Évanouies

Megan Miranda · Chapitre 6 sur 19

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Évanouies

Jour 11

Les jeunes dans la clairière s’étaient enfin endormis et je traversais avec précaution leur campement, enjambant des canettes vides et des sacs de couchage pour rallier les cavernes par le chemin le plus rapide. L’aube perçait déjà entre les arbres, le ciel se teintait d’un rose vaporeux, mais la bouche d’ombre donnant sur les cavernes était une invitation. En bas, le temps n’existait plus. Il y avait trop d’anfractuosités pour que la lumière s’y engouffre. Trop de distance. On ne s’y déplaçait qu’à l’instinct, au ressenti. Mes mains collées à la taille de Tyler, je marchais dans ses pas, et le rire de Corinne résonnait dans les profondeurs.

Il y a dix ans, ces cavernes nous appartenaient.

Par la route, une bonne quinzaine de kilomètres les séparaient de chez moi, mais, en passant par la forêt, le trajet se limitait à trois ou quatre kilomètres. Corinne, Bailey et moi nous y rendions à pied avant d’être en âge de conduire. Pas pour les cavernes – elles étaient venues plus tard, toujours par défi. C’était la clairière qui nous avait attirées ici en premier. C’était notre lieu de réunion, comme pour ces gosses aujourd’hui.

À l’origine, il s’agissait d’un endroit géré et entretenu de façon privée. Aujourd’hui à l’abandon, il était en bonne voie vers la décrépitude même si les vieilles toilettes et leur plomberie fonctionnaient encore. Le lieu idéal pour des feux de camp et des fêtes. Une sorte de paradis pour ados – qui, dès qu’ils passaient à autre chose, oubliaient son existence, comme sous l’effet d’un charme.

On se glissait entre les grilles rouillées menant aux cavernes et, de là, une voie sécurisée par une corde nous descendait aussi loin que nous l’osions. Nous éteignions nos lampes-torches, des frissons parcouraient notre dos, soudain une tape sur l’épaule : Action ou vérité ?

Dans l’obscurité, ce n’étaient que jeux de mains, rires, chuchotements. On se cramponnait les unes aux autres, on se pressait contre les parois humides, c’était à qui impressionnerait le plus les autres. On jurait avoir vu des fantômes, on se prenait pour des fantômes, jusqu’à ce qu’une de nous abrège le jeu en rallumant sa lampe.

*

* *

Les visites officielles des cavernes avaient cessé vingt-cinq ans plus tôt, à la suite d’un accident : un couple oublié par le guide, perdu dans l’obscurité totale, un seul survivant le lendemain matin. La femme avait glissé le long des rochers huileux, s’était fracassé la tête, et son mari n’avait pas pu la retrouver dans le noir. Il avait fait le tour de la caverne à quatre pattes, en cercles concentriques, criant son prénom sans jamais tomber sur elle. Il était remonté jusqu’à la grille, fermée, criant à l’aide toute la nuit, mais ses hurlements s’étaient égarés dans l’immensité de la forêt. Quand on est en bas, on peut très facilement perdre ses repères. Il paraît inimaginable de se retrouver piégé dans une caverne avec une autre personne sans jamais pouvoir la trouver, mais quiconque y était descendu comprenait. Ce genre de choses peut vraiment se produire.

La femme avait été retrouvée baignant dans une mare de sang. Son mari à moins de vingt mètres d’elle.

Ils s’étaient mis dans l’idée d’explorer un tunnel étroit à l’écart de la visite guidée. N’avaient pas remarqué que tout le monde était parti, jusqu’à ce que leur lampe s’éteigne. Avaient regagné à tâtons la caverne principale d’où ils avaient tenté de retrouver la corde qui conduisait à la sortie. C’est à ce moment-là qu’il l’avait perdue.

Bien sûr, c’était ce qu’il avait raconté aux secouristes. Mais les rumeurs, les ragots n’avaient pas tardé, toujours vivaces. Il l’avait tuée. C’était son plan dès le départ. Ou alors c’était un accident dans le feu d’une dispute conjugale, un coup de coude trop appuyé… Ou bien, selon la version de Daniel, c’était le monstre qui l’avait poussé à commettre cet acte. Le monstre de la forêt qui vivait dans les cavernes. Ce monstre dont la voix murmurante ressemblait à notre propre écho.

Quoi qu’il en soit, l’endroit avait fermé, le générateur avait grillé et l’éclairage des abords avait été coupé – retirant à la ville une partie de ses revenus. La région attirait beaucoup les touristes, avant, entre les cavernes, les montagnes et le torrent. Sans compter Johnson Farm – et ses tournesols – facilement accessible par la route. Les gens se garaient sur le bas-côté et s’y engageaient comme dans un labyrinthe, appareils photo suspendus au cou.

Certes, les montagnes et le panorama attiraient toujours du monde, de même qu’un certain art de vivre auquel on pouvait trouver un charme désuet. Mais la ville, située à trente kilomètres, était desservie par une ligne ferroviaire, avec un train pittoresque proposant des excursions d’une journée, et elle aussi avait les montagnes, le torrent et la proximité de Johnson Farm. C’est vers elle que se tournèrent les quelques touristes qui restaient.

Les grilles métalliques avaient été scellées à l’entrée des cavernes, fermées par des chaînes et par un cadenas. Un panneau mettait en garde : DANGER – ENTRÉE INTERDITE – NE PAS FRANCHIR CETTE LIMITE.

Autant afficher dans le ciel un Bat-Signal 1 : BIENVENUE AUX JEUNES !

Et nous avions répondu à l’appel.

Les grilles et le cadenas étaient là surtout pour la frime. On connaissait tous quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui avait la clé. De notre temps, il y en avait au moins huit copies qui circulaient de main en main, comme un rite de passage des élèves de dernière année aux petits nouveaux. Une fois diplômés, les défis, les paris, la sombre intimité des cavités perdaient de leur intérêt. C’était le motel entre les deux villes, et non plus les parois froides et le sol humide des cavernes, qui abritait les secrets.

Quand Corinne avait disparu, les flics n’avaient pas pu chercher partout. Trop de lieux et pas assez de moyens en attendant les renforts de l’État. Surtout pour une gamine de dix-huit ans et en l’absence de tout signe suspect. Le scénario de la fugue restait envisageable.

Les cavernes se trouvaient proches de la route principale entre la fête foraine et notre ville, avec un accès semi-carrossable, vestige de l’époque où la municipalité gérait l’endroit. C’était le lieu idéal pour cacher un corps.

Jackson avait lancé l’idée quand les flics avaient formé les équipes de fouilles quarante-huit heures après la disparition. Est-ce que quelqu’un a regardé dans les cavernes ? Ils n’avaient pas pu ne pas regarder. Pas avec nous tous, prêts à partir chacun avec sa propre lampe de poche, son désespoir et une copie de la clé.

Nous étions là quand les flics étaient entrés. Bailey, à côté de Jackson, le visage posé contre son torse, maculant son tee-shirt de traces de rimmel ; Tyler, doigts serrés trop fort entre les miens ; Daniel, bras croisés, maussade et rongé d’inquiétude. Les flics avaient apporté une grosse pince pour couper le cadenas, mais ils n’en avaient pas eu besoin. Une fois le cadenas ouvert, les chaînes retirées et les grilles entrouvertes, l’obscurité nous avait fait signe.

Jimmy Bricks était descendu avec un gros spot pendant que l’agent Fraize nous obligeait à rester avec les badauds attroupés. Nous avions attendu une éternité. Chaque minute écoulée serrait davantage ma gorge. L’air estival était épais et chargé d’une odeur de décomposition.

La fouille avait duré plus d’une heure. Mais une seule chose était remontée des cavernes : une bague.

Une bague très belle, unique en son genre. Des rubans d’argent entrecroisés sertis d’une rangée de pierres bleues. Je l’avais vue le lendemain au poste de police, quand les flics avaient posé le sachet d’indices devant moi sur la table.

– Prenez bien le temps de la regarder, m’avait dit l’agent Fraize.

Certaines pierres étaient noircies, tachées de sang séché. J’avais fermé les yeux, secoué la tête.

– Ce n’est pas à elle.

Les semaines suivantes, ils avaient essayé de retrouver sa provenance – nous l’avions su grâce à l’agent Fraize, le mari de la secrétaire administrative du lycée qui en avait parlé à ses amies du club de lecture. Ils avaient tenté de relier la bague à Corinne ou à Jackson en examinant les factures et les copies de photos d’identité d’un prêteur sur gages. Mais la bague avait surgi comme Corinne avait disparu.

De nulle part.

Vers nulle part.

Bailey leur avait dit qu’elle n’appartenait pas à Corinne. Jackson leur avait dit qu’elle n’appartenait pas à Corinne. Mais la police se raccrochait à cette idée, persuadée que nous ne savions pas tout d’elle. Par exemple, la raison qui l’avait amenée ici, pourquoi elle avait fini par se fondre dans les parois de la caverne – ses os dans la roche tendre, ses dents absorbées par la pierre ébréchée, ses vêtements désintégrés dans le noir – pour ne laisser que le métal d’une bague et le sang collé dessus.

Pour quelle autre raison Jackson aurait-il aiguillé les flics vers les cavernes ? C’est ce que les coupables font quand la culpabilité menace de les submerger. C’est dans la nature humaine de vouloir parler. Être absous.

Ensuite, ils avaient de nouveau fermé l’accès aux cavernes : nouvelles chaînes, nouvelles grilles, nouvelle serrure. Pas de clés. De ce que j’en savais, il n’avait jamais été rouvert.

*

* *

Je me fis la réflexion que les gamins dormant dans la clairière étaient peut-être venus la veille au soir pour chercher Annaleise. Comme nous avions cherché Corinne. Peut-être qu’ils savaient quelque chose de plus, quelque chose dont ils avaient peur de parler. Mais non.

Quand Corinne avait disparu, nous avions tout ratissé. Quand la police n’avait plus voulu ou pu poursuivre les fouilles, nous avions redoublé d’efforts. Nous nous étions tellement investis dans sa disparition que certains d’entre nous ne s’en étaient jamais vraiment remis.

« Le monstre vit là-dedans », disait Corinne. Alors, elle m’attrapait par la main et me tirait vers l’intérieur. « Trouvez-nous maintenant ! » criait-elle avec son rire voilé, et nous entendions bientôt des bruits de pas – Jackson ou Tyler –, et de minces faisceaux de lumière se mettaient à balayer le sol tandis que nous nous tapissions dans l’ombre pour ne pas nous faire repérer.

Je me tenais devant ces grilles à présent. Mes mains encerclaient les barreaux d’acier rouillé, je tendis l’oreille, écoutai le vent s’engouffrer dans les ténèbres suivi de son écho sourd et lugubre. La serrure était fermée, les chaînes ensevelies sous une mousse épaisse qui se détachait trop facilement : mes mains en étaient couvertes.

Je suivis la chaîne et arrivai au cadenas. Je tentai de secouer les barreaux, mais ils restaient fermement ancrés dans la roche. Pas même un bruit. Mes doigts se crispèrent sur eux et je pressai mon visage contre la grille. Les yeux braqués vers cet endroit où la lumière disparaissait derrière un coin de rocher.

– Hé ! Ho ! murmurai-je.

J’entendis ma voix ricocher sur les parois. Je réessayai :

– Annaleise ?

Seul l’écho me répondit.

Je m’attaquai à nouveau aux grilles, cette fois depuis un angle différent, tirant sur les barreaux parallèlement au rocher pour voir s’ils pouvaient céder, si je pouvais les écarter. Je les secouai de plus en plus fort jusqu’à ce que j’entende une fille marmonner quelque part derrière moi :

– Hé ! vous avez entendu ?

Je disparus entre les arbres avant qu’elle ait le temps de m’apercevoir.

*

* *

J’éprouvai un moment de panique. Serais-je capable de retourner à la maison maintenant qu’il n’y avait plus de sentier à suivre ? Cela faisait si longtemps que je n’avais pas pris ce chemin seule. Mais tout revint très vite : la piste foulée si souvent qui menait à la clairière où je retrouvais Tyler, et les bruits du torrent pour me guider jusqu’à chez moi.

La vague de chaleur n’avait pas faibli et, le temps d’arriver dans mon jardin, j’étais en sueur, crasseuse.

En voyant la voiture de Daniel garée dans l’allée, je restai un instant à l’orée de la forêt. Puis j’avançai jusqu’à la porte de la cuisine, essayant de comprendre où il se trouvait. Je l’entendis au téléphone, le bruit de ses chaussures foulant le plancher.

– Dis-moi juste si elle est là.

Une pause. Nouveaux pas.

– Déconne pas ! Dis-moi qu’elle va bien. On s’est engueulés et… elle est… je ne sais pas. Elle ne va pas bien.

Les pas reprirent.

– Non. Je suis arrivé, sa voiture est ici, tout son bordel est ici mais pas elle.

– Daniel ?

Je poussai la porte de derrière.

Il apparut au coin de la pièce, téléphone toujours collé à l’oreille.

– C’est bon, c’est bon…

Il glissa son téléphone dans sa poche.

– Salut, Nic, dit-il d’une voix traînante.

Mains sur les hanches, jouant le type détendu.

– Où tu étais passée ?

– Sortie me balader.

Ses yeux s’attardèrent sur mes vêtements – les mêmes que ceux de la veille – et il fronça les sourcils.

– Dans la forêt ?

– Non. Le long de la route. Dis donc, tu sais si les flics ont fouillé les cavernes ?

Le pli au-dessus de son nez se creusa, les coins de ses lèvres s’affaissèrent.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– Les cavernes. Tu sais si la police y est allée ?

Daniel me considéra de la tête aux pieds. Je serrai les poings pour cacher les traces de terre et de mousse.

– Laissons-les faire leur boulot, tu ne crois pas ? Ça ne sert à rien de s’impliquer personnellement.

– Quand même… Il faudrait vérifier.

Il agita la main.

– Nic… Je suis venu pour te parler…

Il se frotta le cou. Un instant, je crus qu’il allait me présenter des excuses, et je me préparai mentalement à faire de même.

– À propos de papa. J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.

Non, ce ne sera pas pour cette fois.

– Première chose : une date a été fixée pour le tribunal.

Nous avions les déclarations sous serment de deux témoins attestant l’incapacité intellectuelle complète de notre père et une requête qu’Everett m’avait aidée à rédiger, désignant Daniel comme son tuteur principal, le rôle me revenant en cas de décès de mon frère.

– Mais ce n’est pas avant deux mois.

– Deux mois ?

– Ouais. Et si papa refuse toujours de signer les papiers pour mettre la maison en vente, on devra attendre l’audience de tutelle avant de publier une annonce.

– Je vais lui parler.

Daniel toussota.

– Peut-être que tu devrais rentrer chez toi.

Je le fixai du regard. C’était toujours mon frère qui me disait de rester ou de partir, et je voulais savoir pourquoi. En l’occurrence, pourquoi il voulait que je m’en aille.

– Je croyais que tu avais besoin de mon aide ? C’est ce que tu m’as dit. Tu voulais que je vienne.

– Je peux me débrouiller.

Son visage se verrouilla. Indéchiffrable. Daniel tout craché.

– Je vais aller voir papa, il signera les papiers. On vendra la maison.

Il hocha la tête. Son regard se porta vers la forêt.

– La prochaine fois que tu sors, prends ton téléphone. Je n’aime pas m’inquiéter inutilement.

*

* *

Il y avait une voiture de police dans la première rangée du parking à moitié vide de Grand Pines et, instinctivement, j’allai me garer vers le fond. Réflexe irrationnel, je le savais – quand bien même.

Le flic sortit du bâtiment au moment où je quittais ma voiture. Je restai à côté de la portière, à triturer les papiers que mon père devait signer. Sa démarche m’était vaguement familière : yeux baissés, mains fourrées dans les poches. Ses cheveux d’un noir profond se détachaient parfaitement sur sa peau beige. Une peau cannelle, disait Jackson à propos de Bailey, comme si ses origines ethniques avaient un parfum ou un arôme caractéristiques.

Je fis quelques pas vers lui.

– Mark ? Mark Stewart ?

Le flic auquel Annaleise avait laissé un message avant de disparaître. « Je me pose certaines questions au sujet de l’affaire Corinne Prescott… Est-ce qu’on pourrait se voir pour en parler ? »

Mark Stewart. Ici.

Il s’immobilisa à quelques mètres de sa voiture, comme arrêté par la ligne bleue d’une place pour handicapé. J’avançai vers lui au petit trot, mes tongs frappant le sol en cadence. La liasse de papiers dans le dossier coincé sous mon bras commençait à glisser, je la retins entre le coude et la taille. Le cœur battant, je me montrai moi-même du doigt.

– Nic Farrell. Tu te rappelles ?

Ses yeux s’écarquillèrent sous la surprise, pour laisser rapidement place à un hochement de tête et à un sourire.

– Salut, Nic. Eh ben… ça fait un sacré…

Il laissa sa phrase flotter entre nous.

– Ouais. Bon sang, ce que tu as grandi !

Je scrutai son visage, mais il était complètement neutre, à la fois familier et impénétrable. Sa sœur, Bailey, m’avait toujours captivée. C’était le genre de personne dont on ne peut pas détacher le regard, même quand on l’a vue mille fois. Leur mère était japonaise – leur père l’avait rencontrée pendant ses quatre années dans l’US Navy – et elle parlait avec cet accent un peu guindé que Bailey imitait à la perfection.

Comme Mark, Bailey avait les cheveux sombres, les yeux marron et la peau cannelle. Pourtant, cette combinaison identique produisait des effets opposés. Dans un groupe, lui passait inaperçu, n’attirait pas les regards. Je me demandai s’il avait été proche d’Annaleise. S’il savait quelque chose qu’il gardait pour lui. Et pourquoi elle l’avait appelé au sujet de l’affaire Prescott.

À l’époque où j’étais partie, Mark avait quatorze ans. Le seul trait marquant de sa personnalité dont je me souvenais, c’était son côté incroyablement loufoque et immature quand il se trouvait sous son propre toit. Dès qu’il sortait de chez lui, il devenait morose, silencieux. Quand je le croisais dans la rue, loin de sa famille, il rougissait violemment comme s’il était gêné que je connaisse l’autre version de lui-même.

– Qu’est-ce qui t’amène ici ? demandai-je.

Ses joues virèrent à l’écarlate et je constatai avec plaisir que je lui faisais toujours le même effet. Ça l’obligeait à surcompenser en se livrant à quelques confidences.

– Un tuyau…, commença-t-il.

Il prenait soin d’éviter mon regard.

– D’une infirmière. Au sujet d’un crime potentiel. Nous sommes obligés de tout vérifier.

J’acquiesçai. Tentai de maîtriser le tremblement de mes mains et ma respiration saccadée.

Ça pourrait être n’importe qui. Combien de patients à Grand Pines ? La brochure disait… voyons… six cent vingt, non ? Ou deux cent soixante ? Bref, ça fait toujours moins de 1 % de risque…

– Bon, et sinon, qu’est-ce que tu deviens ? Tu vis toujours en ville ?

– Bah, non. Je bosse ici, c’est tout. Je me suis installé à quelques kilomètres de Bailey. Un coin sympa. Enfin tu connais.

Il se comportait comme si j’étais au courant de la vie de Bailey. J’ignorais où elle habitait, ce qu’elle faisait… Je n’avais pas envie de poser de questions à son sujet – trop peur de laisser affleurer une vérité désagréable : Bailey et moi, on ne se parlait plus. Plus depuis la disparition de Corinne. Pas une seule fois depuis.

Cette boîte au poste de police, elle provoquait de drôles de réactions chez les gens. Des envies de dire du mal des autres. Comme un rapport écrit de vos trahisons, avec votre signature juste en dessous.

– Eh bien, ça m’a fait vraiment plaisir de te revoir, Mark.

J’étais presque parvenue à la porte d’entrée quand il m’appela.

– Hé, Nic !

Je ne l’avais jamais entendu avec cette voix. Sa voix de flic.

– Tu restes encore un peu en ville ?

Je haussai les épaules.

– Juste le temps de régler quelques affaires.

Je serrai ma liasse de papiers pour contrôler mes mains.

Il ne me demanda pas pourquoi j’étais là ni à qui je rendais visite.

Il le savait déjà.

Dès que les portes se refermèrent, je courus vers la chambre de mon père.

*

* *

Papa était particulièrement désemparé, ou choqué, ou les deux.

Assis au bord de son lit, il fixait le mur devant lui, se balançant doucement d’avant en arrière. Je frappai quelques coups contre la porte ouverte, mais il ne répondit pas.

– Papa ?

Il se tourna vers moi, me regarda avant de revenir à son mur et à son balancement. Complètement refermé sur lui-même.

Pas de danger dans l’immédiat. Aucune raison pour que la directrice appelle Daniel, fixe un rendez-vous ou fasse part de son inquiétude. Tous étaient sans doute très contents de la façon dont il se comportait.

Mais, pour moi, c’était bien plus terrifiant. Il ne se débattait pas pour recouvrer sa santé mentale ; il ne luttait pas pour comprendre ; il ne se révoltait pas contre ce brusque sentiment d’étrangeté. Il lâchait prise.

Sur le mur étaient scotchées des photos de nous, de moi, de Daniel, des infirmières et des médecins, tous les gens dont il ne devait pas se méfier. Dont il devait se souvenir. À présent, son regard les effleurait sans les voir. Je m’approchai et me postai devant ma photo. Mes cheveux étaient plus courts sur le cliché. Je souriais à côté de papa qui passait le bras autour de mes épaules. Elle datait de l’an dernier : on l’avait prise dans cette chambre le jour de l’installation de mon père, faute d’avoir trouvé une photo récente de nous deux. Daniel avait écrit en dessous : Avec ta fille, Nic.

Papa continuait de se balancer. Il marmonnait quelque chose pour lui-même, une succession absurde de mots.

– Papa, insistai-je, mais de nouveau son regard me traversa.

Soudain il s’arrêta, l’air concentré.

– Shana ?

Je fermai les yeux. Il reprit son balancement.

Il n’y avait aucune photo de ma mère sur le mur. Ç’avait été une décision difficile, celle qui nous avait fait le plus hésiter, Daniel et moi : ajouter son portrait pour laisser notre père espérer qu’elle soit toujours en vie ou faire comme si elle n’avait jamais existé ? Quel était le pire ? Nous en avions débattu pendant tout le dîner, la veille du départ de notre père. Et c’est moi qui avais tranché, car je connaissais la puissance ravageuse de la perte. Perdre quelque chose que l’on pense posséder : c’est pire, bien pire que tout.

Je déboulai dans le couloir. La lumière était trop violente, le bourdonnement des néons couvrait le murmure sourd des voix dans les chambres.

– Hé ! lançai-je à la première personne d’apparence un peu officielle que je croisai.

Pas de blouse d’infirmière, tenue de femme d’affaires décontractée, cheveux dénoués, tête de moineau. Je l’avais déjà vue lors de ma précédente visite. Elle passa devant moi avec un sourire figé, mais je la saisis par le bras.

– Qu’est-ce que vous lui avez fait ?

Était-ce ma façon de lui prendre le bras ? Ou la détermination de mon regard ? Elle cligna lentement les paupières et répondit :

– Je préviens le médecin.

– Non. Je veux parler à Karen Addelson.

Voix tranchante et nom complet de la directrice. C’était ma meilleure imitation d’Everett.

– Elle est en réunion.

Si Everett avait été à ma place, il aurait persuadé mon interlocutrice d’aller chercher la directrice en pleine réunion sans même lui donner l’impression d’exiger ça d’elle. Il l’aurait simplement laissée parler en boucle, et elle aurait fini par croire que l’idée venait d’elle : Elle ne devrait pas tarder… Oh ! je comprends le problème, oui… Bon, je vais juste jeter un coup d’œil, voir si elle peut vous accorder une minute.

– Il faut que je lui parle.

– Je la préviendrai dès qu’elle aura terminé.

– Tout de suite. Il faut que je lui parle tout de suite. Est-ce que quelqu’un est venu voir mon père ? C’est à cause de ça qu’il est en train de se balancer sur son lit sans dire un mot ? Ça doit être votre conception d’un encadrement exceptionnel au service des résidents, comme le prétend votre brochure ?

Ses joues s’empourprèrent.

– Bien. Installez-vous dans la salle d’attente. Je vais prévenir Mme Addelson.

Elle repartit d’un pas résolu. Je la suivis.

– Pourquoi la police était-elle ici ?

Sa démarche se fit moins assurée, mais elle continua d’avancer.

– Je ne sais pas. Des policiers sont arrivés il y a une heure…

– Des policiers ? Ou un seul ? Mark Stewart ?

Elle s’arrêta devant la porte de son bureau et, se tournant vers moi d’un air narquois :

– Un policier.

Elle s’éclaircit la gorge et poursuivit :

– De type asiatique, je crois ?

Elle rougit à nouveau, comme si elle avait enfreint les règles du politiquement correct.

– Un type banal. Un gamin tantôt fantasque, tantôt maussade.

Mark.

– Et vous l’avez laissé parler à mon père ? Si sa situation empire…

D’un mouvement du bras, je tentai d’englober tout ce qui caractérisait l’état de mon père en ce moment.

– … je vous en tiendrai toutes pour personnellement responsables !

Elle m’indiqua le canapé de la salle d’attente et alla s’asseoir dans le bureau voisin en précisant :

– J’étais ici, à mon poste. Je n’ai aucune idée de ce qui est arrivé.

Elle prit le combiné téléphonique et pressa une touche.

– La fille de Patrick Farrell est dans la salle d’attente.

Karen Addelson sortit de son bureau une minute plus tard, raccompagnant un couple en s’excusant d’écourter leur entrevue. Puis, me tendant les mains :

– Nicolette. Je vous en prie, entrez.

Comme si elle m’attendait.

La pièce était décorée de plantes en pots. Sur une table basse, un rectangle de sable où un râteau minuscule avait tracé des sillons ondulants composait un jardin zen en miniature.

– Qu’est-ce que vous avez fait à mon père ? J’ai croisé l’agent Stewart sur le parking et voilà que je trouve mon père prostré dans sa chambre, pratiquement catatonique. Bon Dieu, qu’est-ce qui s’est passé ?

– Asseyez-vous, je vous en prie.

J’ignorai le sofa qu’elle m’indiquait et pris place sur une chaise. Difficile de s’indigner vautrée dans un canapé géant devant un jardin zen.

Elle prit tout son temps pour contourner le bureau et aller s’asseoir en face de moi. Croisa les doigts sur son sous-main. Les veines bleues qui parcouraient ses phalanges la vieillissaient de dix ans par rapport à l’âge que je lui avais d’abord donné. La soixantaine. L’âge de mon père. Bon sang, il n’avait rien à faire ici…

– Mademoiselle Farrell, commença-t-elle, je ne peux pas interdire à un policier d’interroger un patient, même si je le déplore. L’agent Stewart lui a juste posé quelques questions. Apparemment, votre père aurait été témoin d’un crime.

Je ris.

– Bien sûr. Et un témoin très utile, vraiment ! Je parie qu’ils l’imaginaient déjà à la barre…

– Mademoiselle Farrell, même si son témoignage est juridiquement considéré comme irrecevable, nous avons les mains liées. Nous n’avons aucun poids légal pour empêcher un officier de police de questionner un de nos patients. C’est une responsabilité que nous assumons.

– Vous l’avez vu ? C’est une catastrophe. Il répète sans cesse des choses sans queue ni tête…

– Écoutez, il était en train de discuter avec une infirmière, et l’infirmière m’a rapporté qu’il l’appelait Nic et mentionnait de façon insistante une fille disparue. Il prétendait savoir ce qui lui était arrivé. Nous étions obligés d’en faire part à la police.

Je pris sur moi pour dissimuler ma stupeur, mais une vague nauséeuse déferla de mon estomac jusqu’à ma gorge.

– Bien sûr que non, vous ne comprenez pas ? S’il prenait votre infirmière pour moi, c’est qu’il ne savait déjà plus ce qu’il disait ! Vous ne voyez pas que votre raisonnement est foireux ? Rien de ce qu’il dit n’a le moindre sens !

– Au contraire. Votre père est un homme très intelligent. Il y a toujours une part de vérité en lui. Peut-être devriez-vous lui en parler. L’interroger sur cette fille disparue, voir ce qu’il va vous dire.

– Vous étiez présente lors de l’interrogatoire ?

Elle prit un instant pour se donner une contenance, et je reconnus sa pause comme une tactique qu’Everett aurait pu utiliser. Rester calme, calmer le jeu. Contrôler ses émotions, toujours garder la main.

– Non. Le policier a insisté sur le caractère confidentiel de leur entretien. Comme je vous l’ai dit, nous avons les mains liées.

Je m’éloignai du bureau. Quand je me mettais en colère, je ne pouvais pas empêcher les larmes de couler. Comme deux émotions inextricables. Et ça ne faisait que renforcer ma fureur, car je renvoyais une image de faiblesse là où je voulais paraître confiante et exigeante, comme Everett. La seule chose que je réussis à faire fut de sortir avec fracas de la pièce.

*

* *

Papa mit plus d’une heure à me reconnaître. Une heure que je passai assise dans sa chambre, à l’attendre. Soudain, le déclic sembla se faire. Son regard erra de la photo sur le mur à la fille assise sur une chaise dans un coin.

– Nic, dit-il en pianotant sur le plateau de la commode. Nic, ton amie… enfin, le frère de ton amie. Tu savais qu’il était policier ? Je l’ignorais…

– Ça va aller, papa. Je vais m’occuper de tout. Dis-moi ce qu’il t’a demandé. Dis-moi ce que tu lui as raconté.

Je me levai, fermai la porte. Son regard ne me quittait pas.

– C’était à propos de cette fille. Cette fille qui a disparu…

Je frissonnai.

– Tu n’es pas obligé de répondre, papa. Toute cette histoire date de dix ans. Si ça se trouve, Mark ne s’en souvient même pas.

– Non ! Pas Corinne. Je veux dire, si, elle. Mais aussi… l’autre. L’autre fille. La…

– Annaleise Carter ? Comment tu aurais pu être témoin de quoi que ce soit ? Tu es ici depuis…

Je toussai.

– Tu étais déjà ici quand elle a disparu.

– Depuis combien de temps, Nic ? Ça fait combien de temps que je suis ici ? C’est important.

Je laissai passer un moment.

– Environ un an.

Il lâcha un sifflement.

– Je suis en retard.

– Papa, qu’est-ce qu’on t’a demandé ?

Il fallait que je maintienne sa concentration.

– Si je la connaissais bien. Si ton frère la connaissait bien. Ton frère, comme toujours… Il n’aurait jamais dû faire ça.

Il fixa mon visage de profil, comme pour y voir la marque que Daniel m’avait faite dix ans auparavant. Comme si ça venait de se produire. Je sentis la brûlure cuisante remonter à la surface. Je passai la langue dans ma joue, pensant y retrouver le goût du sang. Son geste l’avait condamné à être à jamais suspect.

– Et si je pensais que les deux disparitions étaient liées. Celle de Corinne et celle d’Annaleise. Oui. C’est ça que le policier voulait savoir. Il y a trop de choses dans cette maison, Nic.

– Il n’y a plus rien dans la maison, papa, tu peux me croire.

– Il y a des tas de choses… J’ai besoin de… de garder des traces. Mes archives, pour aider mon esprit à…

La porte s’ouvrit sur une infirmière.

– Mme Addelson a demandé une expertise du médecin, annonça-t-elle sans un regard vers moi. Vous me suivez, Patrick ?

Il se leva et, en passant devant moi, sa lourde main atterrit sur mon épaule. Il se pencha vers mon oreille.

– Là où on planque les cadavres…, chuchota-t-il. Va vite les chercher. Avant que d’autres aient l’idée.

*

* *

Le trajet du retour se passa en coups de fil à des gens qui ne décrochaient pas. Daniel était en déplacement. Tyler était sans doute occupé par son travail, lui aussi. Everett ne décrocha pas non plus, mais m’envoya un texto m’expliquant qu’il était coincé en réunion et qu’il me rappellerait plus tard.

Quand je me garai dans l’allée, je vis Laura sous le porche d’entrée. Elle était assise sur les marches en bois, penchée en arrière, en appui sur les coudes.

Il y avait un problème. Notre relation n’incluait pas les passages à l’improviste. Nous ne nous étions plus adressé la parole depuis la baby shower. Et quel genre de nouvelles ne pouvait-elle pas me donner par téléphone ? Le cœur battant, je retins mon souffle en avançant vers le perron – jusqu’à ce que j’aperçoive les pots et les sacs de terreau posés sous le porche.

– Salut ! lança-t-elle maladroitement. Dan m’a dit que vous pouviez avoir besoin de bricoles pour le jardin. Je suis en pleine période de nidification, mais je ne sais plus quoi ajouter au nid. Je m’occuperais bien du jardin mais maintenant, quand je m’y mets, je bascule sous mon poids. C’est gênant…

– Merci ! Tu n’étais pas obligée, voyons… Mais merci.

– Et puis aussi… je voulais te dire que j’étais désolée pour samedi. Mes amies…

Je secouai rapidement la tête.

– T’inquiète. Tout va bien.

– Non ! C’est juste que, parfois, elles ne réfléchissent pas. Ce sont des filles bien, vraiment. Mais ça n’excuse pas tout…

– O.K., dis-je pour l’interrompre.

Je m’assis à côté d’elle sur les marches.

– Je te proposerais bien d’entrer prendre le frais, mais je pense que c’est encore pire à l’intérieur. Tu veux boire quelque chose ?

– Non, ça va. Tu es occupée ? Ou tu as un peu de temps pour que je t’explique comment on se sert de tout ça ?

Sa voix était si chargée d’espoir que je n’eus pas le cœur de la congédier. Pas comme ça. Pas maintenant. Pas au moment où tout le monde était injoignable et où je restais avec, pour seule compagnie, les paroles de mon père. « Les cadavres ». Je sentis que mon esprit aurait volontiers sauté, après lui, dans le terrier du lapin.

– Oui. J’ai du temps.

Laura avait un parfum bien à elle : l’odeur du jardin qui l’imprégnait, s’attachait à elle, prenait racine en elle. Comme si, semblable à une plante, elle s’épanouissait, prospérait. Sa peau était devenue transparente, ou bien ses veines avaient foncé avec l’afflux sanguin, et je voyais une cartographie légère se dessiner sur elle. La vie, pensai-je.

– Celles-là ont besoin de beaucoup d’ombre, commença-t-elle en me montrant un pot. Elles seront parfaites pour le jardinet.

Elle marqua une pause, son front se plissa.

– Des animaux y ont fait beaucoup de dégâts.

Je me relevai et tendis la main pour l’aider à se redresser. Elle lissa le tissu de sa robe puis, tendant le cou, regarda la façade.

– C’est une maison solide. Elle a juste besoin de quelques travaux. Dan est content que tu sois là.

– Il a une curieuse façon de le montrer.

Elle balaya ma remarque du revers de la main.

– Il a beaucoup de pain sur la planche en ce moment. Entre le travail, votre père, la maison, le bébé… Il est simplement stressé.

Elle me sourit.

– J’ai prévu de lui demander de construire une extension pour la maison, mais je crois qu’il vaut mieux attendre un peu que tout ça soit réglé.

Elle fit un geste vague et je me demandai si elle parlait de la maison ou de tout le reste.

– Bonne idée.

Je ramassai les grands pots de fleurs et me mis en marche vers le jardinet longeant le mur du pignon. Laura m’emboîta le pas, chargée de pots plus petits.

– Je sais qu’il n’est pas parfait. Je sais que vous avez eu des différends. Mais il s’occupe bien de votre père et il s’occupe bien de nous. Ça va être un père formidable – tu t’en es rendu compte, non ?

– Bien sûr, répondis-je automatiquement.

C’était la réponse attendue. La chose à dire.

Elle prit un air contrarié, comme si elle voyait clair dans mon jeu.

– C’était un gosse à l’époque, Nic. Comme toi.

 

Ils semblaient en avoir déjà parlé. Comme si Daniel l’avait embarquée dans notre famille avec toute son histoire – pas comme un simple prolongement mais comme une partie de notre passé autant que de notre avenir. Adossée au mur, elle m’observait.

Je soupirai.

– Et voilà, Laura, dis-je en m’essuyant les mains sur mon pantalon. On commence par quoi ?

*

* *

Mon portable sonna alors que j’étais sous la douche, maculée de terre qui disparaissait en tourbillonnant dans la bonde. Je tendis la main à travers le rideau et activai le haut-parleur pour éviter de mouiller l’appareil.

– Allô ?

Je m’attendais à entendre Daniel ou Everett. Mais cette voix… Cette voix était aussi aiguë que dans mon souvenir. Vive et tendue. Douce et incertaine.

– C’est Bailey.

– Salut, répondis-je bêtement.

Je coupai l’eau et me retrouvai nue, cheveux dégoulinants, la peau peu à peu gagnée par la chair de poule.

– Ils vont emmener ton père au poste demain pour l’interroger.

Elle souffla lentement.

– Je ne sais pas pourquoi je te dis ça.

Rien ne restait longtemps secret dans cette ville. Rien de ce qui se disait au lit, au dîner, au bar, entre parents, amis ou voisins. Et même rien de ce qui se disait entre nous.

La panique m’envahit, les pensées se bousculaient dans ma tête où une liste de choses à faire venait de surgir, floue et illisible. Everett. Appeler Everett.

– Tu me sauves la vie. Je ne sais pas comment te remercier.

Mes mots résonnèrent dans la salle de bains. Je dus faire un effort pour entendre, malgré ma propre respiration, Bailey me répondre, après une pause :

– Ne cherche pas à me voir.

Si j’avais des dettes, j’étais sans doute en train de les payer. À moins qu’il ne s’agisse des siennes.

*

* *

Je téléphonai à Everett une serviette nouée autour du corps, ruisselant sur le linoléum.

– J’étais sur le point de te rappeler. Désolé.

– J’ai besoin d’un avis.

– D’accord. À propos de la tutelle ? Tu as bien les attestations, hein ?

– Ils veulent interroger mon père. À propos d’un meurtre. Alors qu’il délire complètement, Everett !

Ma voix se mit à vaciller.

– Je ne sais pas ce qu’il raconte ou ce qu’il va leur raconter. Il faut que je l’en empêche. Dis-moi comment faire.

– Attends, attends… Qu’est-ce qui se passe, au juste ?

Je lui expliquai la situation par fragments. Une fille disparue dix ans plus tôt. Une autre qui venait de disparaître et faisait resurgir la précédente affaire. Je parlai d’une voix aiguë, hachée, gorgée de larmes.

– Je m’en occupe.

– Mais moi, je fais quoi ? À qui dois-je parler ?

– Je te dis que je m’en occupe. Appelle Grand Pines, donne-leur mon numéro et demande-leur de m’appeler si quelqu’un, n’importe qui, essaie de parler à ton père. Dis-leur que je leur colle un procès s’ils laissent faire. Ça n’est pas recevable mais dis-leur quand même.

J’obéis. Appelai Karen Addelson et laissai sur sa boîte vocale un message autoritaire et catégorique qui avait nécessité trois répétitions devant la glace. Puis je prévins Daniel de la situation en lui rapportant les paroles de Bailey et d’Everett.

Je réessayai de composer le numéro de Tyler. Pour lui laisser un message, peut-être ? Mauvaise idée, je le savais. Ne pas laisser de traces susceptibles d’être utilisées si l’enquête était brusquement rouverte et que nous nous retrouvions sur le gril. Ils essayaient déjà de trouver un mobile pour Tyler… Ce n’était pas nouveau. Je me rappelai l’un des éléments dans le carton de l’affaire Prescott : un message archivé sur une boîte vocale. De Corinne à Jackson. « Je suis désolée », disait-elle d’une voix étranglée qui

ne lui ressemblait pas du tout. L’inspecteur du SBI 2 me l’avait fait écouter en espérant que je comprendrais de quoi elle parlait. « Je t’en prie, Jackson… Je t’en prie, reviens. Je serai à la fête foraine. Rejoins-moi là-bas. Je ferai tout ce que tu veux. Mais ne me laisse pas. Ne me laisse pas. Je t’en prie. »

Jackson jurait qu’ils ne s’étaient pas vus à la fête. Mais s’il mentait – si le dernier élément avéré de l’enquête était les retrouvailles entre Corinne et Jackson, alors ça aurait suffi : un message suppliant, et Corinne disparue juste après. Dans un endroit comme Cooley Ridge, c’était assez pour condamner quelqu’un.

*

* *

Je raccrochai quand l’annonce de Tyler résonna dans le combiné. Et je me mis à fouiller la maison. À chercher les cadavres. Il fallait que je les trouve. Vite. Avant que d’autres n’aient la même idée.

 

1 Signal projeté, dans la série Batman, dans le ciel de Gotham City pour appeler le super-. héros à l’aide.

2 State Bureau of Investigation : équivalent du FBI au niveau d’un État américain. .

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