Évanouies

Megan Miranda · Chapitre 8 sur 19

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Évanouies

Jour 9

Appuyée contre la cloison de la chambre, l’oreille tendue vers la fenêtre ouverte, j’étais comme une gamine épiant la conversation des adultes, dehors. Daniel essayait de renvoyer un policier venu nous traîner de force dans une autre enquête.

« Reste en dehors de ça », m’avait-il dit.

Et il avait raison.

J’avais déjà fait une déposition – parfaitement inutile – à l’agent Fraize.

« Vous avez vu quelque chose dans la forêt ? Ou entendu des bruits suspects cette nuit-là ? N’importe quoi ?

– Non, monsieur l’agent. Non. Non. »

Je n’avais aucun lien avec Annaleise. Aucun document écrit ne nous reliait, sauf dans cette boîte imaginaire, abandonnée dans le poste de police depuis dix ans – rien de plus qu’un témoignage corroborant un alibi. Pourtant, un autre flic venait de débarquer en demandant à me parler.

Sa voix était rauque mais hésitante. Prudente.

– Si je pouvais lui poser quelques questions rapides au sujet de sa relation avec Tyler Ellison…

Et voilà. Tyler. Tyler qui fait la jonction avec moi et moi avec Daniel. Tout à coup, notre trio foireux est aspiré, trituré, écartelé jusqu’à ce que l’un de nous lâche une information par inadvertance. Hannah Pardot était une experte à ce petit jeu. Le nouveau type : pas vraiment. Il butait sur Daniel, ou Daniel le maîtrisait. Dans un cas comme dans l’autre, il n’était pas près de me voir.

– Je crois qu’elle dort. Écoutez, je pars bosser, là. Je ne peux pas rester. Réessayez peut-être cet après-midi ?

– C’est important. Une fille a disparu et chaque jour qui passe réduit les chances de la retrouver. C’est notre devoir moral d’explorer à fond chaque piste.

Une phrase tout droit sortie du manuel du Parfait Policier. Il devait en être à, quoi, un mois de formation ? Notre devoir moral. Quelle blague ! C’était moral, peut-être, de faire voler en éclats la vie de tous les gens liés de près ou de loin à la victime, jusqu’à trois degrés de séparation ? Détruire les vivants pour retrouver les morts ?

Huit jours s’étaient écoulés depuis la disparition d’Annaleise. M’interroger maintenant sur ma relation avec Tyler n’allait pas changer son sort. Ils ne la cherchaient pas, elle. Ils en avaient après lui. Malgré les bonnes intentions de Daniel, malgré ses mises en garde, je devais me montrer, sans quoi la police penserait que j’avais quelque chose à cacher.

J’enfilai des vêtements propres et descendis pieds nus au rez-de-chaussée. La conversation était assourdie par le bois et le plâtre. Je poussai la porte-moustiquaire et levai la main pour me protéger du soleil.

– Daniel ?

La voiture banalisée était garée à mi-chemin dans l’allée. Bleu marine, vitres teintées. Besoin d’un bon lavage. Ce flic voulait donner l’impression d’une visite à l’improviste, de passage dans le quartier. Rien de grave.

L’homme ne portait pas d’uniforme et il était plus baraqué que je ne le pensais. Plus jeune aussi, malgré sa voix. À peu de chose près, mon âge ou celui d’Annaleise. Trop jeune en tout cas pour faire partie de l’équipe qui avait enquêté sur la disparition de Corinne. À sa façon de parler je sentis qu’il n’était pas d’ici. Pas de cette ville, en tout cas. Une heure de route vers l’est peut faire une grosse différence. À elles seules, les montagnes et l’unique route sinueuse suffisaient pour couper du monde cette ville. Cette île.

– Nicolette Farrell ? lut-il sur son calepin.

Bingo : pas d’ici. Même s’il était trop jeune pour me connaître personnellement, les noms étaient associés aux maisons. Rien de bien mystérieux. La maison des Carter était voisine de celle des Farrell, et le terrain qui les entourait appartenait aux McElray même s’ils n’y avaient rien construit. Quand Marty Piper, le dernier des Piper, avait succombé à son troisième accident vasculaire cérébral, les Lawson avaient fait une offre pour la maison et le terrain de l’autre côté de la rue, mais l’ensemble était resté inoccupé à ce jour, bloqué par la paperasse juridique.

Je regardai la forêt en direction de la propriété des Piper. Le flic reprit :

– Mademoiselle ?

– Oui ?

Daniel tourna la tête et me rejoignit sous le porche.

– Vous êtes bien Nicolette Farrell ?

– C’est moi, oui.

– Je suis l’inspecteur Charles. Je souhaitais vous poser quelques questions concernant Tyler Ellison.

Il paraissait attendre quelque chose. Peut-être que j’endosse, comme Laura, le rôle de la parfaite maîtresse de maison : que je lui ouvre la porte, l’invite à boire un thé. Les étrangers entrent en scène seulement quand l’enquête prend un tour inattendu. L’inspecteur Charles, j’en étais persuadée, était notre nouvelle Hannah Pardot.

Il fit quelques pas hésitants vers la maison et je descendis les marches du porche pour aller à sa rencontre. Mes pieds s’enfoncèrent dans la terre gorgée de pluie nocturne.

– Comment est votre motel ? demandai-je, histoire de vérifier mon hypothèse. À moins qu’ils ne vous aient trouvé un endroit plus agréable ?

Ses lèvres se tordirent.

– Pardon, mais nous nous sommes déjà rencontrés ? demanda-t-il.

– Vous n’êtes pas d’ici, n’est-ce pas ?

– Non, en effet.

Il feuilletait son carnet, mais impossible d’apercevoir ce qu’il contenait. Il était beaucoup plus grand que moi.

Il se racla la gorge, stylo en main.

– Ce ne sera pas long. J’ai simplement besoin de clarifier quelques informations. On m’a dit que je pouvais commencer par vous.

Ses yeux ne quittaient pas le carnet. Jusqu’à ce qu’il me demande :

– Comment vous décririez votre relation avec Tyler Ellison ?

– Ça sera très rapide, inspecteur. Inexistante. Désolée, mais vous avez perdu votre temps en venant jusqu’ici.

Ses yeux rencontrèrent brièvement les miens avant de revenir au calepin.

– Et dans le passé ?

– C’était mon petit ami au lycée. Mais j’ai vingt-huit ans.

Il feuilleta les pages d’avant en arrière en marmonnant. Trouva ce qu’il cherchait.

– Et depuis, vous n’avez plus jamais été l’un avec l’autre ? J’ai cru comprendre qu’on vous avait revus ensemble, quelquefois…

Je lui souris.

– Je vis à Philadelphie. Mais quand je revenais à Cooley Ridge, ça m’arrivait de le revoir, oui.

– Plus maintenant ?

– Je suis fiancée.

Je vis son regard s’attarder sur mon annulaire vierge.

Nouvelle consultation du carnet.

– Hum… Il semblerait tout de même qu’il ait été aperçu aux abords de votre maison plus récemment. Très récemment, en fait.

Il commençait à m’énerver. Je ne fis aucun effort pour le lui dissimuler.

– Il m’aide à…

Daniel s’avança, m’interrompit.

– Je lui ai demandé de nous aider. Il dirige une entreprise de construction et nous sommes en train de retaper la maison de notre père. Nic va y vivre un petit moment. Il fait ça pour me rendre service.

L’inspecteur Charles se tourna vers mon frère.

– Vous êtes amis ?

Une fraction de seconde de suspens, mais je sentis le glissement s’opérer.

– Oui.

« Réfléchis bien. » Donne la réponse la plus fermée possible. Boucle la boucle. Ne tends aucune perche, il la saisirait aussitôt. Pour la retourner contre toi.

– Le problème…

L’inspecteur Charles continuait de consulter son carnet. Soudain, je vis une page blanche. Ce connard se foutait de moi, de nous. Il n’y avait rien sur ces pages. Quelques mots jetés dans les marges. Un petit numéro pour nous faire croire qu’il ne nous connaissait pas, ignorait tout de notre histoire. En réalité, il avait déjà tout mémorisé. Il nous avait étudiés et il avait choisi le meilleur angle d’attaque. Bon Dieu, depuis combien de temps nous surveillait-il ?

Avant qu’il sorte le nez de son calepin, je posai une main sur le bras de Daniel et le pressai doucement.

– Le problème, c’est qu’on n’arrive pas à retrouver le téléphone portable d’Annaleise. Apparemment, il est éteint. Mais on a pu obtenir son listing de communications, et le tout dernier appel qu’elle a reçu, la nuit de sa disparition, provenait de Tyler Ellison. Vers une heure du matin.

– J’ai cru comprendre qu’ils sortaient ensemble, dis-je.

Il tapota son stylo sur la page.

– Hum…, ça, vous voyez, c’est l’autre problème. Tyler prétend qu’ils avaient rompu. Et quand j’ai essayé d’en comprendre la raison – parce que c’est quand même une sacrée coïncidence, une fille qui disparaît juste après s’être fait plaquer –, toutes les infos que j’ai pu récolter en ville m’ont laissé entendre que vous étiez la cause de leur rupture. Pourquoi, selon vous ?

Mes mâchoires se crispèrent. Mes mains se crispèrent.

– Eh bien… parce que, historiquement parlant, c’est bien ce qui s’est passé. Et dans cette ville, inspecteur, ce qui s’est passé une fois reste gravé à jamais. Si vous étiez d’ici, vous comprendriez ce que je veux dire.

– Inutile d’être sur la défensive, mademoiselle. J’essaie simplement de comprendre.

– Alors posez la question à Tyler.

– Je l’ai déjà fait. Bien qu’il soit difficile à localiser.

À une époque, il me suffisait de l’invoquer par la pensée – la plus infime ébauche de pensée – pour qu’il se matérialise en chair et en os, comme si je lui avais ordonné d’apparaître. Mais, maintenant, je devais bien l’admettre, Tyler était aussi insaisissable qu’un fantôme. Le temps de cligner les paupières, il risquait de m’échapper pour de bon.

L’inspecteur Charles tapota son calepin.

– Il dit qu’il a appelé Annaleise à une heure du matin pour… voyons voir… lui annoncer son intention de rompre avec elle. Parce que, je cite, « elle voulait plus que je ne pouvais lui donner ». Comment vous comprenez cette phrase ?

– Exactement comme il l’a dit. C’est un garçon qui n’aime pas spécialement se poser.

Il sourit. Son sourire me déstabilisa. Le requin prêt à engloutir sa proie.

– Ce n’est pas ce qu’on m’a raconté. Par exemple, on dirait bien que Tyler Ellison s’est posé définitivement à Cooley Ridge.

Je me balançai d’un pied sur l’autre.

– Écoutez, jusqu’à la semaine dernière, je n’avais plus parlé à Tyler depuis un an. Je ne sais rien de la façon dont leur couple fonctionnait.

L’inspecteur avait remarqué le tremblement dans ma voix, j’en étais sûre. Je fis un effort pour la contrôler. Daniel me passa la main dans le dos. Calme-toi.

– Mademoiselle Farrell, je n’ai aucune intention de vous attirer des ennuis. J’aimerais juste me représenter l’état d’esprit d’Annaleise Carter cette nuit-là.

Mensonge.

– Quand avez-vous… revu Tyler Ellison pour la dernière fois ? demanda-t-il sans lever les yeux de son carnet.

– Si vous me demandez bien ce que je crois, c’est une question plutôt intime.

– Nous enquêtons sur une disparition de personne. Mes questions sont forcément intimes. Pensez un peu à cette fille, mademoiselle.

Pensez un peu à cette fille.

– L’an dernier.

– Pas la semaine dernière, quand vous êtes revenue dans cette maison ?

– Non.

– Vous revenez à Cooley Ridge, Tyler rompt soi-disant avec Annaleise la nuit même et on constate sa disparition le lendemain matin. Vous voyez vous-même, j’en suis certain, ce qu’on pourrait en conclure…

Je voyais surtout quelles histoires les flics avaient concoctées et celle qu’ils voulaient que je leur serve. J’étais déjà passée par là. Comme nous tous. Le gamin devant moi pataugeait complètement.

– C’est bien connu : quand la police n’a aucune piste, elle cherche désespérément à trouver des significations à des événements qui en sont dépourvus. À relier les mauvais points dans un dessin qui lui échappe. Que ce soit vrai ou non.

Le téléphone de Daniel sonna et il décrocha aussitôt, sans s’excuser.

– Allô ! Quoi ?

Pendant sa conversation, je ne quittai pas des yeux son visage pour ne pas avoir à affronter l’inspecteur Charles dont le regard, je le sentais bien, était en train de forer un trou brûlant dans mon crâne.

– J’arrive tout de suite.

Puis, au policier :

– Notre père a un problème. On doit y aller. Bonne chance pour l’enquête !

Il se tourna vers moi.

– Ils ont besoin de nous. Maintenant !

– Mon Dieu…

Je rentrai en courant dans la maison, attrapai mes chaussures et mon sac, verrouillai les portes. Daniel avait déjà démarré la voiture quand je ressortis. Il discutait au téléphone avec son employeur – un assureur –, et expliquait qu’il n’aurait pas le temps de retourner au chantier.

Daniel gagnait sa vie en expertisant des sinistres. Ça lui permettait de sortir de chez lui, de se rendre partout dans la région où les nombreuses compagnies d’assurances l’envoyaient. Tout était rigoureusement répertorié : à chaque désastre, à chaque mésaventure, à chaque tragédie la formule correspondante. Tout avait une valeur et un coût. Décortiquer les faits, répartir les responsabilités, flairer les escroqueries étaient devenus une seconde nature chez lui. À moins qu’il n’ait eu un don naturel pour ça ? Après avoir survécu à l’affaire Corinne, ça le réconfortait peut-être de trouver une certaine logique dans le chaos. De mettre au jour la vérité.

– Non… je ne pourrai vraiment pas y aller aujourd’hui. Je rattraperai mon retard demain. Ouais, congé maladie.

Juste avant de quitter la propriété, il téléphona à Laura. Dans le rétroviseur, j’aperçus l’inspecteur Charles, derrière son volant, griffonnant dans son carnet, feignant d’ignorer notre départ précipité.

*

* *

Papa était attaché à son lit, étendu sur le dos, yeux rivés au plafond. Sa chambre était remplie de gens qui, tous, travaillaient à Grand Pines. Quand Daniel et moi fîmes irruption, le médecin s’empressa de prendre le pouls de mon père. Ses doigts se posèrent sur son poignet flasque, retenu par une épaisse lanière ivoire.

– Qu’est-ce que vous foutez ? demandai-je en me précipitant pour tirer sur la boucle de la lanière qui liait l’autre poignet.

– Mademoiselle Farrell…

Une main se posa sur mon épaule mais la voix semblait très lointaine.

– Mademoiselle Farrell !

Une voix de femme, plus forte cette fois, et une autre main qui vint serrer mon poignet pour empêcher mon geste.

– C’est pour sa sécurité. Et la nôtre.

Je regardai la main qui m’avait saisie. Les longs doigts et les phalanges craquelées. Le poignet noueux et le bras plus mince. Daniel.

C’est à cet instant que je vis les gens assemblés dans la chambre. Une infirmière visiblement secouée, au chignon défait. Deux hommes qui ne ressemblaient ni à des médecins ni à des infirmiers et ne quittaient pas mon père des yeux. La femme qui avait prononcé mon nom était vêtue d’un tailleur et se tenait près de la porte.

– Il est endormi, maintenant, annonça-t-elle. Mais difficile de dire dans quel état il va se réveiller.

L’air sentait le renfermé, le froid. Tout paraissait si impersonnel. Aucune odeur familière. Médicaments, détergents, eau de Javel. Sa mémoire devait en souffrir. Mon père avait besoin de sentir les parquets, la forêt derrière notre maison, les vapeurs de pot d’échappement de sa vieille guimbarde, le graillon du Kelly’s Pub.

– S’il se réveille et découvre qu’il est attaché, je peux déjà vous dire qu’il n’ira pas bien, répondis-je.

Elle fronça les lèvres et tendit la main vers moi. Je n’avais pas d’autre choix que de la lui serrer.

– Je suis Karen Addelson, directrice de cet établissement. Je ne crois pas avoir déjà eu le plaisir de vous rencontrer, mademoiselle Farrell. Allons dans mon bureau, je vous prie. Toutes les deux.

Elle ne lâcha pas ma main mais son autre main m’attira par le coude.

– Ça va aller, ajouta-t-elle. Quelqu’un va rester auprès de lui.

Sa main glissa de mon coude au bas de mon dos et elle me conduisit hors de la chambre. Daniel nous suivit.

Karen Addelson était très chic. Sa tenue me rappelait le genre que je me donnais à Philadelphie. Jupe droite, chaussures plates noires à la mode, chemisier ajusté lui conférant un air à la fois professionnel et féminin. Elle me lâcha la main, tandis que nous avancions dans le couloir en file indienne, serrés sur le côté pour laisser passer les fauteuils roulants et les chariots. Elle tournait la tête régulièrement, un petit sourire coincé aux lèvres, s’assurant que nous la suivions bien. Le tissu diaphane de son chemisier laissait transparaître un petit caraco. Cette sophistication était si décalée par rapport à son visage sans maquillage et à son chignon sévère que j’avais du mal à me faire une opinion sur elle.

Elle nous emmena jusqu’à la réception. Une baie vitrée bordée de plantes en pots, et une secrétaire derrière son bureau qui nous accueillit d’un sourire absent.

– Vous ne me passez aucun appel, lui annonça Karen avant d’entrer dans son bureau.

Trois chaises capitonnées et un canapé d’un côté, un bureau de l’autre. Elle nous indiqua le canapé. Daniel se laissa engloutir par le sofa, je restai debout à côté de lui. Everett ne se serait jamais assis. Tu risquerais de perdre l’initiative, Nicolette, l’imaginai-je murmurer à mon oreille. Il était comme ça : il m’apprenait toujours à me comporter en toute situation, comme s’il pouvait me modeler à son image. Son père avait dû agir de la même façon avec lui, lui enseigner une ligne de conduite, et l’Everett version miniature avait obéi, appris, copié, avant de se métamorphoser.

Karen prit place sur une des chaises face à moi.

– Je me fais du souci, commença-t-elle. Votre père a eu une crise ce matin.

– Qu’est-ce que ça veut dire, ça, une crise ? s’agaça Daniel.

– Il est devenu extrêmement agité et…

– Parce qu’il n’a rien ici pour stimuler sa mémoire ! m’écriai-je. Moi aussi, je serais agitée si je me réveillais tous les matins dans un endroit que je ne connais pas.

– C’est fort possible, mademoiselle, et je ne lui dénie pas le droit d’éprouver ces sentiments. Mais sa crise est allée bien au-delà d’une simple perte de repères. J’ai peur qu’il ne faille parler, dans le cas présent, de paranoïa. Ce qui m’amène à me demander si sa place est bien dans cette institution. Peut-être serait-il mieux dans un établissement adapté à ses besoins.

– Paranoïa ? répéta Daniel.

– Oui. Il hurlait que quelqu’un menaçait sa fille et il refusait de rester ici plus longtemps. Il était impossible à raisonner. Il est devenu violent, il voulait à tout prix partir, vous rejoindre. Vous aider.

Elle me scruta et je détournai le visage. Je l’imaginai hurler pour voir sa fille. Pour me voir. Paranoïa ou pas, je sentis des fourmillements gagner ma colonne vertébrale.

– J’ai eu besoin de deux hommes pour l’immobiliser, afin qu’un médecin puisse lui administrer des calmants. Et pendant tout ce temps, il répétait : « Ma fille est en danger. »

Je sentis que Daniel me dévisageait. Le picotement remonta de vertèbre en vertèbre, contaminant mon estomac, mes poumons, la pièce tout entière.

– S’il s’agissait d’un événement du passé, je pourrais comprendre, reprit la directrice. Ce serait plus en phase avec ce que nous savons de sa maladie. C’est le cas ? Vous avez déjà couru un danger, mademoiselle ?

Je secouai la tête.

– Je ne sais pas ce qui lui prend…

Les cris de mon père, encore et encore. Comme si je les entendais moi-même.

– Eh bien, comme je vous l’ai dit, ces phases de délire paranoïaque posent question. Est-il vraiment dans l’institution qui lui convient ?

Ainsi, c’était là l’objet de cette petite réunion.

– C’est ma faute, intervint Daniel.

– Pardon ? demanda Karen.

Nous le regardâmes, surprises. Ses joues étaient écarlates comme après une exposition prolongée au soleil.

– Notre voisine, Annaleise Carter, a disparu. Vous en avez peut-être entendu parler aux infos ? Je le lui ai dit. Avec le recul, je me rends compte que j’ai fait une erreur. Ça m’a échappé. Elle a disparu dans la forêt juste derrière notre maison, où ma sœur vit en ce moment. Je voulais qu’il apprenne la nouvelle par moi plutôt qu’à la télévision. Mais je n’aurais rien dû lui dire. Je suis désolé. Ce n’est pas de la paranoïa, il a juste tout mélangé. Oui, c’est ma faute.

Karen inclina la tête, comme pour passer au crible les paroles de mon frère. Puis elle acquiesça.

– C’est compréhensible. Une telle nouvelle est traumatisante, pour le moins. Nous allons quand même continuer de le surveiller de près. Si son comportement devient répétitif…

– Je suis désolé, dit Daniel. Je vais lui parler.

– Laisse-moi faire, intervins-je. Après tout, il s’inquiétait pour moi.

Je me félicitai d’être restée debout. Cette posture me donnait confiance.

Karen se leva.

– Vous avez raison. C’est une bonne idée.

– Une fois qu’il aura été détaché, conclus-je.

*

* *

Daniel alla nous chercher de quoi manger à la cafétéria. J’étais assise sur une chaise dans un coin, en train de boire un soda acheté à la machine quand papa se réveilla enfin. À la demande de Karen, un agent hospitalier se tenait près de la porte, en cas de besoin.

– Salut, papa, dis-je d’une petite voix.

Il massa ses poignets osseux d’un geste inconscient. Je distinguai les marques rouges sur sa peau. Je me penchai sur lui pour qu’il me voie avant de découvrir cette chambre et cet homme qu’il ne connaissait pas.

– Tu vas bien, dis-je. Et moi aussi, je vais bien.

Il fit un effort pour se redresser et grimaça.

– Nic ?

Son regard intense me parcourait des pieds à la tête.

– Tu es à Grand Pines, et tu vas bien. Je suis avec toi, et je vais bien.

Il prit sa main et la plaqua sur mon visage.

– Nic, Dieu merci… Nic. Tu n’es pas en sécurité ici.

– Chut, papa.

Je regardai vers la porte.

– Je vais bien.

Daniel entra avec trois boîtes en polystyrène contenant nos repas.

– Et Daniel aussi est venu, tu le vois ? Tout va bien.

Papa s’assit dans son lit comme un enfant s’éveillant d’un cauchemar. À la fois soulagé et terrifié. Il regarda mon frère, puis moi, puis l’homme près de la porte.

– Tu vas bien prendre soin d’elle, hein ? demanda-t-il à Daniel.

Daniel ouvrit les boîtes, examina leur contenu et les distribua.

– Promis, papa.

Je sentis une boule gonfler dans ma gorge.

– Tu ne dois plus t’énerver comme ça, d’accord ?

Papa se frotta encore les poignets. Comme s’il cherchait quelque chose qui n’aurait pas dû s’y trouver.

– Papa, c’est important, insista Daniel.

Je dépliai une serviette sur les genoux de mon père.

Il se tourna vers son fils.

– Promets-moi… promets-moi que tu feras attention à elle.

Daniel avait déjà la bouche pleine. Rien ne pouvait venir à bout de son appétit. Il regarda papa.

– Tu sais bien que oui, répondit-il en mastiquant.

Karen Addelson entra, accompagnée du médecin.

– Comment allons-nous, ici ? Patrick ? On se sent mieux ?

– Quoi ? Oh ! oui. Oui.

Il empoigna son sandwich comme pour parfaire l’illusion.

– Voici ma fille. Vous l’avez déjà rencontrée ? Nic, je te présente Madame la Responsable. Madame la Responsable, voici ma fille.

Nous répondîmes en chœur :

– Enchantée.

– Et maintenant, Patrick, que diriez-vous de reprendre des forces avec une bonne nuit de sommeil ? Finissez votre repas, et le docteur vous donnera quelque chose pour vous aider. On aura une petite discussion demain, d’accord ?

Je hochai la tête d’un air encourageant. Daniel m’imita. Papa nous regarda tour à tour et remua la tête jusqu’à ce que la directrice quitte la chambre. Puis, saisissant mon avant-bras :

– Promets-le-moi, Nic.

– Je te le promets.

Je ne savais pas du tout ce qu’il me demandait ou ce que je promettais. Mais j’avais le sentiment que c’était mieux pour lui et pour moi.

*

* *

Karen nous attendait à la réception.

– On procédera à quelques examens, demain. Pour déterminer la meilleure marche à suivre. On fait le point la semaine prochaine, d’accord ?

Elle me tendit sa carte.

– On garde le contact.

Sans un mot, Daniel et moi repartîmes. Au revoir à la réceptionniste, un pied devant l’autre, merci au monsieur qui nous tient la porte, retour dans la voiture surchauffée, premiers mètres parcourus toutes vitres baissées, jusqu’à ce que la clim se mette en route.

Après quoi, j’éclatai :

– Putain ! C’était quoi, ces conneries ?

– Alors, là, ne me demande même pas…

Il serrait le volant à deux mains. Le soleil de l’après-midi se reflétait sur le bitume comme sur de l’eau.

– Tu lui as vraiment parlé d’Annaleise, ou c’était le premier mensonge qui t’est venu à l’esprit ?

– Non. Je lui en ai vraiment parlé.

– Pas malin.

– Non. Vraiment pas.

Il soupira. Son expression impassible était encore plus impénétrable que d’habitude.

– Tu as eu tort.

Une teinte rosacée gagnait son cou. Ses phalanges blanchirent, comme si le sang migrait brusquement d’une partie de son corps vers une autre.

– J’en suis parfaitement conscient, Nic. Vraiment. Je passerai demain pour voir comment il va.

– O.K. À quelle heure ?

Il me décocha un regard noir avant de revenir à la route.

– Ne t’inquiète pas pour ça. Occupe-toi de la maison, je lui apporterai les papiers de la vente.

– La maison n’est pas prête.

Il serra les mâchoires.

– C’est pour ça que tu devrais y passer tout ton temps.

Ça m’apprendrait à laisser échapper une bouffée d’émotion devant mon frère. C’était notre mode de communication. Toujours dans les non-dits. Après la maladie de notre mère, nous avions pris l’habitude de nous quereller pour des détails insignifiants logés dans les interstices de nos paroles.

Quand j’avais rayé la camionnette de Tyler en ouvrant la portière passager de la voiture de Daniel. Le jour de notre vraie rencontre. « Tu ne fais jamais gaffe ! » avait hurlé mon frère en claquant sa portière. « Tu te gares toujours trop près ! » avais-je hurlé à mon tour.

Sous les yeux de Tyler.

Jamais aucune discussion sur les sujets qui méritaient d’être évoqués : l’éloignement croissant de notre père, le fait que Daniel abandonnait ses études, la situation à laquelle nous serions confrontés à la mort de notre mère. Non, nous nous déchirions sur la meilleure façon de se garer, la tôle froissée, ma manie d’être toujours en retard, son habitude d’être toujours en avance.

C’était notre façon de faire. C’était notre histoire, à Daniel et à moi.

– J’ai déjà posé un congé pour la journée. Je vais te filer un coup de main. Pour que ça avance un peu…

Sous-titre : Parce que je n’ai pas été fichue de me débrouiller toute seule.

*

* *

Je le vis tout de suite. Que la maison n’était pas dans l’état où je l’avais quittée. Immobile dans l’entrée, je laissai Daniel passer devant moi et lançai :

– Il est venu.

Daniel pivota.

– Quoi ? Qui ?

Je fermai la porte violemment et m’y appuyai, le souffle court.

– L’autre enfoiré de flic, là. Il est entré dans la maison !

Je montrai la table de la salle à manger où s’étalait un chaos – mon chaos. J’avais classé tous les objets dans des cartons non pas selon leur genre mais selon leur époque : de mon enfance à la période la plus récente – quand je ne reconnaissais rien – en passant par ce que je pouvais rattacher à mes dix-huit ans et à la disparition de Corinne. Les objets dont je n’étais pas sûre, je les avais entassés sur la table.

C’étaient eux qui avaient été dérangés. On les avait examinés, déplacés. Le manuel pour rénover sa maison trouvé dans un tiroir de la cuisine était à présent ouvert à sa seule page cornée, alors qu’il était refermé. Les factures aux dates illisibles, mélangées et remises dans les mauvaises piles.

– Comment tu peux t’en rendre compte ? C’est le bordel, ici.

– Il est venu, Daniel. Des choses ont été déplacées. Je te le jure.

Nous nous observâmes longuement, intensément.

– Vérifie toute la maison, me dit-il.

Je fonçai dans l’escalier, puis dans ma chambre. Si le flic cherchait des éléments liés à Tyler, il avait forcément fouillé là. Pourtant, ma chambre n’avait pas été touchée. Y compris le premier tiroir de la commode, que je n’avais pas refermé dans ma précipitation à ouvrir au flic. La chambre de papa était presque vide, comme son placard : pantoufles, cintres en métal, tenues de travail.

Mais celle de Daniel, qui contenait toutes les vieilles affaires de papa, avait bien été fouillée. Des cartons déplacés, empilés, des papiers sortis, sans aucun effort pour tenter de le dissimuler.

J’entendis les pas de mon frère dans l’escalier, puis dans le couloir. Et bientôt sa respiration lourde près de mon épaule.

– Alors, tu trouves quelque chose ?

– Quelqu’un a fouillé ici.

Daniel contempla le carnage. Son ancienne chambre. Le bordel de notre père.

– Quelqu’un qui ne s’intéressait pas à Tyler, apparemment.

– Apparemment.

Daniel posa doucement la main sur le chambranle de la porte. Depuis la soirée à la fête foraine, il ne donnait plus de coups de poing dans les murs, ni de coups de pied dans sa voiture. Surtout devant témoin. Pour ne pas donner l’impression de recommencer. Mais il faisait des efforts surhumains, je le sentais sur le point d’éclater. Se forçant à l’immobilité, il tourna les talons en silence et redescendit.

Je le suivis. Il vérifiait chaque fenêtre, s’assurait que les loquets étaient bien enclenchés.

– Tu avais tout fermé ? me demanda-t-il. Parce qu’il n’y a aucun signe d’effraction.

– Oui, tout, répondis-je lentement. Mais le verrou de la porte de derrière est cassé.

Ses yeux s’agrandirent, il grommela quelque chose dans sa barbe et vérifia par lui-même dans la cuisine. En tirant sur la poignée, elle lui resta dans la main.

– Je te l’avais bien dit, commentai-je, mains sur les hanches.

Les doigts sur le bouton de porte, il tourna, tourna, au cas où le résultat serait différent.

– C’était déjà cassé ? Avant que tu n’arrives ?

– Oui.

– Tu en es sûre ?

– Si j’en suis sûre ? À cent pour cent, Daniel. Bon Dieu…

Son visage s’était tellement empourpré sous l’effet de la colère contenue qu’il vira à l’extrême inverse – des taches blanches comme autant de fragments de fureur.

– Mais, merde, pourquoi tu n’as rien dit ? Pourquoi tu ne l’as pas fait réparer ? Putain, mais qu’est-ce que tu es venue foutre ici, en fait ?

– Qu’est-ce que ça aurait changé, enfin ? Franchement, Daniel, tu crois qu’un verrou tout neuf découragerait quelqu’un de déterminé ?

Reste rationnelle. Reste calme. Les paroles d’Everett. Sauf qu’elles n’étaient pas opérantes dans ma famille. Nous ne fonctionnions pas de la même manière que lui.

– Bien sûr que non, Nic, mais on aurait des preuves ! Une fenêtre cassée, des empreintes digitales sur un carreau…

– Arrête un peu, tu veux ? Personne ne va gaspiller son énergie pour un cambriolage avec effraction dans une maison qu’on n’habite même plus et où rien n’a apparemment disparu. Les flics mettront ça sur le compte de gosses… Tout. Le. Monde. S’en. Fout.

– Oh ! non. À l’évidence, quelqu’un ne s’en fout pas du tout.

Je ravalai ma salive. Inspirai profondément. Me forçai à garder la tête froide. À chercher une explication rationnelle.

– Et si c’était Tyler ? suggérai-je. Il a gardé sa clé, depuis toutes ces années…

Daniel se racla bruyamment la gorge, sans que je comprenne si c’était dû à moi ou à l’allusion à Tyler.

– Peut-être qu’il est venu réparer la clim. Peut-être que…

Daniel leva les mains et avança vers moi.

– Ben, voyons… Mais comme il était perturbé par toutes ces piles de bazar, il a préféré passer la journée dans mon ancienne chambre, à fouiller dans les affaires de papa !

– Connard, sifflai-je entre mes dents.

Je pressai l’interrupteur dans le vestibule pour tester la climatisation car, mon Dieu, je rêvais que mon hypothèse soit la bonne. Les autres me donnaient envie de vomir. Avec l’impression que quelqu’un avait manipulé trop violemment la boîte au poste de police, que le carton s’était déchiré, que son contenu s’était répandu partout dans un tourbillon de noms.

Tyler était la seule réponse rassurante. Faites que ce soit Tyler.

J’activai la climatisation et écoutai les bruits dans les murs. Rien. Pas de clac, pas de whoosh, pas de vrombissement de ventilateurs.

Daniel se tenait à côté de moi. Les jointures de ses doigts étaient livides. Quand il parla enfin, sa voix sonnait étrangement grave.

– Tyler travaille. Il n’a pas besoin de rôder dans le coin ou de se servir d’une clé parce qu’on est sortis. Je suis certain qu’avec quelques belles paroles il peut se faire ouvrir la porte. Je parie que les belles paroles ne sont même pas indispensables.

Je repoussai son torse, doucement, juste pour qu’il me laisse un peu d’espace. Quelques centimètres de plus. Ainsi, nous allions de nouveau nous disputer à cause de Tyler. En un sens, c’était pratique : nous connaissions déjà les répliques par cœur.

– Il passerait d’abord un coup de fil. Il t’a appelée ?

Silence.

– Il t’a appelée ?

– Non, mais on n’est pas… Il ne me parle plus vraiment en ce moment.

Daniel lâcha un gros éclat de rire.

– J’hal-lu-cine, Nic. Bordel de nom de Dieu de merde ! La seule personne qui paraissait immunisée contre toi, tu réussis à te la mettre à dos ! Toutes mes félicitations : tu es arrivée à la franchir, la putain de ligne jaune !

– Enfoiré…

– Et toi, alors ? Ce que tu peux être conne, parfois ! Ça me rend dingue…

Je soutins son regard noir, tête penchée sur le côté. Observai ses joues écarlates, son cou marbré, ses poings serrés. Quelque chose de sombre et de vicieux fusait à travers mes veines.

– Et maintenant ? Tu vas me frapper, c’est ça ?

Sa respiration se fit pesante, sauvage, et le terrain quelque peu instable sur lequel nous évoluions s’ouvrit d’un seul coup sous nos pieds.

En une seule question, j’avais creusé une immense distance entre nous. Et pourtant, elle nous propulsait aussi ici et maintenant. Son poing percutant ma joue. Le début de la fin de tout.

Il passa devant moi en faisant un large détour. En sortant, il laissa la porte grande ouverte.

*

* *

Je me laissai glisser le long du mur, téléphone plaqué contre ma poitrine.

Cet endroit m’avait joué un sale tour. À cause de lui, je m’étais oubliée moi-même. J’appelai Everett mais tombai sur sa messagerie. J’appelai son bureau et, d’une voix savamment contrôlée, je parlai à sa secrétaire Olivia, devenue l’une de mes plus proches amies. Une amie-liée-à-Everett mais une amie tout de même.

– Il est en train de coacher des témoins, m’expliqua-t-elle. J’adorerais bavarder, mais c’est l’hystérie au bureau ce week-end. Tu entends ça ?

J’entendais, oui : sonneries de téléphone en rafales, bourdonnement de voix.

– Bon Dieu, tu sais ce dont je rêve en ce moment ? D’une petite soirée entre filles. Quand est-ce que tu reviens ? Eh merde… je dois y aller. Je lui dirai que tu as appelé.

Je me retrouvai seule à contempler mon portable, en me demandant qui d’autre je pouvais appeler pour me remonter le moral. La vérité, c’est que je ne suis pas très douée pour les amitiés solides. Je me débrouille très bien pour les amitiés de surface – un verre après le boulot, un dîner où j’apporte mes lasagnes. J’excelle à me lier d’amitié avec les amis d’Everett. Mais impossible d’échanger des numéros de téléphone et de passer un coup de fil pour simplement prendre des nouvelles.

Tôt ou tard, je laisse toujours tomber les gens. Les cartes de vœux à Noël durent jusqu’au prochain déménagement, et comme je ne prends pas la peine de faire suivre le courrier… Les mails ne reçoivent jamais de réponse. Pas plus que les appels téléphoniques. Une habitude chez moi. C’est plus facile. Dans un groupe d’amis, je suis celle pour qui on organise une soirée d’adieux mais avec laquelle on ne reste jamais en contact. J’avais une échelle sociale à gravir, des dettes à rembourser, une vie à façonner.

Qui est-ce qui restait, après tous ces déménagements ? Everett, depuis un an. Ma coloc de fac, Arden – mais elle était devenue médecin, surchargée de travail, et toutes les décisions qu’elle prenait se résumaient à un choix de vie ou de mort, ce qui rendait toute autre considération plutôt dérisoire. Il y avait bien mon directeur de thèse, Marcus. Lui, je pouvais l’appeler, parler de mes problèmes. Mais ça restait superficiel. Impossible de lâcher : « Ma meilleure amie a disparu quand j’avais dix-huit ans et tout recommence aujourd’hui, et je suis en train de perdre mon père, et un intrus est entré dans ma maison. Peut-être un flic, peut-être pas. »

C’étaient des gens que j’appelais pour annoncer les dernières nouvelles : « J’ai rencontré un type. Je me suis fiancée. J’ai un nouveau job. » Pour partager les hauts et les bas de ma vie. Mais des amis prêts à discuter de choses profondes, ces choses qui vivent dans les recoins sombres du cœur humain ? Ces gens n’existaient plus pour moi. Plus depuis mon départ de Cooley Ridge.

*

* *

Everett me rappela dans la soirée, pendant que je faisais le ménage – culpabilisée par Daniel. J’entendais des voix derrière lui, qui s’effacèrent à mesure qu’il s’éloignait.

– Eh, désolé ! Je ne pensais pas qu’il était si tard. Tu ne dormais pas quand même, si ?

– Non, non. Comment ça va, par chez toi ?

– Les conneries juridiques habituelles. Chiantes mais prenantes.

Il soupira.

– Tu me manques. Comment ça se passe, avec les démarches pour ton père ?

– On a envoyé tous les documents et on attend une date, maintenant. D’ici là, je bosse dans la maison. Comment se présente ton affaire ?

– Bah, tu sais… Je préfère que tu ne sois pas là. Je suis encore au bureau. Tu serais furieuse.

Je consultai la pendule : bientôt vingt-deux heures.

– Je débarquerais avec un dîner pour deux.

– Qu’est-ce que tu me manques, vraiment…

Soudain, une voix derrière lui. Une femme. Mara Cross.

– Une seconde, dit-il avant de poser la main sur le combiné.

Je l’entendis malgré tout :

– Euh… un bòbún pour moi. Ouais, merci.

De retour à l’autre bout du fil :

– Pardon, on passe les commandes chez le traiteur, là.

– Mara est là ?

– Tout le monde est là, répondit-il du tac au tac.

Everett avait une relation douloureusement saine avec son ex. Du moins le croyait-il. Mais le sourire de Mara était trop forcé quand elle me regardait et, quand elle marchait à côté de lui, sa raideur – des genoux au cou en passant par les épaules – me semblait suspecte. Malgré ce qu’Everett aurait voulu croire, ils n’étaient pas vraiment amis. À voir la façon dont Olivia parlait de Mara, notamment à moi, elle ne la supportait pas. C’est sans doute de cette façon que nous nous étions rapprochées.

Il y avait une éternité de cela, j’avais demandé à Everett pourquoi ils avaient rompu, car elle semblait toujours aussi souriante, séduisante, charmante et présente. « Incompatibilité », m’avait-il expliqué. Au début, ça m’avait semblé complètement absurde. Ils me paraissaient au contraire parfaitement compatibles. Jumeaux, même. Elle avait des avis tranchés, accumulait encore plus d’heures sup que lui, et ils avaient les mêmes sujets de conversation : droit civil, requête, cour d’appel. Des mots que je comprenais mais qui ne revêtaient aucune signification réelle pour moi.

Je me plaisais à imaginer leur incompatibilité d’une autre nature : sexuelle. Chaque fois que je la voyais, chaque fois que je la surprenais regardant Everett comme si elle le connaissait sur le bout des ongles, je me raccrochais au mot incompatibilité, me représentais quelque chose de maladroit et d’insatisfaisant. Son nom était devenu synonyme de cette vision et je ne pouvais réprimer une surprise légitime quand j’apprenais qu’elle avait remporté un procès. Elle ? Une fille aussi maladroite ? Avec des plaidoiries aussi bancales ?

Ça m’était plus facile que de m’interdire d’être, au choix : forte, entêtée, dominatrice. Autant de défauts qui nous rendraient incompatibles, si je suivais sa logique. Qu’avait-il vu en moi ? Une femme qu’il pouvait modeler, créer, présenter et intégrer dans son monde exactement comme il le souhaitait ? Qu’avait-il vu dans les meubles peints et notre longue discussion dans l’appartement de Trevor ? Une page vierge ? « Il faut venir de rien », lui avais-je dit. Il avait peut-être pris ça au pied de la lettre. Il ne savait pas que j’étais déjà quelque chose.

Je connaissais Everett dans les mêmes limites qu’il me connaissait : grâce à ce que nous avions accepté de partager. Et grâce à ce que sa famille m’avait raconté sur le mode Ah ! ah !, vous auriez dû le voir la fois où… Mais ses cadavres, où étaient-ils ?

Tous ses amis, principalement masculins, avaient refusé de grandir à des degrés divers. C’était déplaisant mais pas nocif. Rien de traumatisant. Rien de révélateur. Dans les histoires qu’ils me racontaient, Everett battait des records de beuverie ou avalait des poissons rouges. Répugnant, mais loin d’être comparable avec une meilleure amie qui disparaît ou la suspicion portée sur les membres de sa famille. Si Corinne n’avait jamais disparu, peut-être qu’on se retrouverait pour boire un verre à chacun de nos retours à Cooley Ridge et qu’on abreuverait nos époux ou nos petits amis d’anecdotes similaires. « Juste après, Bailey a gerbé sur les baskets de Josh Howell… »

Il y avait une différence – un abîme de différence – entre ce genre d’histoires et un véritable passé.

Trouvait-on chose semblable chez Everett ?

Où étaient les histoires qui avaient forgé l’homme d’aujourd’hui ? Qui l’avaient détruit ? Qui l’avaient mis à nu ?

Qui était cet homme que j’avais accepté d’épouser ?

– Dis-moi quelque chose sur toi. Quelque chose que personne ne connaît.

J’entendis sa chaise grincer : il s’étirait en arrière. Je le vis sortir les pieds de ses chaussures et les poser sur le plateau en ébène de son bureau. Mains croisées derrière la tête, boutonnière de sa chemise prête à craquer, contours visibles de son débardeur blanc en dessous.

– C’est un jeu ?

J’entendis le bâillement dans sa voix.

– Tout à fait. Ou pas du tout. C’est toi qui choisis.

– D’accord. Voyons, voyons… J’ai. Tu ne te moques pas. Au collège, j’avais piqué la carte de crédit de mon père pour m’abonner à des sites pornos. Je n’avais pas anticipé que ses relevés bancaires mentionneraient clairement tous les détails de chaque transaction…

– Quelle horreur ! dis-je en riant. Mais ça ne compte pas. Ton père connaît cette histoire.

– Mouais… pas la peine de me le rappeler ! Je n’arrive toujours pas à le regarder dans les yeux quand j’y repense.

– C’est mignon… mais ce n’est pas de ça que je parlais. Je parlais de quelque chose de plus profond, tu vois ? Dont tu n’as jamais parlé à personne.

Quelques grincements de chaise supplémentaires. Je ne pensais pas qu’il me répondrait. Je me trompais.

– Une fois, j’ai regardé un homme mourir.

L’air dans la pièce changea de consistance. La voix d’Everett vacilla. Je sentis ses lèvres se rapprocher du combiné.

– J’étais au lycée. Il y avait eu une collision de voitures sur la route et je n’étais pas censé être dehors. Je me suis approché de l’attroupement. Des gens donnaient un coup de main. L’ambulance était en route. Je n’ai pas réussi à détourner le regard.

Voilà, pensai-je. Nous y sommes. Le vrai Everett. Est-ce qu’il s’en rend compte ?

– Continue, dis-je.

Profonde respiration. J’entendis des pas, une porte qui se ferme, le grincement de la chaise. Je n’osai pas l’interrompre.

– Je ne sais pas si j’ai les nerfs assez solides pour mon métier. J’aime me confronter à des faits, à des articles de loi, et je crois fermement que chacun a le droit d’être défendu au mieux. Dans un procès équitable. Ne te méprends pas, je fais bien mon travail. Mais, parfois, je vis ce moment… ce moment où je comprends que mon client est coupable. Et qu’il est hors de question de faire marche arrière. Le glaive de la justice est à double tranchant. Je le manie avec ce que mon père appelle une « volonté inflexible », mais qu’est-ce que c’est, au fond, la justice, Nicolette ? La véritable justice ?

– C’est l’affaire Parlito qui te pèse ?

– Celle-là, n’importe quelle autre…

Il soupira.

– Le truc, c’est que je suis meilleur avocat quand je ne sais pas.

– Tu peux essayer de faire autre chose…

– Ce n’est pas si simple.

– Si. Moi, je m’en fiche de ce que tu fais. Tu le sais bien, n’est-ce pas ? Je m’en contrefous que tu sois avocat ou pas.

Un temps.

– D’accord. Si tu le dis. Mais c’est un luxe que tout le monde n’a pas. J’ai trente ans. Je suis associé de mon cabinet. C’est ma vie.

– Ce que je veux dire, c’est : rien ne t’empêche d’en changer.

Change de coiffure, coupe tous les ponts. Pars vivre ailleurs et ne regarde jamais en arrière. Tu peux le faire. On peut le faire.

Il rit. Un peu d’autodérision pour tenir cette conversation à distance.

– Et toi, Nicolette, dis-moi, tu as toujours voulu être psychologue scolaire ?

– Ça ne va pas, non ? Je voulais être chanteuse de country.

– Attends, attends… tu sais chanter, toi ? Il me semble que je m’en serais aperçu…

– Comme une casserole.

Son rire avait la douceur du coton.

Pour être tout à fait honnête : sur le plan de la psychologie pure, je suis désastreuse. Mes remarques tombent toujours à côté de la plaque, mes conseils ne sont jamais judicieux. Mais j’ai une excellente capacité d’écoute et j’ai appris à parler un peu moins. Je sais guider les élèves dans leurs recherches, les orienter vers l’aide dont ils ont besoin. Je devine ce qu’ils me cachent et je leur laisse le temps de me le révéler. Mon bureau est le lieu où tous peuvent venir vider leur sac d’adolescents. Sur le papier, je suis une excellente psychologue.

Peut-être parce qu’ils me considèrent comme une sorte d’âme sœur, qu’ils voient en moi quelque chose de spécial. Comme cela m’était arrivé avec Hannah Pardot : l’impression qu’elle en savait un peu plus sur la vie parce qu’elle était passée par les mêmes épreuves que les nôtres.

Peut-être sentent-ils que j’ai affronté ma part d’ombre. Et que je les comprendrai.

Ou que je sais garder un secret.

Car je sais garder un secret.

*

* *

Notre conversation s’acheva quand le bòbún d’Everett arriva. Déjà, il était hors d’atteinte, un monde trop loin. Tout le contraire de ce que j’avais vécu avec Tyler. À l’époque, j’avais dû me forcer à effacer son numéro de mon téléphone pour éviter les coups de fil intempestifs en sortant d’un bar, d’un rendez-vous catastrophique ou, pire, d’un rendez-vous réussi.

Mais une seconde après avoir raccroché avec Everett, je ne sentais déjà plus qu’une chose : la distance entre nous, sa perte de substance, un être imaginaire que j’avais fait surgir dans l’espoir de pouvoir vivre une rencontre aussi belle.

Je dormis d’un sommeil intermittent – avant de capituler. Trop de pensées en boucle dans ma tête, trop de noms. Je passai en revue ceux des personnes qui pouvaient avoir une bonne raison de pénétrer par effraction dans cette maison, de fouiller dans les affaires de papa, dans l’ancienne chambre de Daniel. Une liste qui couvrait dix années. Je ne savais pas si j’essayais de résoudre l’énigme d’alors ou celle d’aujourd’hui. Peut-être que papa avait raison : le temps n’existe pas vraiment. C’est juste une invention de l’homme pour continuer à avancer. Une étiquette commode pour donner du sens aux choses.

*

* *

« Si j’étais un monstre, nous avait dit Corinne sous le porche tandis que les lanternes se balançaient et que les ombres dansaient, je prendrais forme humaine. »

Bailey avait ri, Daniel avait souri. Elle s’était avancée vers lui et, lui prenant le menton, avait fait tourner sa tête d’un côté puis de l’autre tout en plongeant ses yeux dans les siens.

« Hum… non. Totalement humain. »

Elle s’était ensuite approchée de Bailey en imitant son geste de passer les doigts dans ses longs cheveux noirs, tic qu’elle adoptait chaque fois que Daniel était dans les parages. Son nez frôla celui de Bailey, qui ne recula pas. Depuis toujours, nous savions qu’il fallait la laisser aller au bout de ses délires. Si on s’embarque avec elle, tout va bien. On fait tous partie d’un plan que Corinne est la seule à connaître.

« Hum… non, non, pas de monstre non plus. Mais il est déjà passé par là. Et il revient de temps en temps. Qu’est-ce qu’il t’oblige à faire, Bailey ? Est-ce qu’il t’oblige à embrasser les petits copains de tes amies ? »

Non, Corinne, ça, c’est toi, avais-je pensé mais je m’étais tue. Tout comme Bailey.

« À aimer ça ? »

Elle avait glissé la main sous la chemise de Bailey, caressé son dos, s’était frottée à elle. Le regard de Daniel s’était assombri, voilé, comme ensorcelé.

« Est-ce qu’il peuple tes rêves de ces garçons qui ne t’appartiennent pas ? »

Elle s’était écartée, rompant d’un coup le charme. Bailey avait cligné des yeux deux fois et Daniel était rentré dans la maison.

Corinne avait souri comme si rien n’avait changé. Elle avait saisi mon menton, m’avait scrutée intensément. Dans ses pupilles, je voyais mon reflet et la lanterne qui oscillait au-dessus de sa tête. Paupières fermées, elle avait pressé la joue contre la mienne et, en se détournant de Bailey, m’avait glissé à l’oreille :

« Ah… te voilà enfin. »

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