Évanouies
Deuxième partie - À REBOURS
DEUXIÈME PARTIE
À REBOURS
Ce que dit la philosophie est fort juste : la vie ne peut être comprise qu’en se tournant vers le passé.
Søren Kierkegaard
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Deux semaines plus tard
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Jour 15
En fermant les yeux, j’arrivais presque à imaginer que nous rentrions à Philadelphie. Everett au volant, la banquette arrière chargée de bagages et Cooley Ridge s’éloignant dans le rétroviseur. Plus de filles portées disparues. Plus de voitures sans plaque rôdant autour de la ville. Plus rien à craindre.
– Ça va ? me demanda-t-il.
Encore un instant. Laisse-moi juste une minute. Une minute pour croire que ça ne recommence pas.
Pas ici, pas à Cooley Ridge. Pas encore.
Pas une autre fille s’évanouissant dans la forêt au milieu de la nuit sans laisser de traces. Pas d’autres affichettes agrafées sur les arbres, scotchées aux vitrines des boutiques, avec ce visage innocent, suppliant. Pitié, pas ça !
Mais les contours du monde redevinrent nets, et ma nuque se mit à me picoter, et elle était là, impossible de la manquer sur l’affichette du poteau téléphonique, avec ses grands yeux bleus qui me fixaient sous les lettres rouges :
AVIS DE RECHERCHE
ANNALEISE CARTER
DISPARUE
– Nic ?
Bon Dieu… Quelques jours dans ce patelin avaient suffi pour qu’il me donne du « Nic ». Cooley Ridge avait déjà planté ses griffes en lui.
– Ouais…, dis-je sans détourner mon regard du pare-brise.
Mes yeux se posèrent encore sur elle au feu rouge suivant, son visage sous l’enseigne au pochoir blanc du Grenier de Julie, à côté du présentoir à bijoux artisanaux et d’un foulard en soie vert. Annaleise Carter dont la maison jouxtait la mienne, Annaleise Carter qui sortait avec Tyler, mon ex-petit ami, le soir de sa disparition. Annaleise Carter. Sans nouvelles d’elle depuis deux semaines.
– Hé !
La main d’Everett se posa sur mon épaule et la pressa doucement.
– Tu es avec moi ?
– Pardon. Oui, ça va.
Je me tournai vers lui mais je sentais toujours le regard d’Annaleise dans mon dos, comme si elle essayait de me parler. Regarde. Approche. Tu vois ?
– Je ne pars pas tant que je ne suis pas sûr que tu te sens mieux.
Sa main restait sur mon épaule. La manche de sa chemise à col boutonné laissait apparaître une montre en argent – en acier, m’avait-il expliqué. Comment faisait-il pour ne pas mourir de chaud ?
– Je croyais que c’était le but de ce rendez-vous, répondis-je en lui montrant le sachet en papier de la pharmacie. Deux comprimés et un coup de téléphone chaque matin.
Il parvint à sourire, mais son expression se crispa quand ses yeux s’attardèrent sur mon annulaire. La bague n’y était plus.
– Ne t’en fais pas, je vais la retrouver, dis-je.
– Ce n’est pas pour la bague que je m’inquiète. C’est pour toi.
Peut-être faisait-il allusion à mon apparence : cheveux tirés en arrière par une vilaine queue-de-cheval, short qui m’allait encore deux semaines plus tôt mais pendait à présent tristement sur mes hanches, vieux tee-shirt qui venait de passer dix ans sur un cintre dans ma penderie. Everett, quant à lui, arborait une coupe de cheveux à la mode et son costume d’avocat, comme si tout cela était prévu dans son emploi du temps : Emmener Nicolette chez le médecin cause manque de sommeil ; régler paperasse cf. futur beau-père ; prendre taxi pour aéroport et préparer procès.
– Everett, sincèrement, je vais bien.
Il lissa les cheveux qui s’étaient échappés de mon élastique.
– Promis ?
– Oui, promis.
Les yeux brûlants, je croisai de nouveau le visage d’Annaleise Carter. Seule une personne parfaitement saine est capable de ressentir le moment où elle va basculer. Contrairement à mon père qui n’avait jamais su quand il frôlait l’abîme, ni remarqué la vitesse soudaine de sa longue chute.
Mais moi, je savais. Je savais que nous étions tous au bord du précipice. Et, tant que j’en étais consciente, j’étais tirée d’affaire. Selon Tyler, c’était la règle d’or pour ne pas partir en vrille.
– Nicolette, je n’ai pas envie de te laisser toute seule ici.
Une voiture klaxonna et Everett sursauta avant de relancer le moteur devant le feu vert.
Je regardai son profil. Au-delà, la route passait à toute allure.
– Je ne suis pas toute seule. J’ai mon frère.
Everett soupira et, dans le silence qui suivit, je sentis sa désapprobation.
Les disparues ont une façon particulière de s’immiscer dans nos pensées. On ne peut pas s’empêcher de les reconnaître dans chaque visage croisé. Elles soulignent le caractère fragile et éphémère de notre existence. Un instant nous sommes là, l’instant d’après une simple photo dévisageant les passants dans une vitrine.
C’est une sensation qui s’installe dans notre cage thoracique et nous ronge lentement de l’intérieur. La peur irrationnelle que des gens se volatilisent d’un coup sous nos yeux. Je la percevais, à la surface des choses, dans le monologue lancinant du message vocal de Tyler et dans l’expression de plus en plus opaque de Daniel. Je la percevais avec plus de violence encore chaque fois que je franchissais la porte de Grand Pines. De retour depuis quinze jours à Cooley Ridge et, déjà, je sentais tout le monde menacé de disparition.
Everett s’engagea dans l’allée gravillonnée, se gara et sortit de ma voiture sans dire un mot. Il examinait la façade de la maison de la même façon que moi, la première fois que j’étais revenue.
– Je dois faire sortir papa de Grand Pines, dis-je en avançant vers lui.
Everett avait obtenu des flics qu’ils arrêtent d’interroger mon père pour le moment, mais je savais que ce n’était qu’une question de temps avant que ses divagations à propos de « cette fille » ne lui vaillent la visite d’inspecteurs désespérément en quête d’une piste.
Nous entrâmes. Everett me prit par la taille et je sentis qu’il palpait le tissu lâche de ma chemise.
– Il faut que tu fasses attention à toi, maintenant. Le médecin a dit…
– Le médecin a dit que je n’avais aucun problème.
Everett avait insisté pour être à mes côtés dans la salle d’examen. Au début, le médecin m’avait interrogée sur mon histoire familiale – exercice déprimant et inutile. Puis était arrivé le moment du Quand est-ce que ça a commencé ? Everett avait parlé de la disparition d’Annaleise, ma voisine, et le médecin avait opiné d’un air entendu. Angoisse. Peur. L’une ou l’autre. Ou les deux. Il avait griffonné une ordonnance pour un anxiolytique et un somnifère, m’avait prévenue des risques si je ne rattrapais pas mon retard de sommeil : esprit ralenti, engourdi, pertes de conscience de plus en plus fréquentes dans la journée. Et c’est ainsi qu’Everett avait récupéré mes clés.
Essayez de dormir quand une autre fille est portée disparue et que la police interroge votre père sans tenir compte de son état mental, avais-je eu envie de lui répondre. Essayez de dormir quand vous savez qu’un intrus s’est baladé dans votre maison. Comme s’il suffisait de se détendre pour que tout rentre dans l’ordre…
Everett m’enserrait toujours comme pour m’empêcher de m’envoler dans l’atmosphère.
– Rentre à la maison avec moi.
La maison ? Où était-ce ?
– Je ne peux pas. Mon père…
– Je m’en occupe.
Je savais qu’il le ferait. C’était la raison de sa présence.
– La maison…, insistai-je en montrant les cartons ouverts dans les coins, la porte de derrière à réparer, tous les points de ma liste qu’il restait encore à rayer.
– Je paierai quelqu’un pour finir le boulot. Allez, viens, rien ne t’oblige à rester ici.
Mais je secouai la tête. Il ne s’agissait pas seulement de réorganisation, de réparations ou de nettoyage. Plus maintenant.
– Je ne peux pas partir. Impossible, avec ce qui se passe en ce moment.
Ce qui se passe : les grands yeux qui nous regardaient sur chaque poteau téléphonique, chaque vitrine de magasin. Ce qui se passe : l’enquête qui venait tout juste de commencer. Ce qui se passe : les facettes les plus sombres de ma famille sur le point d’être de nouveau mises en lumière.
Everett soupira.
– Tu m’as téléphoné pour avoir mon avis. Le voici : tu n’es pas en sécurité ici. Cet endroit, avec ces flics à l’affût, comme des putains de vautours qui se jettent sur le moindre truc… Ils interrogent les gens sans raison. C’est absurde. Ça ne change rien au fait que ça a bel et bien eu lieu.
Everett ne comprenait pas pourquoi. Moi, si. Annaleise avait envoyé un texto sur le portable personnel de l’agent de police Stewart la nuit précédant sa disparition. Elle voulait lui poser certaines questions à propos de l’affaire Prescott. Quand il l’avait appelée le lendemain, il était tombé directement sur sa boîte vocale. Elle n’était plus là.
Tous les flics étaient originaires de la région. Ils étaient déjà en poste dix ans plus tôt, quand Corinne avait disparu. Ou ils en avaient entendu parler, d’année en année, de bar en bar. Aujourd’hui, ils se retrouvaient avec deux filles de la même ville, à peine majeures, qui avaient disparu sans laisser le moindre indice. Et les derniers mots d’Annaleise concernaient Corinne Prescott.
Pour un habitant de Cooley Ridge, c’était parfaitement cohérent.
Si l’intégralité des éléments de l’enquête officielle sur Corinne se trouvait dans la boîte que je me représentais au poste de police, j’imaginais sans peine son contenu : le test de grossesse rangé dans un sachet de bonbons caché au fond d’une poubelle ; une bague portant des traces de sang trouvée dans les cavernes ; des heures d’interrogatoires sur cassettes audio – faits, mensonges et demi-vérités à tirer au clair ; les listings téléphoniques de Corinne ; et des noms. Griffonnés sur des bouts de papier arrachés, assez nombreux pour tapisser, rembourrer toute la boîte.
Jusqu’à présent, je m’étais toujours représenté cette boîte fermée par du Scotch et rangée dans un coin, derrière d’autres boîtes plus récentes. Désormais, j’avais l’impression qu’il suffirait d’une pichenette pour la renverser et faire tomber le couvercle, laissant s’éparpiller les noms dans la poussière. Une boîte à l’image de Cooley Ridge : un passé invisible, sous scellés, mais jamais vraiment hors d’atteinte.
Ouvre le couvercle, car Annaleise a mentionné le nom de Corinne avant de disparaître. Ferme les yeux et plonge la main dedans. Sors-en un nom.
Voilà comment ça se passe ici.
Voilà ce qui se passe ici.
Oui, j’avais appelé Everett pour lui demander de l’aide. Au sujet de mon père. Il aurait pu se contenter de me conseiller sur l’attitude à adopter envers les flics qui le harcelaient ; au lieu de quoi, il avait sauté dans le premier avion et avait dépensé une fortune en taxi pour venir établir son centre opérationnel dans la salle à manger. Quand j’avais ouvert la porte, il m’avait expliqué que je lui avais flanqué la trouille, et je l’avais aimé pour ça. Pour avoir fait le déplacement. Mais impossible de me plonger dans notre histoire avec Everett à mes côtés. Impossible de comprendre ce qui était arrivé à Annaleise en prenant le risque de l’embarquer dans ce bordel…
Mon conseil pour Everett : Pars. Pars avant qu’on t’entraîne dans notre chute.
– C’est ma famille, dis-je.
– Je ne veux pas que tu restes ici, chuchota-t-il. Une fille a disparu en quittant ce jardin…
Il indiqua le jardin à l’arrière de la maison, qui s’étendait aussi loin que portait le regard.
– Je prendrai les médicaments et j’essaierai de dormir davantage, promis. Mais je dois rester.
Il m’embrassa sur le front et marmonna dans mes cheveux :
– Je ne sais pas pourquoi tu fais tout ça.
N’était-ce pas évident ? Elle était partout où mes yeux se posaient. Aux endroits exacts où, dans le temps, j’avais placardé les affiches de Corinne. Chez tous ces commerçants dont je faisais frénétiquement la tournée, la boule au ventre, comme si accélérer le rythme avait le pouvoir de modifier l’issue de l’enquête.
Dorénavant, ces affiches portaient le nom d’Annaleise et ses yeux grands ouverts m’exhortaient à mieux regarder. Elle était partout. Regarde, regarde, ouvre bien les yeux.
*
* *
Le standard m’avait annoncé un taxi dans une vingtaine de minutes, mais je tablais plutôt sur quarante. Appuyé contre le chambranle de la porte de la buanderie, Everett me regardait sortir son linge du séchoir avec un demi-sourire.
– Tu n’es pas obligée de faire ça, Nicolette.
Je me raclai la gorge et calai le panier à linge contre ma cuisse.
– J’en ai envie.
J’avais envie de plier ses vêtements, de les mettre dans sa valise et de lui dire adieu. J’avais envie qu’il rentre chez lui et pense à moi en ouvrant sa valise. Surtout : j’avais envie qu’il parte.
Il m’observa former des piles de vêtements parfaitement carrées sur la table du séjour, puis les glisser dans son bagage comme si j’exécutais une intervention chirurgicale délicate.
– Renseigne-toi pour savoir si tu peux résilier ton bail en avance.
Il vint vers moi et m’enlaça pendant que je pliais sa dernière chemise. Il écarta ma queue-de-cheval sur le côté et m’embrassa la nuque.
– Dès que tu rentres, je veux que tu emménages chez moi.
Je hochai la tête sans interrompre mes gestes. Ç’aurait dû être facile pour moi de répondre Oui, bien sûr que oui. De me voir ranger mes affaires d’un côté de son placard, mitonner des petits plats avec lui dans sa cuisine, me blottir sur son canapé en dépliant le plaid rouge sur mes jambes parce que Everett a l’habitude de chauffer cinq degrés en dessous de ma zone de confort. De nous servir du vin rouge pendant qu’il me parle du tribunal et que je lui parle de mes élèves.
– C’est quoi, le problème ? demanda-t-il.
– Rien. Je pense simplement à tout ce que je dois d’abord faire ici.
Il toussa, recula et, s’efforçant de garder une voix naturelle :
– Si tu as besoin de quoi que ce soit… De l’argent, peut-être ?
Je tressaillis. Il ne m’avait jamais proposé d’argent. On n’avait même jamais abordé ce sujet. Lui en avait, moi pas, c’est pourquoi nous évitions prudemment d’en parler, comme si c’était un feu susceptible de se transformer à toute vitesse en incendie fatal. Voilà pourquoi je ne parlais jamais non plus de mariage : il aurait fallu évoquer le contrat que son père n’aurait pas manqué d’exiger et que je n’aurais pas manqué de signer, et l’incendie se serait rapidement déclenché, prêt à nous dévorer.
– Non, merci, je n’ai pas besoin de ton argent.
– Ce n’est pas ce que je… Nicolette, je veux juste te dire que je peux t’aider. Laisse-moi t’aider, je t’en prie.
Peu de temps après notre rencontre, il m’avait avoué que j’incarnais tout ce qu’il avait toujours rêvé d’être. Quelqu’un qui avait su prendre la route de la liberté, qui s’était fait à la force du poignet. Je lui avais répondu qu’il fallait venir de rien pour en arriver là. Avoir bouffé de la vache enragée.
Ah oui ? Bah, si tu veux, j’en ai encore pour dix ans de crédits à rembourser…
Parfois je me demandais si, en cas de mariage, il solderait toutes mes dettes. Et en quoi ça ferait de moi une personne différente. Si je lui inspirerais toujours le même amour.
– Everett, merci, mais l’argent ne va rien régler.
Je refermai sa valise et la posai près de la cloison.
J’entendis une voiture prendre le grand virage, au loin.
– Ton taxi est arrivé, murmurai-je en passant les bras autour de sa taille et en posant la tête contre son torse.
– Tu y réfléchis, d’accord ?
Je desserrai mon étreinte. Je n’étais pas sûre de comprendre de quoi il parlait : sa proposition d’emménager avec lui ou d’accepter son argent ? Le fait qu’il mette ces deux sujets sur la table maintenant me déplaisait. Comme s’il avait besoin de me découvrir dans cette situation, en équilibre au bord d’un précipice insondable, pour avoir encore plus envie de moi.
– D’accord.
À voir l’expression de son visage, je me demandai si je ne venais pas d’accepter quelque chose contre mon gré.
– Si seulement je pouvais prolonger mon séjour…
Il m’attira vers lui et m’embrassa.
– Mais bon, je suis tout de même heureux d’avoir pu rencontrer ta famille.
Je ris.
– Oui, une vraie chance !
– Je suis sérieux…
Et, baissant la voix :
– Ce sont des gens bien.
– Ouais…
Je le laissai me serrer si fort que j’allais sans doute avoir la marque de son col de chemise sur la joue.
– Toi aussi, tu es un type bien, ajoutai-je.
Il s’écarta, laissa glisser ses mains le long de mes bras et considéra ma main gauche.
– Je dépose une déclaration de perte dès demain.
Je réprimai un gémissement.
– Elle va peut-être réapparaître… Elle doit être dans un de ces cartons encore à moitié pleins. Je vais fouiller…
– Préviens-moi si tu la retrouves.
Il fit rouler sa valise jusqu’à la porte d’entrée.
– Et, Nicolette…
Son regard interrompit les battements de mon cœur.
– Si tu n’es pas de retour le week-end prochain, je viens te chercher.
*
* *
Après avoir regardé le taxi s’éloigner, je poussai la porte, verrouillai la serrure et fis jouer la poignée pour m’assurer que je ne risquais pas d’être dérangée. Puis je fis le tour de la maison, inspectant chaque porte, fermant les fenêtres qu’Everett avait insisté pour ouvrir. Je coinçai le dossier d’une chaise contre la poignée de la porte de derrière – celle dont le verrou était cassé. Tout me semblait lent, laborieux, jusqu’à ma respiration. À cause de la chaleur. Cette foutue climatisation n’avait pas encore été réparée. Je me traînai jusqu’à la cuisine – j’avais besoin de boire. Quelque chose de froid. Idéalement, à base de caféine.
J’ouvris le réfrigérateur et y plongeai la tête, passant en revue mes options : Coca. Gatorade. Eau. Je m’agenouillai, inspirai profondément l’air froid. Réagis, Nic. Dans mon oreille, le feulement de l’électricité. La lumière du réfrigérateur inondait la pièce.
Soudain, un bruit strident retentit, le grincement d’une chaise sur le sol. La porte de derrière s’ouvrit en grand, je me retournai, dos au réfrigérateur, tâtonnant à la recherche d’un objet, n’importe lequel, pour me défendre.
Tyler se tenait devant moi, bras tremblants, couvert de sueur, de crasse et de quelque chose qui avait l’odeur de la terre et du pollen. Son corps secoué de soubresauts paraissait galvanisé par l’adrénaline. Il luttait pour rester immobile. Il fronça les sourcils devant la chaise renversée et scruta la pièce derrière moi.
– Tyler ? Qu’est-ce que tu fous ?
Une épaisse couche de boue recouvrait ses bottes de chantier. Je me relevai, fermai la porte du réfrigérateur, et un silence gêné retomba sur la maison.
– Tyler ? Qu’est-ce qui se passe ? Dis quelque chose !
– Il y a quelqu’un avec toi ?
Je savais qu’il pensait à quelqu’un en particulier.
– Il est parti.
Ses bras tremblaient toujours.
– Je suis toute seule…
Il n’allait pas bien. C’était de nouveau le Tyler de quinze ans, à l’enterrement de son frère. Assis sur le banc de l’église, à côté de sa mère qui tenait un drapeau américain plié sur ses genoux, il paraissait parfaitement immobile mais, en y regardant de plus près, on voyait son corps parcouru de frissons. J’étais certaine qu’il allait exploser en mille morceaux, et tous ces inconnus qui se pressaient autour de lui n’arrangeaient rien… Ou bien Tyler à dix-sept ans, le jour où nous étions sortis ensemble, quand j’avais rayé la portière de sa voiture et que je l’avais vu tellement tendu, nerveux. Constatant que je retenais mon souffle, dans l’attente de sa réaction, il avait lancé un simple : « Bah, ce n’est que de la ferraille… »
– Il n’y a que toi et moi, murmurai-je.
Il avança d’un pas. Un peu de boue séchée tomba sur le linoléum.
– Oh ! désolé, bredouilla-t-il en voyant qu’il salissait.
– Tu étais où ?
Mais il fixait ses chaussures et la boue par terre. J’avais peur qu’il reparte. Qu’il reparte, disparaisse et que je ne le revoie plus jamais.
– Attends un peu…
Je me baissai devant lui, tirai sur les lacets boueux de ses bottes. Sa respiration était rauque et, de près, j’aperçus une fine poudre jaune sur son pantalon. Je m’efforçais de contrôler mes mains, d’enrayer le malaise qui commençait à monter en moi. C’est Tyler. Ce n’est que Tyler. Je venais de délacer sa première botte quand la sonnerie de mon téléphone sur la table nous fit tous deux sursauter. Tout en retirant son autre botte, Tyler me regarda traverser la cuisine pour prendre l’appel.
– C’est mon frère, dis-je en regardant l’écran d’un air contrarié.
Tyler réagit de la même façon. Je portai le smartphone à mon oreille.
– Nic, commença Daniel sans attendre mon « Allô », dis-moi où tu es.
– À la maison.
– Everett est avec toi ?
Je reconnus le bruit du vent dans son combiné. Daniel se déplaçait. Vite.
– Non. Il vient de partir. Je suis avec Tyler.
Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule. Tyler s’était rapproché : il se tenait au milieu de la pièce, tête inclinée, comme s’il essayait d’entendre la conversation. Je perçus le moteur de la voiture de Daniel qui démarrait.
– Écoute-moi bien, Nic. Tu vas sortir…
Je me liquéfiai de l’intérieur. Je jetai un nouveau coup d’œil en direction des bottes de Tyler.
– Sors tout de suite.
Je laissai retomber la main.
– Tyler ?
Je lâchai le téléphone, dont l’écran se fissura en tombant.
Du pollen. De la terre.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il a dit ?
Sa voix se voulait calme mais laissait percer la panique.
Je regardai ses mains. La terre dure sous ses ongles. Le sang séché qui traçait une ligne entre son pouce et son index.
– Tyler… Qu’est-ce que tu as fait ?
Il serra le dossier d’une chaise. Ses doigts se crispèrent sur le bois.
– Je n’ai plus beaucoup de temps, Nic.
Alors, je l’entendis : indistinct, lointain. Le cri perçant d’une sirène.
Tic-tac, Nic.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il ferma les paupières et une onde traversa lentement tout son corps.
– Ils ont trouvé un cadavre à Johnson Farm.
Le champ de tournesols. Le pollen. La terre.
La sirène de plus en plus nette, insistante.
Tyler, de plus en plus près.
Et le temps parfaitement immobile, douloureusement immobile. Une invention de l’homme. Un outil de mesure. Une façon de comprendre le monde, de l’expliquer. Il peut se retourner sur lui-même et révéler certaines choses, si on le laisse faire.
Si on le laisse faire.
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