Évanouies
Jour 3
La disparition d’Annaleise fut officieusement constatée quand le poste de police ouvrit ses portes, mais l’orage qui grondait dans les montagnes annonçait déjà qu’aucune recherche ne serait lancée aujourd’hui. Elle avait vingt-trois ans et on avait perdu sa trace depuis seulement vingt-quatre heures, mais les circonstances de cet incident avaient éveillé les soupçons de la police. Son frère déclarait l’avoir vue partir dans la forêt peu après minuit ; à l’heure du déjeuner, sa mère était venue la chercher pour aller visiter une université, mais ne l’avait pas trouvée ; son numéro de portable donnait directement sur sa boîte vocale ; son sac à main n’était plus là.
Et il y avait ce texto. Celui qu’elle avait envoyé à l’agent Mark Stewart, dans lequel elle lui demandait une entrevue pour parler de l’affaire Corinne Prescott.
Tyler arriva chez moi en début de matinée, en pantalon de treillis et chemise à col boutonné. Il faisait les cent pas au rez-de-chaussée, tapissant le sol d’empreintes de chaussures mouillées.
– Ça va jeter un froid dans le coin, ce message…
– Les flics savent pourquoi elle l’a envoyé ?
– Je ne crois pas. Aucune importance, d’ailleurs. C’est une coïncidence dingue, tu ne trouves pas ?
Il allait ajouter autre chose, mais le crissement de pneus sur les gravillons l’interrompit.
– Il y a quelqu’un, dis-je en allant voir à la fenêtre.
Un SUV rouge que je ne connaissais pas remontait l’allée pour aller se garer derrière la camionnette de Tyler. Une femme en sortit, d’à peu près l’âge de mon père – mêmes cheveux gris, visage rond et doux. Après avoir jeté un coup d’œil en direction de la forêt, elle ouvrit un parapluie et avança vers le perron. Elle était d’une constitution plus robuste qu’Annaleise, mais ses yeux étaient aussi grands et aussi déconcertants.
– C’est sa mère ! lançai-je en me précipitant dans l’entrée.
Je me collai à la porte. Tyler fixait le mur à côté de moi comme s’il pouvait voir à travers.
– Pourquoi tu es là, Tyler ? Pourquoi tu es là ?
Il cligna deux fois des yeux avant de répondre :
– Je suis venu réparer la clim !
– Alors vas-y, vite !
J’ouvris la porte.
Elle regardait en direction de l’allée et se tenait sous le porche, son parapluie encore ouvert. Les gouttes coulaient le long des baleines comme au ralenti.
– Bonjour, madame Carter.
Je poussai la porte-moustiquaire et avançai sur le seuil.
Elle pivota lentement, comme si ses yeux refusaient de se détacher de l’allée. De la camionnette de Tyler.
– Bonjour, Nic. Ça fait plaisir de te voir chez toi.
La politesse avant tout. Toujours.
– Ravie de vous revoir, moi aussi. J’ai appris, pour Annaleise. Vous avez du nouveau ?
Elle secoua la tête, baissa son parapluie.
– Mon fils dit qu’il l’a vue partir dans la forêt. Elle est comme ça, tu sais. Elle aime bien se promener toute seule… Je l’ai déjà vue se balader par ici. Rien d’inhabituel, vraiment. Mais nous avions des projets pour hier… et son téléphone… Enfin voilà.
Elle serra les lèvres.
– Ça s’est passé tard, après minuit. Comme on partage le même terrain, je voulais juste vérifier. Tu ne l’as pas vue, par hasard ? Elle ou quelqu’un d’autre ? Quelque chose, n’importe quoi ?
– Non, je suis désolée. Je suis en train de faire du ménage dans la maison, je me suis endormie tôt. Je n’ai rien remarqué.
Elle eut une moue résignée.
– Dis-moi, ma jolie, c’est bien la camionnette de Tyler Ellison, non ?
– Oui. Mon frère l’a engagé pour qu’il répare deux ou trois trucs dans la maison.
– Je n’ai pas son numéro de téléphone et j’aurais besoin de lui parler. Tu permets ?
Elle avança, m’obligeant à m’écarter, et entra dans la maison. Elle posa son parapluie dans un coin.
– Bien sûr. Désolée pour la chaleur. La clim est en panne. C’est d’ailleurs pour ça qu’il est venu. Tyler ?
Je haussai la voix en direction de l’escalier.
– Tyler, il y a quelqu’un pour toi !
Il descendit et, avant même que son visage apparaisse ou qu’il nous voie, il annonça :
– Je crois que c’est le condensateur. Si tu achètes une pièce neuve, je dois pouvoir… Oh, bonjour !
Il ralentit le pas.
– J’ai essayé de te joindre, lui dit Mme Carter.
– Désolé, j’ai beaucoup de boulot en ce moment. On a un chantier avec des délais de folie. D’ailleurs, j’ai un rendez-vous à dix-neuf heures en ville, au bureau du greffier du comté.
– Pas de problème. Je voulais simplement savoir si tu avais eu des nouvelles d’Annaleise.
– Aucune, non.
Mme Carter s’approcha de lui.
– Quand l’as-tu vue pour la dernière fois ? Et qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
Tyler retira sa casquette, se gratta le cuir chevelu, remit sa casquette.
– On a dîné ensemble puis on est allés au cinéma lundi. Je l’ai raccompagnée un peu avant vingt-deux heures. Je devais me lever tôt le lendemain.
– Et elle t’a dit quelque chose de particulier ? Elle t’a parlé de ses projets ?
– Non. Et je ne l’ai pas revue depuis.
– Elle ne t’a pas dit qu’on devait aller à une journée portes ouvertes dans une fac ?
– Non.
– Tu as une idée de ce qu’elle est partie faire dans la forêt ?
– Aucune. Désolé.
Elle enchaînait les questions rapidement, et les réponses de Tyler étaient tout aussi vives.
– Vraiment, je suis navrée, dis-je en ouvrant la porte-moustiquaire. Surtout, tenez-nous au courant si vous apprenez quoi que ce soit.
– Entendu, consentit-elle en détachant enfin le regard de Tyler. Si elle n’est pas rentrée demain, la police va lancer des recherches et…
Sa voix vacilla.
– Je serai là, lui assura Tyler. Mais je suis certain qu’elle va bien.
Elle ramassa son parapluie, nous dévisagea l’un et l’autre, tour à tour, avant de partir.
*
* *
La mère de Corinne était passée me voir une semaine après sa disparition et nos fouilles intensives dans la forêt, près du torrent, dans les cavernes.
« Raconte-moi tout, Nic. Raconte-moi tout ce que, selon toi, je n’ai pas envie d’entendre. Dis-le-moi pour qu’on puisse enfin la retrouver. »
Je me rappelle avoir eu envie de lui dire quelque chose, de lui donner quelque chose. Je me rappelle avoir pensé qu’elle était trop jeune, trop jeune pour perdre une fille en pleine santé.
Mais je lui avais répondu que je ne savais rien. C’était avant qu’Hannah Pardot découvre la vraie nature de Corinne. Alors, j’aurais pu dire à sa mère : « Elle était cruelle. Sombre. Elle m’adorait et me haïssait, et j’éprouvais la même chose pour elle. » Mais balancer ça à la femme ravagée qui se tenait devant moi sous le porche, avec mon père dans la cuisine et Daniel dans sa chambre, sans doute en train de nous épier ? Impossible.
« Alors, dis-moi juste une chose… Tu crois qu’elle va bien ? »
Une semaine, c’était beaucoup trop pour prolonger le mensonge. Même pour Corinne.
« Non », avais-je répondu.
Parce que ça, j’étais en mesure de le lui donner.
Un an plus tard, alors que l’enquête avait presque terminé sa mue en souvenir pour tous les habitants de Cooley Ridge, Mme Prescott avait divorcé. Elle avait quitté la ville, emmenant ses enfants. J’ignore où ils sont partis. Sans doute quelque part où il n’y a ni forêts où se perdre, ni cavernes à explorer, ni torrent à traverser sur des troncs trop glissants. Un lieu où aucun homme ne pousse sa fille dans l’escalier ou ne lui lance des assiettes au visage. Un lieu sur lequel ses deux autres enfants ne chercheront pas à régner et où, je l’espère, ils ne seront jamais abandonnés à eux-mêmes.
*
* *
Tyler me rejoignit sous le porche pendant que la voiture de Mme Carter manœuvrait.
– Je dois partir. Ce rendez-vous avec le greffier. Je reviens tout à l’heure.
– D’accord. Vas-y, alors.
J’eus l’impression qu’il voulait m’embrasser sur le front, mais il changea au dernier moment. À la place, il posa un bras sur mon épaule et la serra, à la façon de Daniel.
– Ne me regarde pas avec cet air… Je ne peux pas t’emmener au travail.
– Je ne t’ai rien demandé.
– Non. Tu m’as juste regardé avec cet air.
Je lui donnai une bourrade dans le bras.
– Fous le camp.
Il se ravisa, me serra contre son torse en disant :
– Ça va aller.
J’aurais voulu rester éternellement dans ses bras. Tout le reste partait complètement en vrille, mais Tyler avait ce don de me faire croire que ça pouvait s’arranger.
– Je rentre ce soir, dit-il en se détachant de moi.
– Ce n’est peut-être pas une bonne idée.
– Pourquoi ? Sa mère vient de passer et a reconnu ma camionnette. Les rumeurs sont déjà en route.
– La disparition de ta petite amie n’est vraiment pas un sujet de plaisanterie, tu sais.
– Elle n’a pas disparu. Elle n’est pas là en ce moment, c’est tout. Et je pense pouvoir dire avec certitude que, dès qu’elle montrera le bout de son nez, nous serons obligés de rompre.
– Bon sang, Tyler, arrête de plaisanter.
Il soupira.
– Je ne sais rien faire d’autre, Nic.
Je pressai sa main d’un geste complice. Puis je le regardai s’éloigner.
Dès que sa camionnette s’engagea sur la route, je retournai à l’intérieur et vidai tous les tiroirs de la cuisine, éparpillai leur contenu par terre et m’efforçai de retracer fragment par fragment les dix dernières années de la vie de mon père.
*
* *
La pluie est censée dissiper la chaleur, mais il n’en était rien. Les gouttes étaient chaudes, comme une humidité que l’air aurait été incapable de retenir plus longtemps. Par ce temps, impossible de lancer les fouilles dans la forêt.
Après déjeuner, je me rendis à la bibliothèque, pris place à un poste de travail dans un coin et me connectai à un moteur de recherche. Je fis défiler la liste de boutiques de prêteurs sur gages et notai le numéro et l’adresse de toutes celles qui se trouvaient dans un rayon de une heure de route. Puis je sortis dans l’arrière-cour, semblable à n’importe quelle arrière-cour avec son haut mur de brique, ses plantes en pots et ses bancs. Avec cette pluie, l’endroit était désert. Je m’adossai au mur, protégée par l’auvent. L’eau ruisselait à quinze centimètres de mon visage.
Je pris mon téléphone et composai le premier numéro de ma liste.
– Atout Prix, bonjour, claironna une voix d’homme.
– Je cherche un objet précis, dis-je en parlant à mi-voix. Vous avez dû le voir arriver hier ou bien aujourd’hui.
– Je vais avoir besoin de quelques détails, madame.
– C’est une bague. Avec un diamant de deux carats serti de brillants.
– Nous avons quelques bagues de fiançailles, mais aucun arrivage récent. Vous avez déposé une plainte à la police ?
– Non, pas encore.
– Parce que, si on vous l’a volée et qu’elle atterrit chez un prêteur sur gages, vous n’allez pas pouvoir la récupérer sans une déclaration officielle à la police. Il faut commencer par là, ma belle.
– O.K., merci.
– Vous voulez me laisser votre numéro, si jamais je tombe dessus ?
Je marquai un temps.
– Non. Merci pour votre aide.
Merde. Je fourrai la liste dans mon sac pour éviter qu’elle ne prenne l’eau et traversai la bibliothèque en sens inverse jusqu’au parking. J’allais devoir me déplacer moi-même. À moi les routes sous la pluie, les boutiques miteuses. Le baratin : Je regarde juste ce que vous avez. Je passais dans le coin, j’ai vu votre enseigne…
*
* *
Cinq heures plus tard, l’estomac dans les talons et une bague introuvable. J’étais d’une humeur de chien, à cause de la faim, de la bague mais aussi parce que la voiture de Daniel était dans l’allée et que j’avais besoin de calme. De temps pour réfléchir, pour tout remettre en perspective. Pour essayer de comprendre.
Je courus sous la pluie, sac brandi au-dessus de la tête. Sitôt dans le hall, j’appelai :
– Daniel ?
Les seuls bruits perceptibles étaient le martèlement de la pluie sur le toit, le vent frappant les fenêtres, le grondement lointain du tonnerre.
Je me postai au pied des marches.
– Daniel !
Toujours pas de réponse. Je grimpai l’escalier rapidement et criai de nouveau son nom dans le couloir.
Les pièces étaient vides.
Je redescendis, composai son numéro sur mon téléphone. La sonnerie familière retentit quelque part dans la maison. Je détachai l’appareil de mon oreille, suivis la sonnerie jusqu’à la cuisine. Le téléphone de Daniel était posé près du bord de la table, à côté de son portefeuille et de ses clés de voiture.
– Daniel !
J’ouvris d’un coup la porte de derrière, scrutai la forêt. Il n’était sûrement pas sorti par un temps pareil. J’allumai la lanterne du porche, continuai de crier son nom. Descendis les marches, contournai la maison. Aucun signe de lui. Complètement trempée, je courus jusqu’à sa voiture et collai mon visage aux vitres. Quelques outils sur la banquette arrière, mais rien de bizarre. Soudain, un coup sourd attira mon attention. Comme un coup de marteau, perceptible sous le fracas du tonnerre. Il provenait du garage. Je distinguai une faible lueur à travers l’une des fenêtres. Protégeant mes yeux de la pluie, j’approchai.
Les portes coulissantes étaient fermées et Daniel avait tendu quelque chose devant les vitres. Je frappai vigoureusement à la porte latérale en criant :
– Daniel ! Tu es là ?
Le bruit s’interrompit.
– Rentre à la maison, Nic !
Je frappai de nouveau.
– Ouvre cette putain de porte !
Il déverrouilla la poignée et ouvrit. Ses mains étaient couvertes de craie blanche, et le sol derrière lui était fendu, fissuré, jonché de morceaux de béton. La terre mise à nu.
– C’est quoi, ce bordel ? demandai-je en forçant le passage. Merde, qu’est-ce que tu fous ?
Il referma la porte derrière moi.
– Tu es aveugle ou quoi ? Je suis en train de creuser.
Il se frotta le visage, mêlant la craie blanche à la sueur sur sa peau.
– Je cherche, figure-toi.
– Tu cherches… quoi ?
– À ton avis, Nic ?
Quelque chose qui était enterré. Enterré là depuis des années.
– Et tu crois que c’est ici ? Tu en es sûr ?
Je plantai mon index sur son torse. Il s’écarta.
– Comment tu peux en être sûr, Daniel ? Daniel, regarde-moi !
– Je n’en suis pas sûr, Nic. Je ne sais pas.
– Vraiment ? Non parce que, là, tu es en train de défoncer le sol du garage. Tu m’as l’air bien sûr de toi.
– Non, mais j’ai déjà creusé dans le vide sanitaire, dans le jardin, et c’est le seul endroit qui reste. Le jour où Corinne a disparu, on devait couler la dalle de béton. Mais on ne l’a pas fait.
– Ce n’est pas toi qui as fini le boulot ?
– Non. J’ai pensé que c’étaient Tyler et son père, mais je n’ai aucune certitude. Tu ne trouves pas ça un peu bizarre ?
Les ombres dansaient sur son visage. Je tremblais à cause de la pluie et je n’avais qu’une envie : me trouver n’importe où ailleurs…
– Maintenant, sors. Va voir Laura. Dis-lui que je suis occupé à la maison. Dis-lui qu’elle ne s’inquiète pas.
Je courus sous la pluie jusqu’à la maison. Après avoir fait les cent pas dans le salon, j’appelai Tyler. Il décrocha dès la première sonnerie.
– Salut ! J’ai presque fini, je te rejoins tout à l’heure ?
– Daniel est complètement dingue. Il est en train de creuser dans le garage.
Une pause. Et la voix de Tyler, plus voilée :
– Il est en train de quoi ?
– Il creuse dans le garage parce qu’il ne se rappelle plus qui a coulé la dalle de béton il y a dix ans.
Je m’agrippai au téléphone, espérant une réponse qui tiendrait la route, une explication rationnelle.
Silence.
– C’était toi, Tyler ? La dalle ? Avec ton père ?
– Mon Dieu, ça remonte à dix ans… Je ne m’en souviens pas vraiment.
– Eh bien, fais un effort. C’était toi ?
J’entendais sa respiration à l’autre bout du fil.
– Je ne crois pas, Nic.
– Il a une masse et une pelle. Il creuse dans toute la propriété. Il est devenu fou !
– Une minute. J’arrive.
*
* *
J’attendis Tyler pendant trois quarts d’heure, espérant que l’on pourrait enfin maîtriser Daniel. Impossible de retourner au garage et d’avoir une discussion sensée avec lui, de frère à sœur. Aucune idée de la façon dont je pouvais lui parler, désormais. Il était paranoïaque. Dément. Il avait une masse et je n’étais même pas sûre de le croire quand il m’expliquait pourquoi il creusait.
Dès que j’entendis la camionnette de Tyler, je sortis sous le porche. Il descendit, prit quelque chose dans le coffre et se rendit directement au garage.
Il frappa à la porte. Daniel ouvrit et sursauta, avant de s’en prendre à moi :
– Tu as appelé Tyler, Nic ? Tu déconnes ou quoi ?
Alors, il vit ce que Tyler tenait à la main. Et je le vis aussi.
Un putain de marteau-piqueur.
– On le laisse finir, Nic. Il a déjà commencé, dit Tyler.
Il entra dans le garage, constata l’état du chantier.
– O.K. Au boulot !
Je levai les mains au ciel.
– Vous êtes cinglés, ma parole !
– Il faut qu’on sache, répondit Daniel.
– Mais non !
J’enfouis ma tête dans mes mains. Je voulais comprendre ; j’avais besoin de réponses.
– Pourquoi tu fais un truc pareil ? Comment c’est possible ?
Daniel frappa le béton avec sa pelle.
– Tu ne poses pas les bonnes questions, Nic ! Tu veux savoir pourquoi et comment, et ça t’étouffe ! Rappelle-toi ce que papa disait : « Il ne faut pas vendre la maison. » De quoi il parlait, selon toi ? Il parlait de ça ! Le sol du garage ! Ce n’était pas moi. Je suis revenu le lendemain de la disparition de Corinne et tout était terminé.
– Ça ne veut pas dire que c’était lui. Ça ne veut pas dire qu’il l’a fait.
Et je sortis en trombe, claquant la porte de toutes mes forces. Le tonnerre couvrit le vacarme du marteau-piqueur. Daniel avait vidé tout le matériel stocké dans le garage, qui était en train de prendre l’eau. L’équipement de jardinage, les outils, la brouette…
J’attrapai les poignées de la brouette et tapai dans la porte pour l’ouvrir, maudissant en silence mon frère et Tyler, mon père et moi, et Corinne aussi, qui n’aurait jamais dû disparaître. En me voyant revenir, Daniel se figea, et Tyler aussi. Je me mis à ramasser les morceaux de béton et à les charger.
– Et ça ? J’en fais quoi ? demandai-je, les mains sur les hanches.
Je n’avais plus le choix, maintenant : je devais rester concentrée sur ce travail. Uniquement ce travail.
Tyler croisa mon regard.
– Dans la camionnette.
Je transportai mon chargement sous la pluie, soulevai la bâche de la camionnette et y balançai les débris. Très vite, mes mains devinrent crayeuses, comme celles de Daniel. En me retournant pour un deuxième voyage, je vis Tyler à quelques mètres, qui m’observait.
– Tu ferais mieux d’aller chez Dan.
La pluie dégoulinait de ses cheveux, trempait ses vêtements, formait un rideau entre nous.
– C’est lui qui t’a demandé de me dire ça ?
Il s’avança vers moi. Dans la pénombre, sous la pluie, son expression était indéchiffrable.
– Ouais, c’est lui.
Encore un pas.
– Écoute, si ça se trouve, ce n’est rien du tout.
– Si tu le pensais, tu ne serais pas venu.
Il était tout près à présent. Il posa une main sur la portière de la camionnette, derrière moi. Baissa la tête, soupira. Son souffle effleura mon visage. Puis, pendant une seconde, il appuya son front contre le mien.
– Je suis venu parce que tu m’as appelé. C’est aussi simple que ça.
Et soudain, ses lèvres glissèrent sur les miennes sous la pluie, et je m’adossai contre la portière, et mes doigts fouaillèrent ses cheveux, l’attirèrent vers moi, désespérément, si proche que c’en était impossible…
Le marteau-piqueur nous interrompit.
– Je suis désolé, dit-il en s’écartant. Je voudrais tellement pouvoir revenir en arrière !
Mes mains tremblaient. Tout en moi tremblait. La pluie redoubla.
– Sincèrement, Nic. Tu devrais y aller.
Et il retourna au garage, la tête baissée.
J’aurais dû l’écouter. C’était ce que je voulais, ça et rien de plus.
Mais ce n’était pas juste, ni envers eux ni envers Corinne. Je devais assister à la scène. Je devais payer mes dettes.
*
* *
Les heures qui suivirent furent entièrement consacrées à la destruction du sol du garage et au transport des morceaux de béton dans la camionnette. Nous étions tous couverts de poussière blanche.
Personne ne parlait. Personne, même, n’osait se toucher.
Bientôt, il ne resta plus rien de la dalle. Tyler se releva, mains sur les hanches, respirant bruyamment, épuisé. La terre n’attendait plus que nous. Tyler alla chercher une pelle, Daniel prit la sienne dans un coin et moi une bêche dans le jardin. À petits coups, nous attendrissions le sol jusqu’à ce qu’il s’effrite en petits fragments.
Le garage résonnait de nos souffles, des coups de pelle, de la terre retombant sur la terre, de la pluie et du tonnerre.
Du plus profond de ma mémoire, j’entendis alors les paroles de Corinne à mon oreille, je sentis son parfum de menthe, la froideur de ses doigts, et ma peau se couvrit de chair de poule quand le fer de ma bêche heurta quelque chose qui n’était ni de la terre ni de la pierre.
J’enfonçai les doigts. Du plastique. Fis un bond en arrière. De mes mains tremblantes, j’écartai la terre et révélai peu à peu une bâche bleue, identique à celle qui se trouvait en ce moment même dans la camionnette de Tyler.
Bien sûr, il fallait que ce soit moi.
Il fallait que ce soit moi, avec ma petite bêche.
Il fallait que ce soit moi et ce n’était que justice : c’était à moi de la trouver.
Je me relevai trop vite et ma vision se brouilla. Je dus me rattraper au mur. Tyler et Daniel s’approchèrent pour voir ce que j’avais découvert. Ils finirent de dégager la bâche avec leurs pelles, et un morceau de plaid à carreaux apparut.
Daniel siffla entre ses dents.
– Putain de merde !
Laine bleue et broderies jaunes.
Le plaid dont ma mère se couvrait les jambes dans son fauteuil roulant. Longs poils doux emmêlés, aux bords effilochés.
Comme si la personne qui l’avait enterrée sous cette dalle ne supportait pas l’idée qu’elle puisse avoir froid.
*
* *
Ma mère n’est pas morte chez elle. Elle en avait l’intention, mais je crois qu’à un moment donné elle avait aussi eu l’intention de vivre. C’est bien beau, une intention, mais ça repose parfois davantage sur l’espoir que sur la réalité.
L’hiver était arrivé et, avec les coups de froid habituels, nous avions tous attrapé quelque chose. D’abord mon père, ce qui n’avait rien de particulièrement mémorable ; puis la varicelle pour Daniel et moi, et je revois ma mère nous plongeant dans une baignoire remplie de farine d’avoine, nous enduisant de calamine – mais je ne me rappelle pas qui de nous deux avait été contaminé le premier. En revanche, j’entends encore la toux sèche de mon père qui nous réveillait la nuit, je me souviens du masque d’hôpital que nous passions autour de la bouche de maman, et aussi de mon père qui dormait dans le canapé du salon. Finalement, ma mère y avait eu droit elle aussi.
Pour nous tous, c’était resté bénin. Chez maman, cela avait dégénéré en pneumonie. Je me rappelle : ses affaires prêtes pour le séjour à l’hôpital, le liquide qui prenait d’assaut ses poumons, les traitements inefficaces par intraveineuse, et sa mort brutale.
Elle en était au stade terminal et, pourtant, sa mort nous avait pris au dépourvu. On ne s’y était pas préparés. Sans doute avais-je imaginé qu’elle partirait sur des paroles pleines de sagesse, un conseil de vie exemplaire auquel me raccrocher, une parabole digne d’être racontée à mes enfants. Un ultime enseignement qui n’appartiendrait qu’à moi.
Je m’étais fait avoir.
La faute en revenait à mon père. Lui savait. Naturellement, si je suis honnête avec moi-même, je sais que le virus est le fautif, et avant lui le cancer. N’importe lequel d’entre nous avait pu le lui refiler. Mais quand mon père avait retracé l’historique de la contagion – ce qu’il avait fait, évidemment, étant le genre d’homme à toujours chercher les origines des problèmes, quelles que soient les chausse-trapes dans lesquelles il risquait de tomber –, il en était clairement ressorti que le coupable, c’était lui.
Peut-être savait-il d’où venait le virus. Un étudiant ou un collègue à l’atelier, le caissier d’une épicerie, la femme qui lui avait demandé son chemin. Peut-être avait-il lui aussi des coupables en tête. Peut-être avait-il déjà revu tel homme avec sa petite amie, ou un autre riant à côté de sa voiture, ou une femme regardant par la fenêtre, et pensé : C’est toi qui as tué ma femme. Sans qu’aucun d’eux n’en soit conscient. Combien de gens croisés dans la rue sont responsables de tragédies dont ils ignorent tout ?
*
* *
Ces pensées m’avaient assaillie quand j’avais reconnu le plaid. Une façon de me protéger, l’espace d’un instant. En me focalisant sur ma colère, sur ma mère, sur un coupable – la faute originelle, et la brutalité du drame, et l’insignifiance amère de tout ça – au lieu de penser à ce qui se trouvait sous la bâche.
Un frottement de plastique quand Daniel la souleva. Et la réalité me frappa de plein fouet. Corinne.
Je me précipitai hors du garage, m’agenouillai dans l’herbe et vomis.
M’essuyai les lèvres du revers de la main.
Daniel était derrière moi. Sa main serra ma clavicule. Je la repoussai d’un haussement d’épaule. Il alla chercher le tuyau d’arrosage pour nettoyer, même si la pluie s’en chargeait déjà. Pour une fois, rien qu’une fois, j’aurais voulu qu’on se parle de ce qui allait vraiment advenir. Au moins l’évoquer. Accuser réception de ce qui était en train de se passer. Qu’est-ce qu’on va faire ? Quoi ? Mes lèvres s’entrouvrirent, mais aucun son n’en sortit.
Daniel, lui, était déjà passé à l’étape suivante : nettoyer tout ce bordel.
– On n’a qu’à mettre le feu.
Depuis le garage, Tyler répondit :
– Et rameuter les flics pour qu’ils découvrent un cadavre ? Et qu’ils relancent l’enquête ?
Dans l’embrasure faiblement éclairée, je distinguais à peine sa silhouette. Il regardait toujours le plaid, cet élément qui accusait quelqu’un de la maison. Et la bâche, le sol défoncé, qui risquaient de l’accuser, lui.
Il jura, donna des coups de pied dans les outils qui traînaient par terre. Passa devant nous, furieux, et alla prendre la bâche dans sa camionnette. Il la jeta sur celle à moitié enfouie, en replia les coins avec sa pelle. Je restai dehors pendant que Daniel l’aidait à sortir le corps enroulé de plastique.
Mon frère jeta un dernier coup d’œil en en soulevant un coin.
– C’est Corinne ? demandai-je.
Il ne dit rien. Pour toute réponse, il passa son avant-bras en travers de sa bouche et cracha un flot de bile. C’était suffisant. Un corps avec des cheveux longs enterré sous notre garage. Bien sûr que c’était elle.
– J’ai reconnu ses vêtements, dit-il.
Il eut un nouveau haut-le-cœur. Vomit dans l’herbe.
Tyler s’approcha de nous.
– Nic, surveille la forêt.
J’obéis. Essayai de ne pas prêter attention aux bâches enroulées, au plaid en dessous et à Corinne dedans, que Tyler et Daniel transportaient à présent du garage à la camionnette. J’essayai de ne pas penser à la fille qu’elle avait été, ni à toutes les fois où j’avais foulé cette dalle, à quelques centimètres de la vérité.
Daniel prit les clés de la main de Tyler.
– Ce n’est pas à toi de le faire.
Tyler se frotta le visage.
– On a plusieurs chantiers…
– Merci, mais ça ne doit pas remonter jusqu’à toi.
– Daniel…, commençai-je.
– Je connais des tas d’endroits, Nic. C’est ma région. Ce ne sont pas les sites à l’abandon qui manquent, crois-moi.
Ainsi, nous étions en train de le faire. Réellement. Nous allions déplacer un cadavre sans même savoir comment il avait atterri dans ce garage. Je pensai aux policiers, aux avocats, à tous les scénarios possibles pour expliquer la présence d’un corps sous cette dalle. Tout à coup me revint en mémoire l’affaire Parlito, et la manière dont Everett avait essayé de faire retirer du dossier un listing de localisations téléphoniques gênantes.
– Laisse ton portable ici. Il a un GPS.
– Je l’ai posé dans la cuisine.
Puis, indiquant les dégâts dans le garage :
– Tu peux t’en charger ?
La question ne s’adressait pas à moi. Apparemment, je n’étais pas fiable. Tyler acquiesça.
Daniel démarra la camionnette et partit.
Je me mis à pleurer, espérant que la pluie masquerait mes larmes. Tyler fit semblant de ne rien remarquer.
– J’ai besoin de ta voiture.
Il me parlait sans quitter le garage des yeux.
– Pourquoi ?
– Charger des graviers, du ciment. Pour couler une nouvelle dalle.
– On n’attend pas demain matin ?
– Mauvaise idée. Il faut qu’on nettoie tout. Qu’on remette tout à niveau. Tu peux m’aider ?
Une tâche à accomplir. Quelque chose que je pouvais faire.
– Oui.
Arrête de pleurer.
Concentre-toi sur les débris de béton. Sur la poussière. Sur le nettoyeur à haute pression. Sur le tonnerre.
Concentre-toi sur tous ces petits détails insignifiants.
Oublie ce qui se passe.
Ressaisis-toi, Nic.
Ressaisis-toi et va de l’avant.
Tic-tac, Nic.
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