Évanouies

Megan Miranda · Chapitre 12 sur 19

Pages du PDF

Évanouies

Jour 5

Je ne devrais pas être ici. Je ne devrais pas être ici. Je ne devrais pas être ici.

Je me balançais sur le canapé, face à la télévision, un mug de café à la main. Je portais les mêmes vêtements que la veille et le tissu rêche s’accrochait à ma peau comme un reproche.

L’alarme du réveil se déclencha dans la chambre voisine et je devinai la succession des instants à venir : il presserait deux fois le bouton « Veille », puis courrait vers la douche dans un déluge de jurons, enfilerait quelques habits au hasard, enfoncerait une casquette sur ses cheveux encore mouillés et remplirait son mug isotherme de café réchauffé de la veille.

Je m’assis en tailleur et bus dans la tasse aux armes de son équipe de base-ball préférée.

Mais Tyler entra directement dans le salon, comme s’il avait entendu la télé – alors que j’avais coupé le volume. Il portait un caleçon noir. Son regard bleu était vif, pas du tout ensommeillé. Je m’absorbai dans la contemplation de son torse et de son ventre bronzés. Il avait pris un peu de poids depuis ma dernière visite mais, habillé, ça ne se voyait pas.

J’étais la seule personne capable de dire comment son corps avait évolué ces dix dernières années. Mes mains pouvaient en retracer le moindre contour, comme guidées par leur mémoire musculaire. Et il pouvait faire la même chose avec moi.

Je m’obligeai à me concentrer sur l’écran que j’indiquai d’un mouvement de mug.

– Ce sont les infos, dis-je, regardant remuer les lèvres de la journaliste.

Elle se tenait devant une affichette d’Annaleise Carter et récapitulait les faits : son frère était la dernière personne à l’avoir vue vivante, avant qu’elle s’enfonce dans la forêt. En ce deuxième jour de recherches, des hélicoptères étaient appelés en renfort. Toujours aucun signe d’elle. Aucune hypothèse n’était écartée. Rien de nouveau.

– Je te croyais déjà partie.

Il était tout près du canapé. Je ne détachai pas le regard de la télévision.

– J’ai besoin que tu me raccompagnes. J’ai préparé du café. Il en reste.

– Tu n’as pas réussi à dormir ?

Je l’entendis ouvrir un placard. Sa voix flottait dans l’appartement, dont on faisait vite le tour : ce salon, la chambre, la salle d’eau et la cuisine avec îlot central.

Son ordinateur était posé sur la table basse. Fermé.

– Pas vraiment, répondis-je.

Ce n’était pas tout à fait vrai. J’avais sombré assez vite dans un sommeil profond et réparateur – le meilleur depuis mon retour. Mais le bruit des clients quittant le bar à l’heure de la fermeture m’avait brutalement réveillée, et je n’avais pas réussi à retrouver le sommeil. Seul Tyler était capable de m’apaiser : sa voix m’arrachait à moi-même, me guidait vers l’oubli. J’avais passé les heures me séparant du matin à sentir monter des maux d’estomac.

Il prit la couverture froissée sur un coussin et la posa sur l’accoudoir, puis s’assit à côté de moi. Un peu trop près. Il tenait son mug d’une main et, le bras droit derrière moi, passait les doigts nonchalamment dans mes cheveux.

La tension qui me nouait commença à se dissiper. Mon corps à se laisser aller. Je fermai les paupières une seconde, écoutai Tyler boire son café.

Nous. C’était ça. Un réconfort. Quelque chose de si doux qu’on pouvait s’y abandonner pendant tout un week-end.

Mon téléphone sonna. Je le pris sur la table, m’attendant à voir s’afficher le nom de Daniel. Mon visage pâlit quand je lus celui d’Everett. Je posai mon mug et répondis.

– Je te rappelle tout de suite, d’ici dix minutes, lançai-je avant même d’entendre le son de sa voix.

– Je suis en route vers le bureau. Je te rappelle pendant le déjeuner.

– O.K. À plus, alors.

Je raccrochai.

Me penchai vers l’avant, la tête entre les mains.

Tyler se leva.

– Je vais me préparer. Je te dépose en route.

Et, avant de sortir de la pièce :

– Fais-moi plaisir : ne le rappelle pas à la seconde où j’entre dans la douche.

Il me tournait le dos.

– Ce n’était pas mon intention.

– O.K.

– Ne sois pas comme ça, Tyler. Ne sois pas…

Il pivota, une main sur le chambranle de la porte, l’autre tendue vers moi.

– Tu me demandes de ne pas être comme ça ?

– Ce coup de fil m’a perturbée !

– Je sais, j’étais là.

– Je n’ai pas réfléchi.

– Conneries.

Il me décocha un regard noir. Je fixai de nouveau la bouche de la journaliste.

– Je ne veux pas qu’on se dispute, dis-je.

– Oh ! non. Je sais exactement ce que tu veux de moi.

Cassant. Définitif. Et ce n’était rien comparé à l’expression de son visage. Tout ce qui était si beau la veille au soir, surexposé à la lumière du jour, sonnait affreusement faux.

– Pardon, dis-je. Et toi, qu’est-ce que tu veux ?

Ses yeux s’écarquillèrent davantage – si c’était possible.

– Tu plaisantes ?

Il eut un mouvement de tête incrédule. Passa une main sur son visage.

– De quoi es-tu désolée, au fond, Nic ? Dis-moi, je suis curieux. De ce qu’on vit là, en ce moment ? De l’année derrière ? De l’année d’avant ? Ou d’être partie, la première fois, sans même un mot d’explication ?

Je me relevai. L’adrénaline faisait frémir mes membres.

– Pas maintenant, s’il te plaît. Ne mets pas ça sur le tapis maintenant.

Ça faisait partie d’un accord tacite entre nous. Ne pas en parler. Ne pas regarder en arrière, ne pas regarder en avant.

Le projet était d’attendre un an, une fois sortis du lycée, le temps d’économiser, puis de partir ensemble. Mais la disparition de Corinne avait tout fait voler en éclats. Daniel avait interrompu la rénovation du garage et m’avait donné tout son argent. J’étais partie seule. Une année en collège

communautaire 1, puis quatre ans financés par un emprunt comme interne dans une fac avec un campus autonome. Une vie à l’écart du monde. Un endroit sûr et retiré.

– Ou alors d’avoir changé de numéro de téléphone ? reprit Tyler en revenant vers moi. D’être revenue à Cooley Ridge cinq mois plus tard comme s’il ne s’était rien passé ?

– Je ne peux pas, Tyler… On était des gosses ! Juste des gosses !

– Ça ne veut pas dire que ce n’était pas vrai.

Sa voix s’adoucit.

– On aurait pu y arriver…

– On aurait pu. On aurait dû. Ça fait beaucoup d’hypothèses. Le truc, Tyler, c’est qu’on ne l’a pas fait. On n’y est pas arrivés.

– Parce que tu as disparu ! Littéralement !

– Je n’ai pas disparu, je suis partie.

– Un jour tu étais là, et le lendemain : plus personne. En quoi c’est différent ? C’est ton frère qui a dû m’annoncer la nouvelle, Nic !

– Je ne pouvais plus rester.

Ma voix portait à peine dans le salon.

– Je sais. Mais ce que je t’ai dit ce soir-là, ce n’était pas un truc en l’air. Une promesse d’un jour. J’étais sincère.

Il m’avait laissée conduire sa camionnette parce que sa main était foutue. Je me passais sans cesse les doigts sur le visage, m’attendant à sentir quelque chose de plus grave que la bosse d’une ecchymose ou d’une lèvre tuméfiée.

« Non, vraiment, Nic, tu te sens bien ?

– Oui. Mais je t’assure, j’en ai marre d’eux. De tous. Daniel, Corinne. Ras le bol de leurs petits jeux. Ras le bol de mon père. Ras le bol de cet endroit.

– Gare-toi.

– Où ça ? »

La route était sombre, sinueuse. Impossible de trouver le moindre bas-côté. Mais il y avait quelques endroits en surplomb de la vallée, des petits espaces protégés par des balustres au-dessus des rochers.

« Où tu veux. »

Je croyais savoir ce qu’il avait en tête et je n’avais pas envie qu’on se retrouve surpris par des phares de voitures.

« On n’est pas loin des cavernes », dis-je.

Je sortis de la route, engageai la camionnette sur un chemin longeant les rochers et nous débouchâmes bientôt dans la clairière, à l’abri derrière une rangée d’arbres.

Je coupai le moteur. Retirai ma ceinture de sécurité. Mais il ne m’attira pas vers lui. Au début, il ne tourna même pas le visage vers moi.

« Je vais prendre soin de toi, tu le sais. Je te serai toujours dévoué. Je t’aimerai toujours, Nic.

– Je le sais, Tyler. »

C’était même mon unique certitude.

Il ouvrit la boîte à gants et en sortit une bague. Simple. Belle. Parfaite. Deux rubans d’argent entrecroisés. Une rangée de pierres bleues pour rehausser leur chevauchement.

Je t’aimerais toujours… Une formule qu’on utilise quand « toujours » ne dure pas plus de quelques années – et que les poupées russes n’ont pas encore commencé à se multiplier au fond de soi.

Une petite partie de moi était encore puérile, pleine d’espoirs entêtés, persuadée que je pouvais tout avoir. Que Tyler pouvait devenir Everett et Everett devenir Tyler. Que toutes les versions de moi-même pouvaient un jour se fondre en une seule et que je trouverais quelqu’un qui les aimerait toutes. Mais ce sont des enfantillages. On comprend vite que chaque étape à franchir nécessite un choix. Qu’il faut renoncer à des choses pour en obtenir d’autres. Tous les désirs occupent une place sur une balance, une échelle graduée, et on doit retenir ceux qui comptent le plus à nos yeux. Ceux pour lesquels on est prêts à tirer un trait sur les autres.

Dix ans auparavant, j’avais décidé pour nous. Comme on retire un pansement d’un coup sec au risque d’arracher un peu de peau. « Une rupture bien nette », m’étais-je dit à l’époque. Mais je n’avais pas laissé le choix à Tyler, il n’avait pas eu son mot à dire.

– Tu as disparu…

– Je suis partie, oui, et j’en suis désolée. Mais ça fait dix ans…

– Et tu n’arrêtes pas de revenir, Nic.

Difficile de savoir s’il voulait dire à Cooley Ridge ou vers lui.

– Tu vas te mettre en retard.

Il passa lentement et laborieusement les doigts dans ses cheveux.

– Tu me rends dingue.

Il partit dans la salle d’eau, la douche se fit entendre suivie de claquements de portes de placard. Derrière la porte fermée, Tyler perdait son sang-froid.

C’est exactement comme ça que ça se passe : dans les moments de passion, les hommes perdent leur sang-froid. À cause de nous. Ce n’est pas de leur faute.

Je fermai les yeux et plantai lentement mes ongles dans mes paumes en comptant jusqu’à cent.

*

* *

Pour sortir, il fallait passer devant l’entrée du bar. Je me baissai, suivis Tyler jusqu’à sa camionnette et restai la tête appuyée contre la vitre passager pendant tout le trajet.

Nous n’échangeâmes pas un mot. Il se gara dans mon allée. J’hésitai un instant, les doigts sur la poignée, le regard tourné vers la vitre.

– Tu vas y arriver ? demanda-t-il.

La maison. Étroite, de travers. Qui m’attendait. Et au-delà, la propriété des Carter et les fouilles, à la recherche d’une fille disparue. Je descendis. Tyler baissa ma vitre.

– Nic !

Je mis une seconde à me retourner. Il avait perdu toutes les filles avec lesquelles il sortait chaque fois que je revenais et mon fantôme le suivait partout dans cette ville. Je ne comprenais pas pourquoi il agissait ainsi. Peut-être que, cette fois, il pensait que ce serait différent. Que je choisirais de rester. Je n’arrêtais pas de rompre avec lui, je finissais toujours par retourner à Philadelphie. Je pouvais mettre un point final à cette mascarade. Comme un cadeau. Le remboursement d’une dette, pour compenser tout ce qu’il avait perdu à cause de moi.

Je ne pouvais pas revenir vers lui. La distance ne faisait que grandir.

– Je ne te verrai plus, dis-je.

– Ouais, c’est ça…

Comme s’il ne me croyait pas.

– Tyler, s’il te plaît. Je te le demande. Je ne peux plus te voir.

Silence. Je le vis se cramponner au volant.

– Je suis en train de foutre ta vie en l’air. Tu ne t’en rends pas compte ?

Son silence et son regard m’escortèrent à travers la cour, jusqu’aux marches du perron, jusqu’à ce que la porte d’entrée claque derrière moi.

Il devait forcément s’en rendre compte.

*

* *

La maison avait l’air différente. Inconnue, périlleuse. Recelant trop de possibilités simultanément. Trop de murmures s’échappant de ses murs. Par les fenêtres du salon, le garage modestement baigné de soleil et, au-delà, la forêt s’étendant au loin, vers l’infini.

Non, je n’allais pas y arriver.

Je pris la voiture et me rendis à l’église. Au sous-sol, l’agent Fraize était en train de répartir les groupes pour les fouilles. Il y avait dix fois moins de volontaires que la veille. Il me donna une carte sur laquelle mon secteur était délimité au marqueur orange fluo et m’indiqua deux jeunes aux cheveux noirs occupés à piocher parmi les gâteaux apportés par des bénévoles au début des recherches.

– Salut ! dis-je à la jeune fille de dos.

Elle se retourna et me répondit, la bouche pleine :

– Salut.

Elle était un peu plus vieille que je ne l’avais cru. Pas mon âge mais plus vraiment une adolescente.

– Tu es avec nous ?

Nous, c’est-à-dire elle et un type du même âge, barbe de deux jours censée donner du caractère à un visage quelconque. Frère et sœur, à en juger par la couleur de leurs cheveux.

– On dirait, oui.

– Moi, c’est Britt, et voici Seth.

Elle baissa la tête pour examiner le plan et je remarquai ses racines châtain clair. Peut-être pas frère et sœur, finalement.

– On dirait qu’ils nous font longer le torrent. Ça ne devrait pas être bien compliqué.

– On n’a qu’à se garer sur le parking du CVS, proposa Seth. En plus, je dois m’acheter de l’Advil ou un truc dans le genre.

Clin d’œil, content de lui.

– Gueule de bois, m’expliqua Britt en lui glissant un morceau de gâteau entre les lèvres.

*

* *

Je suivis le pick-up de Seth et attendis qu’il ressorte du magasin. Outre l’Advil-ou-un-truc-dans-le-genre, il avait aussi acheté quelques bonbons. Le crissement du sachet nous accompagna pendant que nous traversions la rue pour pénétrer dans la forêt. Puis ce furent ses mâchonnements bruyants, enfin couverts par le vacarme de l’eau quand nous arrivâmes devant le torrent.

Je restai tout au bord, sans quitter des yeux le lit pour voir ce qui pouvait s’y cacher. L’eau étant peu profonde, on distinguait nettement les pierres et les racines, même dans les passages ombragés. Nous atteignîmes bientôt une clairière où la violence du soleil me força à détourner les yeux. Les reflets sur l’eau m’éblouissaient.

– Ça va ?

Britt me rattrapa par la manche de mon chemisier alors que je perdais l’équilibre.

– Ouais… Je m’assurais juste qu’elle n’était pas tombée dans le torrent.

Britt m’attira à l’écart du bord.

– Fais gaffe. Il paraît qu’ils vont faire venir des hommes-grenouilles, mais si elle est là…

Elle indiqua un point dans l’eau.

– … peu importe qu’on la retrouve vite ou non.

Seth prit un autre bonbon, fourra l’emballage dans la poche de son pantalon.

– Je parie que le torrent était un choix esthétique, railla-t-il. Très Ophélie. Très artistique. Tellement signifiant…

– Vous étiez amis avec elle ?

La fille confirma.

– Ouais, on peut voir ça comme ça. Sauf que pas vraiment. Enfin, on s’entendait à peu près bien avant qu’elle devienne Annaleise-l’Étudiante-en-Art.

– Parce qu’elle était quoi, avant ?

– Une fille comme nous, résuma Britt en me guidant vers un sentier presque effacé, à l’écart du torrent.

– Je pensais que c’était quelqu’un de plutôt calme ?

– Annaleise ? Ouais. Mais pas tant que ça. Avec son art, elle était très bruyante ! Par exemple, elle avait peint les décors d’un de nos spectacles de théâtre. Eh bien, elle avait ajouté plein de petits détails qu’on n’avait pas remarqués tout de suite. Un peu comme des hommages à tous les élèves qu’elle détestait.

Seth rit, mais Britt ne semblait pas goûter cet humour.

– Des trucs très subtils… assez subtils pour qu’elle puisse nier en bloc. Alors que nous, si on les remarquait, c’est qu’on se sentait merdeux, tu vois ? Après, quand on la croisait dans les couloirs, elle avait toujours ce petit sourire supérieur, comme si elle s’en était bien tirée et qu’on le savait tous. Il y avait une certaine méchanceté en elle.

Comme en nous tous. Corinne l’avait démontré.

– Donc, pour résumer, intervint Seth, non, on n’était pas amis.

– Vous avez une idée de l’endroit où elle a pu aller ?

Seth coinça son bonbon entre ses dents et, tout en le broyant, répondit :

– Ça m’étonnerait qu’elle ait jamais foutu les pieds dans la forêt.

– Son frère a dit…, commençai-je.

– Son frère ! Un bel enfoiré, celui-là. Tu sais pourquoi il était à la fenêtre de sa chambre un lundi après minuit ? Parce qu’il ne voulait pas que sa mère sente l’odeur de l’herbe.

– Il paraît qu’il arrête les études, ajouta Britt.

Un gosse sans avenir. Le contraire de sa sœur. Qu’il avait vue disparaître dans un nuage de fumée.

– Personne ne lui fait vraiment confiance, mais on n’a rien d’autre à se mettre sous la dent, alors…

– Vous ne le croyez pas ? Vous ne pensez pas qu’Annaleise a pu partir se promener en forêt ?

– Après minuit ? En prenant son sac à main ? Sans déconner…

– Dans ce cas, pourquoi êtes-vous là ?

Seth haussa les épaules, prit un autre bonbon.

– Parce que la fac nous donnait la journée en échange d’une participation aux recherches.

Ma réaction ne dut pas échapper à Britt. Elle s’empressa d’ajouter :

– De toute façon, avec les hélicos, ils la trouveront si elle est dans le coin.

Je regardai la voûte de feuilles au-dessus des arbres, le torrent furieux et j’espérais que Britt se mentait à elle-même pour supporter le fait qu’elle se fichait de cette histoire.

On pouvait se perdre si facilement dans cette forêt. Ou y mener une existence secrète, pendant dix ans, sans aucun témoin.

*

* *

La première fois que j’étais revenue à Cooley Ridge, c’était l’hiver. Et j’étais descendue jusqu’au torrent.

J’avais accepté un poste dans une école, cent cinquante kilomètres plus à l’est, et l’argent de Daniel m’avait permis de trouver une colocation pas trop chère avec trois autres filles. Je bossais au service des inscriptions, qui tournerait à plein régime pendant l’été. À Noël, j’étais venue passer une semaine en famille. Une tempête de neige doubla la durée de mon séjour.

J’avais enfilé une doudoune, des snow-boots, et enfoncé un bonnet sur mes cheveux récemment teints en roux. J’avais marché dans la neige boueuse et, en arrivant au torrent, mes poumons brûlaient à chaque respiration. Les rives étaient constellées de stalactites étincelantes.

Et j’avais compris que je n’étais pas seule.

Nous avions longé le torrent, chacun sur notre rive, jusqu’au tronc qui le surplombait dans sa partie la plus étroite. J’avais regardé Tyler s’avancer sur le tronc, ri lorsqu’il avait glissé et s’était rattrapé du bout de ses doigts gantés.

Et j’avais souri lorsqu’il m’avait rejointe.

« Jolis, tes cheveux.

– Tu n’es pas obligé de mentir. »

Ses gants sentaient la laine et m’éraflaient la peau, comme sa barbe naissante. Ses lèvres étaient fissurées et avides, sa peau chaude dans le froid hivernal. Ce jour-là, dans le silence, nous avions fait un pacte : ne jamais parler de ce qui s’était passé. Ne jamais parler de tout ce que nous avions perdu.

*

* *

Britt et Seth suivirent le torrent jusqu’à une fourche, qui correspondait sur notre plan à la fin de notre secteur de recherches. Seth fit demi-tour, mais je restai devant les deux sentiers. Je me rappelai où ils menaient : l’un derrière les cavernes, l’autre suivait les champs de la fête foraine après avoir longé le Riverfall Motel dans toute sa glorieuse décrépitude.

Britt m’interpella.

– Hé, Nic !

Je lui avais donné mon prénom ? Ou savait-elle qui j’étais ?

– On arrête là, reviens !

– Je vais continuer un peu.

– Pas question ! Tu as bien lu les instructions ? On part ensemble, on revient ensemble, on fait notre rapport ensemble.

Je les suivis jusqu’à la voiture. Puis jusqu’à la salle paroissiale pour rendre compte à l’agent Fraize. Après quoi, je pris l’un des avis de recherche et repartis seule en direction du Riverfall.

*

* *

Le motel proposait vingt chambres toutes identiques disposées en enfilade. Situé juste en retrait de la route, il comprenait aussi un parking avec des zones de stationnement devant chaque porte. Sa façade jaune tombait en miettes, mais il y avait tout de même des voitures garées devant. Sans doute en raison de la fête. Des forains devaient y loger. Hannah Pardot y avait installé ses quartiers d’été, il y a dix ans. Il m’arrivait de passer devant, de temps en temps, juste pour voir si sa voiture était là.

Je me garai devant l’accueil, entrai dans le bureau. L’homme derrière le guichet abandonna à regret son feuilleton télé – sans prendre pour autant la peine de couper le son.

– Que puis-je faire pour vous ?

Je posai l’avis de recherche sur le comptoir, sentis les grands yeux d’Annaleise sur moi et tournai le papier vers le réceptionniste pour mettre son visage dans le bon sens.

– Annaleise Carter ? La police est déjà venue. Ça n’a rien donné. Jamais vue par ici.

Déjà, il retournait à sa télévision.

– O.K., merci.

Je sortis, frappai à deux des portes sans obtenir de réponse – même lorsqu’un véhicule était garé devant la chambre. Les gens voulaient de l’intimité. Les gens avaient des secrets à cacher.

À la troisième porte, j’entendis des bruits de pas, distinguai une ombre sur le plancher. Quelqu’un regarda par l’œilleton, mais la poignée ne tourna pas. Je brandis l’avis de recherche à hauteur du judas.

– Je cherche cette fille !

La porte s’entrouvrit. Une odeur aigre et rance s’échappa de la chambre, comme si la moquette était imprégnée d’alcool et de lait.

Le monde est plein de gens désireux de donner des informations. Au point même d’en inventer, dans l’espoir qu’elles aboutiront à quelque chose. Mais le monde est aussi plein de gens qui ne veulent rien avoir à faire, de près ou de loin, avec la police. Qui gardent pour eux ce dont ils ont été témoins. Des gens tout à fait capables de reconstituer la vérité si l’envie leur en prend. Par l’embrasure de la porte, je découvris un homme barbu, au visage grêlé. Je ne savais pas ce qui l’avait amené ici et, à vrai dire, je m’en foutais.

– Je ne suis pas de la police, je suis juste une amie. Je la cherche. Je pensais qu’elle était peut-être venue par ici. Vous l’auriez vue ?

Ses yeux me passèrent en revue méticuleusement, depuis mes baskets couvertes de boue jusqu’aux mèches tombant de ma queue-de-cheval sans oublier mon vieux tee-shirt. Il inclina la tête, s’approcha de la porte entrouverte.

– Possible… Une amie, vous dites ?

Visage collé à l’interstice. Regard intense.

Je le soutins. Refusai de reculer.

– Bon, pas exactement… Mais je dois à tout prix la retrouver.

Ma réponse le fit sourire. Ses dents étaient jaunies mais alignées régulièrement, comme s’il avait porté un appareil dans sa jeunesse.

– J’ai peut-être vu une fille sortir du bois en courant. Peut-être qu’elle a ouvert la fenêtre de la chambre tout au bout. Peut-être qu’elle y est entrée. Mais ce ne sont pas mes oignons…

– Merci.

La porte se referma. Je répétai :

– Merci.

Tu vois, Annaleise ? Il y a toujours des yeux quelque part.

Je remontai l’allée, tentai d’ouvrir la fenêtre à guillotine de la dernière chambre. Elle n’était pas fermée. Je me tortillai sous la vitre et me laissai glisser dans la pièce. Aucune trace d’Annaleise. J’inspectai la douche, le placard, regardai sous le lit. Rien. Je fermai les yeux et tentai de me la représenter courant dans la forêt, se faufilant dans cette chambre comme je venais de le faire. Pourquoi était-elle venue ici ? Qu’est-ce qu’elle voulait ?

Un endroit pour reprendre son souffle. Rassembler ses esprits. Réfléchir à la suite des événements. Il n’y avait aucune empreinte de corps sur le lit. Aucune serviette dépliée dans la salle de bains.

Je décrochai le téléphone, entendis la tonalité. Si je voulais avoir des renseignements, j’appellerais une opératrice. Si je n’avais pas mon portable, je demanderais le numéro de la personne que je cherche à joindre. Je pris le bloc-notes à côté du téléphone mais je ne distinguai pas d’empreintes de chiffres.

Je pressai la touche BIS.

Quatre sonneries, et enfin : « Vous êtes bien chez les Farrell. Nous ne sommes pas chez nous pour le moment, mais nous vous rappellerons dès notre retour. »

La voix de Laura.

Annaleise avait appelé chez mon frère.

Elle était venue dans ce motel, avait appelé mon frère puis avait disparu.

*

* *

Je rentrai à la maison. Trouvai Daniel en train de bricoler, d’arroser le terrain autour du garage, de charger des gravats dans son coffre.

– Des nouvelles ? demandai-je en protégeant mes yeux de la lumière.

– Rien.

Il commença à ranger le tuyau sur son enrouleur en remontant l’allée latérale de la maison.

Je me balançai sur les pieds, nerveuse.

– Qu’est-ce que tu ne m’as pas raconté au sujet d’Annaleise, Daniel ?

Il s’arrêta, lâcha le tuyau. Ses yeux se plantèrent dans les miens.

– Parce que tu crois que je t’ai menti, c’est ça ?

Et qu’est-ce qu’il ne m’a pas raconté au sujet de Corinne ? Est-ce qu’il me le dirait ? Ou s’en tiendrait-il à ses déclarations officielles, sans en démordre ?

– Tu peux me parler, tu sais.

Il reprit le tuyau. Des voix résonnèrent dans la forêt. Il tourna vivement la tête vers elles.

– C’est la police, m’expliqua-t-il. Tu as mangé un bout ? Laura m’a donné des restes. Rentre à l’intérieur, Nic.

J’obéis. Mis les restes à chauffer dans la marmite tout en observant mon frère à travers la fenêtre. Et je devinai comment il avait compris que la police était dans la forêt alors qu’on ne voyait personne depuis le jardin. Il avait surveillé la forêt. Debout à la lisière, il avait regardé, il avait écouté.

Qu’est-ce que tu ne m’as pas dit, Daniel ?

Notre communication se situait toujours dans les interstices de nos paroles. Et je me demandais : Qu’est-il en train de me dire, à présent ?

 

1 Établissement universitaire également appelé Junior College qui propose des formations . limitées à un premier cycle d’un ou deux ans.

OceanofPDF.com