Évanouies
Jour 13
– Everett est là, dis-je.
Recroquevillée dans un coin de la salle d’eau, je chuchotais dans mon téléphone pendant que la douche coulait.
– Everett est où ? répondit Daniel.
La vapeur emplissait la pièce, couvrait le miroir d’une fine couche brumeuse.
– Ici !
Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule.
– Dans ma chambre. Je l’avais appelé au sujet de papa, il a carrément débarqué hier pour m’aider. Et ça, pour aider, il aide !
J’entendais Laura à l’arrière-plan maugréer à propos des odeurs de peinture, du bébé. « Ouvre cette putain de fenêtre ! » Pendant un court moment, je ressentis un élan d’amour pour elle.
– Bon, bon, très bien.
Il y eut une pause. Sans doute le temps pour mon frère de s’éloigner de Laura.
– Qu’est-ce que tu lui as dit ?
J’entrouvris la porte et la vapeur s’insinua dans ma chambre, aspirée en volutes par les grilles d’aération. Everett était toujours au lit, étendu sur le ventre. Je pariai sur une gueule de bois. Je refermai doucement la porte, traversai la salle d’eau et sortis par l’autre accès, qui donnait sur l’ancienne chambre de Daniel.
– Je lui ai dit la vérité, qu’est-ce que tu crois ? Que la police essaie d’interroger papa à propos de la disparition d’une jeune fille il y a dix ans, sans tenir compte de son état mental. Everett a débarqué au poste de police et à Grand Pines en menaçant de porter plainte si ça se reproduisait.
– Et c’est tout ? Il a fini ?
– ll a encore un truc à faire lundi. Récupérer un document signé par le médecin, ce genre de choses. D’ici là, ils ne tenteront rien.
– Donc il reste jusqu’à lundi ?
– On dirait bien.
J’entendis de nouveau Laura : « Qui reste jusqu’à lundi ? » Puis les bruits me parvinrent étouffés, comme si Daniel couvrait le combiné avec sa main. Il toussa.
– Laura veut que tu l’amènes avec toi pour le dîner de ce soir.
– Remercie-la mais…
– Parfait. Dix-huit heures, Nic !
*
* *
Je ne réveillai pas Everett avant midi, et seulement parce que son travail s’entassait au milieu de la table du séjour et qu’il allait devoir rattraper le temps perdu la veille. Je lui donnai un petit coup sur l’épaule, des analgésiques dans une main, un verre d’eau dans l’autre. Il geignit en roulant sur lui-même. Son regard balaya la pièce dans un effort pour se réorienter.
– Salut, toi ! dis-je en m’agenouillant sur le lit et en essayant de dissimuler mon sourire.
C’était le matin qu’Everett me plaisait le plus, quand il était paresseux, malléable, que ses pensées accusaient quelques secondes de retard. Sa surprise quand il prenait enfin conscience de ce qui lui arrivait. Puis la caféine irriguait son flux sanguin et son esprit s’affûtait.
Je l’aimais plus encore les rares matins où il se réveillait dans mon appartement, s’asseyait dans le lit et tâtonnait pour couper l’alarme de son téléphone, perturbé par la distance entre le lit et la table de chevet, la configuration du studio et les meubles peints.
– Salut, répondit-il avant de grimacer.
Il se redressa, s’appuya sur les coudes et avala les comprimés avant de s’affaler de nouveau.
– Tu veux rester encore un peu au lit ?
Il tourna le regard vers la pendule, jeta un bras sur ses yeux.
– Ooooh ! non.
Il avait dormi presque douze heures. Pendant ce temps, j’avais déplacé tous les cartons de la salle à manger au garage. Empilés contre les murs, ils étaient classés selon leur destinataire : Papa. Daniel. Moi.
Tout le reste, qui occupait le milieu du garage sous la forme de sacs-poubelles, devait partir : livres de cuisine, figurines en verre, magazines périmés, rideaux à motifs floraux qui avaient connu des jours meilleurs, vieilles facturettes de carte bancaire et stylos vidés de leur encre.
– Le café est prêt. Descends quand tu veux.
*
* *
Je me remplis un mug et restai devant la fenêtre de la cuisine qui donnait sur le porche de derrière et sur la forêt. Everett frôla mon bras. Je sursautai.
– Pardon, je ne voulais pas te faire peur, dit-il en tendant le bras devant moi pour attraper la cafetière.
Je bus une gorgée, mais le café avait une saveur âcre qui me laissa un arrière-goût écœurant. Je vidai mon mug dans l’évier pendant qu’Everett se servait.
– Je vais en refaire, annonçai-je.
Il porta la tasse fumante à ses lèvres.
– Jolie vue.
En fait de vue, la seule dont nous pouvions profiter au creux de la vallée était constituée d’arbres, mais c’était toujours mieux, sans doute, que ce que propose la ville : immeubles et coins de ciel ou, chez moi, le parking. Et puis, derrière la maison, une colline offrait un beau panorama sur la vallée d’un côté et sur la forêt descendant jusqu’au fleuve de l’autre. Il faudrait que je l’y emmène, un jour. Lui montrer quelque chose qui en vaille la peine. Je lui dirais : « Cette terre appartient à ma famille depuis trois générations. » Ce n’était pas grand-chose, mais mon père avait raison sur un point : si petite soit-elle, elle était à nous. La propriété des Carter jouxtait la nôtre au niveau d’un ruisseau. Asséché depuis longtemps, ce n’était plus qu’un fossé étroit s’aplanissant d’année en année sous l’effet de l’érosion et de la décomposition des feuilles. La génération suivante serait obligée d’installer une clôture ou de planter un écriteau pour définir la limite entre les deux terrains.
Everett ne resta pas longtemps à la fenêtre. Il s’effondra sur une chaise et but son café en se frottant la tempe.
– Bon Dieu, qu’est-ce qu’ils servent dans les bars, par ici ? Dis-moi que c’était de l’alcool de contrebande, que je ne me sente pas complètement merdique…
J’ouvris un placard et comptai les tasses.
– C’est ça, le Sud ! Ils t’en donnent toujours pour ton argent. Pas le genre à couper à l’eau pour gonfler les prix.
Je pouvais apporter la porcelaine de mariage à Daniel ce soir et j’en aurais presque fini avec la cuisine. J’en profiterais aussi pour lui laisser l’argent avant qu’il s’en aperçoive et qu’il refuse. De toute façon, avec Everett dans les parages, c’était tout ce que je pourrais terminer.
– Daniel et Laura nous invitent à dîner ce soir.
– Formidable ! Et encore plus formidable s’ils ont Internet…
– J’en suis sûre. Mais Laura doit avoir à peu près trois cents questions à poser sur notre mariage. Prépare-toi !
Il releva la tête. Grand sourire.
– Ah ! oui, trois cents ?
– Le prix à payer pour avoir accès à Internet.
– C’est honnête.
Il se rendit dans la salle à manger où l’attendaient son ordinateur et sa mallette. J’avais rangé et classé la plupart des cartons dans une petite alcôve visible depuis la cuisine.
Il balaya du regard la pièce vide.
– Beau boulot ! Depuis combien de temps tu es debout ?
– Un petit moment.
J’ouvris le reste des placards, rétrécissant davantage encore la pièce, comme si les murs se refermaient sur nous.
– Regarde un peu tout ce qu’il reste à faire.
– Oui, eh bien, j’aurais sûrement pu boucler ça en deux fois moins de temps si tu avais bien voulu attendre que…
– Everett, s’il te plaît.
Il tapota son stylo sur la table de la salle à manger.
– Tu es stressée.
Je pris une pile d’assiettes et la posai en face de lui.
– Bien sûr que je suis stressée. Imagine ton père traité comme ça par la police.
– C’est bon, calme-toi.
Brusquement, je détestai cet accent raisonnable dans sa voix. Condescendant. Il remua sur son siège, le bois grinça sur le plancher.
– En parlant de ton père, Nicolette…
– Oui ?
Je croisai les bras sur ma poitrine.
– Je peux empêcher qu’on l’interroge, mais je ne peux pas lui interdire de fournir de nouvelles informations de son plein gré. Tu le comprends, n’est-ce pas ?
Mon ventre se noua.
– Mais il ne sait même pas ce qu’il raconte ! Il est au bord de la sénilité ! Tu le comprends, n’est-ce pas ?
Il hocha la tête, alluma son ordinateur, me coula un regard par en dessous et revint à son écran.
– Est-ce qu’il est possible qu’il ait quelque chose à voir avec ça ?
– Avec quoi ?
Il regardait toujours l’écran, comme s’il était en train de travailler. Mais je le connaissais trop bien.
– La fille. Il y a dix ans.
– Non, Everett. Bon sang… Et elle s’appelle Corinne. Ce n’était pas juste une fille. C’était ma meilleure amie.
Il parut déstabilisé. Son regard se fit flottant, comme s’il venait de se réveiller dans mon appartement rempli de mobilier peint.
– Tu réagis comme si j’étais censé le savoir mais tu ne l’as jamais mentionnée. Pas une seule fois. Ne te mets pas en colère contre moi sous prétexte que tu n’as pas daigné me parler d’elle, d’accord ?
Daigné. Comme si j’avais manqué à mon devoir. Comme si j’avais fauté. Comme si j’avais échoué. Toutes les histoires dont je ne lui avais pas parlé… Corinne avec moi dans le bureau du principal. Corinne avec ma mère et moi dans la cuisine, couvertes de farine, léchant le sucre sur nos lèvres. Corinne avec moi à l’arrière de la voiture de l’agent Brick, engagé depuis un mois, qui essaie de rester sérieux en nous disant : « Je ne suis pas taxi. La prochaine fois que je vous emmène au poste, débrouillez-vous pour que vos parents viennent vous chercher. » Corinne était associée à presque tous mes souvenirs d’enfance. Pourtant, Everett n’avait jamais entendu son nom.
Il n’aimait pas être surpris par des détails. Un jour, au beau milieu d’un tribunal, il s’était retrouvé pris de court par une information que son client lui avait tue, et il avait perdu le procès. Pour lui, c’était une issue imprévisible, inenvisageable, qu’il avait prise de plein fouet. Il s’était renfermé. Il était devenu impénétrable. Hors d’atteinte. À deux doigts de la dépression. « Tu ne peux pas comprendre », répétait-il sans cesse, et il avait raison. Trois jours plus tard, il avait débuté une nouvelle affaire et il était redevenu l’Everett que je connaissais. Il n’avait plus jamais évoqué cet épisode.
Si Corinne était encore là, elle aurait appuyé encore et encore sur cette blessure jusqu’à ce qu’il tombe le masque. Alors, il lui aurait livré toute sa vulnérabilité. Et lui avec.
J’étais plus compréhensive envers les failles des gens. À chacun ses démons – et je ne faisais pas exception à la règle.
– Je ne sais rien de toi depuis le lycée non plus, lui fis-je remarquer. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’on s’en fiche.
– Ma famille ne s’est pas retrouvée impliquée dans une enquête potentiellement criminelle.
Il ne me regarda pas en disant cela.
Je me penchai sur la table. Mes paumes étaient moites sur le bois.
– Oh… je comprends ! Ça ne serait pas bon pour ton image, c’est ça ? Ni pour celle de ta famille parfaite ?
Il frappa du poing sur la table. À voir l’expression de son visage, il était aussi surpris que moi par cet éclat de violence. Il passa une main dans ses cheveux, puis s’adossa à sa chaise en me dévisageant.
– Je ne te reconnais pas, dit-il.
Et j’en étais seule responsable. Je n’étais pas certaine qu’Everett ait jamais perçu qui j’étais vraiment. Nous avions commencé à sortir ensemble pendant mes vacances d’été, que j’avais entièrement passées dans le rôle de la petite amie d’Everett. Je pouvais être tout ce qui lui faisait plaisir, quand ça lui faisait plaisir. J’étais la définition même de la souplesse. Je pouvais lui apporter son déjeuner au bureau, dire bonjour à son père, sortir aussi longtemps que je le voulais et dormir jusqu’à midi. Je pouvais aider sa sœur à déménager, chiner dans des brocantes tout l’après-midi et le retrouver à son retour du bureau, disponible, toujours prête à suivre ses projets pour la soirée. Lorsque j’avais moi-même repris le travail, je m’étais aperçue que nous avions presque vécu trois étés en un.
Je m’étais effacée, rendue discrète pour me fondre dans sa vie d’avant. Un an plus tard, il énumérait les choses qu’il savait de moi comme des indices présentés à un procès, soigneusement prélevés sur la scène de crime, mis sous sachet, étiquetés : Nicolette Farrell. Âge : vingt-huit ans. Père : Patrick Farrell, démence vasculaire consécutive à une attaque. Mère : Shana Farrell, emportée par un cancer. Ville natale : Cooley Ridge, Caroline du Nord. Formation : licence en psychologie, master en sciences de l’éducation. Frère : Daniel, expert en sinistres pour les assurances. Plats préférés, émissions favorites, les choses que j’aimais, pour quelles raisons je les aimais… Pour Everett, mon passé n’avait jamais existé autrement que comme une liste de faits.
– Je ne suis pas venu ici pour qu’on se dispute.
– Je sais, dis-je en inspirant profondément. Corinne était complètement barrée et je ne m’en suis pas rendu compte. Ou j’ai fermé les yeux. Je ne sais pas. Et l’enquête… c’était du grand n’importe quoi. Mais mon père n’a rien fait.
– Eh bien, raconte-moi. Raconte-moi toute l’histoire.
Devant mes réticences, il leva les mains comme pour prévenir un refus.
– C’est mon boulot. Et je suis plutôt bon en la matière.
L’histoire. C’était exactement ça, maintenant. Une histoire pleine de trous que nous tentions de combler avec des choses qui ont du sens. Une histoire avec des points de vue différents, des narrateurs différents et, au centre : une fille.
– On avait dix-huit ans, tout juste sorties du lycée…
Ma voix se fit grave, lancinante – même à mes oreilles. Une voix habitée.
– On était à la même période qu’aujourd’hui, il y a dix ans. La fête foraine s’était installée en ville, exactement comme la semaine dernière. Et on était allés y faire un tour, ce soir-là.
– Qui ça, on ?
– Nous tous. Tout le monde, quoi.
– Même ton père ?
Une scène surgit devant mes yeux : moi à la barre, interrogée par Everett. L’avocat en quête de vérité.
– Non, pas mon père. Daniel, Corinne, une autre amie, Bailey, et moi. Nous étions venus dans la voiture de Daniel. On devait rejoindre nos amis sur place, tous nos amis.
– Et vous êtes repartis ensemble ?
– Everett, tu me laisses raconter mon histoire ou tu veux me soumettre à un contre-interrogatoire ?
Il croisa les mains sur la table.
– Pardon. Déformation professionnelle.
Mes membres se crispèrent. Trop de caféine. Je fis les cent pas devant la table pour les détendre.
– Non, on n’est pas repartis ensemble. Daniel et moi, on s’est battus et après, c’était un peu le bordel. Alors me rappeler qui est resté, qui est reparti avec qui… Mais je sais que, quand je suis partie accompagnée, Corinne était encore là.
Je haussai les épaules.
– Voilà ma version de l’histoire. Ensuite, Bailey est partie à la recherche de Corinne mais, comme elle ne la trouvait pas, mon frère est venu la récupérer un peu plus tard. Elle pensait que Corinne était rentrée avec son ex, Jackson. Mais Jackson prétend qu’il ne l’a pas vue ce soir-là.
Everett avala une gorgée de café, en silence, attendant la suite.
– Sa mère a appelé chez moi le lendemain matin, puis chez Bailey et chez Jackson. Elle la cherchait. Quand le soir est tombé, une battue avait déjà été organisée dans la forêt.
– C’est tout ?
– C’est tout.
Impossible d’expliquer la suite à quelqu’un qui n’y était pas. Qui ne la connaissait pas, qui ne nous connaissait pas. Quelqu’un pour qui une histoire n’est que la version simplifiée d’une chaîne d’événements complexes, un résumé de phrases toutes faites, à la fois percutantes et assourdies.
– Je connais la musique, Nicolette.
J’acquiesçai, mais restai debout. Sans m’approcher de lui.
– À cause de l’enquête pitoyable, l’ambiance est devenue vraiment pourrie. Les gens ont commencé à s’accuser les uns les autres, à balancer des horreurs sur Corinne… Un grand déballage de secrets, de rumeurs, de soupçons… Un vrai carnage. Je suis partie à la fin de l’été, mais rien n’a changé depuis. Et on ne l’a jamais retrouvée.
Everett laissa passer un temps. La lueur sur son visage s’assombrit quand l’écran de son ordinateur se mit en veille.
– Alors, qui a fait le coup ?
– Pardon ?
– Je veux dire, si je pousse la porte d’un bar….
Il frissonna.
– … quand je me serai remis de ma cuite d’hier, en tout cas… Si j’entre dans un bar et qu’après avoir offert ma tournée, je demande aux clients ce qui est arrivé à Corinne, qu’est-ce qu’ils vont me répondre ? Il y a toujours un nom. Même si elle n’aboutit pas forcément à une arrestation et à un procès, il y a toujours une hypothèse communément admise. Alors, quel nom ?
– Jackson. Jackson Porter.
– Le petit ami ?
J’aurais voulu lui dire : « Celui qui t’a servi au bar hier. » Mais non : le petit ami, c’était le rôle que l’enquête lui avait donné.
– Exact.
Everett but une autre gorgée puis réendossa son costume d’avocat :
– C’est souvent le cas. Et il est également soupçonné pour l’autre fille ?
– Annaleise.
Je me tournai vers la fenêtre.
– Je ne sais pas. Possible.
– Et toi, tu en penses quoi ? C’est lui ?
– Je ne sais pas.
Il y avait trop de choses à expliquer, trop de choses que le contre-interrogatoire du témoin à la barre aurait simplifiées à l’extrême.
– Le truc, c’est que Jackson et Corinne se disputaient tout le temps. Ça n’avait rien d’inhabituel.
Ils passaient au moins la moitié de leur temps à rompre et le reste du temps à se remettre ensemble. À coup sûr, si Corinne n’avait pas disparu, ils y seraient encore. Elle, l’obligeant à faire des choses qu’il n’aurait pas dû faire ; lui, poussé à bout, finissant par la quitter ; elle lui « pardonnant » ; et lui revenant vers elle. Il revenait toujours vers elle.
Peu importe qu’elle ait un jour mis Bailey au défi de lui voler un baiser alors qu’il était plus qu’ivre mort. Ou bien qu’une fois sur deux Corinne lui ait posé des lapins. Ou alors qu’elle ait régulièrement débarqué chez moi sans prévenir, en me jurant qu’on avait prévu de se voir. « Comment tu as pu oublier ? Tu as les fils qui se touchent ou quoi ? »
Peu importe qu’elle ait été constamment en demande de preuves de loyauté de notre part.
– Elle aimait bien le mettre à l’épreuve. Elle mettait tout le monde à l’épreuve. Mais il n’a jamais cessé de l’aimer.
Everett leva un sourcil.
– Et c’était ta meilleure amie ?
– Oui, Everett. Elle était belle, elle était farouche, et je la connaissais depuis toujours. Elle me connaissait mieux que personne. Ça compte beaucoup pour moi, tu sais.
– Si tu le dis.
Il retourna à son travail, calme, dans sa bulle. Me laissant gavée d’adrénaline.
Everett n’avait jamais été une adolescente. Il existe peut-être certaines similitudes dans les relations entre jeunes garçons, quelque chose qui frémit sous la surface d’une amitié. Mais je m’en tenais à la vérité la plus élémentaire : quand une fille comme Corinne se mettait à vous aimer, vous ne demandiez pas pourquoi. Vous espériez seulement que ça ne changerait pas.
Tyler n’avait jamais compris, lui non plus. Fatalement, c’était à cause de lui que nous nous étions éloignées l’une de l’autre. Vacances d’hiver, dernière année : Corinne m’avait traînée dans une soirée où je n’avais pas envie d’aller, surtout parce que mon frère s’y rendait aussi. « Ne dis rien à Tyler, c’est une surprise », m’avait-elle glissé. Elle m’avait demandé de mettre nos affaires au vestiaire et, de l’intérieur de la maison, je l’avais vue se jeter au cou de Tyler, resté dehors, assis à l’arrière de sa camionnette, jambes pendantes sur le hayon baissé. Il l’avait repoussée, pas violemment mais fermement, et Corinne avait titubé avant de heurter la voiture garée à côté.
– Connard ! C’est de la violence domestique, ça ! avait-elle lancé en se frottant la hanche tandis qu’un attroupement se formait.
Moi, j’étais sortie dès que je l’avais vue se pencher vers Tyler.
– Tu ne m’intéresses pas, avait-il répondu.
Puis, scrutant la foule du regard, il m’avait aperçue et s’était frayé un chemin jusqu’à moi, puis dans la maison. Derrière nous, Corinne était déjà occupée à raconter sa mésaventure à qui voulait l’entendre.
– Tu te demandais vraiment comment j’allais réagir ? m’avait demandé Tyler. Je ne rentre pas dans ses petits jeux. Ne perds pas ton temps à y jouer avec moi, Nic.
– Ce n’est pas ce que j’ai fait. Je n’avais aucune idée de ce qu’elle avait derrière la tête.
Quand ses yeux avaient balayé la foule, j’avais vu sur qui ils s’étaient arrêtés. Et de quelle façon Corinne lui avait renvoyé son regard.
– Tu es son amie, tu y joues déjà.
Action ou vérité ? Action. Action. Toujours choisir Action.
Tic-tac, Nic.
J’allai la voir avant de partir. Tyler m’attendait à la porte d’entrée.
– Putain, Corinne, c’était quoi ça ?
– Tu avais besoin de savoir, m’avait-elle répondu en souriant. Eh bien maintenant, tu sais.
Tout en se frottant le bras, remarquant que Tyler nous observait, elle s’était penchée vers moi.
– Dis-moi… il est toujours aussi brutal ?
La scène s’était déroulée six mois avant sa disparition. À l’époque, je commençais à prendre mes distances, petit à petit. Dix-huit ans, l’aube de l’âge adulte, avec cette impression lancinante d’être prisonnière de mon corps. Prise au piège. Et Cooley Ridge était ce à quoi il fallait que j’échappe.
J’étais passée à côté de quelque chose, avec Corinne. C’est ce que j’avais raconté à Everett. J’avais laissé trop souvent ses coups de fil sans réponse quand j’étais avec Tyler. Je l’avais trop souvent rejetée quand elle venait me voir en me rappelant nos prétendus projets, lui préférant Tyler.
Je m’étais détournée d’elle, et elle avait disparu.
*
* *
Certaines de ces histoires avaient fini dans la boîte imaginaire – l’enquête officielle –, dans les déclarations des témoins, dans les soupçons des gens.
Tyler repoussant violemment Corinne : dans la boîte.
Bailey embrassant Jackson : dans la boîte.
Mais d’innombrables histoires n’étaient jamais arrivées jusque-là. Des choses qui faisaient partie de moi, comme les chuchotements de Corinne, la nuit, dans son sac de couchage à côté du mien. Comme ce soir où un oiseau avait surgi par la haute fenêtre de son salon et qu’au lieu de sursauter elle avait roulé des yeux, était descendue prendre une pelle au garage pour faire ressortir l’animal et, une fois dehors, l’avait frappé jusqu’à ce qu’il s’écrase sur le trottoir. Le bruit de ses ailes frappant le bitume m’avait hantée pendant des mois. Tout comme les paroles de Corinne : « Tout le plaisir est pour moi ! »
Lors d’une semaine de camping avec les élèves de fin de secondaire, elle m’avait obligée à venir avec elle sous la douche extérieure – « Sois pas si coincée ! » – et avait sorti son grand numéro. Nos pieds nus visibles sous la porte battante où nous avions jeté nos vêtements. « Tu me savonnes le dos, Nic ? » avait-elle demandé assez fort pour provoquer les sifflets des garçons. Elle s’était tournée lentement afin de bien me montrer la cicatrice partant de sa colonne vertébrale et remontant jusqu’à son omoplate et l’autre, fine et précise comme un coup de rasoir. Je n’avais rien dit, m’étais contentée de savonner son dos tout autour, pas trop près des cicatrices. Corinne ne m’avait pas dit si elles étaient l’œuvre de Jackson, de son père ou d’autre chose mais elle me les avait montrées, et désormais je savais.
Quand nous étions sorties de la douche, nos vêtements secs collaient à notre peau humide et j’avais senti la chaleur du regard sombre de Jackson, qui m’observait entre les arbres. Cette sensation ne m’avait pas quittée du reste du séjour.
Corinne était un personnage hors norme. Plus encore depuis sa disparition. Mais ce n’était qu’une gosse de dix-huit ans, à l’étroit dans son corps, persuadée que le monde se plierait à sa volonté. Ça avait dû faire très mal la première fois qu’elle avait pris conscience de son erreur.
*
* *
Everett releva la fenêtre à guillotine. Le grincement des huisseries et le bruissement de ses papiers sur la table avaient quelque chose d’hypnotique.
Je passai le reste de l’après-midi à emballer la porcelaine dans de vieux journaux et à charger la voiture de cartons pour mon frère. Mes doigts étaient couverts de noir. Quand arriva l’heure du dîner chez Daniel et Laura, je redescendis la fenêtre ouverte par Everett en refermant le loquet.
– Ça va être un vrai four quand on va rentrer, observa-t-il.
– La nuit, il fait froid ; c’est la montagne, ici ! Allez, va allumer la clim dans la voiture.
J’entendis le moteur démarrer et jetai un coup d’œil par la fenêtre de la cuisine. Puis je pris une chaise et calai son dossier contre la poignée de la porte de derrière. Si quelqu’un tentait à nouveau d’entrer, je le saurais. La chaise aura bougé, ou le loquet de la fenêtre aura été retiré.
Je le saurais.
*
* *
Quand Laura ouvrit la porte, je remarquai tout de suite les poches sombres sous ses yeux. Daniel se frottait le cou comme s’il essayait de faire disparaître un torticolis. Ma belle-sœur avait atteint un tel volume qu’il était impossible de la prendre dans ses bras autrement que par le côté, ce que fit Everett. En parfaite maîtresse de maison, elle affichait une expression de bonheur étudiée.
– J’ai tellement entendu parler de toi ! glissa-t-elle à Everett en l’embrassant dans le vide et en posant ses doigts enflés sur sa nuque.
– Moi aussi, répondit-il en s’écartant, mains fourrées dans les poches de son pantalon. Ravi de faire enfin connaissance !
– Pareil. J’ai hâte que tu me racontes, pour votre mariage ! Nic a été trop occupée depuis son retour pour en parler.
Sourire taquin à mon intention. Sourire forcé d’Everett. Coup d’œil étonné de ma part.
– À quand l’heureux événement ? demanda Everett.
Elle passa les mains sur le tissu de la robe à fleurs tendu sur son ventre.
– Trois semaines.
– Et vous savez ce que ce sera ?
Laura me fusilla du regard.
– Une fille.
– Vous avez déjà des idées de prénom ?
Nouveau regard de Laura, qui comprenait que je n’avais pour ainsi dire pas parlé d’elle à Everett.
– Shana.
– Joli.
Elle pencha la tête sur le côté.
– En souvenir de la maman de Dan et de Nic.
Everett hocha la tête juste un peu trop vite. Daniel vint à notre secours en indiquant d’un geste la salle à manger.
– Nic m’a dit que tu avais des e-mails à envoyer ?
Il conduisit Everett jusqu’au canapé et Laura, abandonnant son rôle, s’adossa au mur, épaules affaissées.
– On arrive au mauvais moment ? Ça ne va pas ? lui demandai-je.
Elle m’attira dans la cuisine.
– Mon Dieu, Nic…, commença-t-elle, yeux écarquillés.
Elle était comme ça : pour elle, l’étiquette de « belle-sœur » faisait officiellement de moi sa confidente, sans que rien dans notre histoire le justifie. Elle m’avait ignorée pendant tout le lycée et les années suivantes, jusqu’à ce qu’elle commence à sortir avec Daniel il y a quatre ans. Brusquement, elle avait décrété que nous serions proches et qu’elle allait tout mettre en œuvre pour instaurer une familiarité entre nous.
– Qu’est-ce qui se passe ?
Le minuteur de la cuisinière se mit à sonner, mais Laura ne parut pas s’en apercevoir.
– La police est venue tout à l’heure ! murmura-t-elle.
Elle était presque collée à moi. La sonnerie insistait. Je sentis une migraine sourde se former derrière mes yeux. Daniel finit par entrer et, d’un air réprobateur, éteignit le minuteur.
– Qu’est-ce qu’ils voulaient ? demandai-je devant lui.
– Tu veux dire, à part provoquer mon accouchement prématuré ?
Elle se frotta de nouveau le ventre en soufflant lentement.
– Ils sont venus vous voir, vous aussi ?
– Laura, qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?
– Oh ! ils n’ont rien dit. Ils ont posé des questions. Exigé des réponses. Ils m’ont traitée comme… comme…
– Laura ! intervint Daniel.
Everett apparut dans l’embrasure de la porte, tenant son portable refermé contre sa taille.
– Tout va bien ?
– Tu as fini d’envoyer tes mails ? lui demandai-je en m’écartant de Laura.
– Bah, j’avais juste à cliquer sur « envoi », tu sais.
Ses yeux passaient sans cesse de ma belle-sœur à moi.
Laura se balançait d’un pied sur l’autre.
– Tu es avocat, alors dis-moi : Est-ce que c’est légal d’interroger quelqu’un sans raison ?
– Laura…
Je n’avais pas envie d’impliquer Everett là-dedans. Je ne voulais pas voir cette histoire débarquer dans ma vie avec lui.
– Attends un peu…, dit-il. C’est encore au sujet de ton père ?
Laura s’appuya au plan de travail.
– Des policiers sont venus tout à l’heure m’interroger à propos d’Annaleise Carter. Sans aucune raison ! Ils ont le droit ?
Une légère crispation, puis le visage d’Everett se détendit.
– Ils n’ont arrêté personne, donc ils n’ont pas à t’informer sur tes droits. Mais tu n’es pas obligée de leur répondre, même s’ils peuvent quand même essayer de t’interroger.
Elle secoua la tête.
– Bien sûr que si, je suis obligée de leur répondre…
– Non. Légalement…
Elle rit et répéta :
– Légalement !
Elle posa les mains au bas de son dos.
– Si on ne parle pas, ils croient qu’on a quelque chose à cacher. Même moi, je sais ça.
– Qu’est-ce que tu leur as raconté ? demandai-je.
– Il n’y avait rien à raconter, en fait. C’était Bricks, tu sais, Jimmy Bricks ? Tu te souviens de lui ? Avec un autre type, qui n’était pas en uniforme et que je n’avais jamais vu. C’est lui qui a le plus parlé. Il m’a demandé si on la connaissait et, bien sûr, on la connaissait, mais pas si bien que ça. Bricks aurait pu le lui dire. Puis à quand remontaient nos derniers échanges avec elle. Ça, je n’en étais pas sûre… Peut-être à l’église ? Quand elle m’a demandé des nouvelles du bébé ? Je ne sais pas. Je la voyais à peine ! Ensuite, il a voulu savoir si Daniel la connaissait…
– De simples coups de sonde, expliqua Everett.
– Et alors, tu as répondu quoi ? demandai-je à mon frère.
– Je n’étais pas là.
Il serra les mâchoires et je compris alors ce que la police cherchait vraiment. Pourquoi Laura pensait qu’ils pourraient s’intéresser à moi, ensuite. Daniel. Voilà que son nom était pioché dans la boîte…
– Vous savez ce que j’ai pensé quand je leur ai ouvert la porte ? Il est arrivé un malheur à Dan !
Elle posa de nouveau les mains sur son ventre et respira profondément.
– Ça devrait être interdit, de faire des choses pareilles…
Elle serra les poings.
– C’est notre vie, ça ne regarde que nous !
Daniel lui frotta le dos.
– Allez, allez… C’est fini.
– Non, ce n’est pas fini, gémit Laura en levant sur mon frère des yeux humides. Ça ne fait que commencer.
Après cela, personne ne trouva les mots pour la réconforter. Après tout, nous avions tous déjà vécu ce genre d’épreuves.
Même si Annaleise avait été notre alibi en confirmant nos témoignages – pendant une dispute entre frère et sœur, Daniel m’avait frappée –, ça ne l’avait pas mis à l’abri. Ça avait même plutôt aggravé son cas. Le temps que cette histoire fasse le tour de la ville, les gens se demandaient ce que Daniel avait pu me faire d’autre, en privé. Mon dos était-il couvert de bleus ? Que se passait-il dans cette maison sans mère, avec un père presque inexistant ?
« Corinne et lui ont-ils eu une relation ? » avaient-ils demandé. À lui. À nous tous.
« Jamais », avait dit Daniel.
« Jamais », avait dit Bailey.
« Jamais », avais-je répondu.
*
* *
Pour le repas, Laura nous avait servi un poulet rôti avec des légumes provenant de son potager. Elle avait également préparé du thé sucré, qu’Everett n’avait à l’évidence jamais goûté auparavant. Dès la première gorgée, son regard le trahit, mais il se ressaisit rapidement et je pinçai sa cuisse sous la table.
– Le sucre et l’alcool, dis-je. On ne plaisante pas avec ça, en Caroline du Nord.
Il sourit et je songeai que, finalement, nous allions peut-être réussir à traverser ces turbulences. Mais il ne fallut pas plus qu’un second moment de silence – cliquètement des couverts contre les assiettes, craquement du pain dans ma bouche – pour que Laura remette ça.
– Ils feraient mieux de retrouver les types qui bossaient à la fête il y a dix ans. C’est ce que je leur ai dit. Quand une histoire se répète, on parle bien de série, pas vrai ?
Ses longs cheveux blonds frôlaient son assiette. Je lui fis signe du bout de ma fourchette.
– Oh ! merci !
Elle les releva derrière ses épaules.
– C’est vraiment délicieux, dis-je.
– Tu me passes le beurre ? ajouta Daniel.
– Ils cherchent tous aux mauvais endroits, reprit Laura.
J’essayai de croiser le regard de Daniel, mais il était concentré sur la découpe du poulet. Son expression était indéchiffrable. Laura recula sa chaise et s’assit de trois quarts.
– Franchement, ils devraient plutôt s’intéresser à Tyler…
Ma main se figea, couteau en suspens au-dessus du poulet. Elle se pencha vers moi et, d’un ton de conspiratrice :
– Ne prends pas ça mal, Nic. Mais il sortait vraiment avec elle, et j’ai entendu dire que son numéro était le dernier qu’elle avait composé…
Daniel posa sa tasse sur la table un peu trop fort.
– Tyler ? Qui est-ce ?
Laura rit à la question d’Everett avant de comprendre qu’il était sérieux.
Daniel s’éclaircit la gorge et répondit à sa place.
– Un ami d’enfance. Il sortait avec Annaleise. Lui et son père bossent dans le bâtiment et ils nous donnent parfois des coups de main.
– Tu sais bien, ajouta Laura. Le Tyler de Nic !
Comme si ça devait dissiper le malentendu.
– Oh ! mais oui ! m’exclamai-je en roulant des yeux. Un ex à moi, Everett. Mon petit ami au lycée.
Everett adressa un sourire crispé à Laura.
– Le Tyler de Nic, ah tiens ?
Puis, se tournant vers moi :
– Et il donne un coup de main pour la maison de ton père ?
– Oh ! mais ça remonte à des années, intervint Laura. C’est un type bien. Il te plaira.
Daniel s’étrangla, toussa dans le creux de son bras et Laura tendit la main vers lui.
– Ça va ?
Ma fourchette tremblait dans ma main. Je la posai et pressai mes paumes contre mes cuisses pour les immobiliser.
– Tu penses qu’il a joué un rôle dans la disparition d’Annaleise ? demandai-je. C’est ce que tu as raconté aux flics ?
– Non, ce n’est pas ça que je voulais dire. Je disais juste qu’ils feraient mieux de l’interroger lui, pas nous. Il en sait sûrement plus que… Oh !
Laura poussa un petit cri, m’attrapa la main et la pressa contre son ventre. Je tentai poliment de la retirer quand quelque chose roula doucement, langoureusement sous ma paume. Je retins mon souffle, me penchai et palpai le ventre de Laura.
– Tu l’as senti ? s’enquit-elle.
Je la dévisageai – elle avait un visage plus rond que joli, qui contrebalançait les traits durs de Daniel – et, en cet instant, je sus que ce bébé avait de la chance. Contrairement à ma mère, Laura resterait en vie. Et Daniel saurait quelle attitude adopter, il ne se laisserait pas écraser sous le poids des responsabilités.
– Un jour, ce sera votre tour, annonça Laura, et je retirai doucement la main.
Everett décida finalement qu’il n’avait pas entendu notre conversation et se concentra sur son assiette. Daniel l’imita.
– Délicieux, ton poulet, Laura, dis-je.
– Vraiment délicieux, oui, renchérit Everett.
*
* *
Everett m’aida à débarrasser la table.
– Tu me rejoins dans le jardin pour boire un verre ? lui proposa Daniel.
– Je te rejoins dans le jardin mais sans le verre.
Il me sourit.
– Nicolette m’a sorti hier et je me suis payé une sacrée cuite. Question alcool, vous avez la main lourde par ici !
Daniel rit.
– Plutôt, oui. Elle t’a emmené où ?
– Au Murry’s ? Au Kenny’s ?
– Kelly’s Pub, rectifia Daniel. Tu m’étonnes…
Je cessai de frotter les assiettes dans l’évier et me tournai vers eux.
– Daniel, montre-lui le jardin. Tu vas voir, Everett : tu crois que tu as une belle vue, mais là tu ne vas pas en revenir…
Laura s’approcha pour m’aider.
– Reste assise.
– Merci. Désolée pour tout à l’heure, je ne voulais pas t’attirer de problèmes avec Everett.
– Ne t’inquiète pas. C’est juste que je ne parle pas souvent de ma vie d’ici. Ça l’a sûrement surpris.
– O.K. Bon, je suis désolée. J’étais encore troublée… par la visite des flics. Et quand je suis nerveuse, je parle trop.
Je hochai la tête. Et, alors qu’elle ouvrait la porte donnant sur le porche de derrière, je fis un geste qui nous surprit toutes deux : je l’étreignis. J’avais les mains pleines de mousse, quelques miettes atterrirent sur ses cheveux, et je sentis son abdomen se coller à mon flanc.
– Toi et Daniel vous allez avoir une belle vie, murmurai-je.
Quand notre étreinte se desserra, elle eut un petit mouvement de tête. Ses yeux brillaient de larmes. Elle toussa.
– Tu viens ? proposa-t-elle.
Everett et Daniel étaient assis sous la lanterne du porche et contemplaient le crépuscule.
– Une seconde, je passe d’abord aux toilettes.
Je pris mon sac à main et attendis dans le couloir d’entendre le bruit de la porte-moustiquaire. À présent que la chambre d’enfant était presque terminée, le bureau de Daniel avait été délocalisé sous l’escalier dans un débarras de la taille d’un dressing. Je sortis l’enveloppe kraft pleine de billets et pris un stylo pour y écrire « DANIEL ». Sans doute Laura ne venait-elle pas souvent dans le bureau, mais je préférai ranger l’enveloppe dans le tiroir du secrétaire.
Je devais de l’argent à mon frère. Mais si je lui envoyais un chèque, il ne l’encaisserait pas. Si je lui donnais l’argent de la main à la main, il le refuserait. J’aurais pu le confier à Laura, mais j’étais presque certaine qu’elle ignorait tout de cette dette. Lui en parler maintenant était la meilleure façon de l’amener à se demander quels autres secrets son mari pouvait bien lui cacher.
Cela ne faisait pas longtemps que j’avais commencé à le rembourser, car j’avais du mal à mettre de l’argent de côté, après le loyer et mes emprunts scolaires. Mais je passais l’été à Cooley Ridge et mon étudiant m’avait payé toute la sous-location d’avance. Si je m’autorisais un mois de retard – juste cette fois – dans le paiement des traites de ma voiture, je pouvais me permettre de laisser cette enveloppe à Daniel. Avant la naissance du bébé. Pour solder ma dette. Rompre les derniers liens.
Il m’avait donné cet argent avant mon départ – guidé par un sens des responsabilités plutôt maladroit. Il me l’avait donné et avait laissé le garage en chantier. « Pour tes études », m’avait-il dit avant de me demander de partir. Une sœur digne de ce nom n’aurait pas pris l’enveloppe. Mais il avait encore son nez cassé et c’était difficile de ne pas me rappeler… Difficile de refuser devant ses coquards. Il avait répété que je devais accepter. Il l’exigeait.
En fait, il voulait surtout que je parte.
*
* *
J’ouvris le tiroir de Daniel, poussai sur le côté une pile de blocs-notes pour poser l’enveloppe bien en évidence. Mais la lumière du couloir fit étinceler quelque chose tout au fond. Un éclat d’argent. Le miroitement d’une clé. Après un regard par-dessus mon épaule, je plongeai la main dans le tiroir. On aurait dit une clé de maison, attachée par un simple anneau à un porte-clés en argent gravé. Dans un entrelacs de boucles se devinait la représentation artistique d’un A.
Pitié, non…
Des rires me parvinrent du dehors. La porte-moustiquaire grinça.
Je pris la clé, la glissai dans ma poche et laissai l’enveloppe sur le secrétaire.
– Everett ! criai-je. Je ne me sens pas très bien…
Ils revinrent du porche à pas lents, en discutant de notre prochaine visite en ville. Daniel prit la carte d’Everett, lui promettant de l’appeler en cas de besoin – n’importe quel besoin. Everett posa la main sur mon bras et nous regagnâmes ma voiture au clair de lune.
– C’était sympa.
– Menteur.
Je lançai un bref regard vers la maison : Daniel nous observait derrière la fenêtre.
Le A peut signifier n’importe quoi, pensai-je.
La clé peut ouvrir n’importe quelle porte.
Il n’y avait pas forcément de signification à trouver. Mon frère n’était pas forcément impliqué.
*
* *
– Et sinon, tu avais l’intention de me parler de ce Tyler, un jour ?
En ligne droite sur une carte, le trajet aurait dû prendre cinq minutes, mais la route était parsemée de virages inutiles à travers la forêt et la montagne, et nous en avions pour vingt bonnes minutes.
– Tu ne vas quand même pas me mettre sur le gril à propos de mes ex, si ?
Je scrutai son visage à la recherche d’un sourire.
– Bon sang, tu es sérieux…
– Arrête ton cirque.
– Il n’y a rien à raconter, Everett.
– Ce n’est pas ce que Laura pensait.
– Ça se passe comme ça, ici : des ragots vieux de dix ans sont toujours vivaces. Parce que personne ne part jamais.
– Sauf toi.
– Sauf moi.
Il fronça les sourcils, peu convaincu.
– Everett, on était des gamins !
Il s’étira et posa la tempe contre la vitre de sa portière. Un rictus déformait un coin de sa bouche.
– C’est avec lui que tu es allée au bal de promo ?
– Arrête un peu… Pas de bal de promo pour moi.
Je vis qu’il me charriait. Je ris.
– Tu as perdu ta virginité à seize ans sur la banquette arrière de son pick-up ?
– Ce que tu peux être con…
– Parce que j’ai raison, hein ?
Grand sourire.
– Non.
À dix-sept ans. Dans sa chambre. Sur un lit au sommier qui grinçait, avec une couverture prise sur le canapé car il me savait frileuse. C’était mon anniversaire. Ses doigts tremblaient sur les boutons de ma robe et je les avais pris dans mes mains pour l’apaiser. Pour l’aider.
L’habitacle de la voiture était exigu, surchauffé. Je baissai les vitres. L’air s’engouffra dans mes cheveux comme un souvenir impossible à saisir.
– Ça fait une éternité, Everett.
*
* *
Je garai la voiture dans l’allée, laissant les phares éclairer le porche désert.
– O.K., reprit Everett. Est-ce que ce Tyler pourrait avoir fait quelque chose à Annaleise ? À ton avis ?
Bon Dieu, on était vraiment en train de discuter de ça ? Je coupai le moteur. La nuit se fit sombre et habitée.
– Personne ne sait s’il lui est arrivé quoi que ce soit. Son frère l’a vue partir dans la forêt. Personne ne sait si elle est revenue. Si ça se trouve, elle est revenue. Ou alors elle est partie de sa propre volonté.
– Mais lui, est-ce qu’il aurait pu la faire disparaître ? insista Everett.
S’il aurait pu ? Là était la question.
Il profita de mon temps de réaction.
– Je ne veux plus que tu restes ici toute seule.
– Tu plaisantes ?
– Ton ex est la dernière personne à avoir été appelée par une fille qui a disparu dans la forêt derrière chez toi. Et il travaille dans ta maison !
– Tyler ne me ferait jamais de mal.
Nous entrâmes.
– Les gens changent en dix ans, Nicolette.
– Merci, je sais.
Sauf que non, pas vraiment. Pas vraiment. Les gens sont comme des poupées russes : différentes versions empilées dans la version la plus récente. Mais elles continuent toutes de vivre à l’intérieur, intactes, simplement invisibles. Tyler était Tyler. Un homme qui ne lèverait jamais la main sur moi, j’en étais persuadée. Mais aussi un homme qui avait aimé voir sa petite amie faire des acrobaties dans la nacelle d’une grande roue et qui avait violemment repoussé Corinne devant témoins sans jamais formuler le moindre regret.
Je vérifiai la chaise coincée contre la porte de derrière dans la cuisine. Avait-elle légèrement bougé ? N’était-elle pas un peu de travers ? L’avais-je laissée exactement dans cette position ?
– Tout va bien ? me demanda Everett.
Je sentais de l’électricité partout : dans l’air, dans les murs…
– Je réfléchis.
– Viens te coucher.
– Je ne suis pas fatiguée.
J’observai nos reflets dans la fenêtre. Everett approcha, ses mains soulevèrent mes cheveux au-dessus de mon épaule. Ses lèvres se posèrent sur la peau de mon cou.
– Viens au lit avec moi.
Je me concentrai sur un point au-delà de nos reflets, au-delà des arbres.
– Je ne suis pas fatiguée, répétai-je.
Je sentis le poids de la clé dans ma poche, ses stries pressées contre ma peau. Cent scénarios possibles simultanément.
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