Évanouies

Megan Miranda · Chapitre 1 sur 19

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Évanouies

Jour 1

Je fis un dernier tour d’horizon avant de charger le coffre : valises devant la porte, clé dans une enveloppe sur le comptoir, carton ouvert où s’entassaient les affaires de dernière minute. Depuis mon étroite cuisine, j’avais une vue générale sur l’appartement : vide, mis à nu. Pourtant persistait en moi l’impression d’oublier quelque chose.

J’avais bouclé les derniers préparatifs dans la précipitation : fin de l’année scolaire, conversations téléphoniques avec Daniel, recherche d’un candidat à la sous-location pour l’été. Pas une minute à moi pour faire une pause, pour prendre conscience de ce qui était en train de se passer. Je rentrais. Je rentrais là-bas. Daniel ne connaissait pas l’existence de la lettre. Il savait seulement que je revenais l’aider et que, dans deux mois, je retrouverais ma vie d’ici.

Pour le moment, je contemplais une boîte vide, industrielle, dépouillée de toute chaleur, qui n’attendait plus que l’étudiant à l’allure nonchalante qui allait y résider pendant tout l’été. Je lui laissais la vaisselle, trop galère à emballer, ainsi que le futon, parce qu’il me l’avait demandé en ajoutant un billet de cinquante dollars.

Le reste – ce qui n’entrait pas dans ma voiture, en tout cas – était stocké dans un hangar, quelques pâtés de maisons plus loin. Toute ma vie dans un conteneur scellé, rempli à ras bord de meubles repeints et de vêtements d’hiver.

Le bruit de coups frappés à la porte résonna entre les murs et me fit sursauter. Le nouveau locataire n’était pas censé arriver avant quelques heures, quand je serais sur la route. Et il était beaucoup trop tôt pour recevoir de la visite.

Je traversai la petite entrée et ouvris.

– Surprise ! lança Everett. J’espérais bien t’attraper avant ton départ.

Il était en tenue de travail – tiré à quatre épingles, immaculé – et se pencha vers moi pour m’embrasser, cachant quelque chose dans son dos. Il sentait le café et le dentifrice. L’amidon et le cuir. Le professionnalisme et l’efficacité. D’un geste du bras, il me tendit un gobelet de café fumant.

– Pour la route !

Je humai le parfum qui montait du récipient en polystyrène.

– Toi, tu sais parler aux femmes…

Adossée au comptoir, je savourai une longue gorgée.

Everett jeta un coup d’œil à sa montre et grimaça.

– Ça me fait mal de te le dire, mais… je dois y aller. J’ai un rendez-vous à l’aube à l’autre bout de la ville.

Nos lèvres se tendirent pour un dernier baiser. Au moment où il s’écartait, je le retins par le coude.

– Merci.

Il posa son front contre le mien.

– Ce sera rapide, tu verras.

Je le regardai s’éloigner d’un pas vif et assuré jusqu’à l’ascenseur au bout du couloir. Ses cheveux sombres frôlaient son col de chemise. Quand les portes s’ouvrirent, il se tourna vers moi. J’étais appuyée au chambranle de la porte, souriante.

– Sois prudente au volant, Nicolette.

Je laissai la porte se refermer sur le couloir et, brusquement, la réalité de cette journée alourdit mes membres. Mes doigts fourmillaient.

Les chiffres rouges de la pendule du micro-ondes défilaient. Je réprimai un mouvement de recul.

De Philadelphie à Cooley Ridge, le trajet dure neuf heures, sans compter la circulation et les arrêts ravitaillement-essence-pipi. Comme je partais avec vingt minutes de retard sur l’horaire prévu, j’imaginais déjà Daniel assis sous le porche, tapotant du pied en me regardant manœuvrer dans l’allée.

Je lui envoyai un texto tout en ouvrant la porte d’un coup de valise.

« En route. Arrivée plutôt vers 15 h 30. »

Je dus faire deux voyages pour traîner les bagages et les cartons restants jusqu’à la voiture, garée derrière l’immeuble. J’entendais au loin les bruits de la circulation à l’approche de l’heure de pointe, un bourdonnement régulier sur l’autoroute, quelques coups de klaxon épars. Une harmonie familière.

Je démarrai, attendis le déclenchement de la clim. Ça va, ça va, pensai-je. Je posai mon téléphone sur le porte-gobelets et vis arriver la réponse de Daniel :

« Papa t’attend pour dîner. Ne sois pas en retard. »

Comme si j’allais débarquer trois heures plus tard que l’heure annoncée… C’était là l’une des réussites les plus éclatantes de mon frère : maîtriser à la perfection l’art du texto passif-agressif. Des années d’entraînement.

*

* *

Quand j’étais plus jeune, j’étais persuadée d’avoir la faculté de deviner l’avenir. Sans doute la faute en revenait-elle à mon père, qui avait bourré mon crâne d’enfant de platitudes sorties de ses lectures philosophiques et m’avait laissée croire à toutes sortes de choses impossibles. Il me suffisait de fermer les paupières et, par ma seule volonté, l’avenir m’apparaissait en une série de flashes joyeux. Je voyais Daniel le jour de sa remise de diplôme, avec sa toge et sa toque. Ma mère lui souriait dans le viseur de mon appareil photo et je leur faisais signe de se rapprocher. Passe le bras autour d’elle ! Faites comme si vous vous aimiez ! Je me voyais avec Tyler, des années plus tard, jetant nos sacs à l’arrière d’un pick-up crasseux de boue, au moment de partir vers la fac. De partir pour ne jamais revenir.

À l’époque, impossible d’imaginer que partir ne serait pas aussi simple qu’un trajet en pick-up, mais se révélerait un douloureux processus d’arrachement. Un lent remplissage de mois et de kilomètres long de dix années. Évidemment, Tyler n’avait jamais quitté Cooley Ridge et Daniel n’avait jamais décroché son diplôme. De toute façon, notre mère n’aurait plus été là pour assister à la cérémonie.

Si je me représentais ma vie comme une échelle, Cooley Ridge en était le tout premier barreau. Une ville quelconque, coincée dans un repli des Smoky Mountains, la définition parfaite de la Petite Ville Américaine – le charme en moins. Ailleurs, partout ailleurs, c’était un échelon supérieur, sur lequel je me hissai peu à peu, au fil du temps. Fac : trois cents kilomètres à l’est ; études supérieures : un État au nord ; premier stage : une ville où je planterais mes racines et que je refuserais de quitter. Un appartement à mon nom et mon nom sur un bureau. Avec, toujours, l’obsession de mettre le plus de kilomètres possible entre moi et Cooley Ridge.

Mais j’ai appris une chose : quand on part, on ne peut jamais vraiment revenir en arrière. Je ne comprenais plus Cooley Ridge, Cooley Ridge ne me comprenait plus. Et l’éloignement ne faisait que s’accroître avec les années.

En général, quand j’essayais de revoir la ville avec netteté – « Parle-moi de l’endroit où tu as grandi, parle-moi de ton enfance, parle-moi de ta famille », me demandait souvent Everett –, une caricature se formait dans mon esprit ; une maquette de ville miniature ; un lieu figé dans le temps. Du coup, je m’en tenais à des réponses superficielles, banales, génériques : « Ma mère est morte quand j’avais seize ans ; c’est une petite ville à côté d’une forêt ; j’ai un frère aîné. »

Même quand je répondais à Everett, aucun détail spécifique ne s’imposait à moi. Rien qu’un Polaroid aux contours de plus en plus effacés, aux couleurs délavées. La silhouette d’une ville fantôme, peuplée de spectres.

Mais il avait suffi d’un coup de fil de Daniel – « Il faut vendre la maison » – pour que j’aie de nouveau l’impression de fouler les vieux planchers. D’un « Je rentre » pour que les contours s’animent, que les couleurs s’intensifient : ma mère pressant la joue contre mon front ; Corinne secouant doucement notre nacelle en haut de la grande roue ; Tyler marchant en équilibre sur un tronc d’arbre tombé en travers du fleuve pour me rejoindre.

« Cette fille », avait écrit mon père, et le souvenir de son rire fit tressaillir mon cœur.

*

* *

« Je dois te parler. C’est cette fille. J’ai vu cette fille. »

Une heure après, un instant après, il avait sans doute oublié. Mis de côté l’enveloppe cachetée jusqu’à ce que quelqu’un la trouve sur la commode ou sous son oreiller et déniche mon adresse dans son agenda. Mais quelque chose avait dû se déclencher en lui. Un souvenir. Une idée perdue dans les synapses de son cerveau. Une pensée qui avait jailli sans trouver sa destination.

La page arrachée, l’écriture en biais, mon nom sur l’enveloppe…

À présent, quelque chose d’acéré et d’incontrôlable fusait dans ma tête. Son nom, qui heurtait les parois de mon crâne comme un écho.

Corinne Prescott.

Ces dernières semaines, la lettre de mon père était restée pliée dans mon sac à main, affleurant tout juste à la surface de mon esprit. En cherchant mon portefeuille ou mes clés de voiture, je frôlais le rebord du papier, sentais l’angle du rabat sous mes doigts et, aussitôt, elle surgissait : longs cheveux aux reflets de bronze tombant sur les épaules, odeur de chewing-gum à la menthe, chuchotements à mon oreille.

Cette fille. C’était toujours cette fille. Quelle autre fille ç’aurait pu être ?

Un peu plus d’un an avait passé depuis mon dernier séjour à Cooley Ridge. À l’époque, Daniel m’avait appelée pour me prévenir qu’il fallait faire admettre papa dans un établissement spécialisé et je n’avais pas réussi à me convaincre de payer un billet d’avion plein pot. Il avait plu pendant quasi tout le trajet, à l’aller comme au retour.

À l’inverse, aujourd’hui était la journée idéale pour faire de la route. Pas une goutte de pluie, ciel couvert sans être trop sombre. Lumineux, pas éblouissant. Je traversai d’une traite trois États, les villes et les sorties d’autoroute filaient sur mon passage, indistinctes. Cela résumait exactement tout ce que j’aimais dans le fait de vivre dans le Nord : aller à son rythme, contrôler le cours d’une journée avec une simple liste de tâches à accomplir, prendre les heures à bras-le-corps et les plier à sa volonté. Ça et l’impatience du caissier de l’épicerie en bas de chez moi, sa façon de ne jamais lever les yeux de ses mots croisés, de ne jamais rencontrer le regard du client. J’adorais cette sensation d’anonymat. Marcher sur un trottoir au milieu d’inconnus, parmi des combinaisons infinies de possibilités.

La traversée de ces États me procurait la même impression. Mais le début d’un trajet en voiture est toujours plus rapide que la fin. Plus au sud, les bretelles de sortie se font rares, et le paysage devient répétitif, jalonné de choses devant lesquelles vous avez la certitude d’être déjà passé des milliers de fois.

Je me trouvais quelque part en Virginie quand mon téléphone sonna sur le porte-gobelets. Je fouillai dans mon sac, à la recherche du kit mains libres, une main fermement posée sur le volant, avant de renoncer et de prendre l’appel avec le haut-parleur.

– Allô ?

– Salut ! Tu m’entends ?

La voix d’Everett grésillait, sans que j’arrive à déterminer si c’était à cause du haut-parleur ou du réseau.

– Oui, quoi de neuf ?

Sa réponse était incompréhensible, une suite de paroles hachées.

– Désolée, mais ça coupe tout le temps. Quoi ?

Je criai presque. Entre deux grésillements parasites, j’entendis :

– C’est ma pause déj, je venais juste aux nouvelles. Les pneus tiennent le coup, cette fois ?

Un sourire passa dans sa voix.

– Mieux que la couverture réseau !

Il rit.

– Je vais enchaîner les réunions tout le reste de la journée, mais appelle-moi quand tu seras arrivée, que je sache.

Je songeai à m’arrêter pour manger un morceau, mais les kilomètres défilaient sans rien d’autre que du bitume et des champs.

*

* *

J’avais rencontré Everett un an auparavant, en rentrant du déménagement de mon père. J’étais tendue, inquiète. Au bout de cinq heures de route, j’avais même eu droit à la crevaison d’un pneu, que j’avais dû changer sous un crachin ininterrompu.

En arrivant le soir chez moi, je me sentais au bord des larmes. Sac de voyage jeté sur l’épaule, je tremblais en tentant de faire entrer la clé dans la serrure. La tête appuyée contre la porte, je m’étais efforcée de me calmer. Pour ne rien arranger, le type de l’appartement 4A était sorti au même moment de l’ascenseur, et j’avais senti son regard posé sur moi, guettant sans doute l’instant de mon effondrement.

Le type du 4A. Tout ce que je savais de lui se résumait à : met la musique trop fort, reçoit trop de monde, vit trop en décalé. Il était accompagné d’un homme – impeccable, contrairement à lui. Policé autant qu’il était rude. Sobre autant qu’il était ivre.

Mon voisin me souriait parfois quand on se croisait dans le hall, le soir, et il avait même retenu l’ascenseur pour moi, une fois. Mais c’était la ville : les gens vont et viennent, les visages se confondent.

– Salut, 4C ! avait-il marmonné d’une voix traînante.

– Nicolette, avais-je répondu.

– Nicolette… Moi, c’est Trevor.

L’homme qui le suivait paraissait gêné pour lui.

– Et lui, c’est Everett. On dirait qu’un petit verre pourrait vous faire du bien. Allez, venez. Entre voisins !

Je m’étais dit qu’« entre voisins », il aurait peut-être pu commencer par apprendre comment je m’appelais un an plus tôt, quand je m’étais installée, mais j’avais besoin de ce verre. Besoin de sentir la distance entre là-bas et ici. Besoin d’espace après avoir roulé pendant neuf heures dans un habitacle exigu.

Trevor avait ouvert grand sa porte et je m’étais approchée. L’homme à côté de lui m’avait tendu la main en glissant son nom, « Everett », comme si les présentations faites par son ami ne comptaient pas.

J’étais repartie un peu plus tard. Entre-temps, j’avais raconté à Everett que j’avais placé mon père dans une institution spécialisée, et il m’avait assuré que c’était une sage décision. Je lui avais aussi parlé de l’appartement, de la pluie et de tous mes projets pour l’été, pendant mes congés. Quand j’avais cessé de parler, je m’étais sentie plus détendue, en confiance. Peut-être à cause de la vodka. Peut-être grâce à Everett – en tout cas, j’aimais cette idée. Trevor, lui, comatait sur le canapé à côté de nous.

– Bon, je vais y aller.

– Je vous raccompagne, avait dit Everett.

Ma tête était plus légère tandis que nous avancions dans le couloir. Quand ma main avait tourné le bouton de ma porte, j’avais senti Everett tout près de moi. Que font les adultes, déjà, dans ce genre de situation ?

– Vous voulez entrer ?

Il n’avait pas répondu mais il m’avait suivie. Et il s’était arrêté dans ma petite cuisine, qui donnait sur le loft : une pièce rythmée par de hautes fenêtres et des rideaux transparents qui délimitaient l’espace nuit. On devinait mon lit au travers, défait, comme une invitation. Je savais qu’il l’avait vu lui aussi.

– Ça alors ! s’était-il exclamé.

À cause des meubles, j’en étais sûre. Je les récupérais dans des vide-greniers ou auprès de l’Armée du salut, les décapais et les repeignais de couleurs vives.

– J’ai l’impression de me trouver dans Alice au pays des merveilles…

J’avais retiré mes chaussures. M’étais accoudée au comptoir de la cuisine.

– Dix dollars que vous n’avez jamais lu ce bouquin.

Il avait souri et ouvert mon réfrigérateur, dont il avait sorti une bouteille d’eau.

– Buvez-moi.

Il m’avait fait rire.

Il avait tiré de son portefeuille une carte de visite qu’il avait posée sur le comptoir, s’était penché vers moi et ses lèvres avaient effleuré les miennes. « Appelle-moi », avait-il chuchoté avant de s’en aller.

Ce que j’avais fait.

*

* *

La traversée de l’Indiana était interminable, succession de fermes blanches sur des collines et de balles de foin égrenées à travers les prairies. Puis ce fut l’enchaînement des cols montagneux avec leurs glissières de sécurité, leurs panneaux d’allumage des feux de brouillard et la radio sans cesse interrompue par des grésillements. Plus je roulais, plus j’avais l’impression de ralentir. La relativité, pensai-je.

Là où je me rendais, le rythme était différent. Les gens ne se déplaçaient pas si vite et n’évoluaient guère en dix ans. Cooley Ridge vous ramenait à la personne que vous aviez toujours été. Quand je sortis de l’autoroute et pris la bretelle pour m’engager sur la route principale, je m’attendais à voir Charlie Higgins ou un autre du même genre traîner devant la façade

décrépie du CVS 1. Ou bien Christy Pote allumer mon frère qui feindrait de ne pas le remarquer, même s’ils avaient tous deux pris un chemin différent et épousé quelqu’un d’autre.

Peut-être était-ce à cause de l’humidité douceâtre et visqueuse dans laquelle nous vivions, qui nous ralentissait comme du sirop collant à nos chaussures. Peut-être était-ce l’influence des montagnes toutes proches – une œuvre de mille ans, édifiée au gré des lents glissements des plaques lithosphériques – et de ces arbres déjà présents à ma naissance et qui seraient encore là à ma mort.

Peut-être enfin parce que, une fois dans la ville, on ne voyait rien au-delà de ce qui l’entoure. Juste des montagnes, la forêt et nous. Rien de plus.

Dix ans plus tard et des centaines de kilomètres plus loin, voilà que je traversais la frontière dans l’autre sens – Bienvenue en Caroline du Nord –, et les arbres s’épaississaient et l’air devenait plus lourd. J’étais de retour.

Les contours flous se faisaient plus nets, mon esprit se réadaptait, se rappelait. Mes fantômes reprenaient consistance : Corinne courant devant moi le long de la route en brandissant le pouce, les jambes lustrées de sueur, la jupe volant au passage des voitures. Bailey appuyée sur mon épaule, l’haleine chargée de vodka – ou était-ce la mienne ?

J’avais envie de tendre la main et de les toucher. Mes doigts se détachèrent du volant. Corinne se retournerait et lancerait : « Grouille-toi, Bailey ! », puis me sourirait en croisant mon regard. Mais elles s’évanouirent trop vite, comme tout le reste, me laissant juste terrassée par la violence du manque.

À dix ans et à trente kilomètres de chez moi. Je revois ma maison. La porte d’entrée. Le sentier broussailleux et les mauvaises herbes à travers le gravier de l’allée. J’entends le raclement de la porte-moustiquaire et la voix de Tyler : « Nic ? » Ses accents sont plus graves, plus intimes que dans mon souvenir.

Presque arrivée. Presque chez moi.

Quitter la route, tourner à gauche au feu rouge. Le bitume gris et craquelé.

À un coin, un panneau récemment planté dans le sol, les montants en bois striés de boue sèche : la fête foraine de nouveau en ville.

Dans mon estomac, des palpitations.

Je vis le CVS, avec son groupe d’ados qui tenaient les murs comme Charlie Higgins en son temps. Puis la rue principale avec ses magasins… Les enseignes au pochoir sur les vitrines avaient changé depuis mon enfance, à l’exception du Kelly’s Pub – notre monument à nous. Ensuite l’école primaire et, sur le trottoir d’en face, le poste de police où le dossier de Corinne devait prendre la poussière dans un vieux classeur à rideau. J’imaginai tous les indices rangés dans des boîtes entassées dans un coin, parce qu’on n’avait pas trouvé d’autre endroit. Corinne un peu plus perdue au fil des rangements. Un peu plus oubliée au fil du temps.

Les câbles électriques tendus au-dessus de la route, l’église où presque tout le monde – protestant ou pas – se rendait. Et à côté, le cimetière. Quand on le longeait en voiture, Corinne nous obligeait à retenir notre souffle. Mains en l’air en traversant la voie ferrée, un baiser aux douze coups du clocher et interdiction de respirer devant les morts. Même après le décès de ma mère, elle avait maintenu le rituel. Comme si la mort était une superstition facile à déjouer en jetant une pincée de sel par-dessus nos épaules ou en croisant les doigts dans le dos.

Je profitai d’un feu rouge pour prendre mon téléphone et appeler Everett. Comme je m’y attendais, je tombai sur sa boîte vocale.

« Ça y est. Je suis arrivée. »

*

* *

La maison était exactement telle que je me l’étais représentée pendant ces neuf heures. Le sentier menant de l’allée au porche était désormais colonisé par le jardin. Daniel avait garé sa voiture le long de l’auvent pour me laisser la place sous l’abri. Les mauvaises herbes me piquaient les chevilles tandis que je marchais sur la pierre doucement polie des dalles plates. À chaque foulée, mes jambes retrouvaient la mémoire. La façade aux teintes ivoire, plus sombre par endroits, blanchie par le soleil à d’autres, m’obligeait à plisser les yeux pour la regarder directement. À mi-chemin entre la voiture et la maison, je dressai déjà mentalement une liste : Emprunter un nettoyeur à haute pression, payer un gamin pour tondre la pelouse, mettre de la couleur sous le porche avec des fleurs en pots…

Les paupières toujours mi-closes, une main en visière pour me protéger les yeux, je vis Daniel apparaître au coin de la maison.

– Il me semblait bien avoir entendu ta voiture.

Il portait les cheveux plus longs que dans mon souvenir, au niveau des mâchoires – comme moi avant que je parte pour de bon. Il avait plutôt l’habitude de les raser car, la seule fois où il les avait laissés pousser, on lui avait fait remarquer notre ressemblance.

À cette longueur, ils paraissaient plus clairs – tirant sur le blond – quand ma chevelure avait foncé avec le temps. Sa peau restait aussi pâle que la mienne et ses épaules nues avaient déjà pris une teinte écarlate. Mais il avait maigri, les traits durs de son visage s’étaient creusés. Difficile dorénavant de nous prendre pour frère et sœur.

Son torse était maculé de terre et ses mains couvertes de terreau. Il s’essuya les paumes sur son jean en avançant vers moi.

– Et avant quinze heures trente ! répondis-je.

Ma remarque était idiote. De nous deux, ç’avait toujours été lui le plus responsable. Lui qui avait abandonné les études pour s’occuper de notre mère. Lui qui avait décidé que notre père avait besoin d’aide. Lui qui aujourd’hui gérait le budget familial. Arriver à peu près à l’heure prévue ne risquait pas vraiment de l’impressionner.

Il rit et finit de s’essuyer les mains sur son jean.

– Moi aussi, je suis content de te voir, Nic.

– Oh ! désolée…

Je me précipitai dans ses bras – sans doute en faisais-je un peu trop. C’était mon défaut : toujours essayer de compenser en me jetant dans l’excès inverse. Il m’étreignit avec raideur et je sus que mes vêtements allaient être salis.

– Comment ça va, le boulot ? Et Laura ? Et toi ? demandai-je.

– Prenant. Insupportable comme une femme enceinte. Content de te voir.

Je souris, puis retournai à la voiture récupérer mon sac. Je n’étais pas douée pour les mondanités, surtout avec lui. Je ne savais jamais comment y répondre, ni la signification qu’elles revêtaient à ses yeux. Comme mon père ne se lassait pas de le répéter, Daniel était quelqu’un de difficile à déchiffrer. Son expression habituelle était la désapprobation, de sorte que je me sentais toujours sur la défensive avec lui, toujours obligée de faire mes preuves.

– Oh ! dis-je en ouvrant la portière arrière et en fouillant parmi les cartons, j’ai quelque chose pour Laura. Pour vous deux. Pour le bébé.

Où est-ce que je l’avais fichu ? Un sachet-cadeau décoré d’un petit hochet dans lequel des paillettes s’agitaient.

– C’est là, pourtant, quelque part…, bredouillai-je.

Le papier de soie était orné de petits motifs de couche et d’épingle à nourrice – ça, je ne comprenais pas vraiment, mais c’était le genre de choses susceptible de plaire à Laura.

Les longs doigts de mon frère se posèrent sur la portière ouverte.

– Nic, ça peut attendre. La baby shower est prévue pour le week-end prochain. Enfin, si tu as le temps. Et si tu as envie de venir.

Il s’éclaircit la gorge. Retira ses doigts.

– Laura serait contente que tu sois là.

– D’accord.

Je me redressai.

– Bien sûr. Pas de problème.

Je refermai la portière et me mis en route vers la maison, suivie de Daniel.

– Alors, la situation est si grave que ça ?

Je n’avais pas revu la maison depuis l’été dernier, lorsque nous avions accompagné notre père à Grand Pines. À l’époque, il y avait encore une chance pour que son séjour fût provisoire. C’est ce que nous lui avions expliqué. « C’est juste pour un moment, papa. Le temps que tu reprennes des forces. Juste un moment. » Désormais, il était évident que son état ne s’améliorerait pas. Que son séjour ne durerait pas juste un moment. Son esprit était en vrac. L’état de ses finances, encore pire. Un désastre qui défiait toute logique. Mais, au moins, il lui restait la maison. Il nous restait la maison.

– J’ai passé des coups de fil hier pour rétablir l’eau et l’électricité, mais la clim déconne.

Je sentais mes longs cheveux coller à ma nuque, ma petite robe se plaquer à ma peau, la sueur sur mes jambes nues. Et ça ne faisait pas cinq minutes que j’étais là. Je gravis les marches menant au porche en bois fendillé. Mes genoux tremblaient.

– Où est passé le vent ? demandai-je.

– C’est comme ça depuis le début du mois. J’ai apporté des ventilos. À part la clim, rien à signaler de trop lourd. Il faut prévoir un petit coup de peinture, changer quelques ampoules, nettoyer tout à fond et décider ce qu’on fait du mobilier.

Il me lança un regard sans équivoque avant d’ajouter :

– Ce serait une sacrée économie si on pouvait la vendre nous-mêmes.

C’est là que j’entrais en scène. Outre la gestion de la paperasserie administrative de papa, Daniel me demandait de vendre la maison. Il avait un métier, un bébé en route et toute sa vie ici.

Moi, j’étais en congé pour tout l’été. J’avais un appartement que je sous-louais pour me faire de l’argent, une bague au doigt offerte par un fiancé qui travaillait soixante heures par semaine. Et, à présent, un nom qui flottait dans mon esprit comme un spectre : Corinne Prescott.

Il ouvrit la porte-moustiquaire, et le raclement familier se vrilla au fond de ma gorge. Comme à chaque fois. Bienvenue chez toi, Nic.

*

* *

Daniel m’aida à vider le coffre, à monter ma valise jusqu’au palier du premier et à poser mes affaires sur la table de la cuisine. Il nettoya le comptoir d’un geste du bras qui souleva dans l’air des particules de poussière, prises dans le rayon de soleil traversant la fenêtre. Il toussa, porta une main à sa bouche.

– Désolé, je ne me suis pas encore occupé du ménage. Mais j’ai apporté l’équipement !

Il indiqua un carton sur le comptoir.

– C’est pour ça que je suis venue.

Si je comptais m’installer ici jusqu’à la vente de la maison, il valait mieux que je commence par me préparer tout de suite un endroit où dormir. Je calai le carton contre ma hanche et montai à l’étage, pris ma valise et mis le cap sur mon ancienne chambre. Comme toujours, à un pas de la porte, le parquet se mit à craquer. Les rideaux filtraient la lumière dans la pièce, et cette lueur semblait la plonger dans une semi-existence. Je pressai l’interrupteur du plafonnier – rien. Je posai le carton par terre et allai ouvrir les rideaux. Dehors, Daniel revenait de l’auvent avec un ventilateur sous le bras.

L’édredon jaune à motifs de marguerites pâles était roulé en boule au pied du lit, comme si je n’étais jamais partie. Les draps portaient l’empreinte d’une hanche, d’un genou, d’une tête de profil, comme si quelqu’un venait de se réveiller. En entendant Daniel rentrer dans la maison, je lissai rapidement les draps et les recouvris de l’édredon.

J’ouvris les deux fenêtres, celle avec le loquet qui fonctionnait et celle avec le loquet cassé, jamais réparé depuis le collège. La moustiquaire n’était plus là, mais ce n’était pas une grande perte ; elle avait fini par tomber, complètement tordue à force d’être malmenée. Nuit après nuit, année après année, je prenais appui dessus pour me hisser sur le toit en pente, avant de me laisser tomber sur le tas de paillis – rien de dangereux sauf si on calculait mal son coup. Ce genre de cascade me semblait indispensable quand j’avais dix-sept ans, parfaitement ridicule aujourd’hui. Au retour, comme je ne pouvais pas grimper sur le toit, je me faufilais par la porte de derrière, montais l’escalier sur la pointe des pieds et contournais la zone grinçante du plancher. J’aurais certainement pu suivre le même chemin à l’aller, éviter le saut et épargner ma moustiquaire.

Je me retournai. La chambre était maintenant baignée de lumière, et je remarquai les deux ou trois bricoles déjà effectuées par Daniel : quelques photos décrochées des murs dont témoignaient les rectangles de peinture jaune décolorée ; les vieilles boîtes à chaussures rangées tout en haut du placard désormais empilées dans un coin de la pièce ; et le tapis qui avait appartenu à ma mère, enfant, retiré de sous les pieds de mon lit et laissé au centre de la chambre.

Un craquement : Daniel apparut dans l’embrasure de ma porte, le ventilateur à la main.

– Ah ! Merci !

– De rien.

Il le posa dans un coin et l’alluma. Extase.

– Merci d’être venue, Nic.

– Merci d’avoir commencé à t’occuper de ma chambre, répondis-je en me balançant d’un pied sur l’autre.

Comment des frères et sœurs peuvent-ils avoir des relations simples ? Ça me dépassait. Être capables, en un clin d’œil, de revenir à leur état d’enfance en laissant tomber toutes les formalités ? Daniel et moi étions partis, je le sentais, pour passer la journée à marcher sur la pointe des pieds dans la maison et à nous remercier jusqu’à la nausée.

– Hein ? demanda-t-il en poussant le ventilateur à pleine puissance, ce qui transforma le doux bourdonnement en un grondement opaque qui étouffait tous les autres bruits.

– Ma chambre ! dis-je en indiquant les murs. Merci d’avoir retiré les photos.

– Ce n’est pas moi.

Il ferma les yeux une seconde.

– C’est sûrement papa.

Possible. Je ne me le rappelais pas. J’étais ici un an plus tôt, le soir où on l’avait transféré, et les détails… les détails m’échappaient. Les boîtes à chaussures étaient-elles déjà sorties ? Et les photos retirées ? Je m’en serais souvenue, quand même. Mais cette soirée restait floue dans ma mémoire.

Daniel ignorait que j’étais retournée dans la maison au lieu de rentrer directement chez moi, comme je le lui avais dit. « J’ai du boulot, je file. » J’étais revenue ici, errant de pièce en pièce, l’œil sec et le cœur en miettes, comme une gamine perdue dans une fête foraine guettant dans la foule un visage familier. Blottie sous les draps dans la maison vide jusqu’à ce que j’entende une voiture arriver et la sonnette à laquelle je n’avais pas répondu. Raclement de la porte-moustiquaire, clé dans la serrure, bruit de bottes dans l’escalier. Et Tyler adossé au mur de ma chambre. « J’ai failli te louper. Comment tu te sens ? »

– Quand est-ce que tu es venu ici pour la dernière fois ? demandai-je à Daniel.

Il se gratta le crâne.

– Je ne sais pas. Quand je passe devant, de temps en temps je m’arrête pour jeter un coup d’œil. Ou alors si j’ai besoin de demander quelque chose à papa. Pourquoi ?

– Pour rien.

Mais ce n’était pas rien. J’imaginais l’ombre de quelqu’un d’autre dans ma chambre. Fouillant dans mes boîtes. Déplaçant mon tapis. Regardant partout. Cherchant partout. L’impression que mes affaires n’étaient plus là où elles auraient dû se trouver. Les marques inégales laissées dans la poussière que le soleil venait de me révéler. À moins que ce ne fût juste mon regard. J’avais grandi, la maison avait rétréci. Dans mon appartement, je dormais dans un lit queen size qui occupait la moitié de l’espace. Everett, lui, avait un lit king size. Ce lit dans ma chambre paraissait celui d’un enfant.

Je me demandai si, en m’allongeant sur le matelas, j’allais sentir les marques d’un corps inconnu. Peut-être mon propre fantôme. D’un coup sec, je retirai les draps et passai devant Daniel. Il me suivit du regard et je vis la ride entre ses yeux se creuser.

Quand je remontai à l’étage après avoir mis le linge sale à laver, j’eus un peu plus l’impression de retrouver ma chambre. Tout comme avec Daniel, moi et ma chambre avions besoin de temps pour nous réhabituer l’une à l’autre. Je retirai ma bague et la posai dans la petite coupelle en terre cuite ébréchée sur la table de chevet avant de m’attaquer à la salle d’eau et aux tiroirs de la commode.

Quand j’eus terminé, je m’assis par terre devant le ventilateur, puis m’allongeai en arrière, en appui sur les coudes.

Deux heures que j’étais ici et, déjà, je procrastinais. Il fallait que j’aille voir papa. Que je lui apporte différents papiers, que je l’écoute radoter en boucle. Que je lui demande ce qu’il voulait dire, dans sa lettre, en espérant qu’il s’en souviendrait. Et que je fasse semblant de ne pas me sentir giflée quand il oublierait mon nom.

Peu importait combien de fois j’avais pu vivre cette scène. Ça me laminait toujours.

*

* *

Je rassemblai les documents liés à la curatelle, destinés au médecin de papa. Pour lancer officiellement la procédure. Afin que nous devenions responsables de notre père et de ses biens, comme le veut cette ironie suprême de l’existence. Au moment de partir, j’entendis des bruits faibles et assourdis au-dehors – portières claquées, vrombissement de moteur. Sans doute Daniel avait-il appelé quelqu’un pour s’occuper du jardin. Mais le raclement de la porte-moustiquaire me parvint à travers le grondement du ventilateur.

– Nic ?

Je reconnus tout de suite cette voix, comme si une seule syllabe, un seul souvenir pouvaient faire resurgir une histoire vieille de douze ans.

Je me penchai à la fenêtre et vis : la camionnette de Tyler dans la rue ; une fille côté passager ; mon frère, le dos brûlé par le soleil, en train de discuter avec la fille par la vitre de la camionnette.

Merde !

Je m’écartai de la fenêtre juste au moment où Tyler franchissait le seuil de ma chambre.

– Ça aurait été grossier de ne pas passer te dire bonjour…

Je souris sans raison, juste parce que c’était Tyler. Un réflexe pavlovien.

– Un peu comme t’abstenir de frapper à la porte ?

Je le fis rire. En l’occurrence, de moi. J’étais un livre ouvert pour lui et je détestais ça.

Il ne dit pas : « Qu’est-ce que tu deviens ? » ni « Quoi de neuf ? », il ne me demanda pas si je lui avais manqué sur le ton de la plaisanterie même s’il était sérieux. Il ne fit pas plus allusion aux cartons, à la valise ou à mes cheveux, plus longs et plus bouclés que l’année dernière. Mais je le vis embrasser tout cela d’un regard. Et je fis de même.

Visage à peine plus replet, crinière brune à peine plus échevelée, yeux bleus à peine plus vifs. Dans sa jeunesse, il avait des cernes sous les yeux qui ne s’atténuaient jamais, même après une journée complète de sommeil. Ils ajoutaient en quelque sorte à son charme. À présent, ils avaient disparu et il était tout aussi charmant. Plus jeune. Plus joyeux.

– Dan ne m’avait pas prévenu que tu viendrais aujourd’hui, ajouta-t-il en avançant au milieu de ma chambre.

Daniel aimait bien Tyler, à condition qu’il ne m’approche pas. J’avais seize ans quand il m’avait expliqué que je risquais ma réputation si je continuais de fréquenter un type comme lui. Je ne savais pas si cette remarque était censée me vexer ou vexer Tyler, mais mon frère semblait n’avoir jamais accepté le fait qu’il se trompait sur lui.

– Il ne m’a pas dit non plus que tu venais, répondis-je en croisant les bras.

– À sa décharge, je précise que j’aurais dû passer lui prêter ma tondeuse à gazon il y a cinq heures, pendant ma pause-déjeuner.

Il haussa les épaules.

– Comme j’étais dans le coin… D’une pierre deux coups, pas vrai ?

Je regardai par-dessus mon épaule en direction de la fille, mais aussi pour cesser de dévisager Tyler. Si Daniel et moi avions besoin de plusieurs jours pour renouer avec une sorte de familiarité, c’était tout le contraire avec lui. Peu importaient le temps écoulé et ce que nous nous étions dit la dernière fois que nous nous étions vus. Tyler dans ma chambre et c’étaient les vacances scolaires d’il y a deux ans. Tyler qui marchait vers moi et c’était l’été après la fac. Tyler qui prononçait mon nom et j’avais dix-sept ans.

– Ta copine ?

J’aperçus une queue-de-cheval blonde, un bras maigre passé à la portière.

Il eut un large sourire.

– Si on veut.

– Tu ferais mieux d’y retourner. Daniel est sûrement en train de la mettre en garde contre toi.

Le torse de Daniel disparut dans l’habitacle de la camionnette et je sursautai au coup de klaxon.

Tyler était tout près de moi maintenant.

– Encore un peu et je vais penser qu’il n’aime pas quand je suis avec sa petite sœur…

Je me retins de sourire. C’était notre blague rituelle. Et le moment où le danger pointait. Aucune importance qu’il y ait une fille dans sa camionnette ou qu’il s’apprête à rejoindre sa petite copine. Chaque fois que je revenais, c’était le même scénario. Même si je finissais par repartir et qu’il restait toujours. Même si nous ne parlions jamais ni du passé ni de l’avenir. Même s’il renonçait à quelque chose pour moi et que je feignais de ne pas m’en rendre compte.

– Je suis fiancée.

J’avais parlé très vite, forçant les mots à sortir.

– Ouais, ça, il me l’a dit.

Ses yeux se posèrent sur ma main. Mon annulaire sans bague.

Je me frottai le doigt avec le pouce.

– Elle est sur la table de chevet. Je ne voulais pas l’abîmer.

Précision ridicule. Prétentieuse. Tout ce que Tyler méprisait chez une fille – et dans une bague.

– Eh bien, voyons voir ça, dit-il en riant, comme pour me défier.

– Tyler…

– Nic…

Je renversai la coupelle en terre cuite dans ma paume et lui lançai la bague comme si elle ne valait guère plus que ma fortune et la sienne combinées. Il l’examina pendant une minute, yeux écarquillés.

– Eh ben, Nic ! Bien joué ! Qui est l’heureux élu ?

– Il s’appelle Everett.

Il se remit à rire et je me mordis les lèvres pour ne pas l’imiter. J’avais eu la même réaction lors de notre rencontre : le coloc de mon voisin, pur

produit de l’Ivy League 2 et associé dans le cabinet de son cher papa. Je m’étais dit : « Everett, naturellement. Il ne pouvait pas s’appeler autrement. » Mais il m’avait surprise. Et il continuait de me surprendre.

– Il s’appelle Everett et il t’a offert cette bague. Évidemment. À quand le mariage ?

– On n’a pas encore fixé la date. Mais… ça va se faire.

Il hocha la tête et me renvoya la bague du même geste désinvolte. Comme une pièce lancée à pile ou face, ou dans une fontaine, pour porter chance. Fais un vœu !

– Tu restes combien de temps ?

Je posai la bague dans la coupelle.

– Je ne sais pas. Le temps que ça prendra. Je suis en congé tout l’été.

– Alors on se reverra !

Déjà, il repartait.

– Je la connais ? demandai-je avec un geste vers la fenêtre.

Il haussa les sourcils.

– Annaleise Carter.

Voilà ce qui l’amenait dans le quartier. La maison des Carter était voisine de la nôtre et Annaleise était l’aînée des enfants, quoique pas aussi vieille que nous.

– Ça lui fait, quoi ? Treize ans ?

De nouveau ce rire et l’impression qu’il lisait dans mes pensées.

– Salut, Nic.

Annaleise Carter avait de grands yeux de biche qui lui donnaient un air à la fois innocent et ébahi. Je les voyais à présent : penchée à la portière de la camionnette, elle me fixait, clignant lentement les paupières, comme si elle venait de voir un fantôme. Je levai une main – Salut ! – puis l’autre – Non coupable.

Avec un dernier geste dans ma direction, Tyler prit place au volant avant de démarrer.

Elle devait avoir vingt-trois ans, maintenant. Pour moi, elle en aurait toujours treize. Et Tyler dix-neuf, et Corinne dix-huit. Figés à l’instant où tout avait changé. Quand Corinne avait disparu. Quand j’étais partie.

*

* *

Il y a dix ans, pile à cette période de l’année – la seconde quinzaine de juin –, la fête foraine était en ville. Plus tard, lorsque je reviendrais à Cooley Ridge, ce ne serait jamais à la même période, mais mon souvenir le plus vif, celui qui venait en premier avant que je le repousse, chaque fois qu’Everett me posait des questions sur l’endroit où j’avais grandi, restait lié à la fête.

Moi, penchée sur la rambarde de la nacelle de la grande roue, le métal enfoncé dans mon ventre, appelant Tyler ; Tyler en contrebas, trop loin pour que je voie les traits de son visage, les mains fourrées dans ses poches pendant que les gens vont et viennent autour de lui. Il nous regarde. Il me regarde. Corinne murmure à mon oreille : « Vas-y, fais-le ! » Le rire de Bailey, tendu et nerveux, et la nacelle qui se balance lentement d’avant en arrière, suspendue au-dessus de Cooley Ridge. Tic-tac, Nic.

Moi, grimpant par-dessus la rambarde malgré ma jupe, mon poids qui fait osciller encore plus la nacelle, les coudes serrés autour de la barre métallique qui nous surplombe, les pieds en appui sur la rambarde. Les mains de Corinne posées sur mes coudes, sa respiration dans ma nuque. Tyler regardant la roue qui commence à redescendre en arrière. Le vent qui s’engouffre à mesure que le sol approche, mon estomac se noue, mon cœur s’emballe. La roue s’immobilise en crissant et je saute une seconde trop tôt.

Le choc du marchepied métallique contre mes genoux, ma course le long de la rampe, le flot d’adrénaline qui me donne le tournis, le préposé qui me hurle dessus et à qui je réponds : « Ça va, ça va, je me casse ! » Tyler près de la sortie qui me sourit faiblement, mais ses yeux me disent tout ce qu’il désire en cet instant précis. Un provocateur. C’est comme ça que Daniel l’appelait quand il cherchait un autre responsable que moi à mes conneries.

« Dépêche ! » avait articulé Tyler mais j’étais à bout de souffle, sur le point d’éclater de rire, et je fonçai vers lui. Ses lèvres avaient dessiné un demi-sourire et j’avais compris que nous n’aurions pas le temps de sortir du parking. Nous serions déjà chanceux d’atteindre sa camionnette.

Une main m’avait agrippée.

« Je me casse, j’ai dit ! »

Et je m’étais dégagée d’un geste du bras.

Mais ce n’était pas le préposé. C’était Daniel. D’une poigne solide il m’avait attrapée et, de toutes ses forces, il m’avait frappée. Un coup de poing en plein visage. J’avais décollé du sol pour m’écrouler sur le flanc, le bras tordu sous le ventre.

Dans ma mémoire, le choc et la douleur, la peur et la honte avaient le même goût, auquel se mêlait celui du sang et de la terre. Mon frère ne m’avait jamais frappée auparavant. Pas même quand nous étions gamins. Dix ans plus tard, cet instant pesait sur chaque aspect de notre relation, dans chaque texto passif-agressif, dans chaque coup de fil ignoré.

Plus tard, quelque part entre la fermeture de la fête foraine et six heures du matin, Corinne avait disparu, et tous les événements de cette journée prenaient aujourd’hui un poids nouveau, une signification nouvelle. Dans les semaines qui avaient suivi, la possibilité qu’elle soit morte avait gagné en consistance. Elle flottait parmi nous, intangible mais suffocante, présente dans chaque nouveau scénario. Elle pouvait être morte de mille façons différentes.

Ou s’être enfuie car son père abusait d’elle. Raison pour laquelle sa mère avait divorcé et quitté la ville un an plus tard.

Ou alors le coupable était son petit ami Jackson – les petits amis sont souvent les coupables, et ils se disputaient fréquemment.

Ou bien c’était le type de la fête foraine avec qui elle avait flirté, celui que personne ne connaissait. Celui du stand de hot-dogs qui, à en croire Bailey, n’avait pas cessé de nous regarder.

Ou peut-être avait-elle simplement levé le pouce en bord de route pour rentrer chez elle, et un étranger passant par là s’était arrêté devant cette jeune fille en jupe courte et tee-shirt transparent à manches longues, l’avait fait monter, l’avait violée puis abandonnée.

À moins qu’elle ne fût tout simplement partie. C’était l’hypothèse que les flics avaient fini par retenir. Elle avait dix-huit ans – sur le plan légal, une adulte responsable – et elle n’en pouvait plus de Cooley Ridge.

« Qu’est-ce qui s’est passé pendant toutes ces heures entre vous ? » avaient-ils demandé. Dévoilez-nous tous vos secrets, le Qui et le Quoi et le Pourquoi, entre vingt-deux heures et six heures du matin. Ces mêmes flics qui mettaient fin à nos fêtes trop bruyantes mais nous raccompagnaient chez nous en voiture au lieu de prévenir nos parents. Ces mêmes flics qui sortaient avec nos amies et buvaient des bières avec nos frères et nos pères. Aucun de nos secrets – Où étions-nous entre vingt-deux heures et six heures et Qu’est-ce que nous faisions et Pourquoi – ne tiendrait longtemps avec ces flics-là. Ni au bar, ni au lit, ni dans cette ville.

Quand l’État avait envoyé des renforts, c’était trop tard. On s’était déjà refermés sur nous-mêmes, avec nos propres théories, déjà persuadés de ce que nous avions besoin de croire.

Version officielle : la dernière fois que Corinne avait été aperçue en vie, c’était à l’entrée de la fête foraine. À partir de là, elle s’était évanouie.

Sauf qu’elle ne s’était pas vraiment évanouie. Il y avait autre chose. Un fragment de vérité que chacun d’entre nous gardait pour soi.

Pour Daniel, elle avait disparu aux abords de la fête foraine, derrière le guichet d’entrée.

Pour Jackson, elle avait disparu sur le parking près des cavernes.

Et pour moi, après un méandre de la route sinueuse, sur le chemin du retour vers Cooley Ridge.

Notre ville était emplie de peur, en quête de réponses. Mais elle était aussi peuplée de menteurs.

*

* *

La cafétéria de Grand Pines était déroutante. Plancher et nappes en lin sombre sur les tables. Plus adaptés à un restaurant qu’à un établissement de soins de longue durée. Un piano dans un coin, surtout pour la décoration apparemment, et un discret fond sonore de musique classique pendant les repas. La nourriture était, paraît-il, la meilleure de ce genre d’instituts dans tout le Sud – c’est ce qu’on avait dit à Daniel lorsqu’il avait choisi l’endroit, comme si ça pouvait atténuer sa culpabilité et la mienne, par contrecoup. « Pas d’inquiétudes, papa : on viendra te voir souvent et la cantine est fabuleuse. » L’infirmière de la réception m’escorta jusqu’à la salle et j’aperçus papa assis à une table pour deux. Ses yeux passèrent sur l’infirmière puis sur moi avant de retourner aux pâtes entortillées sur sa fourchette.

– Il ne nous a pas prévenus que vous veniez, sinon nous lui aurions demandé de vous attendre, m’expliqua la femme, les lèvres tordues par le regret.

Papa leva la tête tandis qu’elle m’accompagnait à sa table. Il ouvrit la bouche comme s’il allait dire quelque chose, mais l’infirmière le devança. Son sourire était parfaitement rodé et communicatif : j’y répondis et papa étira la bouche.

– Patrick, vous avez de la visite !

Elle se tourna vers moi.

– Nicolette, c’est un plaisir de vous revoir.

– Nic, corrigeai-je.

Mon cœur se serra dans l’espoir que mon prénom serait aussi contagieux que le sourire de l’infirmière.

– Nic, répéta papa.

Ses doigts pianotèrent sur la table, lentement : un, deux, trois, un, deux, trois, puis un déclic parut se faire. Le rythme accéléra : undeuxtrois, undeuxtrois.

– Nic.

Il sourit. Il était avec moi.

– Salut, papa !

Je m’assis face à lui et lui pris la main. Mon Dieu, ça faisait si longtemps ! Un an que nous ne nous étions pas trouvés dans la même pièce. Des coups de fil de temps en temps, avec des accès de lucidité intermittents, jusqu’à ce que Daniel m’explique qu’ils le rendaient trop nerveux. Après quoi, seulement mes lettres, avec une photo glissée dans l’enveloppe. Mais il était avec moi, à présent. Comme une version plus âgée et plus corpulente de Daniel après une vie entière de fast-food et d’alcool.

Il referma sa main sur la mienne et la pressa. Il réussissait toujours ce scénario : l’affection physique, les signes extérieurs de tendresse paternelle. Ses étreintes quand il rentrait en pleine nuit, à moitié ivre. Ses pressions de la main quand il fallait faire des courses mais qu’il n’arrivait pas à se tirer du lit. Une pression de la main : prends ma carte de crédit, et ça suffisait.

Son regard glissa vers ma main et il tapota mon annulaire.

– Où elle est ?

En mon for intérieur, je hurlai. Mais je souris à mon père car il s’était souvenu de ce détail. Ça me faisait plaisir qu’il se rappelle certaines des choses que je lui racontais dans mes lettres. Il ne perdait pas la raison, il se perdait dans sa raison. Il y avait une différence. Et je vivais dans sa raison. La vérité vivait dans sa raison.

Je sortis mon téléphone et parcourus l’album photos jusqu’à trouver celle que je voulais. Je fis un zoom.

– J’ai laissé la bague à la maison. Je faisais le ménage.

Il scruta l’écran. Le diamant étincelait, parfaitement taillé.

– Tyler t’a offert ça ?

Mon estomac se tordit.

– Pas Tyler, papa. Everett.

Il était perdu de nouveau, mais il ne se trompait pas. Il était juste parti ailleurs. Dix ans plus tôt. On était des gosses, et Tyler ne m’avait pas exactement demandé de l’épouser ; il m’avait présenté les choses comme une requête. Qui signifiait : Reste.

Et cette bague signifiait… je n’en savais rien. Everett avait trente ans, j’allais sur mes trente ans, et il m’avait demandé ma main le jour de son anniversaire, signe que je ne lui faisais pas perdre son temps et qu’il ne me faisait pas perdre le mien. J’avais dit oui, mais cela faisait déjà deux mois et nous n’avions pas encore parlé de mariage, ni d’emménagement ensemble quand mon bail toucherait à sa fin. C’était un projet. Qui finirait par se concrétiser.

– Papa, je voudrais te poser une question.

Son regard tomba sur les documents sortant de mon sac à main et ses doigts se recroquevillèrent en poing.

– Je lui ai déjà dit ! Je ne signerai rien ! Empêche ton frère de vendre la maison. Ce sont vos aïeux qui ont acheté cette terre. Elle est à nous.

Je me sentais dans la peau d’une traître. D’une façon ou d’une autre, cette maison serait mise en vente.

– Papa, on est obligés de la vendre, répondis-je d’une voix douce.

Tu n’as plus d’argent. Tu l’as gaspillé dans Dieu sait quoi. Il ne restait plus rien. Rien d’autre que l’argent caché dans la dalle de béton, quatre murs et un jardin à l’abandon.

– Nic, voyons… Qu’est-ce que ta mère dirait de tout ça ?

Je commençais à le perdre. Bientôt il disparaîtrait dans une autre époque. Ça débutait toujours de la même façon, avec ma mère, comme si son évocation entraînait mon père en un lieu où elle était toujours vivante.

– Papa, ce n’est pas pour ça que je suis venue.

J’inspirai lentement.

– Tu m’as envoyé une lettre il y a quelques semaines, tu t’en souviens ?

Ses doigts reprirent leur pianotage sur la table.

– Bien sûr. Une lettre.

Il gagnait du temps. Je le sentis lutter, s’efforcer de se rappeler.

Je sortis le papier, le dépliai sur la table. Ses yeux fixèrent la page.

– Tu m’as envoyé ça.

Son regard s’attarda sur les mots, puis il leva vers moi ses yeux bleus humides. Aussi insaisissables que ses pensées.

« C’est cette fille. J’ai vu cette fille. »

J’entendis battre mon cœur dans ma tête. Et ricocher son nom.

– Tu parlais de qui ? Qui as-tu vu ?

Il parcourut la cafétéria d’un regard circulaire. Se pencha vers moi. Ses lèvres s’ouvrirent et se fermèrent deux fois avant de laisser un murmure s’échapper :

– La fille Prescott.

Je sentis les poils de ma nuque se dresser un à un.

– Corinne, dis-je.

Il acquiesça.

– Corinne, répéta-t-il comme s’il avait enfin trouvé ce qu’il cherchait. Oui. Je l’ai vue.

À mon tour, j’inspectai la salle du regard. À mon tour, je me penchai vers lui.

– Tu l’as vue ? Ici ?

Je tentai de me représenter le fantôme de Corinne traversant les couloirs en flottant. Ou son visage en forme de cœur, ses cheveux couleur bronze, l’ambre de ses yeux et l’arc de Cupidon de ses lèvres. À quoi pourrait-elle ressembler dix ans plus tard ? Passant un bras autour de mes épaules, pressant sa joue contre la mienne, m’avouant tout avant de chuchoter : « La meilleure blague de toute ma vie, pas vrai ? Allez, ne fais pas cette tête ! Tu sais bien que je t’aime. »

Le regard de papa était devenu flou, puis s’affûta, engloba son environnement immédiat, les documents dans mon sac, moi.

– Non, non, pas ici. Elle était à la maison.

– Quand, papa ? Quand ? Elle a disparu juste après la remise des diplômes. Juste avant mon départ. Il y a dix ans de ça… Le dernier soir de la fête foraine.

Tic-tac, Nic. Ses mains froides sur mes coudes… La dernière fois que je l’ai touchée…

Aucun signalement depuis.

Nous avions agrafé aux arbres son portrait tiré de l’annuaire du lycée. Fouillé les endroits les plus effrayants, cherché quelque chose que nous redoutions de trouver. Nous avions creusé au plus profond de nous-mêmes, exhumé les fragments de Corinne qui auraient dû rester enterrés.

– J’aurais dû demander à ta maman…

Son regard redevint flou. Il avait dû tomber sur un souvenir vieux de plusieurs années. Un souvenir d’avant la disparition de Corinne. D’avant la mort de ma mère.

– Elle était sur le porche de derrière, mais ça n’a duré qu’un instant…

Il écarquilla les yeux.

– La forêt a des yeux.

Papa avait toujours eu un faible pour les métaphores. Pendant des années, il avait enseigné la philosophie au collège. Quand il était saoul, c’était encore pire : il citait des passages de livres, les mélangeait pour les plier à son désir ou les sortait de leur contexte si bien que je luttais désespérément pour essayer de tirer au clair leur message caché. Au bout du compte, il se mettait à rire, me donnait une bourrade et passait à autre chose. Mais, aujourd’hui, il se perdait lui-même dans ses métaphores, incapable de s’en extirper. Son moment de lucidité se dissipait.

Je le saisis par le bras pour l’obliger à se concentrer sur mes paroles.

– Papa ! Papa, on n’a plus beaucoup de temps. Parle-moi de Corinne. C’était moi qu’elle cherchait ?

Il eut un soupir exaspéré.

– Le temps ne file pas. Le temps n’existe même pas vraiment.

Je compris qu’il ne me reviendrait plus. Il errait à l’intérieur de son esprit.

– Ce n’est qu’un outil de mesure inventé par l’homme pour comprendre les choses. Comme le centimètre ou le kilomètre.

Il agitait les mains pour appuyer son propos.

– Cette horloge, dit-il en la montrant du doigt, elle ne mesure pas le temps. Elle le crée. Tu saisis la différence ?

Je regardai l’horloge sur le mur au fond de la salle, la petite aiguille noire en mouvement, en mouvement, toujours en mouvement.

– Et pourtant je continue de vieillir, répondis-je à mi-voix.

– Oui, Nic, oui. Tu changes. Mais le passé, lui, il est toujours là. La seule chose en mouvement, c’est toi.

Essayer d’avoir une conversation avec mon père, c’était se transformer en un hamster dans une roue. J’avais appris à mettre de côté les arguments pour me contenter d’attendre. Éviter de le bousculer, ce qui l’aurait décontenancé un peu plus. Je décidai de réessayer demain, sous un angle différent, à un autre moment.

– O.K., papa. Bon, je vais devoir y aller…

Il se recula sur sa chaise et me dévisagea. Je me demandai quelle version de moi il voyait : sa fille ou une inconnue.

– Nic, écoute-moi…

J’entendais le tic-tac de la pendule. Tic-tac, Nic.

– … il faut absolument que tu goûtes ces pâtes.

Il eut un large sourire, chaleureux et lointain.

Je me levai, tapotai ma liasse de documents sur la table, lui adressai un sourire chaleureux et lointain.

– C’est bon de te revoir, papa.

Je contournai la table, le serrai fort contre moi, le sentis hésiter avant de poser la main sur mon bras et de me serrer à son tour.

– Empêche ton frère de vendre la maison, chuchota-t-il, redémarrant la boucle de notre conversation.

*

* *

La lanterne du porche était allumée et le ciel presque noir quand je me garai dans l’allée gravillonnée. J’avais reçu un texto de Daniel. Il reviendrait dans la matinée et je pouvais l’appeler si j’avais besoin de quoi que ce soit. Si je changeais d’avis, je pouvais m’installer chez lui et Laura.

Assise dans la voiture, je regardais la lanterne osciller sous le vent et les ombres mouvantes qu’elle jetait sur le perron. Et je réfléchissais à la proposition de Daniel. J’avais envie de retourner en ville et de récupérer le matelas gonflable dans la chambre du bébé encore inoccupée. Parce que je nous revoyais sous ce porche, dix ans auparavant, nous racontant des histoires horrifiques à la lumière de la lanterne qui faisait danser nos ombres.

Corinne et Bailey fascinées quand Daniel leur racontait qu’un monstre hantait la forêt, un monstre qu’on ne voyait pas mais qu’on devinait. Qu’il prenait possession des gens, les obligeait à faire des choses terribles… Dans ma tête, j’entendais cette autre version de moi-même lancer que tout ça, c’étaient des conneries. Et Corinne inclinait la tête en écoutant mon frère, et elle s’appuyait contre la balustrade du porche, poitrine en avant, et elle posait un pied sur un montant de bois, tendait son autre jambe interminable avant de demander : « Qu’est-ce qu’il les oblige à faire ? » Toujours à nous titiller. Toujours provocante.

Je détestais l’idée que nos fantômes puissent continuer de vivre dans cette maison. Mais Laura était presque au terme de sa grossesse et il n’y avait aucune place pour moi chez mon frère ; sa proposition suggérait implicitement que je la décline. J’avais ma maison, ici, ma chambre, mon espace. Il n’était plus responsable de moi.

Je pénétrai dans l’entrée et entendis une porte s’ouvrir à l’autre bout de la maison, comme si j’avais perturbé l’équilibre du lieu.

Je me figeai sur place.

– Il y a quelqu’un ? Daniel ?

Rien. À part le vent du soir qui faisait vibrer les vitres des fenêtres dans un tremblement familier. Dieu merci, ce n’était que ça : le vent.

J’allumai les appliques dans le couloir – une sur deux fonctionnait correctement – et me rendis dans la cuisine.

Daniel n’était pas là. Personne n’était là.

Je tournai le verrou, mais le bois tout autour était rongé par l’humidité, fendu, et la porte ne fermait plus. Tout était comme je l’avais laissé en partant : un carton sur la table, un verre sale dans l’évier, et partout une mince couche de poussière.

La bague. Je montai l’escalier quatre à quatre et me précipitai dans ma chambre. Les doigts tremblants, le cœur palpitant, je tâtai la coupelle sur la table de chevet jusqu’à sentir le contact froid du métal.

La bague était là. Ouf ! Je la remis à mon annulaire et passai une main fébrile dans mes cheveux. Tout va bien. Respire.

Le lit n’était pas fait, mais les draps étaient pliés et empilés à la tête du matelas, comme Daniel avait pris l’habitude de le faire depuis qu’il avait remplacé maman dans les tâches ménagères. Je rangeai les boîtes à chaussures dans le placard, glissai le tapis sous les pieds du lit. Je plaçai la boîte à bijoux juste en dessous du miroir, sur le carré épargné par la poussière où elle se trouvait depuis au moins l’année dernière. Tout se remettait en place. Se réalignait.

Je sentis que mes souvenirs suivaient le même mouvement. Se remettaient en ordre. L’enquête. Tout ce que j’avais laissé derrière moi, rangé soigneusement dans ces boîtes pendant dix ans.

Je regardai ma chambre et remarquai les rectangles de peinture délavée. En fermant les yeux, je revoyais chaque photo à sa place.

Mon estomac gargouilla, perturbé. Sur toutes les photos, Corinne.

Coïncidence, pensai-je. Corinne se confondait tellement avec mon enfance qu’en parcourant les pièces de la maison j’aurais sûrement pu trouver son ombre partout.

Il fallait que je découvre quelle pensée avait surgi dans l’esprit de papa puis en avait disparu pour qu’il en vienne à prendre un bout de papier et à écrire mon nom sur une enveloppe. Quel souvenir vacillant s’était frayé un chemin à travers les fragments moribonds de son cerveau, réclamant son attention avant de se diluer pour de bon ? Corinne. En vie. Mais quand ? Je devais trouver la réponse.

Ici, tout semblait paralysé. Comme dans l’attente de quelqu’un qui viendrait réordonner les indices, les témoignages, les événements jusqu’à leur trouver une signification.

De ce point de vue-là, papa avait raison. À propos du temps. À propos du passé qui vit toujours.

Je descendis les marches en bois et retournai à la cuisine. Le linoléum commençait à se soulever dans les coins. L’espace d’un instant, je m’imaginai apercevoir une fille aux longs cheveux couleur bronze et entendre son rire résonner dans la nuit tandis qu’elle montait en sautillant le perron du porche de derrière.

Tic-tac, Nic.

Je devais garder la tête froide, comprendre ce qui se passait dans cette maison et partir. Avant que le passé ne commence à suinter des murs, à murmurer dans les conduits de cheminée. À sortir tout seul de cette boîte, souvenir après souvenir, dans un long flashback.

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1 Chaîne de pharmacies et drugstores. (NdT, ainsi que les suivantes.) .

Nom donné aux huit universités privées du nord-est des États-Unis, parmi lesquelles Yale,

2. Princeton, Harvard et Columbia.

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