Évanouies
Jour 10
Impossible de dormir : l’idée que j’avais pu passer à côté de quelque chose me taraudait. Quelque chose ou quelqu’un était entré chez moi et se trouvait peut-être en ce moment même aux abords de la maison. Peu après minuit, je sortis sous le porche de derrière – un peu de fraîcheur pour m’aérer le cerveau – et m’assis sur les marches. J’avais pris soin de laisser la lanterne allumée, je me serais sentie trop vulnérable avec rien d’autre en tête que les paroles de mon père : La forêt a des yeux.
Je scrutais la nuit, me laissant dériver d’un état de conscience à l’autre. Les ombres découpées sur fond de ciel sombre, changeant d’aspect au gré des nuages défilant devant la lune. Tout autour de moi, des formes sombres grouillaient tels des monstres.
*
* *
Les flics n’avaient encore rien trouvé. Pas d’indices concrets. Ou alors ils en avaient mais n’en parlaient pas. Ça ne leur ressemblait pas – pas ceux que je connaissais, en tout cas.
À l’époque de la disparition de Corinne, l’agent Fraize était dans la police depuis dix ans. Il avait parlé de Jackson, de Bailey, de Tyler et de moi à sa femme, qui travaillait comme secrétaire administrative au lycée. Peut-être pensait-il apprendre des choses utiles à l’enquête. Lui soutirer des informations, sans trop s’embarrasser de subtilités : Bailey et Jackson ? Corinne et Tyler ? Tu te souviens de Daniel Farrell ? Parle-moi d’eux. Dis-moi tout ce que tu sais.
Jimmy Bricks passait sa dernière année au lycée quand Daniel y était entré. Il serait le premier Bricks à faire des études universitaires et il détenait aussi le record du plus grand nombre de bières englouties d’affilée. Le record tenait toujours quand j’avais quitté le lycée. Nous étions trop proches en âge pour que je le considère comme une figure d’autorité. Nos cercles d’amis se recoupaient. Nous le retrouvions dans des soirées chaque fois qu’il rentrait de la fac. Il répandait des rumeurs à propos de Corinne comme s’il s’agissait de faits établis par une enquête de police.
C’est seulement quand Hannah Pardot, du SBI, était entrée en scène que l’enquête s’était accélérée. L’inspectrice qui ne souriait jamais, même quand elle essayait d’endosser le rôle de la gentille, avec ses yeux perçants et son rouge à lèvres couleur sang qui, parfois, tachait ses dents. Elle me rendait affreusement nerveuse, surtout quand je pensais qu’à une époque elle aussi avait eu dix-huit ans. Elle semblait savoir que la personnalité de Corinne était bien plus complexe que quiconque pouvait le lui dire.
Elle avait la trentaine, des cheveux auburn bouclés, des yeux gris qui ne laissaient rien transparaître. Peut-être que, depuis, elle avait fondé une famille. Ou qu’elle avait pris une retraite précoce. Ou bien une affaire en avait chassé une autre et elle nous avait oubliés – là où nous avions gardé sa marque en nous.
Hannah était méticuleuse, extrêmement discrète et se concentrait uniquement sur les faits concrets. Si elle avait été là depuis le début, peut-être aurait-elle découvert ce qui était arrivé à Corinne.
Et si elle était ici en ce moment, peut-être les flics trouveraient-ils ce qui était arrivé à Annaleise.
Les faits. Difficile de les distinguer nettement. Ils étaient comme la vue depuis le porche : des ombres dans l’obscurité, des formes engendrées par la peur.
*
* *
Il y avait quelqu’un dehors. Des pas faisaient crisser le gravier, de plus en plus forts, de plus en plus proches. Quelqu’un en train de courir. L’adrénaline me fit me relever d’un coup, tandis que le sang affluait vers mon crâne. Des pas de plus en plus rapides, sur ma gauche. Retenant mon souffle, je tentai de scruter la nuit, mais l’intrus restait caché derrière les arbres. Il dépassa la maison, les feuilles craquaient sous ses chaussures à un rythme régulier, puis une pause assez longue indiqua qu’il sautait par-dessus le ruisseau, à sec et pénétrait sur le terrain des Carter.
Je cherchai mon téléphone – laissé à l’intérieur –, puis me demandai si quelqu’un d’autre risquait de débarquer. Les pas s’éloignaient pendant que je réfléchissais à la marche à suivre.
Allez !
Je traversai le jardin rapidement mais, dès que je pénétrai dans la forêt, mes pieds nus hésitèrent, ma foulée ralentit. J’étouffai un cri quand une brindille pointue me griffa la cheville. Je m’arrêtai, appuyée à un arbre, tendis l’oreille : silence total. M’avait-il entendue ? Était-il parti ?
Je repris mon souffle, comptai jusqu’à vingt et repartis.
Toujours aucun bruit.
J’avançai prudemment, m’arrêtant toutes les dix secondes pour écouter, jusqu’à atteindre la butte séparant notre propriété de celle des Carter. Je la gravis à quatre pattes et me postai pour avoir la meilleure vue possible malgré les arbres.
Là-bas. Une lumière. Une ombre se devinait entre les lamelles d’un store dans l’atelier d’Annaleise. Je me rapprochai en descendant la butte en oblique. C’était une lueur, trop faible pour provenir d’une lampe, un simple rai de lumière dans la pénombre. Lampe de poche, téléviseur, ordinateur peut-être…
Je parvins assez près de l’atelier, mais une main écarta les lames du store et la silhouette jeta un coup d’œil au-dehors. La lune éclairait de biais la fenêtre : je distinguai des yeux, un reflet, puis fermai les paupières pour ne pas me faire repérer à mon tour. Je regagnai le couvert des arbres, m’adossai à un tronc, m’efforçai de ralentir ma respiration.
Une porte s’ouvrit, une clé tourna dans une serrure : l’intrus était dehors à présent. J’entendis du mouvement dans les feuilles, un trajet en cercle. Lent d’abord, de plus en plus proche. Puis plus rapide, s’éloignant.
J’attendis quelques minutes, plus peut-être, avant de rentrer chez moi. Mes jambes tremblaient, mes pieds étaient devenus insensibles. Quelqu’un était entré chez Annaleise au beau milieu de la nuit. Quelqu’un qui connaissait bien la forêt. Quelqu’un qui avait la clé. Quelqu’un capable de courir dans le noir sans se perdre.
*
* *
La douche était froide. Je ne savais pas si je tremblais à cause de la température ou du résidu d’adrénaline dans mon organisme. Mais la sensation de l’eau était réconfortante. La chaleur du jour commençait déjà à se faire sentir et je n’avais même pas cherché un réparateur pour la climatisation. Tyler avait évoqué un problème de condensateur, mais Daniel voulait un autre avis. Un avis fiable, avait-il précisé.
Je m’habillai, lançai le café, me laissai tomber sur une chaise et calai ma tête entre mes bras. J’essayai d’apaiser mon esprit, de sombrer dans un oubli dépouillé de tout souci. Mais il fallait que je mette la main sur Tyler avant qu’il parte. Que je le regarde dans le blanc des yeux quand je lui poserais la question. Je devais savoir.
Encore une minute. Encore un moment et je partirai.
*
* *
Le café était tiède quand je parvins à m’arracher à la table. Merde. J’avalai une tasse en vitesse, fis l’impasse sur le petit déjeuner et sautai dans ma voiture, direction le Kelly’s Pub.
Sa camionnette était déjà partie, mais je distinguais les lumières tamisées du pub à travers les fenêtres crasseuses. Comme d’habitude, Jackson avait garé sa moto sur le parking de derrière. Nous étions un mercredi matin, mais il y avait déjà quelques clients accoudés au bar. Avec un verre de whisky. Ou une bouteille de bière. Un assortiment de cacahuètes dans un bol à portée de main.
Je poussai la porte d’entrée et la clochette tinta. Jackson vrilla son regard sur moi.
– Je peux faire quelque chose pour toi ?
En m’approchant, je vis qu’il tentait de réprimer un sourire narquois.
– Ma parole, tu passes ta vie ici ?
– C’est mon boulot.
Ses mains épaisses étaient appuyées sur le comptoir et son tee-shirt moulait son torse musclé. Sur ses avant-bras, les tatouages paraissaient prendre vie. Ses ongles étaient rongés jusqu’à la lunule et j’avais du mal à voir si la teinte de ses doigts était due à l’alcool ou à la nicotine.
– À propos, tu l’as loupé de quelques heures.
Pour telecharger plus d'ebooks gratuitement veuillez visiter notre site : www.bookys.org
Il avait parlé sans me regarder.
Nous étions toujours prudents l’un envers l’autre. Même quand ses paroles étaient lourdes de menaces, Jackson prenait garde de les envelopper d’autre chose. Je le connaissais trop bien et lui aussi me connaissait. Depuis l’enquête, nous en avions beaucoup appris sur chacun et sur Corinne. Avec sa disparition, je m’étais rendu compte que ma meilleure amie m’avait confié très peu de choses sur elle. Les questions trop précises d’Hannah Pardot me laissaient sans voix. « Qu’est-ce qu’elle pensait de ses parents ? Dans quels termes parlait-elle de Jackson ? Vous saviez qu’elle avait prévu de le retrouver ? Qu’est-ce qu’elle lui demandait au juste dans ce message ? » Je ne pouvais répondre qu’aux questions hypothétiques. Pour celles-là, je savais. « Elle était capable de partir avec quelqu’un qu’elle venait de rencontrer ? De s’enfuir ? De vous piquer votre petit ami en prétextant que c’était pour votre bien ? »
Mais impossible de dire dans quel état d’esprit elle vivait. Tout ce qui avait un peu de substance – les réponses tangibles, réelles – m’échappait. La Corinne que je connaissais vivait dans les hypothèses, les possibilités théoriques : avec elle, le conditionnel était obligatoire.
C’est seulement quand Hannah Pardot l’avait percée à jour que j’avais tout découvert sur elle. Corinne Prescott : plus réelle présumée morte que vivante.
Jackson avait réussi à préserver les informations qu’il gardait pour lui : « Je ne l’ai pas vue. Elle ne m’a jamais rejoint. Je ne sais pas à quoi elle faisait allusion dans son message. »
Parce que je n’avais pas attiré l’attention sur lui. À l’époque, c’était lui que les gens voulaient croire. « Jackson Porter ? Il aimait Corinne. Il n’aurait jamais… »
Quand on était adolescents, il dégageait un je-ne-sais-quoi qui inspirait confiance. Pas précisément de l’honnêteté, mais les traits de son visage semblaient incarner la fiabilité.
Les gens voyaient ses grands yeux noisette bordés de cils trop longs pour un garçon et ils avaient l’impression qu’il les écoutait même quand ce n’était pas le cas. Il y avait une logique imparable et rassurante dans le fait que ses cheveux étaient assortis à ses yeux. Plus encore : la symétrie de son apparence paraissait le rendre étranger à toute tromperie. Quand les premiers interrogatoires commencèrent, après la disparition de Corinne, je fus frappée de voir Jackson réussir à se tirer de toutes les situations – comme il l’avait toujours fait.
Et je sus qu’il mentait.
Je ne voulais plus me retrouver dans la même pièce que lui. Ni parler de lui. C’est cela qu’Hannah Pardot avait immédiatement retenu : non pas mes paroles mais la distance que j’essayais de mettre entre Jackson et moi. Ce refus de commenter le moindre de ses propos. De confirmer ou d’infirmer quoi que ce soit. Je me retranchais invariablement derrière un : Je ne sais pas. C’était tout ce que Corinne m’avait laissé, de toute façon.
Au bout du compte, ça n’avait rien changé. Bailey avait craqué à la première occasion, en entendant parler du test de grossesse dans la salle de bains de Corinne. Elle avait rempli la boîte avec toutes nos trahisons et toutes ses peurs. Déclaré tout ce qu’Hannah Pardot avait voulu entendre : « Nic ? Elle se croit trop bien pour cette ville. Mais, sans nous, elle n’est rien du tout. Rien. » Et aussi : « Non, on ne savait pas que Corinne était enceinte. Sûrement de Jackson. C’est sans doute de ça qu’elle parlait dans son message, et apparemment Jackson ne voulait pas du bébé. » Bailey avait simplement réuni toutes les pièces du puzzle que Pardot avait posées devant elle et lui avait resservi l’histoire qu’elle voulait entendre. Corinne était une fille impulsive, casse-cou – elle avait même fichu le feu à la grange des Randall ! – et je lui en voulais toujours d’avoir dragué Tyler lors de cette soirée. Quant à Daniel, il était vraiment trop dur avec moi – en accentuant le dur. « Jackson n’avait pas l’intention de lui pardonner, cette fois, avait conclu Bailey. C’est lui-même qui me l’a dit. »
C’était lui. Forcément lui. Il en avait assez d’elle ou il ne voulait pas du bébé.
Bailey avait monté l’histoire de toutes pièces et, comme elle était l’une des meilleures amies de la disparue, l’histoire était devenue réalité. Ensuite, chacun y était allé de sa contribution : « Une fois, je l’ai entendue vomir dans la salle de bains. Elle ne portait plus ces tee-shirts trop courts parce qu’elle voulait cacher son ventre. Elle avait honte. Jackson l’a larguée. La pauvre. Vraiment, la pauvre. Mais, au fond, elle l’a bien cherché, vous savez… »
Quand je l’ai découvert, je ne sais pas ce qui m’a pris. Pourquoi j’ai bousculé Bailey, pourquoi j’ai hurlé, pourquoi je l’ai accusée de foutre en l’air Jackson. Pourquoi ça me tenait tellement à cœur.
Car elle l’a vraiment foutu en l’air. Son histoire, c’est celle que tout le monde a crue, même si personne ne pouvait apporter le moindre début de preuve. Et c’est pour cette raison qu’aujourd’hui il travaillait au pub, tout seul. Sans petite copine. Dorénavant, ses grands yeux aux cils incroyablement longs lui donnaient l’air d’un comploteur. D’un homme qui passait son temps à épier les gens. Son apparence le trahissait. Ses traits symétriques étaient ceux d’un masque. Un masque qui cachait un monstre.
Ce bar était l’endroit le plus sûr où parquer un type comme lui.
– Pourquoi tu ne t’en vas pas, Jackson ?
Il ne répondit rien. Ses tatouages s’animaient pendant qu’il passait un torchon sur le comptoir entre nous. Mais je crois que je savais. Dans ce genre de lieu, on attend les gens. On attend que les gens reviennent. Que la vie trouve une signification.
– Et toi, pourquoi tu reviens tout le temps ?
– Je donne un coup de main pour mon père.
– Tu reviens seulement pour lui ?
De nouveau, ce rictus moqueur. Et cette façon d’éviter mon regard.
Je grimpai sur un tabouret.
– Depuis quand boire au petit déjeuner est devenu une pratique socialement acceptable ?
Il serra les lèvres, me dévisagea un quart de seconde trop longtemps.
– On est après le déjeuner, là.
Je consultai l’horloge derrière le bar. À chaque mouvement, la grande aiguille tressautait. J’avais dû comater une heure ou deux assise à la table de la cuisine. Récupérant le jour les heures de sommeil perdues la nuit.
– Qu’est-ce que tu veux, Nic ?
Je pianotai sur le comptoir comme le faisait mon père, m’interrompis. Étendis les doigts. Leur interdis de trembler à cause de la caféine.
– Tu sais où Tyler travaille ?
– Au même endroit que d’habitude.
– Mais encore ?
Tyler n’avait pas de bureau. Lui et son père travaillaient le plus souvent en dehors de chez eux, puisque Tyler avait vécu dans la maison familiale jusqu’à un âge que je considérais comme bien supérieur à un âge raisonnable. Par souci d’économie, précisait-il.
« Mais, du coup, tu dois payer une chambre de motel chaque fois que tu veux ramener une fille », l’avais-je charrié en me tenant un peu trop près de lui.
Il m’avait souri en répondant :
« Je les ramène chez elles. »
Et, joignant le geste à la parole, il m’avait ramenée chez moi.
À présent, il vivait ici, dans un appartement au-dessus du pub. Et moi, je ne savais toujours pas où il travaillait en ce moment.
Jackson lança le torchon sur le comptoir et me fit signe de le suivre à l’écart du bar, hors de portée des oreilles indiscrètes. Nous nous retrouvâmes dans le vestibule, entre la porte d’entrée et l’escalier. Il se pencha vers moi.
– N’essaie pas de le revoir. Crois-moi.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
Je sentais les clients au bar se rapprocher, essayer d’entendre notre conversation – j’entendais déjà les ragots : Jackson et Nic en train de comploter à propos de l’affaire. Jackson et Nic, blottis l’un contre l’autre.
– Annaleise Carter, dit-il. Ils lui mettent la pression. Avec toi dans les parages, ça aggrave son cas.
– Comment tu sais ça ?
– Peu importe. Juste, pas la peine de jeter de l’huile sur le feu, Nic. Tu sais comme les rumeurs partent vite, dans le coin.
– Quelles rumeurs ?
Il me lança un regard noir. Je coupai court.
– Je suis fiancée, Jackson. J’ai simplement besoin de lui parler.
– Tu as surtout besoin de lui foutre la paix. Annaleise était…
Il se reprit. Réfléchit. Pour moi, Annaleise était encore une petite fille de treize ans. Depuis que j’étais partie, j’ignorais ce qu’elle était devenue.
– Annaleise était quoi ?
– Elle était obsédée. Par Corinne. Elle traînait souvent ici. Sympa, mais elle en faisait des tonnes. Et elle posait beaucoup de questions.
– À propos de l’affaire ?
– Pas vraiment. Je ne dirais pas qu’elle était obsédée par l’affaire. Seulement par… elle.
Il jeta un coup d’œil en direction de la salle. Sa bouche se colla près de mon oreille.
– Elle me disait le même genre de choses que me disait Corinne. Avec les mêmes intonations. C’était flippant, Nic. Ça me foutait la trouille, vraiment. Elle l’imitait parfaitement, c’était hyper gênant.
Sa mâchoire se crispa, et avec elle chaque muscle de son corps.
– Je n’ai jamais eu aussi… Enfin, j’avais les jetons, quoi. Et les flics continuent de m’interroger. Ils étaient encore là ce matin. Je te parie qu’ils sont avec Tyler maintenant, puisque eux aussi veulent savoir où il travaille. Je te parie qu’ils sonneront bientôt à la porte de ton frère.
– Daniel ? Pourquoi ils voudraient l’interroger, putain ?
Il plissa les lèvres et soutint mon regard sans ciller.
– Tu n’y penses pas sérieusement. Pas Daniel.
Il haussa les épaules.
– J’ai entendu dire qu’elle l’appelait souvent. Quand elle venait ici, c’était pour le chercher. Comme toi avec Tyler. Apparemment, sa femme est allée passer quelques jours chez sa sœur il y a plusieurs mois. Je ne sais pas s’il y a un lien de cause à effet. Les rumeurs… Tu connais ça.
Les rumeurs. Elles se nourrissent toujours de quelque chose. Daniel ne m’avait pas dit que Laura était partie. Mais après tout, pourquoi l’aurait-il fait ?
– Dis-moi juste où il travaille, Jackson.
– Je ne sais vraiment pas.
Regard fuyant. Encore un mensonge.
Il me laissa dans le vestibule. Alors que la panique surgissait en moi et menaçait de faire éclater tout ce que j’avais lutté pour préserver – ma famille –, je perdis toute fierté. Je suivis Jackson et, dans la pénombre silencieuse, haussai la voix.
– Quelqu’un ici sait-il où je pourrais trouver Tyler Ellison ?
L’homme au whisky toussa dans son poing. Je m’approchai de lui. Il brandit son verre entre nous comme un bouclier, sourit et le porta à ses lèvres.
– Vous avez une idée ? demandai-je en me penchant vers lui.
Son haleine alcoolisée me piquait les yeux.
– Nan… Mais je serais curieux de savoir ce qu’il a fait pour qu’une minette débarque dans un bar en criant son nom !
Il rit de sa propre plaisanterie.
L’homme à la bière l’ignora. Son visage se fronça et il tendit son verre dans ma direction.
– Vous êtes la fille de Patrick Farrell, pas vrai ?
Sa question réduisit l’autre client au silence. Je confirmai.
– En ce moment, Ellison Construction s’occupe d’un nouveau chantier : une gare financée par cette foutue commune.
Il but une gorgée de bière et reposa sa bouteille avec fracas.
– Pour ces foutus touristes…
Son voisin de bar grommela quelque chose à propos d’argent, de financement, de chaussées et d’écoles.
– Je ne serais pas surpris que vous le trouviez là-bas. Comment va votre père ?
– Pas bien. Enfin, pire que ça. De pire en pire, en fait.
– Vous vendez la maison, il paraît ? J’ai entendu ça.
– Je ne sais pas.
Les ragots, de nouveau. Papa n’avait pas signé les papiers, mais la vente de la maison était déjà sur toutes les langues.
Je m’apprêtai à partir. Jackson me saisit le bras.
– Réfléchis bien.
Comme en écho, j’entendis alors Tyler murmurer à Jackson, près du torrent : « Réfléchis bien. » Quand j’avais fait craquer une branche en marchant dessus, ils s’étaient aussitôt retournés et avaient fait semblant de parler d’autre chose.
« Nic, Jackson a raconté aux flics qu’il ne l’avait pas vue après la fête, m’avait dit Tyler plus tard. Il prétend qu’il ne l’a pas vue de toute la soirée. »
C’était un mensonge.
J’avais vu Jackson avec Corinne. Après la fête foraine. Mais si je disais ça… Il faut comprendre la situation. Les histoires que les gens peuvent tisser à partir de quelques faits, les vérités qu’ils sortent de cette boîte…
Ils avaient besoin de trouver un responsable. Quelqu’un qu’ils pouvaient diaboliser, jeter en prison pour se sentir à nouveau en sécurité. Quelqu’un pour jouer le rôle du monstre.
Je ne pouvais pas dire un truc pareil. Ça aurait suffi à refermer la boîte pour toujours. À le condamner à vie.
Jackson n’était pas une chiffe molle qui se laissait abuser par Corinne, encore et encore. Ni un gamin en colère qui s’était senti trahi, comme l’enquête avait voulu le faire croire. Et il n’y avait jamais eu de dispute à propos d’un bébé. Quand Corinne s’en prenait à lui, le traînait plus bas que terre et l’obligeait à réagir, au point qu’il finissait par la rejeter – il aimait ça.
Je le savais parce que nous faisions pareil.
Il aimait ça à cause de ce qui suivait – le coup de fil le suppliant de revenir. Ce message téléphonique que les flics nous avaient fait écouter à tous : « Je t’en prie, reviens. » Et puis, sûrement, la façon dont elle lui manifestait son amour quand il la retrouvait. Personne n’était capable d’aimer si farouchement, si cruellement, si complètement. Et ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’étaient les petits secrets qu’il ne voulait surtout pas divulguer sur lui-même.
Quand ma mère était morte, Corinne, en larmes elle aussi, m’avait serrée contre sa poitrine.
« Nic, je t’aime, tu sais. Je te donnerais ma mère, si je le pouvais. Tu le sais, n’est-ce pas ? »
Je m’étais cramponnée à elle, sans répondre.
Ces phrases-là étaient habituelles dans la bouche de Corinne. Elle parlait des gens comme d’une monnaie d’échange, comme des pions que l’on peut déplacer et contrôler à loisir sur un échiquier.
« Tu veux assister à une belle flambée ? »
Cette nuit-là, nous nous étions rendues à la grange abandonnée des Randall. Corinne portait un jerricane rouge rempli d’essence. Elle l’avait vidé pour délimiter un périmètre. Puis elle m’avait laissée gratter l’allumette. Nous nous tenions la main en regardant les flammes monter du sol. Nous étions beaucoup trop près du brasier : chaque fois qu’un morceau de bois se consumait, s’enflammait dans une gerbe d’étincelles, nous le sentions.
C’était elle qui avait appelé Tyler pour qu’il vienne me chercher. Elle nous avait conseillé de dire que nous étions restés ensemble toute la nuit et, après nous avoir obligés à partir, elle avait appelé les secours.
Elle avait endossé à elle seule la responsabilité de l’incendie.
« Je leur ai expliqué que je m’entraînais à faire un feu. Comme chez les scouts. Pour savoir comment réagir en cas d’urgence. Et ça m’avait dépassée… »
Son sourire : immense. Elle m’avait rendu service. Les six mois de travaux d’intérêt général et la colère de son père n’étaient rien en échange de ce cadeau pour me faire oublier la mort de ma mère.
Comment aurais-je pu ne pas aimer Corinne Prescott, à cette époque ? Comment quiconque aurait-il pu ne pas l’aimer ? Je préférais penser que j’étais attirée par ces qualités-là plutôt que par sa cruauté, sa capacité à détruire sans l’ombre d’un scrupule – un oiseau à l’agonie, une grange abandonnée. Et je préférais croire qu’elle se comportait ainsi parce qu’elle m’aimait, elle aussi.
Avec le filtre du temps, j’y vois un peu plus clair. Il me suffit d’incliner légèrement le cadre, de modifier la perspective pour m’apercevoir que ce n’était peut-être pas seulement pour mes beaux yeux qu’elle avait décidé de porter le chapeau. Peut-être avait-elle simplement ajouté un nouveau maillon à une chaîne de loyautés réciproques pour consolider un chantage sentimental qui, un jour ou l’autre, dirait son nom et exigerait sa rétribution.
Corinne était persuadée que la vie, d’une façon ou d’une autre, finirait par atteindre un point d’équilibre. Que tout dans l’univers était régi par un principe sous-jacent d’équité. Que les années passées sur terre n’étaient qu’un jeu. Un risque qui pouvait payer, une mise à l’épreuve qui avait sa réponse, un décompte d’alliés et d’ennemis avec un score final à la clé. Je sais aujourd’hui que tout ce que nous faisions ou disions, et tout ce que nous ne faisions pas ou taisions, était enregistré dans son esprit. Et aussi au fond de nos propres pensées.
*
* *
En route pour trouver Tyler, je téléphonai à Daniel. Il décrocha à la première sonnerie.
– Allô ?
Clavier d’ordinateur en fond sonore.
– Dis-moi que tu ne batifolais pas avec Annaleise Carter ?
Le pianotage cessa aussitôt.
– Bordel, Nic…
– Daniel, tu te fous de ma gueule ? Qu’est-ce que tu as dans le crâne, putain ? Qu’est-ce que tu fabriques ? Et Laura ?
– Je sais que tu n’es pas en train de me faire la morale sur la fidélité. Alors pour te répondre clairement : non.
Il répéta son « non » d’un ton solennel. Je ne le croyais pas. C’est le genre de réponse qu’on donne pendant un interrogatoire. À quoi on se raccroche contre toute évidence, en espérant que quelqu’un viendra à notre secours.
Je l’avais déjà fait pour lui, une fois.
Dix ans plus tôt, j’avais entendu Hannah Pardot demander à mon frère, dans le salon : « Est-ce que Corinne et vous étiez liés d’une façon ou d’une autre ? » J’avais collé l’oreille à la grille d’aération près de la baignoire et je l’avais entendu jurer : « Jamais. Jamais. »
Quand ce fut mon tour, je l’imitai.
– Nic ? Tu m’écoutes ?
Dans le combiné, la voix de Daniel paraissait tendue.
– Jackson m’a dit…
– Ce connard ne sait pas de quoi il parle. J’ai beaucoup de boulot en retard, là… Tu as autre chose à me dire ou tu appelais juste pour me fliquer ?
– O.K., O.K.
Je raccrochai, la boule au ventre. La vision d’une fille disparue au centre d’une toile se forma dans mon esprit. Les paroles de Jackson sonnaient comme un avertissement. Annaleise s’était frayé un chemin souterrain dans les vies de tous ceux qui étaient liés à Corinne Prescott. Comme si elle cherchait quelque chose.
Une affichette apparut dans mon champ de vision. Devant les grands yeux scrutateurs d’Annaleise, un frisson me traversa. Mes mains se remirent à trembler.
Moi aussi, je cherchais quelque chose.
Je me demandai si elle l’avait trouvé.
*
* *
Tyler n’était pas à la nouvelle gare, mais à une centaine de mètres plus loin, là où la voie ferrée allait être agrandie. Un grand châssis en béton était déjà en place. Tyler se tenait de l’autre côté de la rue, entouré d’hommes habillés comme lui – jean usé, bottes de chantier au cuir fauve, tee-shirt, soit l’uniforme qu’il avait adopté onze ans plus tôt –, mais je le repérai tout de suite. Contrairement aux autres ouvriers avec leur casque jaune, il portait une casquette de base-ball.
Un maigrichon regarda dans ma direction et, d’un geste du menton, prévint Tyler.
– Tu as de la visite, on dirait.
Tyler se retourna au ralenti. Il me reconnut, mais son visage demeura impassible – une réaction très inhabituelle chez lui. Normalement, quand je venais le voir, il me souriait dès qu’il m’apercevait. Salut, Nic, comme si on s’était quittés la veille et non des années auparavant.
Là, son visage ne bougeait pas.
– Salut.
Seul un tressautement de son pouce indiquait que je n’étais pas une étrangère pour lui. Son regard dériva rapidement sur le côté, vers l’ouvrier maigre qui nous observait.
– Je peux t’aider ?
– J’ai un truc à te dire. C’est urgent.
Je me giflai mentalement. Urgent. Tout à fait le vocabulaire d’Everett dans une réunion d’affaires.
– Pas de problème.
Il m’indiqua une petite caravane et je redoutai de devoir lui parler devant son père mais, une fois entrée, je compris qu’elle n’abritait que son bureau. Une table de travail, les clés de sa camionnette jetées sur un tas de papiers. Quelques chaises à dossier droit. Des plans et des permis de construire punaisés à des planches de liège. Lorsque Tyler avait commencé à travailler pour son père à l’époque du lycée, j’avais toujours pensé qu’il s’agissait d’un arrangement provisoire. Qu’il avait d’autres ambitions, comme moi. Quand il avait choisi de ne pas tenter la fac, j’aurais dû comprendre. Au lieu de continuer à croire qu’il bossait avec son père en m’attendant, moi.
Dix ans plus tard, il dirigeait la société. Dix ans de plus, deux diplômes de moins que moi et deux fois plus d’expérience.
Il me suivit, ferma la porte et s’y adossa.
– Pardon, mais je ne m’attendais pas à te voir.
Il lança un coup d’œil par la fenêtre.
– Ce n’est pas vraiment le bon moment.
– Je suis désolée. Mais il s’est passé quelque chose.
J’essayai de bien voir son visage, mais il était caché par le bord de sa casquette et je ne distinguai même pas ses yeux. Juste sa bouche, un trait fixe.
– Quoi ?
Il restait collé à la porte, comme pour rendre tangible la distance entre nous. Attitude forcée. Maladroite.
– La nuit dernière. Après minuit. Il y avait quelqu’un dans l’atelier d’Annaleise.
Un muscle de sa mâchoire tressaillit. J’aurais voulu lui arracher sa casquette. J’avais besoin de voir ses yeux.
– Et tu le sais parce que… ?
– Parce que je l’ai vu.
– Nic, ne va pas dans cette putain de forêt ! Lâche l’affaire, bon sang !
– Tyler…
– Quoi ?
– Il faut que je te pose la question.
Je marquai un temps.
Il rajusta sa casquette pour surveiller la fenêtre.
– Quelle question ?
Il n’y avait sans doute pas trente-six façons de le dire. Je m’approchai de lui. Son visage était toujours dans l’ombre.
– C’était toi ?
Il se tourna vers moi, comme brusquement déstabilisé.
– C’était moi quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, là ?
Je baissai la voix, même si nous étions seuls.
– Dans l’atelier d’Annaleise, après minuit : c’était toi ?
Ses yeux perforèrent les miens – Qu’est-ce que c’est que ces conneries, Nic ? – jusqu’à ce que je sois obligée de détourner le regard.
– Tu as une clé ?
– Tu déconnes, ma parole !
– Tu ne me l’as jamais dit, Tyler. Tu ne m’as jamais dit si toi et elle c’était sérieux ou si tu voulais juste la sauter.
Il retira sa casquette pour se passer les doigts dans les cheveux, puis la renfonça sur son crâne. Se frotta la mâchoire inférieure.
– Juste la sauter, Nic. Tu es contente ?
– Non, je ne suis pas contente.
Ma voix vacillait. Je pris une profonde inspiration pour me calmer.
– Il y avait quelqu’un chez elle.
– Sûrement des flics. Vu qu’il y en avait ici il y a cinq minutes.
Putain ! Cet enfoiré de Jackson avait raison.
– Qu’est-ce qu’ils voulaient ? Qu’est-ce que tu leur as dit ?
Nouveau coup d’œil à la fenêtre.
– Ils veulent retrouver Annaleise, et ils ont besoin de mettre en pièces mon alibi. Ils veulent me prendre en flagrant délit de mensonge.
Je réfléchis.
– Et c’est quoi, ton alibi, Tyler ?
Il grimaça.
– C’est tout le problème. Je n’en ai pas. Ma seule explication, c’est que je n’étais pas là. Sauf qu’évidemment j’y étais quelques heures plus tôt. Donc, mon alibi c’est : Je n’étais pas là au moment où elle a disparu. Et il n’y a pas eu de dispute qui a dégénéré.
– C’est ce qu’ils croient ?
Il haussa les épaules.
– Apparemment, c’est la seule version qui les intéresse. Pour je ne sais quelle raison – ils n’ont pas encore tiré ça au clair –, on aurait décidé de se retrouver dans la forêt. Elle m’aurait accusé de sortir avec toi. Et j’aurais… fait ça.
Il tendit les mains devant lui et referma peu à peu les doigts comme s’ils serraient le mince cou d’Annaleise.
– C’est à eux d’apporter la preuve.
– Ah oui ? Vraiment ? Alors que tout le monde y croit déjà et que tu débarques dans mon chantier en plein milieu de la journée ?
Le feu me monta aux joues.
– Je suis désolée d’être venue, murmurai-je. J’avais juste besoin de savoir.
Il hocha la tête.
– Non, c’est moi qui suis désolé. Je suis furieux. Furieux contre eux. Pas contre toi. C’étaient certainement des policiers dans l’atelier d’Annaleise, Nic.
– Non. C’était quelqu’un qui est venu à pied. Il n’y avait pas de voiture.
Quelqu’un qui ne voulait pas être vu. Qui avait la clé. Qui connaissait la forêt sur le bout des doigts.
– Alors un membre de sa famille.
– Je l’ai vu dans la forêt, Tyler ! Quelqu’un qui traversait la forêt.
Il me fixa de nouveau, se retourna vers la porte, rajusta le bord de sa casquette pour le centrer parfaitement. Un signe de tête.
– Ce n’était pas moi. Retourne chez toi, Nic. Fiche le camp avant qu’ils viennent frapper à ta porte.
Je le suivis et sortis de la caravane. En plein soleil, le chantier était baigné d’une lumière aveuglante. Comme une photo surexposée.
*
* *
Les repas commençaient à se mélanger les uns aux autres, les heures à se confondre, à perdre leur structure comme avant elles, les jours. J’avais du mal à trouver le sommeil et je compensai en me saoulant de caféine toute la journée. Passé vingt et une heures, je me rappelai qu’il fallait me nourrir. Il y avait trop de scénarios possibles. Tous ces noms et ces événements associés dans cette boîte hypothétique, emmêlés, démêlés dans mon cerveau. Les choses que nous ne nous étions jamais demandées les uns aux autres se dévoilaient petit à petit…
Pour résoudre une énigme, pour la résoudre ici, impossible de venir de l’extérieur.
Il y avait à Cooley Ridge des gens qui en savaient plus qu’ils ne voulaient bien le dire mais qui avaient choisi de se taire, par exemple au sujet de la rencontre entre Jackson et Corinne. Ou du fait que je les avais vus ensemble. Et il devait y en avoir d’autres en dehors de nous. Je devais comprendre ce silence. Corinne menait à Annaleise. Annaleise menait à Corinne.
Il suffisait d’appliquer un filtre sur la photo suivante, et les deux s’ajustaient.
*
* *
De l’autre côté de la fenêtre, de la lumière émanait de la forêt. Encore quelqu’un chez Annaleise ? Je ne pris pas la peine d’attraper mon téléphone, juste la lampe-torche qui, d’aussi loin que je m’en souvienne, se trouvait toujours dans le tiroir près du micro-ondes.
J’étais en train de perdre l’intrus. Je ne pouvais pas me le permettre. Il fallait que je le démasque.
Le nouveau flic du SBI, qui était descendu dans un motel en ville ? Quelqu’un d’autre ? Annaleise ?
Le trouver. Trouver les réponses.
Je me faufilai dans le jardin comme j’en avais l’habitude depuis l’enfance, en silence, à l’abri des ombres, jusqu’à ce que j’atteigne le couvert des arbres. Je voyais le faisceau d’une lampe osciller au loin. Je courus vers lui et ralentis avant d’être trop proche. J’avais éteint ma torche et m’orientai grâce au clair de lune – ou à ma mémoire.
L’inconnu s’écartait. Revenait sur ses pas. Se déplaçait sans hésitation à travers la forêt – vers une cachette peut-être. Ou une voiture garée à la sortie.
Nous avancions depuis une demi-heure et la panique commençait à s’enfoncer dans ma poitrine. J’étais en position de faiblesse : seule, sans arme, sans protection. Pas de téléphone, pas de plan, pas de GPS. Je n’avais plus qu’une alternative : continuer à suivre le faisceau lumineux ou arrêter ma filature, sans aucune idée de l’endroit où je me trouvais.
Et pourtant…
Je devinais où l’intrus avait l’intention de se rendre. Sans me fier à sa direction mais à son timing. J’avais déjà emprunté ce sentier la nuit. En arrivant dans la clairière, j’en eus la confirmation. Un grand espace dégagé en retrait de la route. Un passage étroit, sécurisé par une corde, menant aux cavernes. À l’abri des arbres, je suivis la lumière du regard. Une autre ne tarda pas à poindre. Je priai pour qu’elle se rapproche de la première et éclaire son propriétaire.
L’espace d’un instant, je m’attendis à voir apparaître des bras maigrelets, des cheveux blonds et de grands yeux. Une peau livide et des vêtements sales. Rien d’autre qu’un espoir fou. Voir surgir Annaleise.
Mais c’était un garçon. Un adolescent. Son frère. La personne qui l’accompagnait était une grande fille aux cheveux sombres qui se protégeait les yeux de l’avant-bras.
– Tu m’éblouis, salaud !
– Où est David ?
– Il apporte à boire. Carly est dans la voiture. Elle n’aime pas être dehors quand il n’y a que nous. Elle dit que ce n’est pas sûr.
Une pause.
– Des nouvelles de ta sœur ?
– Nan…
Il baissa la lampe.
– Désolée pour toi, Bryce.
Bryce. C’est ça. Il ne paraissait pas spécialement secoué par la disparition d’Annaleise. Et ils ne se ressemblaient pas. Contrairement à Daniel et moi. Bryce avait hérité de son père une silhouette trapue, des mâchoires carrées et de larges épaules.
– Elle peut réapparaître à n’importe quel moment, ajouta-t-il.
Neuf jours sans nouvelles, et il ne trouvait rien d’autre à dire ! J’aurais considéré cela comme suspect si je ne connaissais pas ce genre de mec. Cette génération de gosses habitués à ce qu’on leur apporte toujours tout sur un plateau. Pour eux, les personnes disparues reviennent forcément un jour ou l’autre. Les mystères finissent toujours par être résolus sans qu’ils n’y prennent jamais part. Il y avait dix ans, nous avions écumé cette forêt, retourné chaque mètre carré de terre. Nous avions suivi les flics dans tous les endroits où des fouilles étaient organisées. Et nous nous étions occupés nous-mêmes de ceux qu’ils négligeaient. Pas eux. Apparemment, ils s’en foutaient. Un « RIP » sur Facebook et on se commande une bière.
Peut-être parce qu’Annaleise n’appartenait pas à leur bande. Un peu trop âgée, elle avait déjà quitté Cooley Ridge, étudié en fac, avant de revenir. Elle ne faisait pas partie de leur monde, pas plus que du nôtre. Perdue dans un entre-deux sans personne pour se lancer à sa recherche.
J’entendis le bruit d’un moteur et me jetai au sol, à l’abri des phares et des lampes de poche.
– Le voilà, dit la fille. Allez, viens. Cette forêt me fout les boules… Mon frère me parlait tout le temps du monstre qui y vit…
Bryce lui emboîta le pas.
Quand on se laisse captiver par une légende, quand on la laisse devenir plus qu’une simple histoire, il est facile d’imaginer Corinne s’évanouissant dans la nature sans laisser de traces. Ça arrive tout le temps, à travers tout le pays, surtout dans les forêts, au cœur de la nuit. Et si c’était possible pour Corinne, ça l’était aussi pour Annaleise.
Il était même facile d’imaginer ce monstre. Aux aguets, à l’affût, faisant faire de drôles de choses aux gens. Humant l’odeur du feu de bois des jeunes. Les observant se jeter les uns sur les autres en une fascinante mêlée de membres humains. Les griffes plantées dans la terre froide, il écoutait leurs théories, leurs histoires, leurs scénarios fumeux. Et dès qu’ils étaient endormis, il traînait l’un d’eux dans les cavernes pour lui arracher ses derniers secrets – s’il lui en restait.
Ce n’était pas si difficile. C’était même précisément ce que quelqu’un était en train de faire, à quelques mètres de leur campement.
Car en cet instant, le monstre, c’était moi.
OceanofPDF.com