Évanouies

Megan Miranda · Chapitre 15 sur 19

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Évanouies

Jour 2

Minuit passé. Une nouvelle journée qui commence, pensai-je. Le long voyage depuis Philadelphie était derrière moi. Le lent processus d’apprivoisement réciproque entre moi et Cooley Ridge pouvait reprendre, une fois de plus. Je dormirais un peu avant l’aube et, à mon réveil, je redécouvrirais la ville avec des yeux neufs, je ferais le nécessaire pour que papa me parle, pour qu’il se souvienne de ce qu’il a vu. J’attaquerai par un autre angle pour y parvenir. Pas après pas. Je trouverai ce qu’il cache, bien enfoui, depuis dix ans. Le fantôme de Corinne tournoyant, de plus en plus flou, dans mon esprit.

« Je dois te parler. C’est cette fille. J’ai vu cette fille. »

J’éteignis dans l’entrée, plongeant toute la maison dans le noir. Je posai la main sur un coin de mur et retrouvai la sensation familière de la peinture s’écaillant dans ma paume. Cinq pas d’ici à l’escalier. Je connaissais la maison par cœur.

Merde, la bague. Encore oubliée. Posée sur la table de la cuisine pour ne pas la perdre parmi les produits d’entretien.

Deux pas en arrière jusqu’à l’interrupteur, les lattes du plancher qui s’enfoncent légèrement à l’entrée de la cuisine. Dans la nuit, une lueur vacillante apparut. Je laissai la lumière éteinte et m’approchai de la fenêtre.

Une ombre semblait gravir la colline, qu’une lumière devant elle trahissait. Un faisceau étroit fendant les arbres. Je collai mon visage à la vitre. Puis elle redescendit et, pendant une fraction de seconde, mon cœur s’emballa.

Tyler. Comme toujours.

Mais l’ombre était trop petite. Trop fine. Elle arrivait dans le jardin, et un rayon de lune révéla des cheveux blonds. Des doigts délicats éteignirent la torche.

Elle se trouvait face à la fenêtre de la cuisine plongée dans le noir et je me fis la réflexion qu’elle ne pouvait pas me voir en train de l’observer.

Elle tenait sous le bras une sorte de paquet de couleur blanchâtre. Soudain, elle se pencha et je la perdis de vue. Un bruit de papier attira mon attention. Elle essayait de glisser une enveloppe sous la porte de derrière. Le pli avait du mal à passer, elle insistait… Puis elle se releva et le bouton de la porte se mit à tourner lentement. Mais qu’est-ce que…

Instinctivement, ma main serra le bouton et j’ouvris la porte en grand devant elle. Je pressai aussitôt l’interrupteur, et la lumière nous éblouit. Elle sursauta, pressa l’enveloppe contre sa poitrine, les yeux écarquillés, l’air innocent. Elle cligna les paupières lentement. Son visage redevint impassible.

– Salut, Annaleise, dis-je en reculant pour la laisser entrer.

« Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? » et « Quoi de neuf ? » ne me semblaient pas vraiment adaptés compte tenu de l’heure tardive et du fait qu’elle avait tenté de pénétrer chez moi par la porte de derrière sans même frapper.

– C’est pour moi ? repris-je.

Je venais de voir mon nom écrit en majuscules au stylo à bille sur le pli. NIC. Sans rien d’autre.

– C’est une lettre pour me demander de laisser ton petit copain tranquille ? Franchement, tu aurais pu t’épargner cette peine. Tyler et moi, c’est fini. Il est à toi, maintenant.

Elle se racla la gorge, desserra sa prise sur l’enveloppe.

– Non. Ce n’est pas ça.

Tirant son téléphone de sa poche arrière, elle le posa sur la table de la cuisine. Puis elle s’assit, croisa les jambes et se mit à pianoter sur ses genoux.

– Ce n’est pas ça du tout.

Ses grands yeux fixèrent les miens et un large sourire éclaira son visage.

J’étais stupéfaite. Comme elle paraissait différente de la fille de treize ans dont je me souvenais… Elle déchira le rabat et déversa le contenu de l’enveloppe sur la table.

Je vis d’abord la feuille avec un texte tapé sur ordinateur. Le prix du silence… Acheter la clé USB… Laisser l’argent dans la maison abandonnée des Piper… Mon esprit luttait pour associer ces mots aux images sombres et floues éparpillées tout autour.

– Je ne comprends pas.

Mes mains effleuraient la surface satinée des autres documents. Des photos. Teintes noir et blanc, mal définies, pixellisées, avec du grain. Tonalités sombres. Si sombres. J’en examinai une de plus près, sans rien discerner d’identifiable à part la lumière provenant d’une fenêtre et les contours de branches d’arbres. Mais je savais qu’il s’agissait de ma maison.

– Je ne vois pas ce que… Qu’est-ce que c’est ?

– Notre accord, répondit-elle d’une voix calme et déterminée.

Je repris mon examen, en me concentrant sur la lumière, celle du porche, et ce que ses reflets dessinaient. Une forme plus bas. Comme une bosse… Un tapis ? Une couverture ? Une silhouette se devinait au bord du cadre. Et à côté de la couverture, quelque chose de filandreux, couleur bronze… Des cheveux. Sortant de sous une couverture sombre. Je jetai la photo sur la table, écartai les mains.

– C’est quoi, ce…

– Mauvaise question ! La bonne question est : qui ? Ça m’a tout l’air d’être Corinne Prescott. Tu savais que, dans les affaires de meurtre, il n’y a pas de prescription ?

L’expression de mon visage se fit de plus en plus horrifiée à mesure que je réalisais les choses. Elle était là, devant moi, la réponse que nous cherchions depuis si longtemps. Le corps de Corinne Prescott, devant ma maison.

– Et tu crois que je…

Elle m’interrompit d’un revers de la main.

– Je ne crois rien. Ou plutôt : tu vas me payer pour que je ne croie rien.

Je pris un des clichés entre le pouce et l’index, tentai de distinguer plus précisément la silhouette sur le côté. Un bras… une ombre… difficile de voir autre chose. Un moment je pensai : Daniel. À cause des cheveux longs de la fille, du porche, de l’obscurité. Mais ç’aurait aussi bien pu être papa. Non. Ç’aurait pu être n’importe qui. Je voulais juste que ce ne soit aucun des deux.

– Pour ça, la police n’aura qu’à trancher, commenta-t-elle en tapotant l’ombre sur un autre cliché.

– Où as-tu trouvé ces photos ?

La pièce s’était comme creusée autour de nous. Ma voix sonnait métallique et lointaine.

– Je les ai toujours eues. Simplement, je ne le savais pas.

Je dus me concentrer sur ses paroles, qui se dissipaient dans l’air comme de la fumée.

– La semaine avant la disparition de Corinne, j’ai acheté un nouvel appareil. Je me suis mise à bidouiller les réglages, j’essayais de trouver ceux qui convenaient le mieux à des prises de vue nocturnes. À travers les arbres, ta maison m’avait toujours fait l’impression d’être une maison hantée.

Elle haussa les épaules.

– Quand ta mère est morte, vos fleurs se sont mises à mourir, aussi. Je me suis dit que c’était peut-être contagieux.

Comme si la mort étendait son empire en partant du centre – la maison.

– Bref. Un soir en rentrant de la fête foraine, j’ai pris ces photos, mais ça ne rendait rien. Et puis… en dernière année au lycée, j’ai reçu un nouvel ordinateur, avec un logiciel de retouche d’images. J’ai scanné toutes mes photos – il était grand temps de faire du ménage –, et en bricolant les réglages, voilà ce que j’ai découvert.

Comme sur un Polaroid. Les ombres et les contours peu à peu révélés.

– On dirait que tu te sens mal… Tu ne le savais pas, sincèrement ? Tu n’as jamais eu de soupçons ?

J’allais vraiment me sentir mal. Il n’y avait plus assez d’air dans cette cuisine. Annaleise avait vu ces photos quand elle avait dix-huit ans. Un âge dangereux. Les garçons en proie à leurs passions, à leurs pulsions. Les filles et leurs envies incontrôlables de quelque chose d’intangible. De différent.

– Non.

Il fallait que je me ressaisisse.

– Et maintenant, tu fous le camp.

Elle me regarda en penchant la tête.

– Parce que tu crois que je vais me taire ?

Elle prit son téléphone avec un sourire mauvais, ses doigts se mirent à pianoter.

– Attends. Stop ! Qu’est-ce que tu fais ?

Elle tourna l’écran vers moi.

– J’étais à l’école avec le frère de Bailey Stewart. L’agent Mark Stewart, tu sais ?

Les contours de mon champ visuel se brouillèrent. Je dus me concentrer pour lire le message sur l’écran : « Je me pose certaines questions au sujet de l’affaire Corinne Prescott. On pourrait se voir pour en parler ? »

– Demain matin, en se réveillant, il lira ce message. Tu as jusqu’à son réveil pour changer d’avis.

Ma gorge me brûlait. Je regardai de nouveau les photos. Je ne rêvais pas. Tout ça était réellement en train de se produire. L’air était électrique, bourdonnant.

– Comment je peux être sûre que tu ne vas pas rendre ces photos publiques, quoi qu’il arrive ?

– Parce que je ne l’ai pas encore fait.

– Pas encore ?

– Il y a quelques années, j’ai laissé le même genre d’enveloppe à ton père.

Elle se pencha vers moi.

– Et il a payé. Oui, payé. Pourquoi, à ton avis, Nic ?

Mon père avait payé pour qu’Annaleise garde le silence. Pourquoi paie-t-on, en général ? Pour régler ses dettes.

Je repris la note. La page tremblait entre mes doigts.

– Je ne peux pas te payer une somme pareille.

Dix mille dollars pour son silence, vingt mille pour la clé USB.

– Tyler m’a dit que tu allais te marier. Que ta bague vaut plus cher que cette maison. Que tu bosses comme psy dans une jolie école privée et que tu as mis de côté assez de fric pour cet été.

– Je n’ai pas d’argent, Annaleise. Rien à mon nom. Je parie que j’ai moins de fric que toi.

Elle roula des yeux et se leva.

– Tu es revenue pour vendre cette maison, pas vrai ?

Je confirmai d’un signe de tête.

– Alors je te laisse un peu plus de temps.

Elle remit le téléphone dans sa poche.

– Tu es cinglée. Est-ce que Tyler sait à quel point ?

Elle leva les mains d’un air innocent.

– J’ai juste besoin d’un plan d’évasion, Nic.

– Trouve-toi un boulot !

À peine avais-je parlé que je me souvins de l’argent donné par mon frère pour m’aider à partir. J’avais eu quelqu’un pour me soutenir. Pour me donner un coup de pouce.

– Ouais, j’y travaille…

Elle se retourna devant la porte.

– Deux semaines, Nic. Tu as deux semaines.

– Je ne peux pas…

– Ah oui ?

Elle prit la bague posée sur la table.

– Ça doit bien valoir cette somme, pas vrai ?

Comment l’aurais-je su ? Je ne pouvais pas répondre. Elle glissa la bague à son index.

– Je la garde en attendant l’argent.

– Tu fais une grave erreur. Tu n’as pas le droit de me la prendre.

Elle ouvrit la porte.

– Appelle la police. Chiche ? Je la garde comme assurance.

Elle me mettait vraiment au défi.

Qu’est-ce que tu vas choisir, Nic ? Le passé ou l’avenir ? T’enfuir à nouveau, ou rester et payer tes dettes ?

Je ne comprenais pas pourquoi Annaleise s’en prenait à moi. Qu’est-ce qui lui laissait croire qu’elle pouvait se le permettre ? Une fille si discrète, si timide, si solitaire…

C’est sous ces traits morcelés que ma mémoire se la représentait.

Et moi ? Qu’avait-elle vu de moi ?

Moi de l’autre côté de la porte, après la mort de ma mère, muette et dévastée face à cette gamine qui nous apportait de quoi manger. Moi à la fête foraine, frappée par mon propre frère, gisant par terre, vulnérable et traumatisée.

Triste, effacée, malmenée.

Elle me voyait comme une fille à jamais brisée.

Elle ne connaissait pas les autres versions de moi-même. Elle ne me connaissait pas du tout.

*

* *

Une fois la camionnette de Tyler garée près des cavernes, il m’avait passé la bague au doigt, et je m’étais jetée sur lui…

Et j’avais vu Corinne. Par-dessus l’épaule de Tyler, j’avais vu la voiture de Jackson s’arrêter à l’entrée du parking des cavernes.

« Qu’est-ce qui se passe ? » m’avait demandé Tyler.

« Rien. C’est juste Jackson et Corinne. Ne fais pas attention à eux. Ils ne peuvent pas nous voir. »

Corinne était sortie de la voiture, avait claqué la portière et s’était mise à hurler sur Jackson. La voix de Jackson, plus étouffée, avait riposté, et il avait remis le contact avant de disparaître dans un nuage de terre poussiéreuse soulevé par les pneus. Je m’attendais à voir Corinne prendre le chemin par la forêt pour rentrer chez moi. Mais elle avait longé la route et disparu après le virage.

« On va la chercher ? » avait demandé Tyler, qui se contorsionnait dans son siège pour mieux voir la scène.

J’entendais encore les paroles de Corinne dans ma tête. M’ordonnant de sauter. Et la voir ensuite avec mon frère me paraissait la pire des trahisons. Après qu’il m’avait frappée. C’était lui, pas moi, qu’elle était allée réconforter. Elle avait choisi son camp en connaissance de cause. « Ne t’occupe pas d’elle », avais-je répondu à Tyler en tournant sa tête vers moi. Il s’était fait un plaisir d’obéir.

Nous étions repartis peu après. J’avais repris la route, pleins phares. À mon doigt : la bague de Tyler. Et sitôt passé le premier virage, je la vis, pouce levé, jupe au vent. Corinne Prescott.

Elle se tenait au bord de la route, sans rien. Elle avait laissé son sac chez moi en début de soirée, sa manœuvre habituelle pour voir qui accepterait de payer pour elle. Soit en discutant avec les forains, soit en convainquant l’un de nous. J’avais payé son ticket pour la grande roue et pris à ma charge toutes ses autres dépenses.

Il faut dire que Corinne avait le pouvoir de me soumettre à l’épreuve de vérité, et je ne voulais partager ce privilège avec personne d’autre. C’était son atout majeur : le chantage affectif. Action ou vérité ?

Bailey avait réussi à passer les guichets avec, dans son sac, quelques mignonnettes de whisky prélevées dans la collection de son père. Une fois en haut de la grande roue, elle en avait ouvert une, bu une gorgée, avant de la passer à Corinne qui me l’avait donnée en haussant les sourcils. J’avais porté la petite bouteille à mes lèvres, senti l’alcool brûler ma langue puis le fond de ma gorge. Et la décision que je venais de prendre pour le bébé s’était retrouvée noyée au fond du flacon.

Corinne m’avait souri et, tendant le doigt vers la foule en contrebas :

« Regarde, Tyler est venu. »

Je m’étais penchée sur la rambarde en criant :

« Tyler ! »

Elle avait bu une autre gorgée, suivie d’un chewing-gum à la menthe.

« Action ou vérité, Nic ? »

En secouant la nacelle, sous les gloussements de Bailey.

« Action », avais-je répondu trop vite.

Mais il y avait trop de vérités, trop près de la surface.

« Je te mets au défi de grimper par-dessus la nacelle et de faire un tour complet. À l’extérieur de la roue. »

Un peu plus tard, je la retrouvai, pouce levé, et ses yeux croisèrent les miens à travers le pare-brise.

« Je te mets au défi de continuer à rouler. De faire semblant de ne pas m’avoir vue. Je te mets au défi… »

Ce qu’Annaleise ignorait, c’est que je choisissais toujours Action.

*

* *

Je connaissais encore par cœur le numéro de Tyler. Il décrocha et, d’après le brouhaha derrière lui, je compris qu’il se trouvait au bar.

– Salut, Nic ! Ça va ?

La lumière de la cuisine faisait briller la surface satinée des photos. Je fermai les paupières.

– Tu savais que ta petite copine faisait chanter mon père ?

– Pardon ?

– Eh, ouais… Devine comment je le sais. Elle est venue me voir ce soir, à la maison, et elle a aussi essayé de me faire du chantage.

– Calme-toi… Attends un peu… Quoi ?

– Ta copine ! Cette salope ! Elle a des photos, Tyler !

Je les regardai de nouveau. Étouffai un sanglot en inspirant profondément.

– Des photos d’une fille. Une fille morte. Une putain de…

– Bon Dieu… J’arrive tout de suite.

Je fixai les photos si longtemps qu’elles devinrent floues. J’essayai de me convaincre qu’elles n’étaient pas ce que je croyais. Que je me trompais sur leur signification. Avec tout ce grain, elles étaient incompréhensibles. Pourtant, c’était bien le porche de ma maison. Et une fille enroulée dans une couverture.

Plus qu’il ne m’en fallait.

*

* *

J’étais prostrée sur les marches du perron quand la camionnette de Tyler arriva. Je l’emmenai tout de suite dans la cuisine.

– Regarde !

Il prit une des photos, l’approcha de ses yeux, la retourna.

– Je ne comprends pas… C’est Annaleise qui te les a données ?

– Elle les avait depuis cinq ans !

– Est-ce que c’est…

– À ton avis, Tyler ? Bien sûr que oui.

Je ravalai un sanglot.

– Qu’est-ce qu’elle fout sous mon porche, bon sang ?

N’était-ce pas ce que papa m’avait dit quand je l’avais interrogé ? Elle était sous le porche de derrière, mais ça n’a duré qu’un instant…

– Et cette ombre, là, c’est qui ? demandai-je.

Est-ce que c’était mon père qui avait traîné le corps de Corinne sous le porche, ou est-ce qu’il l’avait découvert en voyant les photos ?

Parce que, si ce n’était pas lui, alors ça ne pouvait être que…

– Nic ?

La porte d’entrée s’ouvrit et je me jetai sur les photos au moment où Daniel pénétrait dans la cuisine.

– Bon sang, mais qu’est-ce qui se passe ?

Tyler nous regarda tous deux d’un air embarrassé.

– Il était assis à côté de moi au bar. Je suis désolé.

– Tu ferais mieux de partir, dis-je en bloquant l’accès à la table, dans une tentative désespérée de cacher les photos.

– Nic, écarte-toi, insista Daniel.

Mais je pensai à la silhouette qui correspondait forcément à l’une des deux personnes.

– Retourne auprès de Laura.

Nous étions tous sur le point de craquer. Le grand déballage final. Le moment de vérité.

Daniel avança vers moi avec une lenteur irréelle, comme s’il n’était pas vraiment certain de vouloir découvrir ce que je cachais sur la table. Il me contourna, prit une des photos, l’examina sous toutes les coutures.

– C’est quoi ?

Puis, d’une voix plus forte :

– C’est quoi, ça ?

Comme si c’était de ma faute.

Alors Tyler poussa Daniel, et je poussai Tyler, car il fallait bien que je fasse quelque chose.

– Ce sont des photos de Corinne ! hurlai-je, les joues striées de larmes brûlantes.

Daniel fixait la photo, la main agitée de spasmes, et lentement, très lentement, ses yeux se levèrent sur moi. Nous échangeâmes un long regard par-dessus la silhouette sombre. Même en cet instant, j’avais du mal à lui poser la question. En silence, j’articulai : « C’est toi ? »

Il secoua la tête, juste une fois.

Tyler se retourna, regarda par-dessus l’épaule de Daniel.

– Qui est-ce ? me demanda-t-il en indiquant l’ombre.

– Papa, répondit Daniel.

C’était obligé. Sinon, c’était lui.

– Tu étais au courant ? demandai-je.

– Non.

Il se rembrunit en voyant les autres photos.

– Non, je te le jure.

La forêt a des yeux.

– Comment les as-tu trouvées ?

Tyler gardait le silence, le visage tourné vers le jardin, vers la forêt.

– Annaleise Carter.

Son expression se durcit.

– Brûle-les.

– Elle les a sur une clé USB. Avant moi, elle a fait chanter papa, et il a payé. Maintenant, c’est à mon tour, mais j’ai refusé. Alors, elle a envoyé devant moi un texto à l’agent Stewart pour lui dire qu’elle voulait lui parler de Corinne. Tant qu’il ne l’a pas encore lu, je peux prévenir Annaleise que j’ai changé d’avis.

Les larmes montèrent à nouveau. Je les retins.

Daniel plongea la tête entre ses mains puis, d’une voix posée :

– D’accord… D’accord. Bon, dis-moi : Combien elle demande ?

– Dix mille pour son silence. Deux fois plus contre la clé USB.

– Vingt mille ? rugit-il. Comment elle s’imagine qu’on peut sortir une somme pareille ?

Je fixai longuement Tyler. Il finit par baisser les yeux.

– Parce qu’on vend la maison, Daniel. Tout le monde est au courant.

– On a besoin de ce fric ! On ne peut pas se permettre de la payer, avec ce que nous coûte papa.

– Je le sais bien.

– Vraiment ?

Génial ! Il ne manquait plus que ça : une dispute sans aucun rapport avec les photos du cadavre de Corinne Prescott. Une engueulade pour me reprocher mon incompétence en matière de gestion domestique élémentaire, mon refus de m’impliquer dans les affaires familiales depuis dix ans, ma manie de me délester de toutes mes responsabilités sur mon frère…

– Ce ne sont que des photos, tempéra Tyler. Et pas franchement nettes. Elles ne prouvent rien du tout.

– Elles en montrent assez pour relancer l’enquête.

– D’accord, d’accord ! dit Daniel en faisant les cent pas. Bon, il nous reste un peu de temps. Même si on trouvait un acheteur pour la maison, ça prendrait des mois avant de boucler la vente. Ça nous laisse une certaine marge de manœuvre. J’irai parler à Annaleise. On parlera à papa. On trouvera bien une solution.

Je me mis à rire et ma poitrine se souleva, secouée de sanglots. Je levai la main gauche.

– Elle m’a laissé deux semaines. Et elle a pris ma bague en gage.

– Quoi ? hurla Tyler.

– Ouais. Comme une assurance, elle a dit. Elle s’imagine sans doute que ça m’obligera à la payer plus vite. Que je ne signalerai pas sa disparition.

– Elle vaut combien ?

– Tu plaisantes ? Je ne peux pas lui dire de la vendre et de garder l’argent, enfin ! Elle a été évaluée, assurée et, crois-moi, Everett n’est pas du genre à la laisser filer.

– Everett…, marmonna Tyler.

– En fait, Tyler, si elle croit que j’ai de l’argent, c’est à cause de toi.

– C’est ridicule. Ça ne lui ressemble tellement pas.

– Tu en es si sûr ? Elle est comment, alors ?

Nous avons tous deux visages. C’est Corinne qui me l’avait appris.

– Appelle-la, proposa Daniel.

– Quoi ?

Sous l’effet de la panique, ma voix était montée dans les aigus, beaucoup trop tendue.

– Appelle-la, Tyler. Dis-lui de venir. On arrête les conneries, et tout de suite !

– Je vois ça d’ici, ironisai-je. « Salut, ma chérie ! Dis donc, c’est à propos de ton chantage aux Farrell… On pourrait en discuter ? »

Tyler me fusilla du regard et dégaina son téléphone.

– Salut… Je te réveille ?

Il baissa les yeux et sortit de la pièce.

– Je sais, il est tard… Je suis désolé. Dis-moi, tu peux me rendre un service ?

Il arpentait le salon.

– J’ai laissé ma camionnette chez les Farrell parce que Dan en aura besoin demain pour son chantier… Le problème, c’est que j’ai dû oublier mon portefeuille dans la boîte à gants. Je ne le trouve plus.

Il posa le front contre la fenêtre en écoutant la réponse d’Annaleise.

– Tu pourrais y faire un saut et me le rapporter, s’il te plaît ? Je reste en ligne, si tu veux… D’accord, merci.

Il raccrocha. Je ne savais pas ce qui se passait au juste, mais c’était en train de se passer, qu’on y soit préparés ou non. Nous nous regroupâmes dans la cuisine.

– Éteins la lumière, me dit Daniel.

Tyler s’approcha de moi dans l’obscurité.

– Je suis désolé.

– On y va ! lança mon frère.

*

* *

Cachée derrière un angle de la maison, je la vis arriver, sac sur l’épaule, en pantalon de yoga, les cheveux noués en queue-de-cheval, comme si elle venait de sauter de son lit. Elle avait une lampe de poche et elle traversa le jardin par le côté, se dirigeant droit vers l’allée. Je vis le moment où elle comprit – en voyant la camionnette de Tyler mais aussi, derrière elle, la voiture de Dan. Elle ralentit, s’arrêta et je la sentis peser le pour et le contre. Puis elle reprit sa marche, d’un pas plus hésitant cette fois.

– Arrête-toi ! criai-je.

Je m’étais postée derrière elle et Tyler se tenait près de la camionnette. Il ouvrit la portière et alluma le plafonnier pour éclairer la scène. Je distinguais la silhouette d’Annaleise mais pas son visage, de sorte que je ne pouvais voir si elle était surprise, effrayée, énervée ou triste. Daniel, lui, restait invisible.

Elle tourna la tête vers moi, puis vers Tyler.

– Qu’est-ce qui vous prend ?

Mais elle avait compris.

– Tu as fait une erreur, Annaleise, commença Tyler. La bague. Rends-la.

Elle releva la bandoulière de son sac, croisa les bras.

– Elle t’a raconté, au moins ? Pour les photos ?

– Tu as fait une erreur, répéta-t-il.

– Tu es sérieux, Tyler ?

Elle regarda par-dessus son épaule.

– Au fond, je ne suis pas étonnée… Et Dan, il est où ? Il est là, lui aussi ?

Et elle ajouta, d’une voix plus forte :

– Vous savez ce que j’ai compris ? Cette nuit-là, vous avez tous menti, pas vrai ? Tous. Vous protégez tous quelqu’un !

Je vis Tyler relever brusquement la tête. Tout son corps paraissait galvanisé.

– Ces photos ne prouvent rien, dis-je. Et ton chantage, c’est un délit pur et simple.

– C’est pour ça que ma lettre est anonyme. Comme l’enveloppe contenant les photos d’une fille morte sous ton porche.

– Rends-moi la bague, donne-moi la clé USB et je ferai comme si tu n’avais pas fait vivre un enfer à mon père.

– Vraiment, Nic ? Tu tournerais la page ? Et pourquoi donc ?

– Annaleise, tu la fermes, maintenant ! s’écria Tyler. Tu rends cette putain de bague et tu fous le camp de nos vies une bonne fois pour toutes.

Nos vies.

Elle rit, d’un rire cruel et cinglant.

– Tyler, ouvre les yeux ! Il y a un meurtrier dans la famille Farrell.

– Tu te trompes. Et tu ne peux rien prouver avec des photos pixellisées qui ont sûrement été retouchées et ne sont même pas datées ! Par contre, tu sais ce qu’on peut facilement prouver ? Un chantage. Pendant des années, tu as extorqué de l’argent à un homme malade et mentalement diminué. Ton avenir est en prison, Annaleise !

– C’est impossible à prouver. Alors qu’un cadavre, c’est tout à fait recevable devant un tribunal. Tu y as déjà pensé ?

Je me figeai. Elle était sous le porche de derrière, mais ça n’a duré qu’un instant. Où était-elle allée ? Où l’avait-il emmenée ?

– Tu m’as volé ma bague. Ça aussi, je peux le prouver.

Il y eut un bruit derrière elle, à la lisière de la forêt, et Daniel émergea du couvert des arbres.

– On va trouver une solution, déclara-t-il. Mais pas comme ça.

Le frère raisonnable. Le frère responsable.

– Tiens, mais qui voilà ! Monsieur le moralisateur… Espèce d’hypocrite !

– Donne-lui sa bague et après, on discutera.

Elle se raidit. Nous étions dans une impasse. Deux crimes, et aucun de nous ne pouvait se tourner vers la police sans risquer d’impliquer les autres.

– Je ne l’ai pas sur moi.

Elle se cramponnait à la bandoulière de son sac.

– Alors, allons la chercher, proposa Daniel.

– Très bien, dit-elle.

Lentement, elle commença à s’éloigner. Daniel lui emboîta le pas, suivi à distance par Tyler et moi. Sa main se posa au bas de mon dos, en un geste qui disait : « Tout va bien, tout se passe comme prévu, on contrôle la situation. »

Je ne sais pas si elle prit peur, à nous sentir tous trois dans son dos, ou si elle comprit qu’elle avait épuisé tous ses recours, que son monde et son avenir rétrécissaient à vue d’œil, mais dès qu’elle entra dans la forêt – craquement de branches, la nuit qui enveloppe comme un manteau –, elle se mit à courir.

– Merde ! lâcha Tyler en s’élançant à sa poursuite.

– Attends ici, Nic ! me dit Daniel avant de courir à son tour, mais vers un autre chemin.

Je grimpai sur la colline, d’où ma maison et celle des Carter étaient visibles malgré l’obscurité. La seule lumière provenait de la camionnette de Tyler. Je me laissai discrètement glisser vers l’atelier d’Annaleise, pour avoir une meilleure vue sur la porte d’entrée. Et je guettai les bruits de la forêt. Les monstres, les démons et les yeux qui épient. Le brouhaha d’une lutte, un murmure ou un cri.

Quand j’entendis des pas approcher, je m’accroupis. Mes muscles vibraient, prêts à claquer.

– Nic ?

Je me détendis aussitôt. La voix de Tyler.

– Par ici. Tu l’as trouvée ?

– Non. Et toi ?

Je secouai la tête. Il s’accroupit près de moi, les yeux braqués sur l’atelier.

Vingt minutes passèrent encore, avant que Daniel arrive d’une autre direction.

– Je l’ai perdue, annonça-t-il en tendant la main comme s’il attrapait un fantôme. Elle a couru jusqu’au torrent, et après je l’ai perdue…

– Elle reviendra, prédit Tyler.

– Rentre chez toi, maintenant, dis-je à Daniel. Va rejoindre Laura.

Il regarda sa montre, fronça les sourcils.

– Appelle-moi dès qu’elle est revenue.

Il fourra ses poings dans ses poches et s’éloigna.

– Toi aussi, Tyler. Rentre chez toi. Je continue à surveiller.

– Non.

Il s’assit à côté de moi sur la colline.

– Je ne pars pas.

*

* *

Nous étions toujours à notre poste quand le soleil se leva, et Annaleise n’avait pas reparu.

De retour à la maison, je préparai du café pendant que Tyler tournait en rond.

– Merde… Merde…

Je jetais des coups d’œil par la fenêtre en me rongeant les ongles. L’air était chargé d’électricité statique, de vibrations qui pesaient sur nous – comme le pressentiment d’un événement prêt à nous tomber dessus d’un instant à l’autre. Des sirènes de police, un coup de fil d’Annaleise, quelque chose, n’importe quoi… Je fis du feu dans la cheminée, y jetai les photos que je regardai se gondoler, se recroqueviller, impatiente de les voir disparaître encore plus vite. Quand Daniel passa, en route vers son travail, et alors qu’il ne s’était toujours rien produit, je commençais à me dire que la situation allait en rester là.

– Des nouvelles ?

– Elle n’est pas rentrée. Qu’est-ce que tu as dit à Laura ?

– Rien. Pas eu l’occasion. Quand elle en a eu marre de m’attendre, elle est partie. Sans doute chez sa sœur. Bordel… Et maintenant c’est silence radio.

– Pourquoi tu ne lui dis pas simplement que tu es resté ici ?

– Et pourquoi, tout à l’heure, ça te semblait tellement impossible ?

Je soupirai.

– Bah… Je suis sûre que tu trouveras une solution.

– Bordel…, répéta-t-il en se frottant les cheveux.

Il se mit à répéter son juron à mi-voix, agrippé à la table en respirant profondément, comme pour retrouver le contrôle de lui-même. Avant de décréter :

– Il faut qu’on parle à papa.

– Je m’en occupe.

– Vas-y doucement, alors.

Il avait raison. Pas question d’imposer à notre père un nouveau motif d’obsession. Il risquait de s’y perdre, de se mettre dans tous ses états… Je devais aborder le sujet en surface, de biais, par petites touches.

– Allez bosser, tous les deux. Tout est normal. Tout va bien. Appelez uniquement si vous avez des informations.

Je surveillai encore l’atelier désert d’Annaleise jusqu’à midi. Je vis sa mère venir frapper à la porte, insister. Sortir une clé de sa poche et ouvrir. Ressortir peu après, téléphone à la main, le regard baissé. Prendre soudain conscience de la disparition de sa fille.

*

* *

Pendant tout le trajet jusqu’à Grand Pines, mon corps était au bord de l’implosion. Mes muscles tressaillaient avec une vigueur inconnue, alors que je n’avais pas dormi depuis l’avant-veille. Je ne contrôlais plus mes pieds, tout engourdis et parcourus de picotements.

Je donnai mon nom à l’accueil. Un jeune infirmier m’accompagna jusqu’à la chambre de mon père. Vide.

– Il est souvent en vadrouille, m’expliqua-t-il. Il doit être dans la cour, à profiter de cette belle journée. Il faut dire qu’ils annoncent de sacrés orages pour demain.

Nous regardions tous deux par la fenêtre et je vis qu’il m’observait dans le reflet. Son regard se posa sur ma main.

– Moi, c’est Andrew, dit-il. Je travaille ici.

Il avait les yeux bleus, sans doute quelques années de moins que moi et un sourire plaisant qui devait probablement produire le même effet auprès de tout le monde.

– Nicolette. Je vis à Philadelphie.

– Dommage ! Vous restez un peu à Cooley Ridge ?

– Non.

Je tendis l’index contre la vitre.

– Là !

Papa lisait un livre sur un banc, les coudes en appui sur son pantalon beige comme en proie à une intense réflexion. Comme s’il cherchait la signification des mots.

– Merci pour votre aide, Andrew.

Je me forçai à lui décocher un sourire avant de quitter la chambre.

Dans la cour, quelques femmes assises autour d’une table prenaient leur café dans des gobelets en polystyrène. Deux hommes disputaient une partie d’échecs. Quelques résidents décrivaient à pas lents de longs cercles interminables autour du périmètre. Je m’assis à côté de mon père.

– Bonjour, papa.

Il leva le visage de son livre et me lança un regard de biais.

– Qu’est-ce que tu lis ?

– Nabokov.

Il me montra la couverture.

– Pour le semestre prochain.

Il était absent. Mais il n’était pas loin.

Je toussotai.

– Hier, tu m’as raconté que tu avais vu mon amie Corinne. Il y a longtemps. Sous le porche à l’arrière de notre maison.

– Je t’ai dit ça ? Je ne m’en souviens pas…

Il fit doucement tourner le coin des pages avec son pouce.

– Oui. Et je me demandais… eh bien, je me demandais si tu savais comment elle s’était retrouvée là.

Il ne répondit rien, replongea la tête dans son roman. Mais ses yeux ne faisaient que balayer les lignes, les regarder. Son esprit était ailleurs. Il continua :

– J’avais trop bu. Beaucoup trop.

– Je sais, oui. C’est du passé.

– Je veux dire… Je suis parti te chercher. J’avais reçu un coup de fil à ton sujet. Ma fille faisait l’andouille sur la grande roue… J’ai répondu que je ne pouvais pas venir, mais j’y suis allé. J’étais furieux. J’ai pris la voiture, j’ai roulé, parce que cette fois c’était la goutte d’eau… Le vase qui déborde.

Il posa le livre. Ses paupières se fermèrent.

– Tu te comportais de pire en pire parce que je ne t’interdisais jamais rien. Jamais. C’est pour ça que j’ai pris la voiture. Pour devenir enfin un père.

Je n’aimais pas la direction prise par cette conversation. C’était trop violent. Trop direct. Aucune échappatoire possible, ni pour lui ni pour moi.

– En arrivant au virage près des cavernes, je me suis dit : Un père ne se conduit pas comme ça. Un père ne prend pas le volant quand il a trop bu. Ce n’est pas possible. Alors je me suis garé. Juste là…

– Où ça, papa ?

– Juste avant les cavernes, sur cette voie d’accès qui se termine en impasse. Je l’ai prise et je me suis garé.

Il me regarda.

– Ne pleure pas, ma puce. Je n’étais pas en forme. J’avais besoin d’air. De respirer un peu.

Il fallait qu’il arrête, là.

– J’ai descendu ma vitre. J’ai senti que j’avais besoin de dormir un peu.

Il croisa les mains sur son ventre. Tapota ses phalanges.

– Tout à coup, j’ai entendu des gens crier…

J’allais savoir. Le moment était venu.

– Et alors, papa ? Tu as fait quoi ?

Son corps se raidit. Des spasmes le parcouraient.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

Il regarda autour de lui d’un œil fureteur.

– Un vrai terrier de lapin, cet endroit…

Et Corinne était le lapin. On lui avait couru après, encore et encore, et elle nous avait semés.

– Je n’aime pas être ici. Il vaut mieux que tu partes, Nic. Va-t’en. Il faut que tu partes.

Je me levai. L’air était toujours aussi pesant. Aussi électrique. Mes souvenirs tournoyaient et se brouillaient, comme nos photos, comme nos fantômes. Je partis sans réussir à le regarder.

*

* *

La camionnette de Tyler était garée dans l’allée, mais lui n’était pas dans la maison. Je le trouvai à l’arrière, assis au bord du porche, les pieds dans l’herbe.

– Alors ?

– Rien. Tu as pu voir ton père ?

Je m’installai à côté de lui, pliai les genoux, baissai la tête jusqu’à ne plus apercevoir que les brins d’herbe sous mon ombre.

– Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Je ne comprends pas cette photo. Tout ça n’a aucun sens. Il m’a raconté qu’il avait pris la voiture, le soir de la fête foraine, qu’il s’était arrêté aux cavernes, qu’il était là. Mais il n’a rien dit de plus. Rien de plus.

Tyler me prit la main.

– Est-ce que tu m’as menti ?

– Je ne t’ai pas menti, Nic.

– Mais alors… qu’est-ce qui est arrivé à Corinne, selon toi ?

J’imaginais son corps à quelques centimètres de moi – cheveux éparpillés sous la couverture, ombre d’une silhouette au bord du cadre.

Il serra ma main plus fort.

– Mais tu ne comprends pas ? Je me fous de ce qui lui est arrivé.

– Eh bien, il vaudrait mieux que tu commences à t’en soucier.

J’inspirai un grand coup.

– Il y a des photos et elle est morte. Alors dis-moi, maintenant. Dis-moi ce qui s’est passé.

– Tu n’as rien fait de mal, Nic. Je te le promets. Et maintenant, lâche l’affaire.

Je hochai la tête, le laissai m’envelopper de ses bras. Et décidai de lui faire confiance.

*

* *

Cette histoire, je ne peux la raconter que par fragments. En la retraçant petit à petit. En remontant petit à petit le cours des événements. Pour vous montrer sa beauté, avant son ignominie.

Tout d’abord, il faut que vous compreniez : elle était complètement tarée.

Et je vous jure que je l’aimais.

Corinne se tenait au bord de la route, pouce dressé. Je ne ralentis pas.

« Tu ne t’arrêtes pas ? » me demanda Tyler.

« Non. »

Mes yeux croisèrent les siens. Elle baissa le pouce. J’accélérai. Va te faire foutre, Corinne. Je clignai les paupières – une seule fois. Une seule fois et, déjà, elle bondissait sur la route, devant la camionnette.

Tyler leva les mains devant son visage au moment où j’écrasai la pédale de frein et braquai de toutes mes forces, yeux fermés. Les pneus hurlèrent, perdirent leur adhérence. La ceinture de sécurité me coupa en deux, comme mon souffle. Le pare-brise se fendit, la camionnette partit en tête-à-queue et mit une éternité à s’immobiliser, dans le fracas sourd de la tôle.

J’avais perdu tous mes repères. Avec l’adrénaline, tout s’imposait en même temps à mon regard, avec la même acuité. Trop d’informations se bousculaient. La camionnette était à contresens, encastrée contre la glissière de sécurité, toute proche d’un à-pic. Une branche avait traversé la vitre juste au niveau de mon épaule, cisaillant la chair – j’en garderais une cicatrice. La voix de Tyler était inintelligible, intermittente. Je ne pouvais plus bouger. Je ne sentais plus rien.

Et puis tout revint – d’un seul coup.

Une onde de douleur et de nausée jaillie de mon estomac irradia à travers tout mon dos. Mes mains tentèrent en vain de défaire la boucle de ma ceinture de sécurité. Tyler dut le faire pour moi. Et il me fit sortir de son côté, car la camionnette penchait vers le précipice.

Un sifflement dans mes oreilles. La terre continuait de tourner autour de moi, ou bien c’était moi, cherchant Corinne du regard. Je m’appuyai un instant au capot et m’aperçus qu’il était encore chaud, que le moteur ne s’était pas arrêté. Les fourmillements me reprirent.

– Où est-elle ? murmurai-je.

Tyler s’était lui aussi appuyé sur le capot. Ses bras tremblaient tellement qu’ils paraissaient sur le point d’imploser.

– Corinne ! criai-je. Réponds ! Tu es dingue ou quoi !

Pris de panique, il se baissa et regarda sous la camionnette. Mon estomac se vida dans ma gorge. La route était sombre, déserte, la forêt plus sombre encore. Nos phares braqués en direction des cavernes.

– Corinne ! hurlai-je encore, pliée en deux.

Tyler se pencha au-dessus de l’à-pic, remonta la route en courant avant de revenir.

– Je ne la vois pas.

– Je l’ai percutée ? Je l’ai percutée ? Oh ! non, non, non…

Je me précipitai près des rochers et me mis à descendre. Je manquai tomber, les pierres anguleuses éraflaient mes genoux, mes paumes se plaquaient sur les rochers glacés. La pente était raide, obscure. Je ne distinguai aucune forme parmi les ombres.

– Arrête, Nic, arrête ! me lança Tyler qui m’avait suivie.

Toujours aucun signe de Corinne.

– Qu’est-ce qui lui a pris, bon sang ? Elle s’est jetée sous mes roues ! Ils me croiront, n’est-ce pas ?

Ses mains desserrèrent un instant mes bras, et son visage changea d’expression.

– Appelle les urgences, dis-je.

Elle était introuvable. Elle ne répondait pas.

De sa main intacte, il prit son téléphone et me regarda intensément alors qu’une autre vague de douleur me submergeait.

– C’est moi qui conduisais, Nic.

– Quoi ? Non, c’est moi. Regarde ta main ! Ils ne te croiront jamais.

– Tu avais bu. Impossible.

– Je n’ai rien avalé, je te promets.

– Allons, tu puais l’alcool. Non, c’était moi.

Je me mis à crier.

– Comment on peut discuter de ça maintenant ! J’étais au volant, point barre. Pas toi. Je t’empêcherai de le dire. Des gens nous ont vus partir, ils ont bien remarqué que c’était moi qui conduisais. Tu te rappelles ?

Il secoua la tête. Rangea son téléphone dans sa poche. Un bruit dans les arbres me fit tourner brusquement la tête.

– Corinne ?

Pas de réponse. Pas de mouvement.

Les yeux de Tyler scrutaient la nuit.

– C’est le vent, conclut-il.

– Où elle est, Tyler ?

Il me regarda. Le monde continuait de tournoyer.

– Tu ne l’as pas écrasée, Nic. C’est encore un de ses petits jeux pervers.

– Alors où est-elle ?

– Elle se cache. Elle se fout de nous. Tu veux que je te dise ? Au moment où on parle, elle est morte de rire. Quelle folle…

Je fermai les yeux et me la représentai. Rien de plus facile. Ça lui ressemblait tellement. Bien sûr que c’était ce qu’elle avait fait. Bien sûr qu’elle prenait un malin plaisir à détruire chaque événement heureux de mon existence.

– Je peux réparer la camionnette, reprit-il d’une voix faible.

Je repoussai une nouvelle onde de douleur en inspirant profondément et acquiesçai.

À cet instant, le pacte était scellé. La décision prise. Nous avions donné une pichenette au premier domino.

– Reste ici, Nic.

Il me confia la clé ouvrant la grille des cavernes.

– Va m’attendre là-bas. Je vais aller prendre la voiture de mon père et je reviendrai te chercher.

– Je peux rentrer chez moi d’ici. Je connais le chemin.

Mais il était trop tard, je le savais. Une nouvelle décharge de souffrance me confirma que j’avais tout perdu, cette nuit.

Tyler me regarda. Chaque muscle de son corps paraissait près de rompre.

– Tu es sûre ?

– Oui.

J’attendis que la camionnette redémarre, et je courus vers les cavernes. De là, je pouvais retourner à la maison les yeux fermés. Mais soudain, je réentendis le « Venez nous chercher ! » de Corinne, je la revis – je nous revis nous enfoncer dans les profondeurs. J’ouvris la grille avec la clé – l’aurait-elle verrouillée derrière elle ? Ça faisait partie de son jeu. Oui, bien sûr qu’elle l’aurait verrouillée. Je me faufilai à l’intérieur, criai son nom en me tenant à la corde.

– La plaisanterie a assez duré, Corinne !

Lâchant la corde, j’allumai mon téléphone pour éclairer la pénombre. J’étais sûre d’entendre sa respiration, mais je ne voyais rien. Personne.

Un spasme noua mon ventre, et la peur laissa place à la fureur. Elle me détruisait sans hésiter une seconde.

Je repris la corde et ressortis.

Bien plus tard cette nuit-là, quand je me retrouvai seule, je m’aperçus que j’avais perdu la bague de Tyler.

*

* *

Elle avait dû s’écarter au dernier moment. Elle avait dû se cacher. Elle avait dû se faire tuer d’une autre façon – une autre voiture, un autre accident. Ou elle s’était jetée du précipice sur les rochers. Impossible que mon père nous ait entendus et ait reconnu ma voix. Qu’il l’ait retrouvée après notre départ. Qu’il ait transporté le corps jusqu’à la maison pour éviter qu’on le découvre et que ma vie soit à jamais détruite.

Tyler m’avait promis que je n’avais rien fait de mal. Le scénario était forcément différent.

Sinon, c’était trop évident. Trop brutal.

Dix ans plus tard, le passé est toujours présent. Une photo qui devient nette. Un souvenir qui retrouve sa clarté. Quelque chose qui me chuchote dans le noir : « Regarde, Nic. Tu vois ? »

Il était temps d’ouvrir les yeux.

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