Évanouies
Jour 1 La nuit
Jour 1
La nuit
Le long trajet et ma visite à papa m’avaient épuisée. Sans parler de cet après-midi de ménage, qui me laissait crasseuse. Et il restait encore tant à faire ! Assume ton rôle de sœur responsable, pensai-je. Mais je le faisais déjà. J’aurais simplement aimé que Daniel s’en rende compte. J’avais fait des promesses, conclu des marchés et pris des décisions que mon frère pouvait peut-être commencer à comprendre.
Le robinet de l’évier et le tuyau d’écoulement étaient rougis par la rouille. Je fouillai dans la boîte à outils de Daniel, pulvérisai de l’antirouille, tendis l’oreille pour entendre le chuintement de la réaction chimique.
J’enfilai des gants et pris la brosse métallique mais, chaque fois que je pliais les doigts, mon diamant accrochait le caoutchouc. J’enlevai mon gant gauche, retirai la bague de mon annulaire et la posai au milieu de la table de la cuisine, pile dans mon champ de vision. Une façon de me rappeler que j’étais une étrangère désormais, que j’avais bien quitté Cooley Ridge.
Je m’occupai de l’évier et du comptoir, vaguement satisfaite de mon travail, frottant méticuleusement pour que tout reluise. La sonnerie du téléphone m’offrit une pause bienvenue. Ma vue commençait à se brouiller. Je passai le bras sur mon front pour relever une mèche de cheveux, puis retirai un gant.
– Allô ?
– Désolé de t’appeler si tard.
Je m’assis sur une chaise et enlevai l’autre gant avec les dents.
– Pas de problème, Everett. Je sais que tu as du travail.
– Bon, alors ça y est, tu es arrivée ?
– Ça y est.
– Comment ça va, pour le moment ?
– À peu près comme je l’avais prévu. Papa n’a pas changé, Daniel non plus. Il est passé me donner les documents pour le médecin. Et j’ai commencé à nettoyer la maison.
Je me levai, donnai un dernier coup d’éponge avant de monter.
– Combien de temps avant de la mettre en vente, tu crois ?
– Je n’en sais trop rien… Je ne veux pas le faire tant que tout n’a pas été remis en état. La première impression est décisive, tu le sais bien.
Je vis qu’il était presque minuit. Réprimai un bâillement.
– Au lit, maintenant !
– J’y vais.
J’éteignis les lumières au rez-de-chaussée, allai me poster devant la fenêtre. Debout dans le noir, je distinguai les arbres et les montagnes illuminés par le clair de lune. Au revoir, pensai-je.
Pendant une fraction de seconde, je crus voir une faible lueur entre les troncs.
– Je vais essayer de convaincre mon père de signer les papiers lui-même. Je n’aime pas l’idée que tout se fasse dans son dos.
– Eh bien, fais ce qui te semble le mieux, répondit Everett avec un bâillement qui m’arracha un sourire.
– Comme toujours !
*
* *
Dix ans auparavant, j’avais traversé cette forêt en titubant, désespérément, pour rentrer chez moi. Pour me retrouver en sécurité derrière ces murs. Encore un effort et tu y es… Comme si ça pouvait enrayer l’inévitable. La voiture de papa et celle de Daniel n’étaient plus là, j’avais couru dans le jardin, le bras plaqué contre le ventre, tous deux martelés par une douleur lancinante. La lanterne se balançait sous le porche, la porte-moustiquaire avait grincé et je m’étais retrouvée seule dans la maison.
Seule et à bout de souffle.
Le souvenir de cette nuit me revient seulement par flashes. Je ne sais pas bien comment interpréter ça mais, alors qu’il m’arrive de penser à Corinne sans problème pendant de longues minutes, je suis incapable de regarder en face les événements de cette nuit-là. Je ne peux les aborder que par la bande, en distillant quelques faits ici et là. Impossible de m’y confronter directement. Je n’en ai jamais parlé avant. C’est ma seule façon d’y parvenir.
J’y viens.
*
* *
Paniquée, je fonçai dans la salle d’eau et me dévêtis. Essayant d’arrêter quelque chose sur quoi je n’avais aucun pouvoir et qui décuplait ma colère. Au moment où j’abdiquai, la colère céda le pas à une sensation de silence et de vide. Je me rappelai que le monde n’était pas censé se plier à ma volonté, qu’il ne l’avait d’ailleurs jamais fait et qu’il n’allait certainement pas commencer ce soir-là.
Je tournai le robinet d’eau chaude et m’assis dans la baignoire. Genoux pliés, tête posée sur les bras, paupières closes, je me laissai marteler par le jet.
Deux jours. Deux jours s’étaient écoulés depuis ce moment irréel dans la salle de bains de Corinne, puis la nouvelle devenue réalité s’était transformée en espoir dans mon esprit, et maintenant c’était fini. Comme si elle n’avait jamais existé.
*
* *
Daniel frappe à la porte un peu plus tard.
– Nic ? Ça va ?
D’autres coups à la porte.
– Je t’entends, tu sais ?
Je retiens mon souffle pour arrêter de pleurer.
– Réponds-moi ou j’entre.
Le bouton de la porte tourne et une bouffée d’air froid s’engouffre dans la pièce. Je vois l’ombre de Daniel à côté de mes vêtements en tas sur le carrelage.
– Tout va bien ?
Je soupire. Un sanglot.
– Non.
– Dis-moi ce que je peux faire. Je peux t’aider ?
Après avoir frappé mon frère, Tyler lui avait annoncé que j’étais enceinte. Je l’avais compris au regard atterré que Daniel m’avait lancé par la suite.
– C’est trop tard.
– Sors de la baignoire, Nic. Je ne peux pas t’aider si tu n’en sors pas.
– Je ne veux pas de ton aide.
– Je suis désolé. Si tu savais comme je suis désolé !
Et l’ombre de se retirer. Et la porte de se refermer.
L’eau finit par refroidir. Je me redresse, attrape une serviette sur la patère.
Je ramasse mes vêtements, descends faire tourner une machine. Puis, emmitouflée dans le pyjama en laine polaire que je mets en hiver, je m’effondre au milieu de mon lit. Dans sa chambre, Daniel est au téléphone.
– Non, Tyler, tu ne comprends pas. Il faut que tu viennes.
Je crie à travers la salle d’eau qui nous sépare :
– Il ne peut pas !
Daniel raccroche, apparaît dans l’embrasure de ma porte. Il a l’air aussi impuissant et aussi perdu que moi.
– Alors qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je peux faire ?
Et voilà que je me remets à pleurer. Tous les événements de cette nuit s’emmêlent. Je veux revenir des années en arrière, une décennie, quand tout était encore possible. Une seule phrase sort de ma bouche :
– Je veux maman.
Impossible.
Et Daniel, impénétrable, tête baissée, nez enflé, yeux légèrement tuméfiés, vient s’asseoir près de moi et me répond :
– Je suis toute ta famille.
*
* *
Tyler était quand même venu. À pied. En traversant le torrent. Je l’avais entendu, un peu plus tard, parlant avec Daniel dans le salon.
Je m’étais levée et lui avais annoncé la nouvelle dans l’escalier. Mes pleurs avaient cessé.
J’avais perdu sa bague. J’avais tout perdu. Et je n’étais pas certaine que sa demande tenait toujours. S’il voulait encore de moi. C’était plus simple de faire comme s’il ne s’était jamais rien passé.
*
* *
Tout ce que cette boîte au poste de police contenait m’appartenait : le test de grossesse, la bague, même les rumeurs. Et, en quelque sorte, c’était parfaitement justifié. Cette fille s’était évanouie après un virage, au bord de la route, le dernier soir de la fête foraine du comté. Elle avait disparu. Elle avait changé de cheveux, d’accent, de numéro de téléphone, d’adresse. Elle n’avait jamais regardé en arrière.
Fais ce que tu dois faire, Nic.
Ressaisis-toi.
Recommence tout depuis le début.
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