Évanouies

Megan Miranda · Chapitre 3 sur 19

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Évanouies

La veille

 

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Jour 14

Le temps m’avait filé entre les doigts. J’avais fouillé dans les boîtes de papa remplies de vieux livres et de manuels en attendant qu’Everett s’endorme. J’avais sorti des bouts de papier glissés entre les pages, lu les annotations dans les marges. Minuit était passé depuis longtemps et je n’avais toujours rien trouvé de convaincant. C’était plus simple et plus sûr de tout jeter à la poubelle. Je stockai les boîtes dans le couloir pour les descendre au garage dans la matinée.

Un bruit de froissement de draps me ramena dans la chambre à pas feutrés. Everett était allongé au milieu du matelas, l’édredon jaune repoussé au pied de mon lit, gisant en tas. Il n’avait pas ce qu’on appelle un sommeil lourd, mais sa respiration était lente et scandée. Je posai une main sur son épaule : elle se mit à monter et à descendre au même rythme régulier.

Le réveil sur la table de chevet indiquait trois heures quatre. Parfait. Pile dans l’entre-deux de la nuit, cette parenthèse de temps suspendu entre le moment où chacun a regagné son lit – y compris les derniers clients du Kelly’s Pub – et celui où les lève-tôt croisent les livreurs de journaux. Quand le monde est plongé dans un silence lourd d’attente.

Je quittai ma chambre, enjambai la latte de parquet grinçant et me rendis dans la chambre de mes parents. Là, j’ouvris le placard dans lequel s’entassaient les pantoufles élimées, les chaussures miteuses et les vêtements de travail dont mon père n’aurait plus jamais besoin. Je glissai une main dans la pantoufle où j’avais caché la clé en attendant de pouvoir vérifier – m’assurer – à quelle serrure elle était destinée. J’entrevis une empreinte de pas dans la descente de lit en fausse fourrure. L’acier de la clé était froid dans ma paume. Dans la pénombre, les motifs compliqués du porte-clés rectangulaire étaient invisibles mais, en serrant le poing, je sentis l’entrelacs infini de leur boucle refermée sur elle-même. Tic-tac, Nic.

Mes baskets m’attendaient à côté de la porte de derrière. Une bouffée d’air frais me caressa les bras. Everett avait dû ouvrir à nouveau les fenêtres du rez-de-chaussée.

Je les refermai et poussai les loquets.

Puis je disparus.

*

* *

Cette forêt m’appartient.

J’avais grandi avec elle. Elle partait de ma maison et s’étendait à travers la ville jusqu’au fleuve et aux cavernes, reliant tout à tout. Cela remontait à des années mais, si je cessais d’écouter ma raison pour me fier à mon instinct, je devais encore être capable de la parcourir en tous sens, de jour comme de nuit. Elle m’appartenait comme je lui appartenais. En temps normal, je n’aurais même pas eu besoin de me le rappeler. Mais, désormais, les inconnues étaient bien trop nombreuses. Toutes ces bêtes qui grouillent dès la tombée de la nuit, ces animaux nocturnes si dérangeants, ces créatures qui ont besoin de l’obscurité pour vivre. Ces choses qui respirent, grandissent, puis meurent. Toute cette vie en perpétuel mouvement.

Cette forêt m’appartient.

Je me répétais cette phrase en avançant parmi les arbres dont je caressais les troncs. C’est dans cette forêt que je m’échappais la nuit pour retrouver Tyler. Il garait sa camionnette sur le parking de la supérette et me rejoignait à mi-chemin dans une clairière que mon frère m’avait montrée quand nous étions gamins. Daniel et moi y avions construit un fort en branchages entouré d’une muraille de ronces pour empêcher le monstre d’entrer, m’avait-il expliqué. La tempête qui avait dévasté la forêt un peu plus tard avait détruit le fort. Comme Daniel était désormais trop grand pour s’en soucier, la clairière était devenue mon territoire, à moi et à moi seule.

C’était dans cette forêt qu’Annaleise avait été aperçue pour la dernière fois. Dans cette forêt aussi que nous avions organisé une battue, voilà dix ans, pour rechercher Corinne. Avant de remettre ça, la semaine dernière. Et je m’y retrouvais donc seule, dans cette parenthèse de temps habitée par les animaux nocturnes et les créatures avides d’obscurité.

Ma torche balayait la nuit, les branches basses, les racines surgissant de terre, de petites ombres détalant à mon approche. Je me résignais à ne plus être discrète : mes pas se firent plus bruyants, plus rapides.

Je franchis la dernière rangée d’arbres pour pénétrer sur le terrain des Carter. À l’écart de la maison principale, l’atelier d’Annaleise – son studio, à l’époque où elle rêvait d’intégrer une école d’art – était plongé dans le noir. Ni l’un ni l’autre n’étaient spécialement vastes, mais ils étaient entretenus correctement, à part la cour et le toit en bardeaux. Les lanternes sur la façade de la maison étaient allumées, comme si la mère d’Annaleise attendait son retour d’un instant à l’autre.

L’atelier avait été aménagé par son père dans un ancien garage, quelques années plus tôt (« Ma fille est tellement prometteuse », avait-il expliqué à papa). Mais c’était avant qu’il perde son travail (« Dégraissage ! » s’était-il plaint à papa en buvant un verre sous le porche). Avant le divorce (« Elle récupère la putain de baraque ! Une maison qui appartenait à ma famille ! »). Avant qu’il trouve un nouveau poste dans le Minnesota ou le Mississippi, je ne m’en souvenais jamais. À cette époque, « être prometteuse » semblait encore receler une once de vérité.

Par le passé, notre garage avait subi le même genre de rénovation pour Daniel. Trouver un lieu de vie à Cooley Ridge n’était pas aussi facile que dans le Nord. Pas d’appartements qui se libèrent régulièrement, et la plupart des locations étaient bloquées pour un an. Il y avait bien quelques logements au-dessus des boutiques dans la rue principale, des sous-sols ou des mobile homes à louer. Mais Daniel avait décidé de rester et de réaménager le garage. C’était l’option la plus économique. Le chantier avait été confié à Ellison Construction – la société du père de Tyler –, mon père et mon frère donnant un coup de main pour réduire encore les frais.

Avant le début des travaux proprement dits, un auvent avait été construit entre la maison et le garage, après quoi les ouvriers avaient coulé une nouvelle dalle de béton sur le sol irrégulier en laissant des tranchées pour les canalisations. Mais ils n’étaient jamais allés jusqu’à la plomberie ou l’isolation : Corinne avait disparu et le monde avait cessé de tourner. Daniel avait changé d’avis sur la façon de dépenser ses économies, préférant vivre sous le même toit que papa. Quelques années plus tard, il avait acheté sa propre maison avec Laura.

Je pressentais qu’Annaleise avait d’autres projets que prendre racine à Cooley Ridge. N’était-elle pas déjà partie, une fois ? Certes, elle était revenue, mais j’aurais parié qu’elle et Cooley Ridge n’avaient plus rien à faire ensemble. Cet atelier était le sien, mais son frère lycéen pouvait l’occuper. Pour un peu, je l’aurais entendue plaider, chaque fois que le sujet revenait sur la table : « C’est provisoire… En attendant qu’une occasion se présente. Que je trouve ma voie. »

Une allée sinueuse menait de la route au flanc de l’ancien garage. Trois voitures, dont celle d’Annaleise, étaient garées sous l’auvent très large de la maison principale.

J’éteignis ma torche jusqu’à la porte arrière de l’atelier. Les dents de la clé me cisaillaient la paume. Je respirai profondément et l’insérai dans la serrure. Les rainures glissèrent sans rencontrer de résistance. Ma main trembla lorsque je tournai la clé : la serrure s’ouvrit d’un coup.

Je franchis le seuil. L’angoisse électrisait mon corps. Je ne devrais pas être ici.

Je rallumai ma lampe en maintenant le faisceau baissé, loin des fenêtres. L’endroit ressemblait un peu à mon appartement, avec des demi-cloisons pour délimiter les pièces mais aucune porte. Devant moi, un lit queen size avec une couette blanche et une table à dessin contre le mur d’en face. Les fournitures étaient rangées dans des bacs parfaitement alignés.

De l’autre côté d’une cloison, un canapé faisait face à une télé murale. Il y avait peu de mobilier mais il était de bon goût. La décoration se caractérisait par un minimalisme étudié, sauf sur les murs : ils étaient tapissés de dessins, de croquis, au crayon ou au fusain apparemment, mais tout aussi dénués de couleur.

J’examinai chaque œuvre à la lueur de ma lampe. Certaines étaient encadrées – signées Annaleise, sans doute –, d’autres étaient des copies de photos célèbres. Marilyn Monroe, de trois quarts, tête baissée, sur fond de mur en brique. Une petite fille aux cheveux broussailleux soufflant sur son visage. Je l’avais déjà vue quelque part, mais impossible de me rappeler où. D’autres portraits ne m’évoquaient rien du tout. S’agissait-il de copies ou d’œuvres originales d’Annaleise ?

Tous ces dessins avaient un motif commun : une fille, seule. Vulnérable, triste, pleine de désirs inassouvis. Et tous ces portraits de filles alignés sur les murs me fixaient. Regarde. Regarde-nous.

Comme Annaleise sur les poteaux téléphoniques : silencieuses et réduites au silence.

Personne n’avait été surpris quand elle avait été admise dans une école d’art réputée. Collégienne, elle avait remporté le premier prix d’un concours de photos à l’échelle de l’État. Tous les journaux locaux en avaient parlé. Elle était parfaite dans le rôle de la fille-de-l’autre-côté-de-l’objectif : timide, les traits fins, de grands yeux et des gestes hésitants, précautionneux, pondérés. La force créatrice, clairvoyante, qui restait invisible. Tout le contraire de Corinne.

Je savais que les flics avaient fouillé l’atelier – il paraissait pourtant intact. Aucune trace de lutte non plus. De toute façon, on savait qu’elle était sortie se promener. Si on l’avait agressée, ce n’était pas ici. Pas de trace de son sac à main, mais peut-être était-elle partie avec. Sa voiture était toujours là. C’était le Grand Signe. Qui part sans prendre sa voiture ? Son téléphone portable n’ayant pas été retrouvé, les enquêteurs en avaient conclu qu’elle l’avait emporté – mais où ? Et comme il était éteint, impossible de le localiser.

Je fouillai son bureau. Son placard. L’armoire dans la salle d’eau. Même la poubelle, en pensant au test de grossesse retrouvé chez Corinne, caché dans une boîte de Skittles.

Rien. Un mouchoir, un stick de déodorant usagé, un emballage de savon. Bien sûr, quelqu’un pouvait très bien être passé avant les flics et avoir tout nettoyé pour épargner à Annaleise la gêne de voir découvertes des choses qu’elle voulait cacher.

J’ouvris les tiroirs de la commode. Tous les vêtements étaient rangés, pliés. Tous lui appartenaient. Aucun vêtement masculin. Pas de seconde brosse à dents près du lavabo, pas de messages laissés sur son bureau. Rien d’autre que l’ordinateur portable ultrafin à côté d’un assortiment de câbles. Je me mordillai le pouce. L’ordinateur avait forcément déjà été passé au peigne fin. Mais je pouvais l’emporter et le rapporter sans que personne s’en aperçoive. Je pouvais.

Je le pris avant de changer d’avis.

Au moment de sortir, je jetai un coup d’œil sous le lit. Une valise. Autre preuve qu’Annaleise n’était pas partie en voyage. À côté, une boîte blanche assez grande pour contenir un album photos. Je posai l’ordinateur sur le plancher et tirai la boîte vers moi. Je soulevai le couvercle : elle contenait les autres dessins, ceux qui n’étaient pas exposés sur les murs.

Je les passai en revue rapidement – la lampe-torche avait un goût métallique entre mes dents. Peut-être avait-elle caché quelque chose entre les feuilles ? Quelque chose qui avait échappé aux flics ? Mais non, seulement des dessins. D’autres filles au visage triste. Yeux ouverts, yeux clos. Perdues dans leurs pensées. Les contours étaient si peu marqués que je dus plisser les paupières pour distinguer leur expression. C’étaient plus des esquisses que des portraits achevés. À retoucher, rehausser d’ombres, remettre en volume. Tous ces visages se confondaient à mesure que je tournais les feuilles.

Soudain je m’interrompis, revins quelques dessins en arrière. Je pris la lampe de ma bouche et passai le faisceau sur les traits familiers, la courbe du sourire, les taches de rousseur à la commissure de l’œil droit. L’arc de Cupidon des lèvres, la jupe de paysanne flottant juste au-dessus des genoux…

Corinne.

Le croquis représentait Corinne. Non : c’était la copie d’une photo qui décorait un mur de ma chambre. Prise dans un champ de tournesols. Johnson Farm. À quelques villes de Cooley Ridge. C’était quasiment une attraction touristique, certaines personnes n’hésitaient pas à se coltiner un trajet de plusieurs heures en voiture pour y prendre quelques photos. C’était le décor préféré de Bailey.

Cette photo datait de l’été précédant notre dernière année de lycée. Bailey en avait pris une centaine ce jour-là. Corinne et moi posions l’une à côté de l’autre pendant si longtemps que nous finissions par oublier l’objectif. Bailey s’amusait à nous faire tourner sur nous-mêmes le plus vite possible et réglait un temps d’exposition plus long. Une fois la pellicule développée, nous apparaissions comme des visions floues, entêtantes. Des fantômes.

Je n’en avais choisi aucune. Je détestais voir nos corps confondus sans qu’on puisse nous distinguer l’une de l’autre. J’avais gardé uniquement celles où nous souriions, visages saisis dans une expression heureuse, et je les avais accrochées à mes murs comme une preuve.

Je figurais aussi sur la photo. Les yeux de Corinne étaient fermés et Bailey avait saisi son petit sourire d’une fraction de seconde. Elle était en train de nous raconter une histoire dont je ne me souvenais plus, en caressant les pétales d’un tournesol géant. Je me tenais derrière elle et la regardais en riant.

C’était ma photo préférée de nous deux. Mais Annaleise avait seulement dessiné le visage de Corinne. Elle m’avait effacée en remplissant de tournesols l’espace que j’occupais. Occultée, rayée de ce souvenir. Une excroissance inutile, facile à amputer. Sans moi, Corinne dégageait une impression de solitude et de tristesse, comme toutes les autres filles contenues dans la boîte.

Je passai à la feuille suivante et tombai sur un autre dessin calquant une photo où Corinne posait avec moi et Bailey. Corinne y figurait, là encore, toute seule, jetant un regard de dépit vers le côté. Sur la photo, elle et moi regardions Bailey en train de tournoyer, la tête en arrière, sa jupe blanche volant autour de ses jambes mates. À présent, Corinne se retrouvait seule au milieu d’un champ de tournesols.

Comment Annaleise s’était-elle débrouillée pour mettre la main sur ces putains de photos ? Elle avait dû venir chez moi. Entrer dans ma chambre. Qui était cette fille à côté de laquelle j’avais vécu pendant des années ?

Annaleise avait cinq ans de moins que moi et, à l’époque, on la remarquait à peine, d’autant que c’était une fille très discrète. Je me rappelle surtout qu’elle traversait cette phase inconfortable où l’enfant se mue en adolescente maigrichonne, hésitante.

Voilà tout ce que je savais d’elle : à la mort de ma mère, ses parents l’avaient chargée de nous apporter des petits plats cuisinés. Trois mois durant, chaque fois que j’ouvrais la porte, elle semblait se demander que faire de toute cette nourriture et restait là sans dire un mot. Elle n’avait sans doute pas beaucoup d’amis car je la voyais toujours seule. Elle avait remporté ce prix de photographie, mais je l’avais su grâce à Bailey, qui concourait également. Et elle aimait la glace à la fraise. En tout cas, elle en mangeait une à la fête foraine, dix ans plus tôt.

Elle se tenait seule près de l’entrée quand je m’étais échappée à toute vitesse de la grande roue. Au début, je ne l’avais pas vue. Je n’avais d’yeux que pour Tyler, qui m’attendait. C’est seulement après avoir été projetée à terre par le coup de poing de Daniel que, tournant la tête en essayant de dégager mon bras, j’avais aperçu son visage pétrifié derrière une boule de glace à la fraise dégoulinante, la langue à mi-chemin du cornet.

J’avais entendu un poing entrer en collision avec de la chair – un bruit de craquement – et je n’avais pas eu besoin de regarder pour comprendre ce qui venait de se passer. La boule était tombée du cornet et Annaleise s’était enfuie de la fête foraine en courant. J’avais vu des gouttes de sang s’écraser sur le bitume, Daniel plié en deux, les mains plaquées sur le nez, et Tyler secouant la main en jurant.

Je refermai la boîte et la remis à sa place sous le lit. Les portraits de Corinne, je les glissai sous l’écran du portable. De toute façon, ils étaient presque à moi.

*

* *

– Nicolette ?

Everett était assis de mon côté du lit et me regardait contempler l’espace vide des murs où se trouvaient auparavant mes photos.

– Qu’est-ce que tu fais ?

– Je réfléchis.

J’ouvris le premier tiroir de la commode et sortis des vêtements de rechange.

J’avais caché l’ordinateur et les dessins dans le placard de mon père en même temps que cette fichue clé, avant de retourner en douce au lit. Mais il avait ouvert les yeux pendant que je me faufilais sous l’édredon et je les sentais posés sur moi.

– Est-ce que tu as dormi, au moins ? Quand je me suis réveillé, tu n’étais pas là.

– Un peu. Je ne trouvais pas le sommeil, du coup je suis redescendue emballer d’autres trucs…

Je me rendis dans la salle d’eau et ouvris le robinet de la douche. J’espérais qu’Everett laisserait tomber le sujet.

– Je t’ai entendue, dit-il.

Il se tenait à l’entrée de la salle d’eau et m’observait en train d’écraser le tube de dentifrice.

Tout en me brossant les dents, je l’interrogeai du regard en haussant les sourcils. Je gagnais du temps.

– Je t’ai entendue rentrer. Qu’est-ce que tu faisais dehors ?

D’un geste des mains, il indiqua la forêt de l’autre côté des murs. Everett avait grandi dans une ville où les rues n’étaient pas sûres, la nuit, pour une fille seule. Pour lui, la forêt était un territoire exotique ou dangereux, le théâtre d’aventures à partager avec des amis en buvant des bières tièdes sous la tente.

Je crachai dans le lavabo.

– Je suis allée me promener. Me rafraîchir les idées.

Je le sentais occuper l’espace autour de moi. Je retins mon souffle. Il savait comment obtenir la vérité. C’était son gagne-pain. Il lui suffisait de me travailler assez longtemps pour que je me brise en deux. Il excellait dans son métier.

Mais il n’insista pas.

– J’ai besoin d’aller à la bibliothèque ce matin, dit-il. Je peux prendre la voiture ?

Il était obligé de s’y rendre chaque fois qu’il devait utiliser Internet. La maison n’était même pas équipée d’une ligne téléphonique.

– Je te dépose.

Je fixai l’eau qui tournoyait dans le lavabo, mais mon esprit était ailleurs. De l’autre côté des arbres, parcourant les dessins d’Annaleise.

Il se matérialisa à côté de moi et, me prenant le menton, m’obligea à lui faire face. La brosse à dents fichée entre les lèvres, j’eus un mouvement de recul.

– Quoi ?

Il laissa retomber la main, mais son regard ne me quittait pas. Les coins de ses lèvres se baissèrent.

– Tu as l’air crevée. Tes yeux sont injectés de sang.

Je détournai la tête et reposai ma brosse à dents, puis me déshabillai avant d’entrer sous la douche.

– Tu sais, tu peux prendre quelque chose pour t’aider. Pour mieux dormir. On ira voir le médecin demain.

Aux commandes. Il prenait tout en charge. Établissait le plan de bataille. Désamorçait la crise.

La vapeur se mit à remplir lentement la salle d’eau. Même quand il sortit, Everett ne me quitta pas des yeux.

*

* *

Je m’arrêtai devant la bibliothèque, qui ressemblait à une bibliothèque seulement si vous saviez que c’en était une. Jadis une propriété de style victorien, de trois étages, bow-windows et porche filant, elle avait été partiellement réaménagée – cloisons abattues pour agrandir l’espace –, mais la cage d’escalier à large rampe et les toilettes vieillottes n’avaient pas bougé.

– Tu y restes combien de temps ? demandai-je.

– J’en ai bien pour la journée, désolé. Le procès a lieu la semaine prochaine.

– Vous refusez la négociation de peine ?

Il me décocha un coup d’œil cinglant.

– Ça, ça ne te regarde pas.

Ça ne me regardait jamais. Ce qui ne m’empêchait pas de poser la question. Quelques soirs avant mon départ pour Cooley Ridge, tandis que je m’évertuais à terminer tous mes dossiers de conseillère d’éducation pour l’année, Everett travaillait sur son affaire, assis juste en face de moi, le contenu de son attaché-case éparpillé sur la table. J’avais attrapé quelques feuillets du bout des doigts, parcouru les passages surlignés en jaune, les notes griffonnées en marge.

– L’affaire Parlito ? avais-je demandé.

Everett s’employait à faire retirer du dossier une série de localisations téléphoniques embarrassantes pour son client. Et, si j’avais bien lu, la partie adverse avait proposé une négociation de peine.

Il avait souri et récupéré ses papiers. Puis, tendant le bras sous la table, il m’avait pincé le mollet. C’était notre petit rituel, à chacune de mes questions. Il ne me disait jamais rien. Et, pour être tout à fait honnête, j’aimais ça. Qu’il soit bon dans son métier mais aussi foncièrement bon tout court.

– Tu m’appelles quand tu as fini ? demandai-je, les yeux mi-clos devant l’éclat du soleil sur le pare-brise.

Il m’attrapa le coude avant d’ouvrir sa portière.

– Prends rendez-vous avec un médecin, Nicolette.

*

* *

Parfois, quand je ne suis pas concentrée sur ce que je fais, je me retrouve dans un endroit où je n’avais pas du tout l’intention de me rendre. Comme si ma mémoire musculaire prenait le contrôle. J’atterris à l’école au lieu de faire mes courses au supermarché. Dans le métro alors que j’avais rendez-vous à la banque. Je prends la voiture pour aller chez Daniel et je me gare devant la maison de Corinne. Sans doute le même phénomène venait-il de se produire, puisque, bien décidée à rentrer à la maison, je venais de m’arrêter au coin du Kelly’s Pub.

Mes yeux passèrent de la vitrine à l’auvent, puis du bloc du climatiseur accroché en façade à la fenêtre à l’étage. Le store était ouvert.

J’avais besoin de lui parler, de toute façon. Et il ne répondait jamais à mes messages – mais ça, je ne pouvais pas le lui reprocher.

Je poussai la porte et pénétrai dans le vestibule. Le tintement de la clochette me serra la gorge. Au moins, le soir, il y avait trop de bruit pour qu’on l’entende. En me dirigeant vers l’escalier étroit, je sentis une odeur de fumée, de graillon et de rance. « Il n’est pas là ! » cria une voix, et une vague de rires déferla dans la salle assombrie.

Je grimpai les marches deux par deux et arrivai devant une alcôve munie de deux portes. Je m’approchai de celle de droite, frappai trois coups rapides, attendis. Encore trois coups. Je pressai mon oreille contre la porte. Puis sortis mon portable et composai son numéro. Quelque part derrière la porte, le bourdonnement cadencé d’un téléphone en mode vibreur. Puis, dans mon oreille, sa voix : « Salut, c’est Tyler. Laissez un message. » Peut-être qu’il prenait sa douche. Je guettai le moindre bruit d’eau dans les canalisations ou de mouvement derrière la porte. Je rappelai. De nouveau : vibreur, messagerie, rien d’autre.

Nouveaux éclats de rire au rez-de-chaussée. Je regardai l’heure sur mon écran : treize heures, dimanche. Le nouvel horaire pour se cuiter. Pendant les congés scolaires, c’était souvent au Kelly’s que je récupérais mon père. Mais pas si tôt. Jamais si tôt.

Je m’apprêtais à partir, mais la sensation glaçante d’être observée me saisit, de la nuque jusqu’à la chute des reins. La cage d’escalier était vide. La porte en bas était fermée. Je guettai un bruit de mouvement, un froissement de vêtements derrière les murs, une respiration dans les bouches de ventilation. Une ombre coupait le mince rai de lumière sous la porte du deuxième appartement, de l’autre côté du palier, mais elle ne bougeait pas. Je m’approchai en essayant de faire le moins de bruit possible.

Peut-être était-ce dû à l’angle, aux reflets du soleil ou aux meubles mais… je collai mon œil au judas et vis mon propre visage déformé comme dans un palais des glaces : yeux trop gros, bouche trop petite, le tout vertigineusement étiré.

Je frappai un coup, en douceur, mais l’ombre ne bougea pas. Les poils se dressèrent sur ma nuque. Je fermai les yeux, comptai jusqu’à dix. C’est classique, quand on mène une enquête – sentir des yeux partout sur soi, soupçonner tout le monde. Tout peut facilement voler en éclats si on ne garde pas le contrôle. Le contrôle.

Je descendis l’escalier en courant – les marches creuses résonnaient sous mes pas – et traversai le hall du bar. Une foule de visages que je connaissais vaguement se tourna dans ma direction et un homme se pencha vers son voisin pour lui parler. Je lus sur ses lèvres : La fille de Patrick Farrell et l’autre inclina sa canette de bière vers sa bouche.

Je tentai de croiser le regard du barman, mais il ne me voyait pas, ou je ne l’intéressais pas. Sans doute la seconde hypothèse. Je tapotai sur le comptoir.

– Jackson, dis-je en essayant de ne pas élever la voix.

Il finit de laver et d’empiler les assiettes – les muscles et les tendons saillaient sur ses avant-bras –, puis il s’approcha. Ses yeux verts injectés de sang se plantèrent dans les miens.

– Ouais, Nic ?

– Qui habite l’appart du dessus ? En face de chez Tyler ?

Il passa une main cuivrée sur son visage parcheminé.

– Moi. Pourquoi ?

Je secouai la tête.

– Comme ça.

Il fallait que je rentre. Que je fouille l’ordinateur. Que je le rapporte chez Annaleise avant que quelqu’un ait l’idée de le chercher.

Jackson me regarda de la tête aux pieds.

– Assieds-toi, Nic. Ça pourrait te faire du bien.

Il me versa un shot dans un verre bordé de traces de lèvres.

– Vodka, hein ? C’est pour moi.

Mon estomac se révulsa et je lui rendis son verre en le faisant glisser sur la surface poisseuse du bar.

– Je dois y aller.

Il m’attrapa le bras. Son sourire taquin tentait d’atténuer la vigueur de sa poigne. Il se détourna des autres clients et :

– Je viens de voir passer une voiture bleue trois fois en une demi-heure. Tu n’es pas la seule à chercher Tyler. Il est parti pour le week-end.

Parti pour le week-end.

Avec son téléphone là-haut.

– C’est juste que j’étais dans le coin…, dis-je.

– Bien sûr.

Je me demandai si Jackson en savait davantage, mais son visage ne trahissait rien. Il pencha la tête, ses doigts encerclèrent mon poignet.

Un homme à l’autre bout du comptoir leva son verre – un ami de mon père ou, plutôt, un compagnon de beuverie. Ses cheveux grisonnaient et ses joues rouges luisantes évoquaient des pommes.

– Amitiés à vot’ père, gamine ! Tout va bien ?

Ses yeux glissèrent vers la main de Jackson avant de revenir sur moi.

– Oui, tout va bien, répondis-je en retirant mon bras.

Jackson fronça les sourcils, vida mon shot et abattit son verre sur le bar.

– Il y a de la tension dans l’air, Nic. Tu la sens, pas vrai ?

Comme un voile électrostatique. Un filet qui se referme. Une voiture qui tourne dans le quartier. Deux semaines après avoir fouillé dans le passé, tous les mensonges remontaient à la surface. Annaleise disparue, la boîte contenant les indices de l’enquête sur Corinne secouée, vidée. Tous les noms renversés…

J’étais devant la porte d’entrée quand je la vis. Une berline bleue aux vitres fumées qui roulait au pas le long du pâté de maisons. J’attendis qu’elle disparaisse au coin de la rue pour rejoindre ma voiture.

*

* *

L’ordinateur d’Annaleise n’avait pas de mot de passe, ce qui me sembla d’abord bizarre. Puis, à la réflexion, pas tant que ça : après tout, elle vivait seule au milieu de nulle part. À moins que la police ait cracké la protection sans la rétablir. Je passai en revue les dossiers contenant les projets de fac, les lettres de motivation pour l’école d’art, en les classant par date de dernière modification afin de repérer les éléments récents ou potentiellement intéressants. Je procédai de même avec les photos.

Leur unique critère de classement était la date, l’ordre chronologique : de cinq ans à trois semaines. Je m’attardai sur une photo de Tyler dans sa camionnette, bouche entrouverte, main légèrement tendue. « Souris ! » dit-elle. Il lève la main pour la saluer ou pour l’empêcher de déclencher. Un moment suspendu. Cent scénarios possibles simultanément. Les photos les plus récentes concernaient la fête foraine de cette année. La grande roue se dressait dans le ciel, nacelles vides, scintillements de lumières dans le crépuscule. Une fillette dévorant sa barbe à papa, la bouche poisseuse de sucre rose, les filaments cotonneux fondant au contact de ses lèvres. Des vendeurs distribuant des hot-dogs et rendant la monnaie à des clients déjà penchés vers leurs enfants, déjà repartis vers leur vie.

J’imaginais Annaleise dans ce décor. Témoin de ces histoires, spectatrice de ces existences qui se déroulaient sous ses yeux. Je refermai l’album, retournai au dossier. Et remarquai aussitôt les discordances : les noms des fichiers image classés par ordre numérique ne se suivaient pas exactement, révélaient des lacunes, des trous. La corbeille avait été vidée. Annaleise n’aimait peut-être pas le résultat de ses tirages. Mais je n’arrivais pas à me défaire de l’impression que quelqu’un avait fait le ménage, supprimé des photos qu’il ou elle jugeait compromettantes. Je notai les dates correspondant à cette suppression : un groupe de fichiers qui remontaient à quatre ou cinq mois.

Quand Everett m’appela pour que j’aille le chercher à la bibliothèque, j’avais passé à la loupe le moindre recoin du disque dur. Trouvé les albums contenant les scans de mes photos et les photos de ses propres dessins. J’avais consulté son historique de recherche sur Internet : les derniers sites étaient pour la plupart des sites d’écoles d’art ou d’offres d’emploi.

Bon Dieu, Annaleise, où est-ce que tu es fourrée ?

Je nettoyai le clavier et le reste de l’ordinateur et glissai la clé de l’atelier dans la poche de mon short. Le métal avait été chauffé par le soleil. Je cacherais le tout de nouveau dans le placard de papa jusqu’à ce que le soir tombe et que le monde s’endorme, silencieux.

*

* *

Mises bout à bout, toutes les conversations que j’avais eues avec Annaleise ne devaient pas excéder une heure. Pourtant, une connexion intangible et étrange me reliait à elle, la rattachait à mes souvenirs les plus marquants.

Car, dans cette boîte que j’imaginais cachée dans un coin du poste de police, hors de portée, son nom était pour toujours associé aux nôtres. Les flics nous avaient tous interrogés au sujet de cette fameuse soirée : pourquoi Daniel avait le nez cassé, pourquoi Tyler avait les phalanges en sang, pourquoi j’avais l’air de m’être battue… C’était Tyler qui s’était souvenu d’elle. Il leur avait dit : « La fille Carter… Son prénom commence par un A… Elle était là. Elle nous a vus. »

Je supposais qu’ils l’avaient questionnée à son tour et qu’elle avait confirmé notre version des faits, car nous n’avions plus jamais été interrogés.

Annaleise nous avait servi d’alibi.

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