Évanouies

Megan Miranda · Chapitre 13 sur 19

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Évanouies

Jour 4

La pluie avait cessé, mais les gouttes continuaient de tomber des arbres, de ricocher sur le toit comme pour marquer le passage du temps. Tic-tac, Nic. L’horloge de la cuisine indiquait cinq heures du matin, et toujours aucun signe de Daniel ou de la camionnette de Tyler.

– Tu as eu de ses nouvelles, Tyler ? demandai-je en remplissant un verre d’eau du robinet.

– Comment j’en aurais, Nic ?

Assis à la table de la cuisine, nous regardions le téléphone de mon frère. D’une main tremblante, je tendis le verre à Tyler. Il le vida d’un coup et je vis ses doigts y laisser une trace de poussière blanche. Il se frotta l’autre main sur la nuque. À l’horizon, le ciel commençait à éclaircir.

– Il faut que je rentre chez moi, dit-il.

Il était couvert de terre et de crasse. Ses mains étaient blanches comme les miennes.

– J’ai besoin de me changer avant le début des fouilles. Et surtout d’une bonne douche, putain… Je peux prendre ta voiture ? Je repasserai plus tard, quand Dan sera rentré avec ma camionnette.

Il me rendit le verre que je posai dans l’évier.

– Je me demande de quoi ça va avoir l’air. Ma voiture devant chez toi. Ça risque de faire jaser.

– Ça jase toujours, de toute façon.

– C’est différent, maintenant.

– Pourquoi ? Parce que tu es fiancée ? On peut bien être amis, non ?

Nous n’avions jamais été amis. Ni avant ni après. Je n’aurais même pas su comment m’y prendre.

– Parce que ta petite copine est portée disparue. Réfléchis bien, Tyler.

Il redressa la tête. « Réfléchis bien. » Puis s’adossa au réfrigérateur, la tête contre le compartiment de congélation.

– Je n’y crois toujours pas. Dis-moi que ce n’est pas vrai…

– C’est vrai.

– Si elle ne réapparaît pas, c’est moi qu’ils vont soupçonner, non ?

– Tyler, tu vas être le principal suspect.

Comme Jackson. Le petit ami. L’explication la plus évidente.

Il ferma les yeux. J’eus envie de passer la main dans ses cheveux, de presser les pouces à la base de son crâne comme je le fais chaque fois que le travail me raidit la nuque.

– Prends une douche ici. Je trouverai bien des fringues pour toi dans la penderie de mon père. Il vaut mieux que tu ne rentres pas chez toi dans cet état.

Il baissa les yeux sur ses vêtements, ses jambes, ses mains.

– Ouais. D’accord.

Je nettoyai le sol avec des chiffons humides, insistai sur les traces, les empreintes de pas. Puis je mis le tout à la machine. Grondement des tuyaux, bruit du rideau de douche tiré. Je partis fouiller dans les vieilles affaires de mon père.

Ses habits de travail risquaient d’être trop petits pour Tyler. Il allait devoir se contenter d’un pantalon de jogging usé jusqu’à la trame, apparemment oublié de la liste du déménagement, et d’une vieille chemise tachée, datant de l’époque où papa travaillait dans le jardin.

Je m’introduisis dans la salle d’eau. La moiteur de la pièce collait à ma peau et brouillait déjà le miroir.

– C’est moi, annonçai-je en posant ses vêtements sur le lavabo.

– Attends un peu.

Je restai près de la porte à observer les ondulations du rideau à rayures gris et noir et, derrière, la silhouette sombre du corps de Tyler. Ça me semblait plus facile de discuter avec ce rideau entre nous, sans avoir à nous regarder directement.

– J’ai déménagé.

– Où ça ?

– Au-dessus du Kelly’s Pub. Un petit appartement, mais il y a un canapé convertible avec une couverture. Tu peux t’installer chez moi si tu veux. Sans contrepartie. Rien ne t’oblige à rester dans cette maison.

Je ris, mais mon rire sonnait cassant.

– C’est l’une de tes plus mauvaises idées, Tyler. Et pour tellement de raisons…

– Ce ne serait pas la pire de la semaine.

Je ramassai son tas de vêtements sales.

En ouvrant la porte, je reçus une bouffée d’air frais.

– Je descends laver tes affaires. Laisse-moi un peu d’eau chaude.

Quand, peu après, je revins dans la chambre, je le trouvai dans les habits de mon père, frottant ses cheveux avec ma serviette. Il regardait par la fenêtre en direction du garage. Je m’approchai de lui, regardai à mon tour. Il se tourna vers moi et, du pouce, effaça une trace de poussière sur mon visage.

– Je ne comprends pas ce qui se passe, dis-je.

Les larmes surgirent sans prévenir et Tyler me prit par le menton.

– Comment elle…

– Ça ne sert à rien de ressasser. Tout est réglé. D’accord ?

Je tentai de laisser ses paroles se frayer un chemin dans ma tête : à seize ans, tu es à moi ; à dix-sept, je t’aime ; à dix-huit, pour toujours. Mais tout cela était trop loin. Je n’arrivai pas à m’y replonger. Soudain, le bruit familier de la camionnette de Tyler tournant dans l’allée me tira de ma léthargie.

– Daniel ! m’exclamai-je.

Je sortis en trombe de la chambre et dévalai les marches de l’escalier.

Il venait de se garer quand je sautai du perron, suivie par Tyler. Sans un regard pour nous, Daniel se glissa hors de la cabine, lança les clés à Tyler et partit directement dans sa propre voiture en criant :

– Je dois y aller !

– Daniel, attends !

– Il faut que je parte…

Je le rejoignis mais, sitôt devant lui, les mots me manquèrent. Je me tournai vers Tyler, espérant son aide, mais il chargeait son équipement dans sa camionnette, puis jeta une bâche par-dessus.

– Qu’est-ce que tu as raconté à Laura ?

Daniel ouvrit sa portière.

– Que j’étais ici. Qu’on travaillait tard aujourd’hui.

– Je te retrouve aux fouilles ! lança Tyler en grimpant au volant.

Je réussis à rentrer juste à temps pour vomir, couvrant l’évier de la cuisine de bile, d’eau et d’une fine poudre blanche.

Je nettoyai entièrement la pièce, me fis couler une douche brûlante et passai la serpillière sur le sol.

Une fois les vêtements de Tyler lavés et séchés, je les pliai et les rangeai dans le dernier tiroir d’une commode vide. Invisibles.

*

* *

Le rendez-vous était fixé dans la salle paroissiale. Tout le monde avait répondu présent, les habitants de Cooley Ridge étaient venus en nombre en sortant du travail et s’entassaient dans la salle de jeux, débordaient dans la cuisine, sur les marches d’escalier.

Les crises nous mobilisent. Les tragédies nous transcendent. Perdez un proche, vous serez nourri pendant une année entière. Disparaissez, nous écumerons la planète jusqu’à ce que vous soyez retrouvé.

Bricks occupait le devant de la scène, juché sur une chaise. Sa calvitie commençait à se voir, d’autant qu’il se plaquait les cheveux sur le crâne.

Je dus fendre la foule et me dresser sur la pointe des pieds pour le voir gesticuler. Qu’est-ce qu’il racontait ? Je perçus des bribes de conversation où sa voix peinait à surnager.

Disparue. Corinne Prescott. Perdue. Enlevée. Des monstres.

– … par secteurs.

Une main se posa sur mon épaule. Il fallait que je me concentre. Laura. Je regardai par-dessus mon épaule, elle leva un sourcil dans ma direction en articulant : « Ça va ? »

J’acquiesçai. Bricks indiquait un plan de Cooley Ridge incluant la forêt et le torrent qui la traversait.

– Qu’est-ce qu’ils pensent ? me demanda Laura. Qu’elle s’est perdue là-bas ?

Une sueur froide me saisit. Je ne voyais pas Daniel mais, si Laura était là, il ne devait pas être loin. Tyler était invisible, lui aussi. Bricks brandit les feuilles de présence que nous avions tous signées.

– Nous avons assigné à chaque groupe un secteur et un chef de groupe. Quand j’appellerai votre nom, vous suivrez l’agent Fraize.

Il commença à former les équipes. Laura en profita pour me glisser :

– Vous travaillez beaucoup trop dur sur cette maison. Levez un peu le pied, tous les deux. Vraiment.

– Je sais, répondis-je sans quitter Bricks des yeux.

– Sans compter qu’il est censé finir la chambre du bébé. Sincèrement, je peux accoucher d’un instant à l’autre.

Je sursautai en la regardant.

– Ne t’inquiète pas, me rassura-t-elle. Pas maintenant.

– Qu’est-ce que tu fais ici, d’ailleurs ?

– Nic Farrell !

Je traversai la cohue et suivis Fraize jusqu’à mon groupe. Huit personnes. Aucune que je connaissais, sinon par leur nom de famille. Le policier nous récita les consignes :

– Le terrain va être détrempé, alors faites bien attention où vous mettez les pieds. Gardez toujours un contact visuel avec la personne à côté de vous. Déplacez-vous dans un même mouvement, au même rythme. Et quand vous reviendrez, vérifiez que tout le monde est bien là. On n’a pas assez de radios, donc…

Il passa en revue les membres de notre groupe et donna son talkie-walkie à un vieil homme que je reconnus comme le père d’un camarade d’école.

– Servez-vous-en si vous trouvez quoi que ce soit !

– Hé ! lançai-je au moment où l’agent Fraize partait voir un autre groupe.

S’il me reconnut, il n’en laissa rien paraître.

– Vous avez contacté son père ? Ses amis de fac ?

– Ouais, on s’en occupe. On sait mener ce genre d’enquête. À moins que vous ayez quelque chose à ajouter ? Je ne savais pas que vous étiez revenue vivre à Cooley Ridge, Nic.

Je sentis les poils de ma nuque se dresser d’un coup.

– Non. C’est juste provisoire.

Il marqua un temps d’arrêt. Son esprit cherchait à saisir quelque chose, à trier les informations.

– Vous vous êtes installée chez votre père ?

– Oui.

– Vous n’auriez rien remarqué dans la forêt, la nuit d’avant-hier ? Ou entendu des bruits suspects cette nuit-là ? N’importe quoi ?

Je secouai la tête.

Non, monsieur. Non, monsieur. Non, monsieur.

Il me dévisagea un peu trop longuement à mon goût.

– O.K., allez-y alors.

Il parcourut l’assemblée du regard avant de passer au groupe suivant.

Il savait exactement qui il cherchait.

*

* *

Nous partîmes de l’arrière de la maison d’Annaleise, en direction du torrent. La fouille se révéla fastidieuse, compliquée par une vieille dame qui n’arrivait pas à suivre le rythme. Nous avancions à la vitesse d’un escargot, et la vieille dame s’arrêtait dès qu’elle tombait sur quelque chose qui lui paraissait suspect. Une pierre déplacée. Un tas de brindilles. Une marque sur un tronc d’arbre. Brad, notre chef de groupe, reconnaissable à son talkie-walkie, lui rappelait sans cesse :

– On la cherche, elle. On n’examine pas une scène de crime !

Nous n’étions pas assez proches les uns des autres pour discuter normalement. D’ailleurs, nous étions surtout censés écouter. Des appels à l’aide ou autre chose. À intervalles réguliers, la fille postée à la limite de notre secteur criait : « Annaleise ! Annaleise Carter ! »

Comme si d’autres Annaleise avaient pu se perdre dans cette forêt !

En approchant du torrent, nous rencontrâmes une autre équipe.

– On est allés trop loin, dis-je.

Brad examina la carte.

– Nan, on devait aller jusqu’au torrent. Ce sont eux qui se sont plantés. Hé ! Vous êtes hors zone !

– Quoi ? cria un homme.

– Vous vous êtes gourés de secteur !

Leurs échanges de cris se poursuivirent jusqu’à ce que les deux chefs se rejoignent, comparent leurs plans, discutent encore. Je m’assis sur une souche. Attendant la fin du sketch. Quelle perte de temps ! On ne savait même pas si les équipes couvraient les bonnes sections. La forêt et ses points de repère n’étaient pas familiers à tout le monde.

– Je crois que j’ai trouvé un truc ! s’exclama la vieille dame penchée sur un tas de feuilles à trois mètres environ de la rive.

Ma voisine réprima un soupir agacé. La vieille dame ramassa quelque chose qui brillait au soleil, le tint au-dessus de sa tête pour l’inspecter.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle.

Je me relevai et m’approchai.

– Une boucle métallique, répondit quelqu’un. Mais un modèle pour fée : elle est minuscule.

– Une boucle de bracelet alors, peut-être ? hasarda la vieille dame.

Elle la tourna entre ses mains. Les bords étaient couverts de boue, mais on distinguait nettement deux lettres entourées d’un cercle.

– Des initiales. M. K. Ça ne peut pas être à elle.

– Bon sang…, intervins-je. On va vraiment inspecter tous les détritus qu’on va trouver dans cette forêt ? C’est ridicule.

– Est-ce qu’on a le droit d’y toucher ? s’enquit une jeune fille qui avait sans doute abusé de séries policières.

La vieille dame fronça les sourcils et reposa la boucle en remuant les feuilles pour que ça paraisse naturel.

– Ce n’est pas ça, dis-je en la ramassant et en l’examinant. Ça vient d’une laisse. Est-ce qu’Annaleise avait un chien ?

– Je ne crois pas, dit la fille.

Brad nous indiqua de faire demi-tour.

– Allez, on recommence !

Je suivis le mouvement, quelques mètres derrière les autres, en balayant le terrain du regard. Je glissai la boucle dans ma poche arrière. Elle ne provenait ni d’une laisse, ni d’un collier, ni d’un bracelet. J’avais reconnu le logo. C’était la boucle d’un sac à main.

*

* *

Je pris le trajet le plus long pour rentrer. Je m’arrêtai au CVS, m’achetai une canette de soda, passai aux toilettes pour jeter la boucle dans la poubelle, puis ressortis sans oublier de saluer au passage Luke Aberdeen.

*

* *

En me retrouvant devant chez moi, je penchai la tête pour essayer de voir la maison avec les yeux d’un étranger. Rien de spécial. Rien qui arrête le regard. Mes pieds s’enfoncèrent dans le sol boueux, je les soulevai et mes baskets restèrent un instant coincées avant que je les extirpe dans un bruit de succion. J’avançai vers le porche d’un pas lent et fatigué, comme si mes semelles collaient à la terre. Une fois devant le perron, je dus faire un effort de volonté pour entrer.

Je pensai à tous les secrets gardés par cette maison, y compris les miens. Ceux de Daniel, ceux de mon père, sans parler de la génération qui nous avait précédés. Dans les murs, sous les planchers, enfouis dans la terre. J’imaginai Corinne secouant un jerricane d’essence avant que je jette une allumette enflammée sur le plancher fendillé du porche. Nous deux collées l’une à l’autre pendant que le bois craque, grésille. Bientôt, c’est toute la maison qui s’embrase pour finir en un tas fumant de gravats et de cendres. Et le feu qui gagne les branches basses d’un arbre voisin ravage peu à peu toute la forêt.

– Qu’est-ce que tu fais ?

Tyler était sorti de sa camionnette et s’avançait vers moi avec la même démarche.

Je contemplai la maison. Ma fenêtre au-dessus de la pente du toit.

– J’imagine un incendie.

– Ah !

Il s’arrêta près de moi et je sentis sa main sur la chute de mes reins. À son tour, il regarda le porche branlant, la fenêtre, et je compris qu’il se représentait la même scène.

– Ton dernier repas date de quand ? demanda-t-il.

– Je ne sais pas.

– Viens. J’ai acheté de quoi dîner.

*

* *

Le bar était sombre, mais quelques clients occupaient encore la salle. Tyler se posta entre moi et la porte d’entrée pour bloquer la vue. Sous son bras, le sac du traiteur chinois. Je le suivis dans l’escalier étroit, lui pris le sac pendant qu’il ouvrait la porte de son appartement. Du bout du pied, il la maintint ouverte pour me laisser passer.

– Voilà, c’est ici.

Je posai le sac sur l’îlot central de la cuisine, à ma gauche immédiate. L’endroit aurait eu besoin d’équipements plus modernes, d’un coup de peinture, d’un ou deux tapis sur le plancher abîmé mais, pour le reste, il correspondait parfaitement à Tyler. Canapé, télé, cuisine, chambre, il n’avait besoin de rien de plus. Il ne faisait aucun effort pour se conformer aux usages et si une chose ne l’intéressait pas, il ne cherchait pas à l’obtenir. Pendant que je déambulais dans l’appartement, l’examinant en détail, Il sortait des assiettes et préparait le repas.

Son lit était fait. Queen size, avec une couette beige toute simple. La commode qu’il avait depuis toujours occupait un coin de la pièce, à côté d’un nouveau meuble pas du tout assorti mais qui, pourtant, réussissait à la compléter harmonieusement. La porte de la salle d’eau était ouverte : mousse à raser à côté du lavabo, savon sur une coupelle. Avant de sortir, je jetai un coup d’œil dans sa penderie : uniquement des vêtements masculins, quelques accessoires de camping.

– L’inspection est concluante ? me demanda-t-il quand je le rejoignis dans la cuisine.

Il me tendit mon assiette.

– Tu m’as pris mon plat préféré, remarquai-je.

– Je sais.

Il s’installa dans le salon, assis par terre, adossé au canapé, et posa deux bières sur la table basse.

Je pris place à côté de lui sur le plancher.

– Tu n’es pas fan des chaises, à ce que je vois.

– Ça fait seulement six mois que je suis là. Les chaises sont mon prochain achat.

Il engloutit une boulette de riz frit et, pointant de ses baguettes l’assiette posée devant moi :

– Nic, il faut vraiment que tu manges.

Mon estomac se serra devant cet amas de nourriture. Je bus une gorgée de bière, m’appuyai contre le canapé.

– Quel genre de sac à main avait Annaleise ?

Je sentis Tyler se tendre à côté de moi.

– Je n’ai pas envie qu’on parle d’Annaleise.

– C’est important. J’ai besoin de savoir.

– O.K. Il était…

Il prit le temps de se souvenir.

– … je ne sais plus. Vert foncé je crois.

– Quelle marque ?

– Ça, je n’en sais rien. Pourquoi ça t’intéresse ?

– On a trouvé quelque chose, dans mon groupe. Une boucle métallique. Provenant d’un sac Michael Kors. Près du torrent.

Je respirai profondément.

– Je suis à peu près sûre que c’est le sien.

Il posa son assiette sur la table, avala une longue rasade de bière.

– Et elle est où, cette boucle, à présent ?

Je fixai ses yeux injectés de sang.

– Dans la poubelle des toilettes pour dames du CVS.

Il pinça l’arête de son nez entre ses doigts.

– Nic, tu n’as pas le droit de faire ça. Tu ne peux pas bidouiller l’enquête, sinon les gens vont se poser des questions. Je suis certain qu’Annaleise va bien.

– Et moi, qu’Annaleise ne va pas bien du tout. Quand les gens disparaissent, c’est qu’ils ont un problème, Tyler.

– Ne pleure pas…

– Je ne pleure pas.

Je posai ma tête sur mon bras pour effacer les larmes.

– Pardon. Bon sang. J’ai à peine dormi en… quoi ? trois jours ?, et je commence déjà à flancher.

– Mais non. Tu es ici, avec moi, et tout va bien.

Je ris.

– Tu trouves ? Moi, j’ai l’impression que le monde entier se casse la gueule. Que je deviens cinglée. Que je suis au bord d’un gouffre et que je ne m’en aperçois même pas.

– Évidemment que tu t’en rends compte. C’est même précisément pour ça que tu n’es pas cinglée.

Je fis un signe de tête négatif et me forçai à mordre dans une bouchée au porc.

– Comment tu te sens, toi ? lui demandai-je.

– Pas terrible.

Nous ne touchions plus à nos assiettes. Nos bières étaient à moitié vides.

– Je ne sais pas ce que je fous ici.

– On est juste des amis qui dînent ensemble après une journée de merde.

– Ah ! oui ? Je veux dire, on est amis, maintenant ?

– On est ce qui t’arrange, Nic.

– Arrête.

– Quoi ?

– De mentir.

– Ouais…

Il passa un bras sur le canapé derrière moi, creusant un espace pour que je vienne me blottir contre lui. Puis il posa la main sur mon épaule et nous restâmes ainsi, face à la télévision éteinte de l’autre côté de la table.

– Si la boucle vient de son sac, alors elle a un problème, repris-je. Et moi, je devrais être dehors, à la recherche de ce foutu sac.

– Nic, tu dois te détendre, maintenant.

Il soupira lentement contre mon front.

Dans le silence, le murmure des clients sortant du bar nous parvenait depuis la fenêtre ouverte.

– Je ne sais pas quoi faire, pour la maison.

Je n’aurais pas dû avaler cette bouchée au porc. Je respirai un grand coup pour essayer de me ressaisir.

– Je ne peux pas dormir dans cette maison.

– Eh bien, n’y va pas. Mon canapé est convertible. Prends mon lit. Tu as vraiment besoin de repos.

– Les gens vont…

– Juste pour cette nuit. Personne ne sait que tu es ici.

Je posai ma tête contre son épaule. Fermai les yeux. Sentis ses doigts effleurer machinalement la pointe de mes cheveux. Ce qui me parut soudain beaucoup trop intime, alors qu’il me touchait à peine.

Sans doute parce qu’il n’y a rien de plus intime que quelqu’un qui connaît vos secrets, tous vos secrets, et reste malgré tout à vos côtés, vous achète votre plat préféré, caresse machinalement votre chevelure pour vous apaiser.

– Je les aime vraiment, tes cheveux.

Je souris. Il ne fallait plus penser à demain. Un jour, je pourrais revenir ici et il serait parti. Un jour, je pourrais pénétrer dans la forêt et m’évanouir, laissant juste derrière moi une boucle de sac à main. Et nous finirions tous dans des boîtes au poste de police, ou enterrés, piétinés, ignorés, sans personne pour partir à notre recherche.

Je relevai la tête, changeai de position pour enfourcher Tyler, une jambe de part et d’autre des siennes, mes bras le long de son cou, mes doigts caressant son crâne.

– Attends… Ce n’est pas une bonne… Ce n’est pas pour ça que…

Je retirai mon chemisier, vis son regard se poser sur la cicatrice de mon épaule puis se détourner – comme toujours.

Il me saisit par les cuisses pour m’immobiliser. Appuya son front contre mon épaule. Son souffle se fit plus court.

Si rentrer chez soi est une sensation réconfortante, nostalgique – un plat mitonné par sa mère, le chien de la famille endormi au pied du lit, un vieux hamac tendu entre deux arbres dans le jardin –, alors, pour moi, cela se résumait à ça : Tyler. Savoir que quelqu’un connaissait toutes les versions de moi-même. Les avait vues s’emboîter. Avait été témoin des décisions que j’avais prises, des mensonges que j’avais proférés, des pertes que j’avais endurées. Et malgré tout…

– Tu veux m’obliger à te supplier ?

Sa respiration caressait l’espace entre mon cou et mon épaule.

Ses lèvres bougèrent.

– Non. Jamais.

Et il approcha ma tête de la sienne.

Parce que Tyler est comme ça : il me donne toujours exactement ce que je demande.

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