Évanouies
Jour 15
Les sirènes au loin se faisaient de plus en plus fortes. Tyler était dans la cuisine avec moi, et ses paroles – « Ils ont trouvé un corps à Johnson Farm » – résonnaient dans ma tête. Je vis les tournesols. Le fantôme de Corinne tournoyant dans le champ. Et, dix ans plus tard, son corps enfoui sous terre.
Mais Daniel nous avait dit qu’il l’enterrerait dans un terrain à l’abandon. Ça ne pouvait pas être Corinne.
– Annaleise ? Elle est morte ?
– Oui. Son corps était au milieu du champ.
– Elle a été abattue ?
Je posai la question parce que Daniel avait accès au pistolet de papa et qu’il l’avait poursuivie dans la forêt. Parce que j’avais ramassé une boucle de sac à main près du torrent où Daniel prétendait avoir perdu sa trace. Parce qu’il avait la clé de chez elle, qu’elle devait garder dans son sac à main.
Tyler confirma.
– C’est une famille qui l’a découverte. Les gamins sont partis en courant après une petite séance photos et…
Il laissa la phrase en suspens, se gratta le crâne.
– Le type avec qui je bosse, sa femme travaille au standard des urgences et c’est elle qui a reçu l’appel. Dès que j’ai entendu la nouvelle, j’ai essayé d’être le premier sur place. J’ai essayé…
– Mon Dieu… C’est Daniel ?
– Je n’en sais rien, Nic.
Il avait répondu sans me regarder.
Everett était sans doute déjà à l’aéroport. Je ne pouvais quand même pas l’appeler pour lui demander conseil. Pas pour ça, pas après tout ce qui s’était passé…
Où est-ce que Daniel avait la tête ? Le corps, toutes les preuves qui menaient à lui. Et Annaleise, en plus… Jackson m’avait laissé entendre que Laura avait quitté Daniel quelque temps à cause d’elle. Les rumeurs ne tarderaient pas à tricoter des faits, et les faits se mueraient en mobiles… Je savais mon frère capable de s’embarquer avec la mauvaise personne – ça lui était déjà arrivé une fois –, mais je ne l’imaginais pas assez bête pour se laisser prendre en photo par Annaleise s’ils sortaient vraiment ensemble. Sauf que quelqu’un avait bien eu accès à son ordinateur, en pleine nuit, et effacé des photos datant de plusieurs mois. J’avais entendu ses pas dans la forêt, surpris son ombre dans l’atelier. Quelqu’un qui connaissait suffisamment la forêt pour s’y déplacer de nuit sans problème. Daniel. Annaleise devait l’avoir photographié sans qu’il s’en rende compte, peut-être pendant son sommeil. Comme toutes les photos que j’avais trouvées dans ses dossiers : des filles immortalisées à leur insu. Qui ne se doutaient pas d’être observées. Annaleise, avec ses grands yeux derrière l’objectif, presque invisible dans le décor. Impossible de savoir ce qu’elle tramait.
Il aurait dû être plus malin que ça.
Daniel l’avait rattrapée devant le torrent, lui avait arraché son sac et la boucle était tombée. Il avait pris le sac, le téléphone, et les avait sans doute enterrés quelque part, ou planqués dans sa voiture, car il ne les avait pas quand on s’était retrouvés derrière la maison. Il avait gardé la clé de l’atelier, désormais cachée dans la pantoufle de mon père. Il suffit d’ajouter mon frère dans toutes les zones d’ombre de l’histoire pour qu’elle prenne forme.
Il a dû la trouver et…
Mais non. Attends. Je savais qu’Annaleise lui avait échappé et avait atteint le motel en suivant le torrent. Elle avait réussi à entrer dans une chambre d’où elle avait appelé… chez Daniel. Depuis le téléphone fixe puisque son portable était resté dans son sac.
Je ne comprenais plus. Pourquoi appeler Daniel chez lui alors qu’elle essayait de lui échapper ? De toute façon, il devait se trouver quelque part dans la forêt. Absurde. Pourtant j’étais entrée dans cette chambre, j’avais pressé la touche BIS du téléphone, j’avais entendu son répondeur. La voix pimpante et avenante de Laura : « Vous êtes bien chez les Farrell… »
Laura. Pas le portable de Daniel. Annaleise avait appelé à la maison, sachant que Daniel n’y était pas.
Elle avait appelé Laura. Je venais de comprendre. De stupeur, je portai la main à ma bouche.
– Ce n’est pas Daniel, articulai-je dans un souffle.
Tyler hocha la tête en regardant le foutoir autour de lui. Mais je me demandai s’il me croyait vraiment ou s’il pensait que je formulais un vague espoir.
Pourtant, je sentais que tout s’assemblait. Que toutes les pièces se remettaient en place, à rebours.
L’univers d’Annaleise s’était terriblement resserré autour d’elle, au point qu’il ne lui était plus resté qu’une carte à jouer. Son ultime issue : tout raconter à Laura. Son mari dangereux, sa belle-famille dangereuse. Si elle pouvait se montrer assez convaincante avec Laura, ce n’était même plus la peine de lui faire du chantage aux photos.
« Où est votre mari, en ce moment même ? Je vais vous le dire : il me poursuit dans la forêt pour me faire taire. Il a mon sac. Mon téléphone. Vous non plus, vous n’êtes pas en sécurité. Quelqu’un de votre belle-famille a assassiné Corinne Prescott. Vous devez le savoir. »
J’essayai d’imaginer Laura décrocher le téléphone, écouter Annaleise. Pouvait-elle la croire ? Seulement l’écouter ? Daniel m’avait dit que Laura n’était plus là quand il était rentré chez eux, qu’elle s’était sans doute réfugiée chez sa sœur. Qu’elle était bouleversée. À en croire les ragots, ce n’était pas la première fois.
Mais si elle avait réellement écouté Annaleise, comment avait-elle pu réagir ?
Et si mon frère avait dit vrai ? Il l’avait poursuivie jusqu’au bord du torrent mais elle l’avait distancé. Il avait tendu le bras vers elle, ses doigts avaient attrapé son sac, tiré dessus. La bandoulière avait cassé, le sac était tombé, la boucle avait atterri dans la boue. Il avait pu récupérer le sac, le téléphone, la clé. Qu’il avait cachés. Et il avait attendu.
Au fil des jours, à mesure qu’Annaleise demeurait introuvable et que l’enquête prenait de l’ampleur, il avait dû sentir l’étau se resserrer. Et tous ses secrets – d’hier et d’aujourd’hui – menacer d’éclater au grand jour. Grâce à la clé, il avait pu aller fouiller son atelier à la recherche d’indices. Il avait effacé les photos compromettantes, il s’était gommé de son histoire. Juste après, au cas où, il avait planqué la clé dans son bureau, là où Laura ne regardait jamais – là où je l’avais trouvée. L’unique scandale que mon frère avait voulu étouffer, c’était sa liaison avec la victime. Il savait aussi bien que moi quels dégâts ça pouvait provoquer.
Mais, au bout du compte, Annaleise avait été retrouvée morte dans un champ de tournesols. Simplement étendue par terre.
Daniel l’aurait enterrée. Après avoir transporté le corps dans un de ses endroits à l’abandon. Laura, en revanche…
Je fermai les yeux. Toutes les images s’alignèrent, parfaitement nettes.
Laura qui va chercher Annaleise à son motel – « Vous êtes où ? Je viens vous chercher » – avec le pistolet de papa dans la boîte à gants. Laura qui emmène Annaleise loin de la ville, du côté de Johnson Farm, juste un tour – le temps d’une petite discussion. Et Annaleise qui se met à accuser son mari et la famille de son mari, alors que Laura a déjà dû encaisser des rumeurs – ou peut-être davantage ? – qui l’ont amenée à quitter Daniel quelques mois plus tôt. Auxquelles s’ajoutent maintenant les menaces de cette femme qui pourraient détruire tous ses projets. Laura enceinte de huit mois, et toute une vie devant elle avec l’homme qu’elle aime. Elle est si près d’y arriver, elle s’y voit déjà. Le destin qu’elle a toujours voulu, qu’elle a toujours estimé mériter.
Laura, incapable de faire des travaux de jardinage et encore plus d’enterrer un corps, mais qui cherche un endroit où mettre définitivement cette femme à l’écart de sa famille.
Daniel avait raison : j’avais sous-estimé ma belle-sœur. J’avais sous-estimé l’amour farouche qu’elle portait à mon frère, à ma famille, à son avenir. J’avais sous-estimé à quelles extrémités chacun est prêt à aller pour protéger les siens.
J’avais sous-estimé combien je voulais revenir vivre à Cooley Ridge.
*
* *
Tyler regarda par la fenêtre. Les sirènes étaient très proches à présent. Je le vis frissonner.
– J’ai tout fait pour arriver le premier, Nic. D’ailleurs, je suis arrivé le premier. J’ai essayé de trouver la bague, mais les flics ont débarqué. Je n’avais plus le temps. Plus le temps…
– Ça va.
Les sirènes se rapprochaient encore, déterminées. Au milieu de la cuisine, Tyler tremblait.
– Non, ça ne va pas.
Ses mains se crispèrent. Avait-il touché le corps ? Certainement.
– Ils ont trouvé…
Il enfouit son visage dans ses mains.
– La bague ?
Je commençai à voir flou.
Il secoua la tête.
– Une lettre.
– Elle a envoyé une lettre ?
– Non, non. Un message, plutôt, glissé dans sa ceinture. Je ne l’avais pas vu. Dès que j’ai entendu les sirènes, j’ai foutu le camp…
– Alors comment le sais-tu ?
Il avait foutu le camp, prétendait-il. Et, à le voir, il s’était rendu directement ici.
– Tout le monde est au courant. Jackson m’a téléphoné juste avant que j’arrive. Pour être sûr que je sache.
Il grimaça, baissa la tête.
– Que je sache qu’il y avait un message plié en quatre dans sa ceinture et adressé à la police de Cooley Ridge.
Il planta ses yeux dans les miens.
– Sans enveloppe. Pour ne pas laisser de doute sur ses destinataires. Un message anonyme.
Je revis le bloc-notes dans la chambre du motel. J’imaginai Annaleise écrivant à toute vitesse un mot désespéré. L’arrachant du bloc à l’arrivée de Laura – elle le terminerait plus tard.
– Et il dit quoi, ce message ? chuchotai-je.
Toutes les atrocités possibles défilaient dans ma tête. Toutes les raisons pour lesquelles Daniel m’avait téléphoné, paniqué, en m’ordonnant de quitter la maison.
Rien ne reste jamais longtemps secret dans cette ville.
Tyler marqua une pause. Baissa la voix, lui aussi.
– Qu’ils peuvent trouver le cadavre de Corinne Prescott dans la maison de Patrick Farrell. Et qu’ils feraient mieux de s’intéresser de très près à Nicolette Farrell et à Tyler Ellison.
Comme lui, je me mis à mon tour à trembler.
– Mon Dieu…
Annaleise ne voulait pas qu’on l’identifie comme l’auteur de ce message. Un message anonyme et Laura. Dans une ultime tentative pour sauver sa peau, elle avait misé sur les deux.
– Écoute, je suis sûr que quelqu’un a vu ma camionnette. La famille qui a trouvé le cadavre stationnait au bord de la route. Même s’ils ne m’ont pas vu moi, ma camionnette a forcément été repérée. Et ils verront que j’étais dans le champ : je suis couvert de pollen. Ça la fout mal… Je vais partir. J’ai une cabane dans le Tennessee. Elle n’est déclarée nulle part, rattachée à aucun nom. C’est une petite baraque que je me suis construite tout seul, il y a quelques années. Je vais avoir besoin de me faire oublier pendant un moment. Je l’ai préparée ce week-end, en cas de besoin.
Tyler s’était trouvé devant le corps d’Annaleise, au milieu du champ de tournesols, et il y avait un message qui nous impliquait nommément. Il pouvait toujours expliquer pour Annaleise. Peut-être même apporter des preuves. Mais pas sans révéler ce qui s’était passé dix ans plus tôt.
Et Corinne vient se venger de nous.
De moi.
C’était moi qui conduisais sa camionnette, ce soir-là. Il savait depuis le début que j’étais coupable de sa mort, mais il m’avait laissée croire le contraire. Que quelque chose avait dû arriver à Corinne sur cette route après notre passage. Il m’avait laissée croire à mon innocence.
La boîte est remplie de mensonges, mais ils ont tous un pouvoir de nuisance différent. Rien n’est plus dangereux, plus destructeur, plus nécessaire et plus indispensable à notre survie que les mensonges que nous nous racontons.
Je plantai mon index dans son torse. Une plainte pathétique monta de ma gorge, sortit dans un halètement :
– Tu m’avais juré que je ne l’avais pas tuée. Tu m’avais juré que je n’avais rien fait de mal. Tu m’avais juré…
Ses yeux se fermèrent, sa respiration ralentit. Le temps s’étira, marqua une pause, me laissant un instant de répit – rien qu’un.
– Tu ne l’as pas tuée, Nic. Elle s’est jetée sous nos roues. C’est elle qui s’est tuée. C’est elle.
« Il y a toujours un moment où tu sais », m’avait dit Everett. Où les explications n’ont plus cours. À partir de ce moment, impossible de revenir en arrière.
Jusqu’à ce que je voie ces photos, toutes les possibilités coexistaient. Elle est partie. Elle s’est enfuie. Une autre voiture l’a renversée. Elle a sauté.
Elle a sauté.
J’avais toujours su qu’elle en était capable. En entendant ce qu’elle m’avait chuchoté à l’oreille, en haut de la grande roue. En la voyant surgir brusquement devant ma voiture quand je venais la chercher. Quand Hannah Pardot avait révélé son vrai visage, j’en avais eu la confirmation. Corinne Prescott était la personne la plus réfléchie que je connaissais. Elle l’aurait fait sans hésiter.
Mais ç’avait été moi. Moi derrière le volant. Corinne était morte et Tyler avait aussitôt endossé le rôle du coupable.
– Fous le camp, Nic. Tout de suite. Retourne à Philadelphie. Tu as encore le temps. Ne te retourne pas.
Non. Brusquement, je voyais ce qu’il fallait que je fasse.
Pour que Cooley Ridge me laisse revenir. Pour que je paie ma toute dernière dette.
C’est ton tour, à présent, Nic.
– Tu n’es jamais allé à Johnson Farm, dis-je. Si quelqu’un a vu ta camionnette, il s’est gouré. Tu es resté ici. Écoute-moi, Tyler. Écoute-moi bien, et fais exactement ce que je te dis.
*
* *
Les sirènes se rapprochaient de plus en plus, mais Tyler se trompait. On avait le temps. Si je me débrouillais bien, le temps pouvait jouer pour nous. En cet instant précis, il pouvait même nous sauver.
Mes dettes m’apparaissaient si clairement. Dix années. C’était le prix à payer. Corinne l’avait jaugé, estimé, fixé. Dix années pour lesquelles je m’étais battue. Voilà ce que je lui devais. Comme si ce n’était rien du tout. Une simple plaisanterie.
Paie tes dettes comme tout le monde.
À mon père, qui avait caché le corps. À Jackson, qui avait refusé de se réconcilier une fois encore avec elle. À Tyler, qui avait tout rendu possible.
Tout cela semblait si équitable, un marché équilibré. Écrit noir sur blanc dans le grand registre des actions humaines. Je sentais Corinne dans cette maison. Comment avais-je pu ne pas m’en rendre compte plus tôt ? Elle était partout, ici. Bien sûr qu’elle était partout.
Et il était si évident que j’allais le faire – que j’allais payer. Mais pas pour Corinne.
– Va te doucher ! ordonnai-je à Tyler.
– Nic, c’est trop tard…
– Laisse tes fringues dans la salle d’eau et prends une douche.
– Au beau milieu de la journée, alors que je ne suis même pas chez moi ? Ça ne tient pas la route. Je suis venu te dire adieu.
Je saisis son bras.
– Je sais pourquoi tu es venu. Et moi je te demande d’aller prendre cette foutue douche. Je t’en prie, Tyler, fais-moi confiance.
À l’aide d’un essuie-tout, je nettoyai toutes les traces boueuses de pas dans la cuisine. On entendait les sirènes juste à côté. Elles venaient ici. Elles venaient nous chercher.
– Vite ! dis-je.
Et il obéit.
Je posai ses bottes de chantier au fond du placard de papa, comme s’il s’agissait des siennes. Pris la clé dans la pantoufle et la jetai le plus loin possible dans le conduit d’aération.
Ensuite, je courus dans la salle d’eau. Comme je le lui avais demandé, ses vêtements étaient par terre. Je les ramassai, les descendis dans la buanderie avec quelques affaires à moi et lançai une machine. Les vêtements portés par Tyler la semaine dernière étaient encore dans ma commode. Je les dispersai sur le sol de ma chambre. Retirai les miens et les laissai aussi par terre.
– Ça va, dis-je en entrant dans la salle d’eau. Tout est réglé.
La première chose qu’ils voient est capitale. Et nos premières déclarations. Une enquête se nourrit et meurt de premières impressions. C’est à partir d’elles que l’histoire peut prendre son essor.
La première image qu’ils doivent garder, c’est Tyler et moi sortant de la douche ensemble. Après tout, ç’avait toujours été l’histoire qu’ils rêvaient d’entendre. Le mobile avec lequel ils voulaient à tout prix coincer Tyler. Notre liaison, cause de la mort d’Annaleise. Sauf que, désormais, la jalousie serait le mobile d’Annaleise.
*
* *
J’entendis les coups à la porte, je vis les lumières à la fenêtre de la chambre depuis la salle d’eau, des éclairs bleu et rouge sur le mur du fond. J’attrapai une serviette, la nouai sous les bras et en tendis une à Tyler pour qu’il fasse de même. J’enfilai un peignoir avant de descendre l’escalier et d’ouvrir à Mark Stewart, à l’agent Fraize, à Jimmy Bricks et à ce type du SBI – quel nom, déjà ? L’inspecteur Charles ? Aucune importance. Plus aucune importance.
L’eau qui coulait de mes cheveux était le seul bruit dans le silence qui suivit. Mark Stewart rougit, détourna les yeux de mon peignoir.
– Qu’y a-t-il ? demandai-je. Un problème ? C’est mon père ?
Tyler apparut au bas de l’escalier, boutonnant son caleçon, le corps ruisselant.
– Qu’est-ce que c’est ?
Il s’immobilisa.
– Qu’est-ce qui se passe ?
L’agent Fraize nous adressa un signe de tête.
– Nic, Tyler.
Derrière lui, l’inspecteur faisait la moue.
– Je croyais que vous aviez cessé de vous voir ?
Je croisai les bras.
– Je ne vois vraiment pas en quoi ça vous regarde.
– Mensonge à un représentant de la loi au cours d’une enquête…
Le ronronnement d’une voiture qui venait de se garer derrière eux l’interrompit. Je tendis le cou et reconnus la voiture de Daniel.
– Pourquoi mon frère est ici ? Vous allez me dire ce que vous faites tous là, enfin ?
– Nous avons quelques questions à vous poser. Et nous avons besoin de votre accord pour inspecter les lieux.
La main de Tyler se posa sur mon épaule.
– De quoi s’agit-il ?
– D’une mauvaise nouvelle, j’en ai peur, répondit Bricks. On a retrouvé Annaleise. Morte.
La main de Tyler se crispa sur le tissu-éponge de mon peignoir.
– Alors vous êtes venus m’interroger ?
– Non. Ce n’est pas pour ça que nous sommes là.
L’inspecteur Charles jeta un coup d’œil en direction de Daniel qui s’approchait au pas de course et de la camionnette de Tyler garée derrière ma voiture.
– Depuis combien de temps êtes-vous ici, monsieur Ellison ? Sans vouloir paraître indiscret ?
J’essayai de calculer depuis combien de temps Everett était parti. Pour donner à Tyler le meilleur alibi possible.
– À peu près une heure ? suggérai-je en regardant Tyler. Peut-être plus ?
Il me dévisagea, les lèvres légèrement entrouvertes, comme s’il regardait l’histoire se dérouler dans ma tête. Devenir réelle.
Il hocha la tête.
– Ouais. Dans ces eaux-là.
Daniel se fraya un chemin à travers le groupe et tenta de cacher sa surprise devant Tyler et moi, trempés, au vu de tous.
– Everett est en route. Je l’ai croisé près de l’aéroport.
Mon estomac se noua. Je sentis Tyler se tendre à côté de moi.
Daniel se tourna vers l’inspecteur et, mains levées comme pour dire « Je ne fais que suivre les ordres », récita :
– Notre avocat nous a conseillé de ne pas parler. De ne pas vous laisser entrer. Désolé.
*
* *
Je laissai Daniel et Tyler avec les policiers et montai m’habiller. J’entendis des pas sous le porche : Bricks et Fraize faisaient le tour de la maison, s’arrêtaient pour regarder par les fenêtres. Des yeux, des yeux partout.
L’inspecteur Charles, lui, inspectait les abords du garage, se penchait aussi vers les fenêtres et, de temps à autre, s’accroupissait pour examiner quelque chose sur le sol. Mon cœur battait à tout rompre. Je ne pouvais même pas interroger Daniel à propos de Laura : il était occupé à monter la garde devant l’entrée.
Le taxi d’Everett n’avait pas tardé. Il se gara à mi-chemin de l’allée, Everett prit quelques secondes pour récupérer son sac de voyage. Le temps de se composer un personnage. D’analyser le terrain. Le frère de sa fiancée et un autre homme sous le porche. Des policiers en civil et d’autres en uniforme arpentant la propriété.
Je sortis et le grincement de la porte-moustiquaire attira son regard. Il se présenta aux policiers, très professionnel, très sec, très philadelphien. Ce n’était pas forcément la meilleure approche mais, au moins, le ton était donné. L’homme d’affaires dans toute son efficacité.
– Vous avez un mandat de perquisition ? demanda-t-il à l’inspecteur avant de me faire signe.
– Nous avons lancé la procédure pour l’obtenir. C’est en cours.
– En attendant, donc, vous n’avez rien, résuma Everett.
– Nous souhaiterions poser quelques questions à vos clients. En votre présence si vous le souhaitez. Je vous assure que le mandat nous sera accordé.
– Parfait. Eh bien, le moment venu, n’hésitez pas à revenir nous voir. Pour l’instant, mes clients ne souhaitent pas vous répondre. Vous êtes donc obligés de partir. Messieurs, s’il vous plaît ? Et, Nicolette, tu peux rentrer ?
Personne ne bougea, y compris moi.
– Très bien. Dans ce cas, restez sur cette propriété et je dépose une plainte auprès de l’État.
Ce n’est pas comme ça qu’on se débrouille, ici. Rien de tel pour nous donner à tous l’air de coupables. Les apparences sont capitales.
– Ce n’est pas ma propriété, intervins-je. Pas encore, en tout cas. Je ne sais pas ce que mon père penserait de ça…
– Nicolette, me coupa Everett. Rentre à la maison.
Bricks haussa les sourcils mais recula. Le petit groupe retourna lentement vers les véhicules, sans pour autant partir. La voiture banalisée resta dans la rue. L’agent Fraize parlait à l’inspecteur par la vitre baissée de la portière.
Everett nous fit signe à tous de le suivre à l’intérieur.
– Et vous, vous êtes… ? demanda-t-il à Tyler avant de refermer la porte.
– Tyler Ellison.
Le silence qui suivit fut une torture interminable. Daniel y mit fin en attirant l’attention d’Everett.
– Ils ne partent pas.
– Ils attendent de recevoir leur mandat et, d’ici là, ils veulent s’assurer que vous ne balancez rien dans la nature. Bon sang…
Il lâcha son sac près de la porte.
– Quelqu’un prend la peine de m’expliquer ce qui a déclenché ce merdier ? Je venais de partir, bordel !
Il remarqua l’enveloppe contenant les ordonnances du médecin sur la table de la cuisine. Toujours fermée. Il remarqua mes cheveux mouillés. Les pieds nus de Tyler.
– Ils ont trouvé le corps d’Annaleise, commençai-je. Elle a été abattue.
Daniel se raidit.
– Et il avait un message sur elle nous accusant d’être responsables de la disparition de Corinne.
– Qui ça, nous ? Ton père ? Vous tous ?
– C’est compliqué, Everett.
– Je demande à voir.
Je n’arrivai pas à croiser son regard. Je voyais bien qu’il voulait comprendre. Je voyais bien qu’il avait encore de l’espoir.
Mais il faut bien payer ses dettes un jour.
Je me tournai vers Daniel, adossé au mur.
– Tu ferais mieux de rentrer chez toi. Prendre des nouvelles de Laura.
Je me demandai s’il savait. S’il avait des soupçons. Il devait savoir que la clé avait disparu de son bureau. Peut-être pensait-il que Laura l’avait trouvée et l’avait prise pour le punir silencieusement. Après tout, cette nuit-là, elle était sortie. Est-ce qu’il allait seulement poser la question ? Ou simplement rentrer chez lui et s’assurer de la présence de son pistolet ? Je n’étais même pas sûre qu’il dirait quoi que ce soit.
J’avançai vers lui et l’étreignis.
– Merci d’être venu.
Et, à mi-voix dans son oreille :
– Tu es rentré chez toi après le bar. Laura était là. On était ensemble.
Il me frotta le dos et approcha la tête de mon épaule pour me montrer qu’il écoutait.
– Fais en sorte que le pistolet de papa reste introuvable.
En cet instant de compréhension, je perçus un changement dans tout son corps. Il ne me regarda pas, garda la tête baissée et passa la main dans ses cheveux en se dirigeant lentement vers la sortie.
Je le regardai partir et vis l’agent Fraize lever la main quand Daniel s’approcha de sa voiture. Et je vis mon frère écarter lentement les bras et les lever.
– Qu’est-ce qu’ils lui font ? demandai-je, paumes appuyées sur la vitre.
Fraize était en train de le palper, de haut en bas, puis il s’éloigna et hocha la tête.
– Peut-être que le mandat concerne une arme, expliqua Everett. Ils s’assurent qu’il ne part pas avec.
Un temps.
– Est-ce qu’il y a des armes ici, Nicolette ?
– Quoi ? Non, Everett, pas une seule.
Il regarda de nouveau par la fenêtre, la main en visière contre les reflets du soleil.
– Il est temps de m’expliquer tout ce bordel, maintenant !
Je me tournai vers Tyler, silencieux dans le canapé.
– Toi aussi, Tyler, rentre chez toi.
Il secoua la tête, son regard passa de moi à Everett, et il répondit :
– Je suis dehors.
La porte-moustiquaire se referma en claquant et je le vis s’asseoir sur le perron, menton dans les mains.
Everett me suivit dans la cuisine. Il était tout près de moi quand je me retournai.
– Bon. Alors voilà : Annaleise Carter est morte, mais elle a manigancé une combine pour nous mouiller dans la disparition de Corinne. Elle a laissé un message destiné à la police dans lequel elle donne à entendre que je serais impliquée. Que le cadavre de Corinne pourrait bien être dans la maison.
– Mais pourquoi Annaleise ferait un truc pareil ? Pourquoi inventer ce mensonge ?
– Parce qu’elle était cinglée. Le monde est rempli de cinglés, Everett. Tu sais combien j’en vois passer dans mon bureau tous les jours ? Et ce sont seulement ceux que je peux voir !
– Sauf qu’Annaleise est morte, Nicolette. Quelqu’un l’a tuée et elle avait ce message sur elle. Tu vois de quoi ça a l’air ?
– Oui, bien sûr. Tu me prends pour une idiote ?
– Ils ont demandé un mandat. Un mandat ! Qu’est-ce qu’ils pensent trouver ici ?
– Je ne sais pas.
Everett s’approcha. Je reculai.
– Qu’est-ce que ton père avait à dire ? Pourquoi voulais-tu empêcher les flics de l’interroger ? Pourquoi avais-tu besoin qu’il se taise ?
Je posai la main sur son torse.
– Recule, Everett.
J’ouvris le réfrigérateur, attrapai un soda. Gagnai du temps. Un peu de lucidité.
Il s’immobilisa, laissa retomber ses mains le long de son corps.
– Bien. Imaginons la scène suivante. Tu es appelée à la barre. Un avocat te demande : Racontez-nous ce qui est arrivé à Corinne…
– Prescott.
– Racontez-nous ce qui est arrivé à Corinne Prescott. Qu’est-ce que tu répondrais, sous serment, devant un jury ?
Je portai la canette à ma bouche. Il resta à sa place. Les bulles de gaz pétillèrent sur mes lèvres.
– Eh bien… sans doute que j’invoquerais le cinquième amendement 1.
– On n’est pas dans une série télé, Nicolette. Le cinquième amendement n’est recevable que pour te protéger toi-même.
Je regardai par la fenêtre, baissai la voix.
– Everett ? Tu es tenu au silence par ton serment, n’est-ce pas ? Tout ceci reste confidentiel ?
Je posai la canette sur la table, mes yeux s’arrêtèrent sur lui. Sa façon de me dévisager, tête inclinée sur le côté, me déplut immédiatement. Qu’est-ce qu’il cherchait ? Qu’est-ce qu’il allait voir en moi ?
Il tituba légèrement vers l’arrière – à moins que je ne l’aie poussé ? Ma main était engourdie. Difficile à dire.
– Qu’est-ce que tu as fait, Nicolette ?
Everett vivait dans un monde différent du mien. Dans un monde qui se considérait à l’abri des injustices – tout juste bonnes pour un monde inférieur, pas le sien en tout cas. Sa boussole morale ne se trompait jamais. Pour lui, tout était noir ou blanc. Il ne connaissait pas les profondeurs de la pénombre, ne savait pas la porter en lui, encore moins l’embrasser. Il n’accueillerait jamais le monstre dans son cœur. Aurait-il caché un cadavre pour protéger sa fille ? L’aurait-il transporté ailleurs pour sauver sa sœur ? Le monde d’Everett n’existait que sur papier, car il n’avait jamais eu à se mettre à l’épreuve. Quel était cet obscur et terrifiant secret dont il n’avait jamais parlé à personne ?
Il avait vu quelqu’un mourir.
Et maintenant, il voulait savoir ce que j’avais fait, moi ? Tellement de choses ! J’avais tué Corinne – c’était la seule explication qui restait, et peu importe à qui la faute en incombait. Je l’avais abandonnée sur le bas-côté d’une route. J’avais menti à la police, à l’époque comme aujourd’hui. J’avais vécu dans la maison, au-dessus de son cadavre. J’avais fui Tyler et cette maison à cause de l’affaire. J’avais laissé tout le monde recoller les morceaux sans moi.
Mais ces vérités, je ne les devais pas à Everett.
« Paie tes dettes, répétait-elle. Paie toutes tes dettes. »
Je repensai à mon appartement aux meubles peints, au bureau avec une plaque à mon nom, à mes réveils dans la chambre noire d’Everett, quand je palpai la place à côté de moi sur le matelas.
– J’ai couché avec Tyler.
Tout en Everett parut se contracter, je l’avais pris en traître. Ça, il n’avait pas anticipé. J’attendis quelques secondes, quelques instants, que l’impact de la nouvelle s’atténue.
– Redis-moi ça ?
Je sentis le mur froid, impersonnel contre lequel je venais de me plaquer.
– J’ai couché avec Tyler.
Mon cœur cognait dans ma cage thoracique. Ma peau était électrisée.
Tyler attendait dehors. Il n’y avait plus que nous, maintenant. Je guettai sa réaction. Allait-il se précipiter sous le porche et frapper son rival ? M’attraper par les épaules et me secouer ? M’agonir d’injures qui resteraient gravées au fer rouge dans ma mémoire ? Au lieu de cela, il ferma les yeux, baissa la tête et recula. Ce n’était pas son genre. Il ne tuait pas, il ne déplaçait pas les cadavres, il ne mentait pas pour endosser le rôle du coupable ou pour accuser. C’était une bien meilleure personne que nous tous réunis.
– Je crois que je vais vomir, dit-il.
Je préfère penser que c’était à cause de mon infidélité.
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* *
Il appela un taxi – depuis mon portable car le sien ne captait pas – et même le bref échange avec le standard sembla le torturer. Il ne me regarda pas une seule fois pendant qu’il attendait, ne me parla pas. Je restai assise à la table de la cuisine, en face de lui, pianotant pour tuer le temps.
Dès que la voiture arriva, il prit son sac de voyage, se dirigea vers la porte d’entrée, n’eut pas un regard pour Tyler en descendant du porche. Pas un gramme de violence dans les os de son squelette.
– Je suis désolée, dis-je en me tenant devant la porte-moustiquaire.
Je me trompais. Juste avant de partir, il me prit le bras et murmura à mon oreille quelques banalités – combien il m’aimait, et comment j’avais pu lui faire une chose pareille, et sois heureuse –, mais je n’entendis pas bien car, dans le même temps, ses doigts s’enfonçaient encore et encore dans mon biceps, broyaient des tendons, pinçaient les nerfs. Ma bouche s’ouvrit dans un cri de douleur silencieux et mes genoux flanchèrent.
À peine avait-il tourné les talons qu’une ecchymose se formait sur mon bras.
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Je m’assis à côté de Tyler sur les marches et le regardai s’éloigner.
– Tu te sens comment ? me demanda-t-il.
– Viens. Rentrons.
Les flics reviendraient : Everett nous avait prévenus. Ils reviendraient avec un mandat de perquisition, et ils nous surveilleraient de près, maintenant. Dès que la porte se referma derrière nous, je me jetai dans les bras de Tyler. Je le sentis m’envelopper lentement.
– Il y a une clé dans une bouche d’aération. Il faut que je m’en débarrasse.
Nous décidâmes de la jeter dans les toilettes et de tirer la chasse d’eau, en nous servant d’une ventouse pour être certains qu’elle ne remonterait pas. Mais avant, j’examinai le graphisme élaboré du A sur le porte-clés. J’expliquai à Tyler que j’avais trouvé la clé chez Daniel, et chuchotant – ma voix couverte par le bruit de l’eau qui coulait pendant que Tyler nettoyait la boue sur ses bottes –, je lui fis part de mon scénario impliquant Laura et mon frère.
Je remarquai alors qu’une fine ligne séparait le porte-clés en deux. Instinctivement, je tirai sur les deux parties : l’une d’elles coulissa, tel un capuchon, révélant une clé USB.
Ma bague en échange de la clé. Finalement, pour ça aussi j’avais réglé ma dette.
Je me demandai quand Annaleise avait senti croître ce lien si fort entre elle et Corinne. Après avoir vu les photos ? Ou avant ? Ou cela remontait-il à cette soirée à la fête foraine ?
J’imaginai Corinne détournant le regard quand elle était avec Daniel et croisant un instant – juste assez long – les yeux d’Annaleise qui les observait. J’imaginai Annaleise surprenant Corinne en train de pleurer, toute seule. Une scène dont, pour ma part, je n’avais jamais été témoin. À moins que Corinne ait plongé son regard dans celui d’Annaleise pour y trouver quelque chose de sombre et de séduisant, qui allait les réunir ?
Il est possible aussi que ce n’ait été qu’un bref mirage à sens unique, comme la plupart de ces moments auxquels on accorde une valeur particulière. Corinne n’avait peut-être même pas remarqué Annaleise, quand la jeune fille avait vu en elle quelque chose dont elle avait besoin. Une ressemblance, un réconfort. La preuve que Corinne aussi était faillible. Que même les âmes fortes sont solitaires. Et les personnalités solaires, désespérées. J’espérais seulement qu’en ce moment-là Annaleise avait réellement aimé Corinne. Elle aurait été la seule.
Ou bien c’était arrivé sur le tard. Quand Annaleise avait vu ces photos dans toute leur netteté.
Je sais ce que c’est que partir, revenir, ne jamais se sentir à sa place. Éprouver cette sensation de distance entre soi et tout ce qu’on a connu. Mais Annaleise n’était pas capable de trouver sa place en dehors d’ici. De lâcher prise. Une gamine solitaire, une femme plus seule encore. Elle en revenait toujours à ce qu’elle connaissait le mieux.
On veut toujours croire qu’il y a plus triste que soi dans le monde.
Et Annaleise l’avait trouvé dans les photos. La fille inconsolable et seule. Elle figurait sur ce vieux cliché sombre, cachée sous une couverture. Mais ça ne lui suffisait pas. La tristesse, elle voulait la trouver chez Jackson et chez Daniel, chez Bailey et chez Tyler. La trouver dans la culpabilité de mon père. Et quand j’étais arrivée dans le paysage : me l’arracher.
Je voyais Annaleise scruter longuement la photo du cadavre de Corinne, avec une peur mêlée de désir. Est-ce que je suis toi ? Est-ce ainsi que l’on devient tous, un jour ? Que l’on s’évanouit, que l’on disparaît ?
La forêt renferme des yeux, des monstres et des histoires.
Autant de choses que nous sommes et qui nous constituent.
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Peu avant le crépuscule, et pas beaucoup plus tôt, une autre voiture se gara dans l’allée. Les lucioles clignotaient dans le jardin. L’inspecteur Charles gravit les marches du porche et me tendit le mandat qui détaillait ce qu’ils cherchaient.
Everett avait vu juste : un pistolet. Un pistolet et un corps. Je le fis entrer, soulagée d’avoir pensé à brûler les registres de mon père et toutes ses factures. L’historique de sa dette envers moi, l’argent versé pour acheter le silence d’Annaleise. « Je suis en retard », m’avait-il dit à Grand Pines. En retard pour son versement. « Ma fille n’est pas en sécurité. »
Mark Stewart était installé à la table de la cuisine, assis entre Tyler et moi, comme un chaperon. Mais il n’osait pas nous regarder.
Une heure plus tard, une nouvelle équipe arriva, équipée de machines d’excavation. J’assistai à la scène depuis le porche. Le sol du garage fut défoncé, comme si le béton tout neuf n’était pas une preuve suffisante. Ils creusèrent dans le jardin. Amenèrent un chien pour flairer le reste de la propriété, depuis la route jusqu’au lit du ruisseau asséché. Puis ils repartirent.
Tard dans la soirée, j’étais avec Tyler dans la cuisine pendant que les agents terminaient de démanteler toute la maison quand Hannah Pardot fit son entrée. Ses cheveux étaient plus longs, ses boucles teintes dans une nuance plus sombre, et le vermillon de son rouge à lèvres avait été remplacé par un beige mat. Son corps s’était arrondi mais son visage avait durci. Et elle ne souriait toujours pas.
– Nic Farrell, dit-elle. On en revient toujours à vous.
Comme si le temps n’avait pas passé. Comme si nous reprenions une conversation laissée en suspens quelques instants plus tôt.
– Il n’y a rien ici.
Elle s’installa sur la chaise face à moi.
– Annaleise Carter… Je me souviens d’elle. C’était l’alibi de votre frère, vous vous rappelez ? Votre alibi à tous, d’ailleurs.
– Je me rappelle.
Elle sortit un sachet zippé contenant un bout de papier. Un indice relevé sur la scène de crime.
– Elle avait ce message sur elle quand elle a été tuée. Expliquez-moi ça, Nic.
Action !
Un petit rectangle de papier – provenant sûrement du bloc-notes du motel –, une écriture manuscrite bien nette. L’encre avait bavé à cause de la pluie. Le papier s’était ramolli, déchiré par endroits.
– Quand je suis revenue à Cooley Ridge, Tyler l’a plaquée. Elle nous a accusés tous les deux. Ce n’était pas quelqu’un de bien, inspectrice.
Hannah me dévisagea. L’inspecteur Charles entra et vint se placer derrière elle.
– Vous m’avez menti concernant la nature de votre relation avec Tyler. Ou bien est-ce maintenant que vous me mentez ?
– C’est vous qui m’avez menti en premier, inspecteur. En jouant les enfants de chœur dans mon jardin. En m’expliquant que vous ne vouliez pas attirer d’ennuis à Tyler. Quelle blague…
Hannah se retourna, lui jeta un regard réprobateur et revint à moi.
– Dans ce cas, expliquez-moi un peu : en dehors de vous, qui êtes cités dans son message, qui d’autre aurait eu une raison de la tuer ?
– Apparemment, vous ne connaissez pas bien Annaleise Carter. Elle s’était fait beaucoup d’ennemis. Demandez à ses camarades de fac. Elle n’aimait rien tant que divulguer en public leurs petits travers, leurs secrets. On aurait dit qu’elle les mettait au défi de se venger. Je suis sûre qu’elle s’est retrouvée mêlée à des affaires qui ne la regardaient pas. Elle se croyait tellement supérieure… Révélez son vrai visage, comme vous l’avez fait avec Corinne, et vous verrez bien.
– Allons donc.
– C’est vrai, ajouta Tyler.
Vous m’entendez ? Elle suscitait trop de colère, trop de ressentiments. Elle n’est pas coupable, mais elle est loin d’être innocente.
Ce qui lui est arrivé, elle l’a bien cherché, vous savez…
– Bon, revenons-en aux détails, si vous voulez bien. Vous connaissez la procédure…
Hannah Pardot posa un dictaphone entre nous sur la table.
– Où étiez-vous, chacun de vous, la nuit de sa disparition ?
– J’étais ici. En train de nettoyer la maison.
– Des témoins pour le confirmer ?
– Tyler. Je l’ai appelé, il était au Kelly’s Pub et il est venu. Il a rompu avec Annaleise dans cette pièce, il se tenait juste en face de moi. Pour faire les choses bien. Et il a passé toute la nuit ici.
– Autrement dit, vous êtes chacun l’alibi de l’autre.
Tyler s’étira sur sa chaise.
– Jackson Porter était présent quand Nic m’a appelé. Il m’a vu partir. Il savait que je venais ici.
Hannah se pencha sur la table.
– Votre père a un pistolet immatriculé à son nom.
– Ah bon ?
– Oui. Une idée de l’endroit où il pourrait se trouver ?
– Je ne l’ai jamais vu nulle part.
Je haussai les épaules.
– On l’a transféré dans un établissement spécialisé l’an dernier. La poignée de la porte de derrière est cassée depuis pas mal de temps, il faut que je la fasse réparer. D’ailleurs, l’autre jour, quelqu’un est venu rôder autour de la maison…
Je regardai l’inspecteur Charles droit dans les yeux.
– N’importe qui peut l’avoir pris.
Hannah fit craquer ses mâchoires.
– Le béton dans le garage est encore frais. Qu’est-ce que vous avez trafiqué, Nic ? Et vous, Tyler ? Parce que j’imagine qu’elle s’est fait aider…
– Nous rénovons toute la maison, expliqua-t-il.
– Pour y reloger mon père.
Je souris à Hannah Pardot.
– Il vous a toujours beaucoup appréciée, Hannah.
Elle fronça les sourcils.
– Je croyais que vous deviez vous marier avec je ne sais quel avocat de Philadelphie ?
– Je porte une bague de fiançailles, peut-être ?
Elle remua sur sa chaise.
– Vous avez lancé une procédure de tutelle pour mettre la maison en vente. Nous avons vu les papiers.
Mon esprit dériva – juste une fraction de seconde.
J’eus un petit sourire satisfait.
– Non, pas pour vendre la maison. D’ailleurs vous avez vu : aucun écriteau, aucune petite annonce. Nous avons un rendez-vous au tribunal pour la tutelle, mais j’ai prévu de ramener mon père à la maison avec moi.
Comme si c’était le plan depuis le début.
La distance, comme le temps, n’est qu’une création de l’homme.
Tous les dominos tombaient dans un splendide crescendo. M’indiquaient comment rentrer sans encombre chez moi.
1 Article de la Constitution des États-Unis commençant par : « Nul ne sera tenu de répondre . d’un crime capital ou infamant sans un acte de mise en accusation. » Cet amendement
permet donc à tout citoyen américain de refuser de témoigner contre lui-même dans une affaire pénale.
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