entre le bar sombre d’un côté, l’étroite cage d’escalier de l’autre et la porte vitrée crasseuse, le vestibule dégageait une atmosphère oppressante. Jackson ferma derrière moi et me fit signe de monter.

– Après toi.

Les bruits de nos pas se répondaient, une vague odeur de cigarette flottait dans l’air. La main de Jackson effleura la mienne sur la rampe. Nous arrivâmes sur le palier accueillis par un craquement de plancher. Derrière moi, Jackson manipulait son téléphone.

– Laisse-moi faire, dis-je en dégainant le mien.

Je composai le numéro de Tyler et collai mon oreille à la porte.

– Tu entends ? me demanda Jackson en se penchant vers moi.

– Ouais, j’entends.

Je fermai les yeux, comme pour mieux écouter.

Le lent goutte-à-goutte d’un robinet qui fuit. Les vibrations du climatiseur. Mais aucun bruit de pas. Aucun froissement de draps. Aucun appel à l’aide.

– Mais lui, non.

– Je te l’avais dit.

Il y a une différence notable entre apprendre la disparition de quelqu’un au téléphone, par le biais d’affichettes agrafées aux arbres ou de photos aperçues sur les chaînes d’info en continu, et en recevoir la confirmation dans la vraie vie. Éprouver concrètement cette absence. Quand une petite piqûre désagréable devient une béance terrifiante. Un vide qui se remplit brusquement de toutes les atrocités possibles et imaginables.

Je frappai à la porte en pensant à toutes les fois où, à la recherche de Corinne, j’étais retournée dans les mêmes endroits, encore et encore. Ces excursions répétées dans les cavernes, à la recherche d’un recoin qui aurait échappé à ma vigilance, d’une cavité invisible…

– Tyler, c’est moi !

La panique faisait flancher ma voix.

– Tyler !

Mon poing était serré quand Jackson le retira de la porte.

– Allez, viens, dit-il en redescendant l’escalier.

Il me guida à travers le bar désert jusqu’à une réserve où il prit une échelle. Il la transporta sans effort jusqu’au parking de derrière et l’installa sous la fenêtre de l’appartement de Tyler.

– Tu es mon alibi et je suis le tien. Nous ne sommes pas entrés par effraction, nous nous sommes juste assurés que Tyler n’avait pas de problème. Compris ?

Nous scellâmes notre pacte d’un hochement de tête.

Il jeta un regard dans les rues derrière nous : désertes à cette heure. J’agrippai les premiers barreaux, mais Jackson me retint par l’épaule.

– C’est à moi d’y aller. J’ai l’air d’un agent d’entretien. Toi, d’une jolie fille sur une échelle. Les gens ne se demanderont pas ce que je fous là.

Il avait raison, et j’enrageais. Car je mourais d’impatience d’entrer dans cette chambre. J’avais besoin de constater par moi-même, sans l’ombre d’un doute, que Tyler n’était pas là. Que la vision de son corps sans vie près du téléphone n’était que le produit de mon imagination. Qu’il était quelque part, en bonne santé. J’avais besoin de voir le téléphone et de comprendre pourquoi il l’avait laissé là, d’ouvrir son placard et d’en déduire où il était parti.

J’observai Jackson se hisser sur le bloc du climatiseur, relever la fenêtre à guillotine et se laisser tomber à l’intérieur. Je ne quittai pas la fenêtre des yeux, le reflet du soleil sur la vitre me chauffait les pupilles. L’incertitude rendait ma respiration douloureuse.

Enfin, Jackson réapparut à la fenêtre.

– Rien !

Il prit un temps interminable pour refermer la fenêtre et redescendre l’échelle. Une fois en bas, il la replia et retourna au bar sans dire un mot.

– Qu’est-ce que tu as vu ? Il est où ? Tu sais ?

Je le suivis jusqu’à la réserve avant qu’il daigne me répondre.

– Bah, je n’ai pas voulu fouiller dans son bazar. Il n’est pas là, c’est tout ce que je peux te dire. Il est peut-être parti camper, ou un truc dans ce goût-là…

Jackson Porter, dit l’Incapable. J’aurais dû y aller moi-même. J’aurais cherché son sac de couchage, ses cantines. Sa brosse à dents. Fouillé dans son téléphone. J’aurais allumé son ordinateur et j’aurais consulté son historique Internet.

Jackson l’avait peut-être fait. Il ne voulait simplement rien me dire.

Nous nous retrouvâmes au milieu de la salle de bar, parmi les tabourets renversés sur les tables. Dans ma poitrine, la panique déroulait lentement ses tentacules.

– Allez, assieds-toi, dit-il en m’installant un tabouret. Je te prépare un petit déj pour rattraper le temps perdu.

Je m’assis, sentis l’adrénaline consumer ce qui me restait d’énergie. L’onde de choc n’allait pas tarder.

– Un café pour moi. Serré.

Il avait laissé l’écriteau « Fermé » sur la porte et n’avait pas allumé l’enseigne. Seule une lumière venue des fenêtres nous éclairait. Mes yeux s’accoutumèrent peu à peu à la pénombre.

– Depuis quand on sert des petits déjeuners dans un bar ?

– Non. Ça, c’est juste pour moi. Aujourd’hui, on ouvre à midi. Mais il suffirait que j’allume l’enseigne maintenant pour que les gens viennent picoler…

– Et moi qui croyais que notre économie allait mal.

– Tu n’imagines pas à quel point, Nic.

Il cassa un œuf, qui atterrit directement dans la poêle.

– Mais le bar tourne à plein régime !

– Bien joué, Jackson. Et tu n’as pas l’impression d’abuser de tes clients ?

– Rien du tout. Il suffit de ne pas trop y réfléchir… Qui suis-je pour les juger ? En attendant, j’ai le job le plus stable de tout l’État !

– Tant mieux pour toi…

Il fit glisser dans mon assiette un œuf sur le plat. Je le triturai de la pointe de mon couteau : le jaune s’écoula.

– Il y a un problème ? Tu n’aimes pas les œufs ?

J’avalai. Le goût était bizarre. Un peu métallique. Pas naturel.

– Tu te souviens d’Hannah Pardot ? lui demandai-je.

– Qui ?

– Tu sais bien… La flic du SBI qui dirigeait l’enquête sur la disparition de Corinne.

Comment pouvait-il ne pas s’en souvenir ?

– Ah ! oui… L’inspectrice Pardot. Je ne connaissais pas son prénom. Et elle te laissait l’appeler Hannah ? Eh ben… Elle devait beaucoup t’aimer.

Non. Et maintenant qu’on en parlait, elle ne s’était jamais présentée sous son prénom et je ne l’avais jamais appelée Hannah. Oui, inspectrice. Non, inspectrice. Merci, inspectrice. Désolée, inspectrice. Et pourtant je me souvenais d’elle comme d’Hannah Pardot.

« Hannah veut te parler, Nic. »

Mon père, devant la porte de ma chambre.

« Tu n’es pas obligée d’y aller, mais je pense que tu devrais.

– J’ai déjà tout dit à Bricks.

– Eh bien, répète la même chose à Hannah. »

C’était mon père. Merci de votre aide, Hannah. Un homme cultivé, capable de réciter des vers et de citer des philosophes à bon escient. Un veuf qui essaie tant bien que mal de continuer à vivre. Son fils avait frappé sa fille et je l’entendais parler avec Hannah Pardot à travers le conduit d’aération de la salle de bains.

« Écoutez, Hannah… Je peux vous appeler Hannah ? C’est un problème familial, rien de plus. Et j’ai le sentiment qu’il en va peut-être de même de la disparition de Corinne. Cette fille était toujours fourrée chez nous, comme si elle voulait fuir quelque chose. »

Mon père avait ce charme que l’on trouve parfois aux professeurs avec leur costume dépareillé, leur nœud papillon, leurs mocassins et leurs cheveux qu’ils ne prennent pas la peine de coiffer. Il avait le sourire facile, des yeux pétillants, et une énergie vibrante qui ne le quittait jamais.

– J’ai entendu quelqu’un l’appeler comme ça, expliquai-je à Jackson. Et non, elle ne m’aimait pas.

– Bref, pourquoi tu me parles d’elle ?

– C’est elle qui va prendre en charge la nouvelle enquête. Enfin, quelqu’un comme elle. Et si les flics nous trouvent tous ici, qui vont-ils soupçonner, à ton avis ?

Il marqua un temps d’arrêt. Avala ce qui restait de son petit déjeuner en même temps que son jus d’orange. S’essuya la bouche du revers de la main.

– Il est temps qu’on parte tous en voyage…

Je souris.

– Ça ne paraîtrait pas du tout suspect.

Il prit mon assiette et la posa dans l’évier avec la sienne. Fit couler l’eau du robinet sans me regarder.

– Il faut que je te dise quelque chose, Nic. Tu n’es pas obligée de répondre.

– D’accord.

Il fixait le jet d’eau qui s’écrasait au fond de la vasque en inox.

– Je n’ai pas fait de mal à Corinne. Je l’aimais.

– Je sais.

Il leva les yeux vers moi. Son regard me percuta de plein fouet. Je pris mon verre à deux mains pour les occuper.

– Et le truc, tu vois… C’est que le bébé n’était pas de moi.

Je me figeai. Le verre à mi-chemin de ma bouche.

– Tyler ne te l’avait pas dit ?

Ma voix eut du mal à franchir mes lèvres.

– Non.

– Je ne sais pas s’il m’a cru quand je le lui ai dit. Mais il avait raison : je ne pouvais pas en parler à la police. Ç’aurait été le mobile parfait. La jalousie.

J’acquiesçai. Me représentai Tyler et Jackson discutant au bord du torrent. « Réfléchis bien. »

– Je ne savais pas, Nic. Je ne savais même pas… Elle ne m’en a jamais parlé. Pourquoi elle ne m’en a jamais parlé ?

Il posa les mains sur le comptoir devant moi.

– On n’a jamais couché ensemble, Nic.

Je sentis mes joues chauffer. Le verre glissa légèrement entre mes doigts.

– Compris.

Il secoua la tête, me regarda. Ses cils étaient si longs…

– Tu me crois ? Elle t’en avait parlé ? Elle t’avait dit qui était le père ?

– Elle ne m’a rien dit du tout. Jackson, c’est exactement ça que les flics veulent. Ils veulent qu’on recommence à douter les uns des autres. Qu’on se pose des questions. Qu’on ressorte toutes les vieilles histoires. N’y pense plus. Ne pense plus à Corinne.

Il ferma le robinet.

– Je ne peux pas. Tu sais ce qu’elle m’a dit, cette nuit-là ?

Il l’avait revue, après la fête foraine. Ça, je le savais. Mais c’était la première fois qu’il le reconnaissait et je me demandai pourquoi.

– Elle m’a supplié de la reprendre. Et j’ai refusé. Je lui ai dit que c’était terminé. Que j’étais amoureux d’une autre. J’étais tellement stupide, tellement borné… De toute façon, ça n’aurait jamais marché. Pas avec Corinne dans les parages. Pas aux yeux de tous. Et puis, pour elle aussi, Corinne passait avant.

– Pour Bailey, c’est ça ?

Il s’écarta du comptoir, s’adossa contre l’étagère où s’alignaient les bouteilles.

– Corinne savait, j’en suis sûr. Elle m’a dit qu’elle était certaine de me reconquérir. Je lui ai répondu que ça n’arriverait jamais. Tu sais, les coupures sur son dos ? C’est elle qui se les est faites.

Je hochai la tête. Je l’ignorais. À présent je savais.

– Bon Dieu, j’aurais dû accepter ! J’y pense tout le temps. Je n’étais qu’un gosse, un imbécile… J’aurais dû lui dire oui et elle serait encore là.

– Pourquoi tu me déballes tout ça ?

– Parce que je te fais confiance.

Il ne bougea pas mais son sourire le rendait tout proche.

– Et parce que tu es la seule à qui je peux raconter ceci : un soir de la semaine dernière, Tyler passe au bar après un rendez-vous avec une fille. Ton frère débarque, lui paie un coup et lui demande, de façon très claire, d’arrêter de te tourner autour. Au même moment, le téléphone de Tyler sonne et, avec un grand sourire, ce connard répond à Dan : « C’est à elle que tu devrais dire ça. » Il décroche, ici, devant moi, devant Dan, et lance d’un air triomphal : « Salut, Nic ! » Mais juste après, son visage se décompose et il fout le camp, suivi par ton frère quelques minutes plus tard. Ils quittent le parking à toute vitesse, prennent la direction de ta maison. Peu après, Annaleise disparaît.

Je glissai mes mains tremblantes sous le comptoir. Tout mon corps menaçait d’imploser.

– Ce n’est pas…

– J’en suis sûr. Mais tu sais les proportions que ces conneries peuvent prendre, dans une petite ville comme Cooley Ridge… On entend une histoire comme celle-là, ou on entend dire que Corinne me suppliait de la reprendre bien qu’elle soit enceinte d’un autre… et on est foutus.

Le silence retomba autour de nous. Nous fîmes comme si de rien n’était, comme si Jackson ne venait pas tour à tour de se confier à moi et de me menacer.

Soudain, j’éclatai de rire.

– Je déteste ce trou !

– Il te manque, oui.

– Il me manque comme un ancien taulard regrette ses compagnons de cellule.

Comme la glace après l’uppercut. L’un ne va pas sans l’autre.

– Tu penses que tu reviendras y vivre un jour ?

– Jamais.

Devant l’expression de Jackson, j’ajoutai :

– Je me marie. Avec un type de Philadelphie.

– Tyler est au courant ?

– Oui.

– N’empêche, c’est lui que tu as appelé après minuit… Bon, d’accord, ça ne me regarde pas.

Je reconnus un vers d’Edgar Allan Poe sur son avant-bras, une citation de Kerouac autour de son poignet. Comme s’il avait pillé les vieux bouquins de mon père, arraché les mots de leurs pages et s’était caché derrière eux.

– Je dois y aller. Merci pour le café !

– Ça m’a fait plaisir de te voir, Nic.

Je m’arrêtai à la porte, me retournai. Il m’avait suivie du regard.

– Elle est morte, Jackson.

– Je sais.

*

* *

Au retour, je passai devant chez les parents de Tyler : aucune trace de sa camionnette. J’avais beau avoir passé beaucoup de temps avec leur fils, je ne les connaissais pas bien. Tyler n’était pas du genre à ramener sa petite amie à dîner. Nous restions chez lui seulement par mauvais temps. Sinon, nous avions toujours sa camionnette et la forêt. À première vue, on aurait pu croire qu’il n’y avait rien à faire dans cet endroit, mais quand on est jeunes, le monde nous appartient. Et la forêt nous appartenait. La clairière où nous dressions notre tente. Les cavernes avec les copains. Et le torrent. On aimait se poser au bord, étendus sur le dos, à se tenir par la main, à s’effleurer…

Le torrent formait une frontière entre nos maisons, sans doute plus métaphorique que physique. Sans lui, j’aurais pu rejoindre Tyler chez lui plus facilement. Techniquement parlant, on pouvait passer à pied, au sec, sur un tronc d’arbre qu’une âme charitable avait abattu par-dessus sa partie le plus étroite, mais ça faisait un détour et l’exercice restait périlleux dans le noir. Un faux pas et c’en était fini. L’eau, plus glacée qu’on ne s’y attendait ; les rochers plus acérés ; la nuit indifférente aux appels à l’aide.

Non, mieux valait encore rejoindre Tyler sur le parking de la supérette où il garait sa camionnette, et partir de là. D’ailleurs, c’était beaucoup plus court.

Je passai justement devant cette supérette, puis devant l’école primaire, le poste de police, l’église et le cimetière. Arrivée au feu rouge, je me sentis prise de vertige et retins ma respiration jusqu’à ce qu’il passe au vert.

*

* *

Je n’entrai pas dans la maison ni dans le garage ; j’avais laissé la porte entrouverte par inadvertance, quand j’étais partie précipitamment avec Jackson. Je grimpai la colline qui surplombait la vallée, juste derrière chez nous, et me mis à imaginer tout ce qui avait pu s’y passer. Sur le côté, au-delà du ruisseau asséché, la propriété des Carter – je distinguai une tache blanche à l’endroit du garage réaménagé. Plus loin, dissimulé par les arbres, le torrent. Selon l’angle, on pouvait l’apercevoir en hiver, quand les feuilles étaient tombées. À présent, seul révélait sa présence un grondement sourd qui s’amplifiait après plusieurs jours de pluie.

Parfois, je rencontrais Daniel en haut de cette colline, alors que je croyais être la seule à m’y réfugier. Mes antres, mes lieux d’élection appartenaient sans doute à tous les gamins qui avaient vécu par ici. Annaleise aussi avait dû venir s’y asseoir et contempler son monde. Elle avait dû trouver la clairière avec le fort que j’avais crus à nous. Elle avait dû apprendre par cœur tous les sentiers de la forêt, toutes les cachettes, exactement comme nous.

Je redescendis par le trajet que je connaissais le mieux, celui qui menait tout droit à la clairière. J’étais convaincue que les broussailles couchées et la terre piétinée étaient le résultat de nos allées et venues répétées, à Daniel et à moi. Mais ça ne datait sûrement pas de nous, et d’autres continueraient longtemps encore d’emprunter ce sentier.

J’arrivai devant un arbre creux. J’enfonçai la main à travers le trou dans le tronc, en ressortis quelques glands ainsi qu’une collection de pierres stockées là plusieurs années auparavant. Dans un coin de la clairière, je retrouvai la seule zone de terre plane où Tyler et moi pouvions planter notre tente. Et la fourche des deux troncs où nous entreposions de longues branches afin de repousser d’éventuels intrus.

Corinne, Bailey et moi avions fait main basse sur la clairière, un jour, bien avant les garçons. Nous étions encore d’humeur joueuse et voulions obliger Daniel et ses amis à reconquérir l’endroit. Corinne avait brandi un grand bâton au-dessus de sa tête, telle une magicienne du Seigneur des anneaux, film que les garçons venaient de regarder dans le salon. C’était devenu un combat au sommet : Corinne, Bailey et moi gardions la clairière, Daniel et ses amis tentaient d’y pénétrer sans se faire repérer. Chaque fois que Corinne tonnait : « Vous ne passerez pas ! », nous éclations de rire. Le jeu s’était poursuivi jusqu’à la tombée de la nuit. Avec force jongleries de bâton et déhanchements, Corinne avait tenté d’extorquer aux garçons leur serment de loyauté envers la Reine de la Clairière. Finalement, Daniel l’avait jetée sur son épaule – elle était maigrichonne, toute raide, et ses cheveux traînaient presque par terre – tandis qu’elle hurlait : « Sois maudit, Daniel Farrell ! » Car, même à l’époque, Corinne Prescott était Corinne Prescott.

Ici, je sentais leur présence d’avant le grand bouleversement, comme si le passé revivait, parallèlement au présent. Daniel avait été le premier à abandonner l’endroit. Conformément à son rôle de grand frère responsable, trop mature – pas de temps à perdre avec ces enfantillages. Corinne et Bailey n’avaient plus eu envie de s’y rendre entre filles. « C’est marrant quand quelqu’un se bat pour récupérer la clairière, sinon quel intérêt ? » avait dit Corinne.

J’essayai de me rappeler les personnes qui avaient partagé cet endroit avec moi. Daniel et Tyler. Corinne et Bailey.

Puis j’imaginai notre petit groupe toujours là, épié par des yeux inconnus.

Toutes ces fois où nous avions voulu nous faire peur avec des bruits d’animaux, le sifflement du vent… « Un monstre », disait Daniel, et nous le considérions d’un air moqueur. « Rien à craindre, disait Tyler en me serrant contre lui sous la tente, je suis là… » Mais s’il y avait vraiment eu quelque chose ? Si le monstre était en réalité un enfant curieux ? Annaleise, tapie derrière les buissons ? Je tentai de me faire toute petite, toute timide, de devenir elle, de regarder nos vies se dérouler à travers ses yeux. Qu’avait-elle vu ? Je me le demandai. Qu’avait-elle pensé de tout ça ? Comment lui étais-je apparue, dans le filtre de son regard ? Je me levai, arpentai la clairière, essayant de nous voir.

Perdue dans mes souvenirs peuplés d’autres gens, de cet espace partagé avec d’autres, je ne m’aperçus pas de la présence d’une personne réelle. En cet instant précis.

Le craquement d’une branche. Le bruissement des fourrés. Et ma réaction : poils dressés sur la nuque.

Je me tenais au centre de la clairière, complètement vulnérable, et je sentais des yeux sur moi. Certaine aussi d’entendre une respiration.

– Tyler ?

C’était toujours à lui que je pensais instinctivement. Et je me détestais pour ça. Le numéro que j’avais commencé à composer après minuit – sans aller au bout. Le nom que je criais quand j’entendais grincer la porte d’entrée.

Puis, d’une voix plus proche du murmure :

– Annaleise ?

Je sortis mon téléphone afin que celui ou celle qui était là le voie.

Des bruits – des bruits de pas – hors de mon champ de vision, venus de plus loin, de la forêt.

Je me repliai derrière les arbres, en direction de la maison. Entendis d’autres bruits sur le côté et pivotai brusquement.

Téléphone brandi à deux mains, je finis par capter du réseau. Un magnifique signal, en pleine forêt, en provenance de l’unique opérateur qui couvrait la région. Opérateur par ailleurs calamiteux – pas de tarif réduit pour les appels de portable à portable, transfert des données au mieux interminable –, mais j’étais seule dans la forêt et il fonctionnait.

Une fois, Everett m’avait emprunté mon téléphone quand il avait mis le sien à charger dans la pièce voisine. Il essayait de suivre les scores d’un match, puis avait renoncé, frustré.

« Pourquoi tu es avec cet opérateur ? C’est un désastre !

– Ce n’est pas un désastre. »

C’en était un.

En cet instant je pensai : Parce que. Au cas où. Ce genre d’incident. Dans ce genre de lieu. Je pensai à toutes les petites choses auxquelles je m’étais accrochée. Toutes les petites choses que j’avais emportées en partant. Ce mince fil transparent qui me ramenait ici, chez moi.

Je collai le téléphone à mon oreille et appelai la seule personne qui, je le savais, viendrait sur-le-champ. Sans poser de questions.

Deux, trois sonneries. Je commençai à paniquer. Enfin, Daniel décrocha.

– Je suis dans la forêt. À la clairière.

– Ah ! Tout va bien ?

Un souffle de vent porta jusqu’à moi une odeur fugace – fumée de cigarette. Évanouie sitôt remarquée.

– Je ne sais pas.

Je posai une main contre le tronc de l’arbre creux. L’écorce rugueuse et familière me rassurait.

L’inquiétude s’entendait dans sa façon de respirer.

– Un problème ?

Mes yeux parcouraient la forêt, cherchant la source du bruit. Je baissai la voix.

– Je ne sais pas. Je sens une présence autour de moi.

Je l’entendis jurer dans sa barbe.

– J’arrive. Reste au téléphone avec moi. Et fais bien comprendre que tu es au téléphone, Nic. Parle fort. Et marche tout droit en direction de la maison.

S’il était chez lui, il allait mettre vingt minutes pour me rejoindre. Plus longtemps s’il était en pleine expertise quelque part dans la région.

Je ne savais pas de quoi parler. Je pris le sujet le plus stupide qui se présenta à moi.

– Quand je pense à mon futur mariage, j’ai envie de m’enfuir.

Une idée absurde.

– Penser à cette grande cérémonie… c’est au-dessus de mes forces. Tous ces gens que je ne n’aurais jamais vus de ma vie – la famille d’Everett connaît tout le monde. Ça va être, genre : deux cents invités de son côté, cinq du mien. Et papa… tu imagines s’il ne me reconnaît pas, ce jour-là ? S’il ne m’accompagne pas jusqu’à l’autel ? Je préférerais qu’on parte en voyage et qu’on se marie en petit comité. Dans un endroit ensoleillé.

– Où tu es ?

– Sur le chemin. Pas loin du super beau chêne, tu te rappelles ?

Je ramassai une pierre aux arêtes tranchantes, pivotai rapidement. Entendis un bruit sur ma gauche. Des feuilles écrasées. Des pas, cette fois, plus déterminés.

– Je comprends…

– Si la famille d’Everett insiste pour qu’on fasse un grand mariage, j’inviterai sûrement Olivia, une collègue d’Everett, et bien sûr Laura. Si elle veut. Pourquoi pas aussi Arden, de la fac ?

Aucun autre nom ne me venait.

– Mais j’aimerais bien que ça reste à taille humaine. Tu vois ? Que ça ait du sens.

– Continue de parler. Je suis sur Fulton Road.

Je repris mon monologue tout en marchant, sans savoir si j’étais toujours suivie.

Daniel et moi ne parlions plus jamais de choses personnelles ou existentielles. Quand il m’appelait, c’était toujours pour une raison précise. Quand je l’appelais, c’était pour lui donner ma nouvelle adresse, lui exposer mes projets pour les fêtes de Noël, lui annoncer mes fiançailles.

– Une fois, j’ai été invitée au mariage d’un type dont le fils était l’un de mes anciens élèves. Le père se remariait et le fils m’avait proposé de venir. C’était sans doute déplacé, maintenant que j’y pense, un gamin de dix-huit ans invitant sa prof de vingt-trois ans, comme si c’était sa petite copine, mais je ne voyais pas les choses comme ça, à l’époque. C’était l’été, juste après mon diplôme, et après tout il ne m’avait pas présentée comme sa petite copine. J’étais juste un nom de plus ajouté sur la liste des invités. Je pensais qu’il essayait de me faire passer un message… Enfin, bref. Et ce mariage, c’était de la folie. Ces gens-là étaient friqués, Daniel, tu n’imagines même pas. « Friqués » est un euphémisme. Ce genre de mariage, c’était le budget pour un cycle complet d’études universitaires, le PIB d’un petit pays… Je ne sais pas pourquoi ce gosse m’avait traînée là. Ce qu’il voulait me montrer. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.

– J’arrive sur Cranson Lane. Tu vois quelqu’un ?

Je tournai encore sur moi-même, mais je n’arrivai pas à déterminer vers quelle direction se portait ma sensation.

– Non. Je vais essayer de le retrouver sur Internet. Pour lui poser la question. Une autre fois, plus tard, un gamin insistait pour que j’assiste à un de ses matches de foot. En fait, j’y assistais déjà – il y avait plusieurs rencontres organisées chaque semestre. Mais il ne voulait pas que je le voie jouer. C’est autre chose qu’il voulait me montrer : son père qui l’accablait de reproches après le match. La pression qu’il subissait. Il ne voulait pas me le dire directement, tu comprends ? Parfois c’est plus simple de montrer les choses…

– Tu es où ?

Je jetai un coup d’œil derrière moi mais ma vision semblait brouillée – par l’adrénaline ou par la peur.

– Je suis presque arrivée. Il faut que j’appelle le gosse du mariage, là. Shane quelque chose. Bon Dieu, je ne me souviens même plus de son nom. Dire que j’ai été invitée au mariage de son père… Tous leurs noms se mélangent, maintenant. J’ai bossé avec trop d’élèves. Eh, j’aperçois notre maison !

– Tu rentres, Nic, et tu verrouilles les portes tout de suite !

J’obéis. Je lâchai la pierre et me mis à courir, perdant la couverture réseau à force d’agiter les bras. Je fis le reste du trajet en sprintant. Sitôt dans le hall, je claquai la porte à toute volée et la fermai à clé.

Le réseau était revenu.

– Je suis rentrée, dis-je, haletante.

Je marchai jusqu’à la fenêtre de la cuisine, regardai en direction de la forêt. Rien. Aucun signe de vie.

– Tout va bien ?

– Je suis rentrée, répétai-je, la main pressée sur ma poitrine.

Et maintenant, on se calme…

– Ne bouge pas. Je suis arrivé.

Son SUV bleu s’engageait dans l’allée montant au garage. Je le vis sortir de la cabine mais, au lieu d’avancer vers la maison, il prit la direction de la forêt.

Je sortis précipitamment.

– Daniel ! Qu’est-ce que tu fous, bon sang ?

– Retourne à l’intérieur, Nic.

Il se mit à courir vers les arbres.

Ben voyons. Comme si j’allais rester à la maison pendant qu’il s’enfonçait dans la forêt dont je venais de m’enfuir, paniquée. Je retournai à la lisière des arbres en m’efforçant de retrouver un rythme cardiaque calme et régulier. Je vis Daniel disparaître par bouts – une fraction de corps entre deux troncs, un bras effacé par une branche, le bruit de ses pas peu à peu étouffé par le vent. Je fixai intensément l’endroit où il venait de s’évanouir, l’exhortant à revenir.

J’attendis. Ma respiration se fit plus rauque, mon pouls s’accéléra. Je sursautai à la sonnerie du téléphone dans ma main. Everett. Je rejetai l’appel. Aussitôt, un bruit de pas tout proche.

– Daniel ? murmurai-je en tendant le cou.

Puis, plus fort :

– Daniel ?

Une touffe de cheveux blonds, une épaule. La moitié d’un visage et de longues jambes maigres. Il surgit de la forêt en secouant la tête.

– Je n’ai vu personne.

Il fourra quelque chose à l’arrière de son pantalon.

– C’est quoi, ça ? Un flingue ?

Il ne répondit pas. Continua d’avancer vers la maison, pensant que je lui emboîterais le pas.

– Tu es sûre que tu as entendu quelqu’un ?

– Pourquoi tu te trimballes avec un putain de flingue ?

– Parce qu’on vit au milieu de nulle part et que les flics mettraient trop longtemps à arriver jusqu’ici. Tout le monde est armé, par ici.

– Non. Pas tout le monde. En quoi c’est rassurant, de te balader avec un pistolet dans la poche ?

Il me tint la porte. Attendit que nous soyons rentrés et, après un long soupir :

– Bon, Nic, maintenant dis-moi : tu es sûre de toi ? Décris-moi les bruits que tu as entendus.

Je n’arrivai pas à croiser son regard.

– J’étais à la clairière, celle où on construisait des forts quand on était gosses, et j’ai cru entendre des pas.

Je tentai de les entendre à nouveau dans ma mémoire, mais j’avais l’impression de les exagérer. De pousser le volume du froissement des feuilles.

– J’ai aussi cru sentir une odeur de clope. Mais j’ai des doutes, maintenant…

J’avais peut-être été épiée par quelqu’un. Ou pas. Daniel disait qu’il y avait un monstre dans la forêt. Quand on n’a pas assez dormi, qu’on vient d’être menacée et que les gens que l’on aime disparaissent, ça ne semble pas si exagéré de croire à l’existence des monstres.

– Tu aurais pu t’en assurer avant de m’appeler. Tu m’as foutu la trouille.

Je le fusillai du regard.

– J’avais peur.

J’enchaînai quelques respirations profondes pour ne pas exploser. Mes épaules se contractèrent, comme celles de Daniel quand il était sous pression.

– Tu as les yeux injectés de sang, remarqua-t-il. Tu arrives à dormir ?

Je me rendais bien compte qu’il ne me faisait pas totalement confiance. À mesure que le temps passait, moi non plus, d’ailleurs.

– Un petit peu… non, pas vraiment. Je n’arrive pas à trouver le sommeil, ici.

– Je t’ai déjà dit de venir chez nous, Nic. Allez, viens t’installer.

Je me mis à rire.

– Parce que ça résoudrait tous nos problèmes, hein ? Quand est-ce que tu t’es acheté cette arme, Daniel ?

Il ramassa les facturettes entassées sur la table et les remit en place.

– Laura m’a raconté ce qui s’est passé à la fête. Elle est très mal. Laisse-la prendre soin de toi. Elle me rend complètement dingue.

– Et comment tu lui expliquerais ça ? Que j’ai soudain eu envie de venir vivre chez vous ?

– La clim.

Sa bouche eut un bref rictus.

– Impossible, Daniel. Et puis, sans vouloir te vexer, Laura est vraiment indiscrète…

Il secoua la tête mais ne discuta pas.

– Écoute, je bosse sur le terrain demain, mais je passerai dans la matinée pour m’assurer que tout va bien. Si tu n’arrives pas à me joindre, tu peux toujours appeler Laura, tu sais ? Elle saura quoi faire.

– Ouais.

– Tu ne lui fais pas assez confiance, Nic.

Il s’éloigna, et je distinguai la forme du pistolet dans sa poche.

– C’est de famille ! criai-je.

Nouveau signe de tête désapprobateur.

– Daniel ?

Il s’arrêta, se retourna.

– Merci d’être venu.

Il agita la main et repartit. Arrivé à la voiture, il se tourna vers moi.

– Au fait, tu as pu récupérer les attestations ?

– Une sur deux. Je m’occupe de la seconde.

Il acquiesça.

– Le flingue est à papa. Ça ne me semblait pas très sûr qu’il le garde. Je le lui ai pris pour éviter les accidents. Qu’il se blesse ou qu’il ne blesse quelqu’un d’autre.

*

* *

D’accord, notre père était porté sur l’alcool. Certains soirs, il ne rentrait pas à la maison. Il oubliait de faire les courses. Il nous laissait livrés à nous-mêmes. Mais nous avions eu de la chance. Tout bien considéré, nous avions eu de la chance. Je m’en rendais compte dix ans plus tard.

Corinne, elle, n’avait pas eu cette chance. Nous n’en savions rien. C’était Hannah Pardot qui l’avait découvert en brisant psychologiquement le père de Corinne. En le laissant révéler ses secrets, entrecoupés de sanglots. Hannah Pardot savait comment pousser quelqu’un à bout. Quels leviers actionner. Sans doute mon père lui avait-il mis la puce à l’oreille en lui confiant, à mi-voix : « C’est un problème familial, rien de plus. »

Corinne avait un frère et une sœur, tous deux plus jeunes qu’elle. Elle avait onze ans quand Paul Jr était né – PJ, comme elle l’appelait –, suivi deux ans plus tard de Layla. Au moment de sa disparition, ils étaient encore tout petits, sept et cinq ans. Silencieux, stoïques – plutôt inhabituel pour des enfants. C’est ce qu’Hannah Pardot avait dit à Bricks, qui l’avait répété à tout le monde. Hannah les avait interrogés, assis sur le canapé blanc du salon, pendant que leur mère servait de la limonade. À chaque question, ils regardaient leur père, comme pour attendre ses ordres. Ils l’avaient aussi regardé quand elle leur avait demandé si Corinne leur avait semblé triste, bouleversée, ou s’ils l’avaient entendue dire quoi que ce soit. « Même une toute petite remarque… », avait-elle insisté. Quelque chose qui aurait révélé son état d’esprit. PJ et Layla avaient lancé un regard interrogateur à leur père. Comme si la réponse, c’était lui.

*

* *

La mère de Corinne l’avait emmenée deux fois à l’hôpital. Hannah Pardot avait lu à son père les rapports des médecins : la première fois, une épaule démise (en sortant par la fenêtre, nous avait expliqué Corinne en roulant des yeux) ; puis pour des lacérations au cuir chevelu (en tombant dans le torrent, foutus rochers glissants !).

« C’est vrai, tout est de ma faute », avait reconnu son père en deversant des pleurs répugnants.

Hannah Pardot avait aussitôt convoqué Bricks et Fraize. Elle était persuadée qu’il allait lui signer des aveux complets.

Le père de Corinne n’était pas le genre d’ivrogne qui, comme mon père, restait assis dans un bar, perdu dans ses pensées. Son whisky, il le descendait chez lui, dans le salon, et au lieu de maugréer contre lui-même, il préférait s’en prendre à son entourage.

« Je ne l’ai pas frappée. Je ne l’ai jamais frappée. »

C’est vrai, avait confirmé son épouse. Il ne frappait pas Corinne. Il la punissait. Et si elle avait le culot de répondre, il la repoussait d’une bourrade. Une fois, il l’avait renversée dans l’escalier. Une seule fois. C’était ça, l’épaule.

Il avait une poigne terrible. Implacable. Il lançait des assiettes contre les murs, près de la tête des enfants. Une fois, il avait manqué sa cible. Il ne communiquait que par menaces. Corinne avait fini par s’immuniser. Immunisée contre le bruit d’un oiseau entrant par une fenêtre ouverte ou de ses ailes frappant frénétiquement le bitume.

Elle s’enfuyait de chez elle, venait chez moi, me racontait qu’on avait prévu de se voir. Je comprenais maintenant le sens caché de ses paroles. « Tu as les fils qui se touchent ou quoi ? On devait se voir. On avait dit que je dormais chez toi ce soir. »

En fin de compte, j’avais cessé de jouer le jeu. Moi aussi, je l’avais repoussée.

La police avait passé sa maison au peigne fin, à la recherche de traces de sang. De preuves. De signes d’un autre incident que son père aurait dissimulé.

Je n’arrivai pas à imaginer Corinne servant des bobards aux infirmières de l’hôpital. « Je voulais sortir par la fenêtre et je suis tombée. » Corinne laissant son père gagner : c’était im-po-ssi-ble. Corinne les yeux rivés au sol, apeurée. Je comprenais que son pouvoir n’était pas infini, comme nous l’avions tous cru. Il avait des limites. Mais, quand elle quittait sa maison, elle refusait de céder le moindre pouce de terrain devant quiconque. Elle avait appris à pousser les gens à bout, à les manipuler. Elle savait quelle ligne ne pas franchir – son père le lui avait enseigné. Ne jamais aller trop loin. Faire plier sans casser. Chacun de nous abrite une part d’ombre. Elle le savait mieux que quiconque. Chacun de nous possède deux visages, et c’était pour les découvrir qu’elle nous scrutait de si près.

*

* *

Des Corinne, j’en rencontre tous les ans. Je les reconnais tout de suite, de l’autre côté de mon bureau. La fille obstinée. La fille cruelle. La fille vénérée par ses copines. La fille triste, tellement triste, dessinée au crayon, que l’on découvre seulement en retirant les gens autour d’elle.

Ne les retirez pas.

Par pitié. Ne les retirez pas.

« Elle est cruelle mais elle vous aime, ai-je envie de leur dire. Soyez patients. Ne vous arrêtez pas aux apparences. »

Je vois les manches longues et je sais ce qu’elles cachent.

Le plateau-repas laissé intact à la cafétéria pendant qu’elle vanne quelqu’un.

Les garçons qu’elle repousse, encore et encore, en espérant quand même qu’ils reviendront. Parce qu’elle ne peut pas les laisser s’approcher trop près. Elle ne peut pas se le permettre.

C’est toujours elle que j’ai envie d’appeler dans mon bureau, sans raison. Elle plutôt que l’élève écrasé sous la pression des études, celui dont les parents divorcent, celle qui fait tout pour attirer l’attention – à commencer par s’affamer. C’est cette fille-là que je veux. Celle qui ne figure pas dans mes dossiers. J’ai envie de l’appeler juste pour qu’elle sache, à mesure qu’elle grandira et que tout le monde la laissera fatalement tomber, que je suis là.

Cette fois, je suis là.

*

* *

Tyler m’appela au moment où je venais de me laisser prendre par le sommeil. Son nom sur l’écran et aussitôt son visage dans mon esprit, rassurant et proche.

– Allô ? Tyler ?

Je m’extirpai du lit, descendis dans l’entrée au cas où sa camionnette m’attendrait devant la maison, sous la bruine persistante.

– Salut, Nic.

– Tu vas bien ? Tu es chez toi ?

La nuit était impénétrable. Aucun signe de Tyler.

– Ouais. Jackson m’a dit que tu te faisais du souci ?

– C’est lui qui se faisait du souci ! Enfin, moi aussi. Bref. Où tu étais passé ?

– Je suis allé m’occuper de quelques trucs.

– Pourquoi tu as laissé ton téléphone chez toi ?

Un temps d’arrêt. Comme pour dire : « À ton avis, Nic ? »

– Un oubli.

Je détestais qu’il me mente. On n’était pas censés se mentir l’un à l’autre. On pouvait ne pas se dire tout ce qui nous traversait l’esprit, mais jamais se mentir. Je le lui avais fait promettre.

– Tyler… Parle-moi, s’il te plaît. Je pensais que je t’avais blessé. Je pensais…

Silence. Je me tortillais, gênée.

– Je suis parti faire un tour dans le Mississippi.

Il avait parlé rapidement, à voix basse. Il n’avait pas besoin d’en dire davantage.

– Chez son père ?

– Je voulais en avoir le cœur net. Aucune trace d’Annaleise. Aucune trace de rien du tout, d’ailleurs.

Je pressai le téléphone contre mon oreille. Concentrée sur sa respiration.

Il rompit le silence.

– Tu avais raison. On a besoin d’espace.

Je le sentais s’éloigner un peu plus à chaque mot.

– Tyler…

– Tu as besoin de quelque chose, Nic ?

Comme s’il me faisait une politesse.

De quoi avais-je vraiment besoin ? De lui ? Pour lui ?

– Juste de savoir que tu vas bien.

– Je vais bien. À la prochaine, Nic.

*

* *

Ici, la pluie avait quelque chose de familier et d’inquiétant à la fois. En ville, elle frappe les fenêtres, crépite dans les rues, inonde les caniveaux, comme si elle empiétait sur la vie des habitants. Elle provoque des embouteillages, rend les halls d’immeuble glissants. À Cooley Ridge, la pluie est une composante du paysage. Comme si elle habitait la région, quand nous ne sommes que des visiteurs de passage.

Elle me donnait le sentiment d’être toute petite. Provisoire. J’imaginai ma mère à ma place, en train d’écouter l’averse. Les mêmes molécules d’eau, recyclées, réutilisées, à l’image de ce schéma cyclique des manuels d’école. Avant ma mère, je voyais mes grands-parents qui avaient acheté cette terre, y avaient construit cette maison, se tenir devant cette fenêtre et écouter les mêmes gouttes tomber. Pour certaines religions, m’avait expliqué mon père, le temps est un cycle. Les époques se répètent sans cesse. Mais pour d’autres, le temps, c’est Dieu. Un don du ciel que nous ne pouvons ni manipuler ni habiter.

Entendre la voix de mon père essayant de trouver du sens aux mystères de l’existence avait quelque chose de réconfortant.

Tant il est facile, quand on se tient là, au milieu des montagnes balayées par la pluie, dans une maison bâtie par son grand-père, de se sentir insignifiante.

Tant il suffit d’une fraction de seconde pour passer de quelque chose à rien du tout.

Tant on peut être une jeune fille riant dans un champ de tournesols et, l’instant d’après, un visage obsédant affiché sur une vitrine de magasin.

Terreur. Annihilation. Néant. Et puis : soulagement.

Un soir de pluie, j’avais forcé Tyler à sortir. « Tu sens ? » lui avais-je demandé en enlaçant ses doigts et en attendant qu’il chuchote : « Oui. » Il pouvait s’agir de n’importe quoi : le froid sur son visage, l’eau dans ses chaussures, le ciel et ses promesses d’amour, de solitude. Ou bien moi. J’aimais croire qu’il ressentait la même chose que moi. Qu’il me comprenait toujours.

Je tentai de trouver le sommeil. Allongée dans mon lit, yeux fermés, je me concentrai sur la pluie criblant le toit. Espérant que ce bruit viderait mon esprit, me bercerait vers un tranquille oubli.

Mais chaque goutte semblait me parler. Me forcer à rester éveillée.

Ouvre les yeux. Regarde.

Le temps peut s’enrouler sur lui-même et révéler certaines choses. Peut-être de cette façon. Cooley Ridge essayait de me montrer quelque chose. Le temps essayait de me donner des explications.

Tic-tac, Nic.

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