Évanouies
Jour 7
La maison paraissait plus gaie, plus vivante depuis qu’elle avait été repeinte dans la couleur choisie par Laura – amande pâle, disait-elle. Mais les meubles dégagés des murs se retrouvaient agencés d’une façon bizarre, couverts à la hâte de bâches en plastique. Tout le rez-de-chaussée ressemblait au château hanté d’une fête foraine. L’odeur de peinture ne me dérangeait pas. Sans doute la nuit m’avait-elle vaccinée. C’est seulement en revenant, après avoir sorti les poubelles, que je fus frappée par un relent de vapeurs poisseuses et suffocantes dont aucune fenêtre ouverte n’aurait pu venir à bout. Il fallait que l’air circule, purifie tous les conduits. Il nous fallait cette putain de clim.
Je disposai les ventilateurs apportés par Daniel dans toutes les pièces, les mis en route et ouvris les fenêtres.
Puis je partis. Un incendie déclenché par un faux contact électrique ne serait pas la pire catastrophe à survenir dans cette maison.
*
* *
Le dimanche était le jour des familles à Grand Pines, organisé autour d’un brunch. L’église le matin, puis une visite au parent qu’on avait décidé d’expulser de nos vies. Un jour de pénitence. Compenser nos péchés par les calories. Avaler jusqu’au dernier les œufs brouillés de la culpabilité.
Je suivais papa dans la file devant le buffet. Le bruit de mon plateau sur les rails métalliques longeant le comptoir rappelait le grincement de la craie sur un tableau noir.
– Goûte le bacon, me dit-il.
J’obtempérai en posant une tranche sur mon assiette.
– Évite les œufs, ajouta-t-il à mi-voix. Mais prends deux pains au lait.
Je n’en pris qu’un. Je n’avais pas beaucoup d’appétit et aucune envie de gâcher la nourriture si, en plus, elle n’était pas bonne.
Dans mon sac en bandoulière, un document signé par un médecin que j’avais récupéré à l’accueil. Une attestation confirmant la dégradation mentale de mon père et la nécessité de le placer sous tutelle. Il ne nous en manquait plus qu’une dernière avant de présenter notre requête au tribunal, et le médecin de Grand Pines m’avait déjà orientée vers un collègue qui passerait examiner mon père dans la semaine.
En prenant le bacon, comme me le conseillait papa, en lui laissant croire que j’étais venue pour le brunch et passer un peu de temps avec lui, j’avais l’impression de lui mentir. Certes, ces raisons existaient, mais étaient loin d’être prioritaires. Daniel et Laura avaient-ils l’habitude de venir bruncher avec lui ? Sans doute. Papa avait souri en me voyant, comme si ma présence en ces lieux était la chose la plus naturelle du monde. Une partie de moi s’était demandé si l’attestation ne mentait pas. Si, en réalité, il n’allait pas mieux. Si son état de santé n’était pas réversible. Bon sang, papa… Tu te rappelles quand tu ne nous reconnaissais même plus ? Tu nous as flanqué une de ces trouilles…
Nous nous installâmes à la même table que lors de notre précédente entrevue. Apparemment, il avait ses habitudes.
– Tu devrais voir Laura, commençai-je. Je suis allée à sa petite fête pour le bébé hier. On dirait qu’elle va exploser !
Il rit.
– Garçon ou fille ? me demanda-t-il.
Il le savait. Il aurait dû le savoir.
– Fille.
Léger hochement de tête.
– Shana, ajoutai-je.
Ses yeux me happèrent. Avant de se voiler.
Une précision inutile. Lui rapeller maman, c’était le perdre. Assister à leur disparition simultanée.
– Tu sais, la première fois que ta mère m’a emmené chez elle, je suis tombé amoureux.
À moins que, cette fois, il ne m’emmène avec lui.
– Amoureux de Cooley Ridge ?
Il rit.
– Pas la peine de faire la grimace, Nic ! Non, pas de Cooley Ridge. Je suis tombé amoureux d’elle. Parce que enfin je la voyais complètement. Jusqu’alors, elle avait été comme une pièce de puzzle prise isolément. Mais quand je l’ai vue là, à l’endroit où elle avait grandi, tout est devenu clair pour moi. Elle était si belle…
Mes souvenirs les plus précis de ma mère étaient déjà flous. Dans un fauteuil roulant avec un plaid jaune et bleu sur les jambes, car elle était frileuse. Daniel devant elle, tenant une tasse avec une paille. Et tous deux si maigres, si pâles, si anguleux. En photo, elle était magnifique. Avant son cancer, elle était la combinaison parfaite de la douceur et de la finesse. Avec un sourire incroyablement chaleureux.
– Tu lui ressembles vraiment beaucoup. Comme Daniel, d’ailleurs. Identiques, comme deux gouttes d’eau.
– Daniel tient de toi.
Je goûtai le bacon – haut-le-cœur immédiat. Je le coupai en tout petits morceaux pour que mon père ne se doute de rien.
– Aujourd’hui, bien sûr, c’est ce que tout le monde dit. Mais, enfant, c’était à Shana qu’il ressemblait.
Il me regarda.
– Tu imagines si elle ne vous avait pas eus ? Il ne resterait plus rien d’elle, maintenant…
– Ça va, dis-je.
Je n’aimais pas sa façon de me dévisager. Comme si une part de ma mère vivait encore en moi. Une pièce de puzzle sortie de son contexte, coincée dans mon œil gauche, ma lèvre inférieure, l’arche de ma colonne vertébrale. Il se concentrait face à moi comme Corinne lorsqu’elle s’evertuait à découvrir le monstre en nous.
– Vous avez failli ne jamais naître, tu sais ? Quand ses parents sont morts dans cet accident et qu’elle s’est retrouvée sans aucune famille, elle m’a dit qu’elle refusait de n’avoir qu’un seul enfant. C’était soit aucun, soit plusieurs. Fin de la discussion.
Il haussa les sourcils et se remit à mâcher.
– Quelle tête de lard ! Pendant longtemps, j’ai pensé que nous n’en aurions pas. Je le croyais vraiment. Daniel a été une sacrée surprise, tu sais.
– Non, je ne savais pas.
Nos parents étaient déjà âgés quand ils nous avaient eus, mais j’avais mis ça sur le compte d’un choix délibéré : la carrière d’abord, la famille ensuite.
– C’est à ce moment-là qu’on est venus vivre ici. Ta mère voulait à tout prix un autre enfant. Bon sang, qu’est-ce qu’elle m’en a fait voir ! Je ne comprenais pas pourquoi c’était si important pour elle que son destin et celui de son enfant ne soient pas les mêmes. Se retrouver un jour seule, sans frère ni sœur. Elle était catégorique : elle voulait que vous soyez toujours là l’un pour l’autre. Aujourd’hui qu’elle n’est plus avec nous, je vois bien qu’elle avait raison, naturellement. Daniel avait besoin de toi.
– Je suis sûr qu’il ne serait pas d’accord, objectai-je en riant. Je suis son pire cauchemar !
– Non, non, Nic. Tu es exactement ce qu’il lui faut. Et il le sait. Simplement, tu le connais : il est du genre coriace.
Plus aucun sujet n’était anodin, désormais. Des médecins signant des attestations déclarant mon père incapable d’une vie autonome. Des filles disparues. Une maison remplie de secrets. Un enfant accidentel, Daniel. Et partout : des yeux. Pas seulement dans la forêt. Dans cet endroit aussi. Je regardai autour de moi nerveusement, pianotai sur la table. Avec mon père, je ne pouvais aborder les sujets qu’en partant de très loin. Surtout, ne pas l’énerver. Ne pas faire remonter à la surface ce qui devait rester immergé. Mais il fallait qu’il apprenne certaines choses – qu’il les comprenne.
– Tyler a commencé à retaper la maison, dis-je en prenant mon petit pain.
– C’est bien. C’est un type bien.
– Tu le critiquais tout le temps quand on était gosses, remarquai-je pour le taquiner.
– Ce n’est pas vrai. Il travaillait dur et je vous aimais, tous les deux. Comment aurait-il pu en être autrement ?
– Je croyais que les pères sont censés détester les petits copains de leur fille ? C’est un principe de base.
– Il faut croire que je n’ai pas lu le mode d’emploi.
Il se renfonça dans sa chaise.
– Je n’ai jamais su quoi faire de toi, Nic. Ou plutôt pour toi. Si tu as bien tourné, tu ne le dois qu’à toi-même.
– Je n’ai pas bien tourné, dis-je avec un petit rire en émiettant mon pain au lait.
– Mais si, enfin. Regarde-toi. Regarde ce que tu es devenue.
Il fallait que je recadre cette conversation en douceur. Délicatement.
– Selon Tyler, la maison vaudrait beaucoup plus cher si on finissait le garage. Tu te rappelles que vous aviez prévu de le faire, Daniel et toi ?
Il me sourit en me regardant droit dans les yeux.
– Il me l’a demandé.
Ça, ce n’était pas le bon sujet. C’était même un très mauvais sujet.
– Enfin, il m’en a parlé. Tu connais Tyler. Il m’a dit qu’il voulait t’épouser.
Une onde de chaleur envahit mon visage. Mes doigts s’engourdirent. Je tentai de me représenter leur discussion. Je n’étais pas au courant. Je me sentis prise de court.
– Ah ? Tiens… Et alors, tu lui as répondu quoi ?
– Eh bien, que vous n’étiez que des gamins, naturellement. Qu’il valait mieux rouler un peu sa bosse, avant. Je lui ai parlé du temps…
Ses yeux partirent sur le côté, et je sentais que son esprit aussi commençait à s’évader.
– Du temps ?
Je le hissai en arrière. Il revint vers moi.
– Oui. Je lui ai dit qu’en laissant du temps au temps il finissait par nous montrer des choses…
J’inclinai la tête.
– C’est une phrase de maman, ça.
Lorsque je la veillais, en pleurs, au pied de son lit de douleur, elle me disait qu’elle voyait déjà les belles personnes que Daniel et moi deviendrions.
– Eh bien, elle la tenait de moi. À l’époque où elle attendait Daniel, elle était toujours inquiète. Pareil avec toi. Alors, on s’inventait des histoires et…
Il se laissait aspirer par les souvenirs. J’allais le perdre si je ne le retenais pas.
– Et Tyler, qu’est-ce qu’il pensait de ça ?
Peut-être avais-je juste envie de savoir. D’assister à leur conversation. D’être une mouche volant dans le salon. Tyler assis sur le canapé et papa sur sa chaise.
– Hein ?
Il leva les yeux, haussa les épaules.
– Oh ! il n’a rien dit. Il ne me demandait pas la permission, tu sais. Alors je lui ai juste conseillé de ne pas piquer une crise quand tu refuserais.
Je souris.
– Je me suis dit qu’il fallait que je t’en parle. C’était le jour où la fille Prescott… Bah ! Après ça, il y a eu d’autres choses plus importantes, et puis tu es partie. Mais je voulais que tu le saches. C’est un gars bien. Oui, un gars bien. Même s’il m’en veut toujours, je crois. De ne pas lui avoir donné ton nouveau numéro.
– Et toi, tu es un bon père. Vraiment.
– Je suis un père lamentable et j’en suis conscient. Je me suis juste efforcé de faire les bons choix dans les moments importants. Je ne sais pas bien comment ça a tourné, finalement.
– Papa, regarde-moi : c’est du passé.
Je plongeai les yeux dans les siens. Je voulais qu’il se souvienne de cette conversation.
– Peu importe ce qui est arrivé dans le passé, c’est terminé. Et le moment est venu de mettre la maison en vente.
Il coupa son petit pain en deux et pointa le couteau à beurre vers mon cœur.
– Mange, ma chérie. Si tu continues à maigrir, tu risques de disparaître.
*
* *
Je savais que les réponses à la disparition d’Annaleise se trouvaient dans ce qu’elle avait vu dix ans auparavant, même si la police n’était pas encore arrivée à cette conclusion. Et je savais que ces réponses se révéleraient toutes à la fois. Pour découvrir ce qui lui était arrivé, les gens auraient besoin de savoir ce qui était arrivé à Corinne. C’était valable pour moi aussi.
Je devais revenir en arrière.
Je le devais à tout prix, avant que l’enquête officielle, encore bloquée au stade du « trouver la fille », évolue vers autre chose. Autre chose qui serait pire.
Quand Hannah Pardot avait surgi dans le paysage, avec son expression impavide et son rouge à lèvres écarlate, elle était vraiment en croisade. De « trouver la fille », l’enquête s’était métamorphosée en « résoudre l’affaire ». Deux objectifs bien différents. Deux hypothèses bien différentes.
Une semaine après la disparition d’Annaleise, je commençais à percevoir le même genre de glissement.
Je devais essayer de comprendre ce qui s’était passé – tout ce qui s’était passé – à travers le regard d’Annaleise. À commencer par ce qu’elle avait vu à la fête foraine.
*
* *
La fête foraine n’avait pas vraiment d’entrée officielle. Un champ transformé en parking serpentait entre d’anciennes étables où l’on vendait les tickets d’entrée aux manèges et autres attractions. Non loin de là, un hangar abritait un poste de premiers secours. Ensuite, rien d’autre que des arbres.
Entre les étables, on accédait à un vaste terrain constitué de prés où, une fois par an pendant deux semaines, des stands s’ouvraient à l’ombre de la grande roue, fière et majestueuse. À l’automne, des ballons captifs s’élevaient au-dessus des champs, retenus par leur câble. On y grimpait pour aller tutoyer le ciel.
Ce soir, l’air vibrait de bruits : cris de plaisir et pleurnicheries des enfants, éclats de rire et remontrances des parents, musiques des manèges, buzzers des stands de jeu, ados s’interpellant parmi les tables de pique-nique, devant les toilettes publiques, ou du haut de la grande roue. Quand je la voyais tourner depuis le parking, je retenais ma respiration, subjuguée. Contrairement à la plupart des choses qui, avec l’âge, rapetissaient à mes yeux, la grande roue me paraissait encore plus immense. Intouchable. J’essayai de visualiser une fille suspendue à la nacelle. Je serais morte de trouille. Malade. Furieuse.
Une fille en jupe grimpée sur la nacelle, avec sa meilleure amie qui chuchote à son oreille et son copain qui l’observe en contrebas. Peut-être qu’on l’avait bien cherché, après tout.
En cet instant, je me sentais plus proche de Corinne que jamais. Ses mains froides sur mes épaules, son souffle sur mon oreille, ses murmures au parfum de chewing-gum à la menthe. Si seulement il me suffisait de fermer les yeux pour traverser le temps et lui prendre le poignet ! L’envelopper dans mes bras, sans raison. Mais je n’oserais pas. Je n’avais jamais osé.
Quelqu’un me percuta le flanc – un petit garçon, dans les trois ans, entré en collision avec moi avant de modifier sa trajectoire et d’aller bousculer un autre badaud. Ses parents me lancèrent un « Pardon ! » rapide et se précipitèrent à sa poursuite. Le soleil était bas, presque avalé par l’horizon. Les projecteurs autour des champs s’allumaient un à un, révélant un paysage criard et me forçant à fermer les paupières.
Je me mis à déambuler entre les guichets. Là, l’herbe était toujours rare ; pour l’essentiel, quelques touffes verdâtres sur la terre. C’était tout près de ce guichet, dans cette terre poussiéreuse, que je m’étais effondrée. C’était là que Daniel m’avait frappée, juste en face de la grande roue. Je fis un tour sur moi-même, revis en pensée Annaleise qui mangeait sa glace à la fraise, appuyée contre une étable. Annaleise qui nous observait tous.
Moi qui courais vers Tyler.
Tyler qui m’attendait.
Daniel qui m’attrapait par le bras et me frappait en plein visage.
Tyler qui envoyait un direct à mon frère puis s’accroupissait près de moi. Ses mains qui dégageaient mon bras coincé sous mon corps.
« Ça va ? Nic, tu te sens comment ? »
« Je ne sais pas. Je ne… »
Je me débattais dans la terre, parvins à me relever en prenant appui sur lui. Alors, je sentis chaque élément de mon corps se réaligner en même temps que se manifestait la brûlure du coup, la douleur cuisante de cet instant.
« Ça va, ça va. »
Ses mains partout sur moi. Écartant mes cheveux, palpant mon visage, mon cou, mes bras, enserrant ma taille. Les mâchoires serrées, il regarda derrière moi. Corinne courait dans notre direction. Bailey, au loin, se frayait un chemin parmi la foule.
Je ne me rappelais pas si Annaleise était encore sur place au moment de l’incident. Je n’avais plus regardé vers l’étable. Peut-être s’était-elle cachée derrière la bâtisse et nous avait-elle espionnés de ses yeux de biche à travers les planches disjointes que je remarquais à présent. Certes, elle avait confirmé nos alibis mais je me demandais si elle avait aussi été témoin de ce qui avait suivi.
Tyler m’avait relevée, s’était assuré que j’allais bien, me posant cent fois la question.
« Attends ici », m’avait-il dit.
Il s’était approché de mon frère, avait posé une main par terre et s’était penché vers lui pour lui dire quelque chose. Daniel m’avait regardée droit dans les yeux, au tréfonds de mon être, m’obligeant à détourner la tête.
« Nic ! » avait-il imploré, mais Corinne était déjà devant moi.
« Va chercher de la glace », avait-elle ordonné à Bailey.
Sa présence écrasait tout. Elle prenait la direction des opérations. Le contrôle.
Je m’étais éloignée, soutenue par Tyler qui m’avait emmenée jusqu’au hangar des premiers secours. Un secouriste était avachi sur une chaise pliante, chiquant du tabac.
« Ça va, les gamins ? nous lança-t-il sans bouger.
– Vous avez de la glace ? » demanda Tyler.
L’homme ouvrit le couvercle d’une glacière bleue et, à l’aide d’une tasse en plastique, préleva de la glace pilée dont il remplit un sachet zippé.
Tyler me demanda de nouveau comment je me sentais, en reprenant ses palpations.
« Ta main », remarquai-je alors.
Deux phalanges étaient éraflées comme s’il avait frappé un angle aiguisé du visage osseux de Daniel. Ses doigts présentaient aussi des zones décolorées. Je réclamai des pansements au secouriste.
Il examina la main de Tyler.
« Ça m’a l’air cassé…
– Mais non, ça va », répondit Tyler.
Puis, me tirant vers lui :
« Allez, viens. »
Mais l’homme avait raison, je m’en rendais bien compte : la main enflait, virait au rouge, et Tyler la laissait pendre, inerte, le long de sa hanche.
« Tyler… »
« Mettez-moi un sac de glace, à moi aussi. »
L’homme acquiesça.
« Vous ne partez pas, hein ?
– On vous attend », l’assurai-je.
Mais dès qu’il eut tourné le dos, je revis Daniel assis dans la terre, le nez en sang. La façon dont il avait prononcé mon prénom… Et son regard… Il fallait à tout prix que je lui parle. Qu’on ait une discussion, lui et moi. À propos de ce qui venait de se passer. Tout de suite. Même à l’époque, je pressentais ce que cet incident avait de crucial. Combien notre avenir à Daniel et à moi reposait sur cette mise au point.
Quand j’arrivai à l’endroit où il devait se trouver, il avait disparu. Sans doute, Corinne, Bailey et lui avaient-ils été escortés hors de la fête par les responsables de la sécurité. Je passai en revue les étables, le parking : nulle trace de Daniel.
Je m’apprêtais à rejoindre Tyler lorsque j’entendis Corinne prononcer des paroles douces, quelque part hors de ma vue. Je suivis sa voix, son rire, et dépassai les étables sur ma droite.
C’est elle que je vis en premier. Derrière une bâtisse à l’extérieur du périmètre de la fête. Elle tapotait le visage de mon frère avec une feuille d’essuie-tout humide. Elle avait posé la tête sur son épaule, et de sa main libre caressait le bas de son dos – sous sa chemise. Directement sur sa peau. Je vis ses lèvres presser sa joue et chuchoter à son oreille. À la voir dans cette position, et mon frère si détendu, je compris que ce n’était pas la première fois qu’ils se retrouvaient ainsi. Et je sus qu’il m’avait vue, car il la repoussa rapidement, sans trop y arriver, avant que je m’enfuie. Corinne lui lança alors quelques paroles cinglantes, mais c’était trop tard.
Il m’avait menti. Il savait que je savais. Il savait aussi que j’avais menti pour le sauver. « Jamais, avais-je dit. Jamais. »
Annaleise avait-elle été, elle aussi, témoin de cette scène ? Cachée quelque part parmi les arbres ou accroupie derrière les voitures du parking ? Elle était trop jeune pour rentrer seule chez elle. Elle avait besoin d’un adulte. Elle était forcément encore dans les parages.
Je me demandai ce qu’une fille de treize ans pouvait avoir pensé de cette scène. De sa cachette, au loin, à quoi avait-elle cru assister ? Si elle y avait repensé une fois adulte, le souvenir avait-il changé en elle ? Abouti à une lecture différente ? Je m’étais toujours dit que j’étais la seule à savoir, pour Corinne et Daniel. Peut-être me trompais-je.
Je ne sus jamais ce qu’il s’était passé entre eux, ou avec Bailey, après cet épisode. J’étais retournée à toute vitesse vers la fête et vers le hangar avant que Tyler en ressorte. Nous étions repartis dans sa camionnette et, à cause de sa main, il m’avait laissé le volant. En passant devant un groupe d’écoliers, Tyler s’était fait charrier.
« Oh ! l’autre ! Il laisse une fille conduire sa tire ! »
À quoi une fille avait répliqué :
« C’est ça, l’amour. »
Je ne sus jamais comment Corinne et Daniel s’étaient séparés, quand ou comment Corinne avait retrouvé Jackson, ni pourquoi Daniel avait raccompagné Bailey chez elle en voiture. Je n’avais pas osé le demander. Personne n’avait osé.
*
* *
Je restai longtemps devant l’entrée à dévisager les gens, à essayer d’imaginer à quoi ressembleraient ces moments à travers le viseur d’un appareil photo. Que verrais-je si ce moment se figeait ? Que penserais-je ? De cette mère attrapant son enfant par le bras alors qu’il était sur le point de disparaître dans la foule ? De ces adolescents qui s’embrassaient dans la file d’attente d’un manège dès que les autres avaient le dos tourné ? De la femme aux longs cheveux noirs tenant une petite fille par la main et s’arrêtant brusquement pour me dévisager à son tour ?
Son visage se matérialisa dans mon esprit, le contexte se précisa, et mon corps se mit en branle. J’avançai vers elle.
– Bailey ?
Bailey. Elle se détourna, ses cheveux noirs volèrent lorsqu’elle pivota.
Ce n’était pas dans une église mais dans des moments comme celui-là que je me sentais prête à croire en Dieu – ou à quelque chose d’approchant. Croire qu’il existe un ordre dans le chaos, une signification à tout ça. Que l’on rencontre les gens dont on a besoin, qu’on finit toujours par trouver ceux qui sont appelés à nous aimer, qu’à toute chose correspond une raison sous-jacente. Bailey au beau milieu de la fête foraine le même soir que moi. Bailey que je n’avais plus revue depuis la fin de la fac. Bailey qui était avec nous le soir où notre univers s’était désintégré.
Tout mon corps frémit : ma présence ici n’était pas un hasard. L’univers m’ouvrait une voie. Le temps me montrait quelque chose.
Je savais qu’elle m’avait vue, qu’elle s’était pétrifiée tout comme moi, mais voilà qu’elle s’éloignait. Je me précipitai vers elle en bousculant les gosses dans la file d’attente. Elle n’était plus très loin maintenant…
– Bailey !
J’avais crié et elle s’arrêta. Regarda par-dessus son épaule. Feignit un air surpris.
– Nic ? Ça alors ! Ça faisait longtemps !
Nous nous observâmes l’une l’autre, sans dire un mot. La petite fille tenait toujours la main de Bailey.
– Tu as une fille ? dis-je en souriant à l’enfant.
Elle se cramponna à la jambe de sa mère, cacha son visage. Seul un œil noisette restait fixé sur moi.
– Il est où, papa ? demanda-t-elle en levant la tête.
– Je ne sais pas, chérie, répondit Bailey en scrutant la foule. Il devrait être là.
– Je ne savais pas que tu t’étais mariée.
– Eh bien, tu as loupé le coche : je suis divorcée, maintenant. Au moins, j’y suis arrivée.
Elle continuait à regarder autour d’elle, à la recherche de son ex sans doute.
– Et toi, Nic ? Un mari ? Des enfants ?
– Non et non.
Je n’avais pas l’impression qu’elle m’écoutait.
– Ah ! enfin ! grogna-t-elle en agitant la main au-dessus de sa tête. Peter !
Peter était bien bâti, rasé de près, carré de mâchoires et plus grand que la moyenne. Je le pris instantanément en grippe. Peut-être à cause de sa façon de marcher, l’air satisfait d’être aussi beau. Ou bien du sourire qu’il avait lancé à Bailey lorsque leur fille s’était mise à courir vers lui, comme s’il tenait le décompte d’un score et que son ex-femme était en train de perdre la partie.
– Tu es en retard.
Elle lui lança un sac fourre-tout.
– Elle a piscine à dix heures.
– Je sais.
Il baissa les yeux vers moi et sourit.
– Bonsoir. Peter, enchanté.
Je haussai un sourcil, le temps que son expression se décompose.
– Bon. D’accord. Tu viens, ma puce ? Laissons maman s’amuser avec son amie si sympathique.
Bailey se baissa, prit la petite fille dans ses bras et l’étreignit.
– À demain soir, ma chérie.
Puis elle se releva lentement en observant sa fille et son ex-mari peu à peu engloutis par la fête.
– Eh bien, c’était sympa de te revoir, Nic. Il faut que je file…
– Avant que tu partes, j’ai besoin de te poser une question. C’est à propos de Corinne.
Ses yeux s’agrandirent. Mais elle me tourna le dos et fila vers la sortie.
– Bailey !
Je la rattrapai à côté du manège. Les voitures étaient propulsées dangereusement près du bord de la piste avant d’être vigoureusement tirées vers le centre.
– Non, Nic. J’en ai assez de cette histoire. Tout le monde en a assez.
Je plissai les paupières.
– Bailey, tu réponds juste à une putain de question et je te fous la paix.
Je lui parlai de la même façon que Corinne le faisait : les mots sortaient de mes lèvres avant que je puisse les retenir.
Elle attendait, comme elle l’avait toujours fait. Je ne voulais pas la forcer, mais il fallait que je sache.
– Annaleise Carter. Tu te souviens d’elle ?
Elle croisa les bras.
– Oui. J’ai appris qu’elle avait disparu, c’est ça ?
– Est-ce qu’elle t’avait déjà parlé de Corinne ? Ou de notre soirée à la fête foraine ?
Elle commença par secouer la tête, en signe de dénégation, puis s’interrompit. Ses yeux brillaient.
– Quoi ? demandai-je.
– C’était… bizarre. Je veux dire, je la connaissais à peine à l’époque. Et je ne vis plus ici. Mais, il y a quelques mois de ça, je suis tombée par hasard sur elle au marché de Glenshire…
Bailey terminait toujours ses phrases avec une drôle d’intonation, comme si elle nous excusait d’ignorer quelque chose qu’elle savait déjà. Je hochai la tête, attendis la suite.
– Ou plutôt, c’est elle qui est tombée nez à nez avec moi. Je ne l’ai pas vraiment reconnue. Mais elle m’a tout de suite dit : « Bailey ? Bailey Stewart ? » comme si on était de vieilles amies. Alors que, franchement, je crois bien que c’était la première fois qu’elle m’adressait la parole.
– Qu’est-ce qu’elle voulait ? Ça avait un rapport avec Corinne ?
– Non, non, aucun rapport.
Son visage se froissa.
– Elle m’a proposé qu’on déjeune ensemble. Elle m’a demandé si j’avais besoin d’une baby-sitter pour Lena. Comme si elle voulait… qu’on soit amies.
– Tu as accepté ? Le déjeuner ? Le baby-sitting ?
– Non. Je suis trop vieille pour ce genre de relations. Avec des gens de mon enfance.
Elle me fixa avec intensité.
– J’ai grandi, Nic. Je ne suis plus la même fille.
– Tu te rappelles…
Elle leva la main.
– Tu as dit : Une question, et je fous le camp…
Mais sa voix flancha. Elle perdait de son aplomb. Bouche légèrement entrouverte, elle suivit des yeux un point juste derrière moi.
Je me retournai pour apercevoir le dos d’un homme marchant seul. Cigarette à la main, cheveux flous tombant sur le visage. Sa démarche légèrement voûtée m’était familière.
– On dirait Jackson, non ?
Ma question la ramena à notre discussion.
– Hum… Je ne sais pas. Ça fait une éternité que je ne l’ai pas revu.
– Aux dernières nouvelles, il bosserait au Kelly’s.
Elle haussa les épaules.
– Je n’y vais plus depuis longtemps.
– Ce n’est pas lui le coupable, Bailey.
Elle recula de quelques pas et se heurta à un stand de hot-dogs.
– Je le sais bien.
Sa réponse me surprit. C’était pourtant ses paroles qui avaient fait peser le soupçon sur lui. Ses réponses aux questions d’Hannah Pardot. Ses accusations.
– Alors pourquoi tu as laissé croire le contraire à tout le monde ?
– Ils m’ont dit qu’elle était enceinte ! cria-t-elle. Jackson avait menti à ce sujet, et les flics ont débarqué, exigeant des réponses… Je n’étais qu’une gamine, Nic !
– Non. Tu avais dix-huit ans. On avait tous dix-huit ans, dans la bande. Et tes déclarations se sont aussitôt transformées en preuves. Toutes tes déclarations. Tu as foutu sa vie en l’air, Bailey.
– Tout le monde avait un mobile, Nic. Si ce n’était pas lui, ça aurait été qui, d’après toi ?
Bailey était plus intelligente que je ne l’avais cru à l’époque. Mais elle était toujours aussi forte pour embrouiller son monde.
– Ah oui ? Dans ce cas, c’était quoi, ton mobile à toi ? Bon Dieu, tu es horrible…
Mais je pensais déjà le connaître. L’homme derrière nous. Jackson Porter. « Qu’est-ce que le monstre t’oblige à faire, Bailey ? Rêver de garçons qui ne t’appartiennent pas ? »
– Je n’ai rien fait. C’était elle, le monstre. Tu ne comprends toujours pas ? Sa disparition est une bonne nouvelle pour nous tous !
– Ne dis pas ça.
En réalité, je la considérais comme plutôt chanceuse. Pour Bailey Stewart, la vie avec Corinne aurait pu prendre deux tournures très différentes. Bailey était une jeune fille séduisante, une beauté naturelle. Mais Cooley Ridge était le territoire de Corinne. C’était toujours elle qui attirait l’attention. Bailey pouvait soit lui prêter allégeance, accepter d’être malmenée par elle, soit être détruite. La chance de Bailey résidait dans sa faiblesse. Dans sa facilité à se laisser piétiner. Il y a pire dans la vie qu’être un paillasson.
Mais si elle se laissait manipuler, c’était aussi parce que sa part d’ombre l’exigeait. Elle avait de la chance d’être aimée par Corinne.
« Bailey, Action ou vérité ? » demanda Corinne en faisant tourner la paille entre ses lèvres.
Action, pensai-je. Prends Action.
« Vérité. »
Les lèvres de Corinne s’ouvrirent dans un large sourire.
« Jackson ou Tyler ? Explication obligatoire. »
Il n’y avait pas de bonne réponse. Il n’y en avait jamais.
« J’ai changé d’avis. Action. »
« Non, non, ma chère Bailey. Vérité, sinon tu t’en vas. Et maintenant dis-moi : Lequel de nos petits copains tu voudrais nous piquer ? »
Appuyée sur mes coudes, j’observais Bailey de plus en plus gênée. Corinne surprit mon regard et me fit un clin d’œil.
« Il faut toujours prendre Action, Bails ! » lançai-je.
« Tyler. »
Ses pommettes s’empourprèrent.
Je ris.
« Menteuse. »
Elle posa les yeux sur moi.
« Parce que c’est ton meilleur atout auprès des gens, Nic. Grâce à lui, ils sont persuadés que tu es mieux qu’en réalité. C’est l’unique raison de mon choix, Tyler. »
Corinne se mit à rire.
« Bien joué, Bailey. »
Elle l’attira vers elle, la serra dans ses bras.
« Mon Dieu, je vous aime à la folie. Toutes les deux. Vous êtes vraiment atroces. »
Ça me déplaisait que Bailey se prétende au-dessus de tout ça, à présent. Qu’elle traite Corinne de monstre, comme si elle pouvait tirer un trait sur tout le reste.
– Tu peux bien te raconter ce que tu veux, Bailey. Tu as toujours été une excellente menteuse.
– Ne fais pas comme si tu ne comprenais pas de quoi je parle. Je l’ai entendue. J’ai entendu ce qu’elle t’a dit en haut de la grande roue.
Je secouai la tête, feignant de ne pas m’en souvenir.
– Comment peut-on dire des trucs pareils ? Elle était malade, Nic. Et sa maladie était contagieuse.
– Je ne vois pas de quoi tu parles, je t’assure.
Elle rit, comme si c’était moi, maintenant, le dindon de la farce.
– Je dois y aller.
– Attends ! Je peux t’appeler un de ces jours ? On peut peut-être se revoir quelque part… sans tout ça ?
Tout ça : la fête foraine. La grande roue penchée au-dessus de nous, qui nous rendait agressives et méfiantes.
– Non. Tourne la page, Nic.
Bailey en savait plus qu’elle n’en disait, j’en étais convaincue. Si seulement Everett était là ! Il l’aurait travaillée au corps, poussée à livrer tous ses secrets, à implorer son absolution. Je pris une serviette en papier sur le stand de hot-dogs, sortis un stylo de mon sac et notai mon numéro de téléphone.
– Si tu changes d’avis. Je reste en ville quelques semaines. Je suis venue donner un coup de main à mon père.
Elle glissa la serviette dans son sac. Elle était superbe. Chacun de ses gestes avait la grâce d’une chorégraphie.
– Au revoir, Nic.
– Ta petite fille est très belle.
Elle s’éloigna, rejeta ses cheveux par-dessus ses épaules et me lança un dernier regard. Incandescent.
– J’espère qu’elle n’est pas comme nous.
Derrière nous, les bruits d’un grand huit : engrenages, crissement de l’acier sur l’acier, arrêt brutal des wagonnets avant la descente en sens inverse. Hurlements de plaisir des passagers. J’essayai de me concentrer sur eux pour ne pas penser à Bailey et à Corinne en haut de la grande roue.
Bailey avait dû me trouver pathétique. À quoi bon rester plantée là, à prétendre que je ne savais pas de quoi elle parlait alors que ce mot chuchoté avait résonné de plus en plus fort en moi au fil des années ? Au point que, souvent, quand je pensais à Corinne, c’était la seule chose que j’entendais.
Ses mains froides sur mes épaules. Son souffle sur mon oreille. Le parfum de menthe de son chewing-gum. Le rire tendu et nerveux de Bailey derrière nous. Les doigts de Corinne dansant sur ma peau. « Saute. »
Elle m’avait ordonné de sauter.
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