Évanouies

Megan Miranda · Chapitre 11 sur 19

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Évanouies

Jour 6

Il me restait quelques heures avant de me rendre à la baby shower de Laura dans la salle paroissiale de l’église. Chaque fois que je pensais à cet endroit, je revoyais l’agent Fraize organiser les groupes pour les fouilles, et les photos de Corinne et d’Annaleise – désormais interchangeables dans mon esprit – punaisées aux murs.

– Bon, tu seras là pour midi ?

Daniel devant la maison avec un nettoyeur à haute pression, juché sur une échelle appuyée à la façade.

– Je t’ai dit que oui.

– Donne-moi ta liste.

– Sérieux ? Tu comptes rénover toute la maison aujourd’hui ? Et la mettre en vente dans la foulée ?

Il agitait sa main tendue vers moi.

– Allez ! Je ne suis même pas censé être ici…

Je lui donnai le papier. Il le parcourut rapidement.

– Nettoyer façade, O.K. Refaire les joints, je m’en occupe après. Et la peinture, seulement si Tyler vient en renfort.

– Tyler doit venir ?

– Je ne sais pas. C’est ce qu’il m’avait dit, mais je n’ai plus de nouvelles. En attendant, tu veux bien me rendre service ? Écarte des murs tous les meubles que tu pourras. Je m’occupe des plus lourds. Et va prendre des bâches dans le coffre.

Il reprit son nettoyage de la façade. Nous étions vraiment passés à l’action. La vente de la maison. Après sa remise en état. On reprenait notre vie en main. Elle allait enfin suivre son cours.

– Nic ! Le coffre, allez ! répéta-t-il.

Je marchai jusqu’à sa voiture dans un état second, l’esprit embrumé. J’avais eu beaucoup de mal à trouver le sommeil ces dernières nuits et ça commençait à se faire sentir. J’avais l’impression d’être confrontée à un espace trop vaste et toutes les choses concrètes semblaient m’échapper. Je pris les bâches dans le coffre. L’odeur du plastique était vaguement écœurante. Je les serrai contre moi de sorte qu’elles ondulaient devant mon visage. Je m’imaginai étouffant sous elles ou les disposant sur une scène de crime. Ma mère avait pour habitude d’en tapisser le sol de la cuisine pour que Daniel et moi puissions peindre tranquillement devant nos chevalets. Quand nous avions terminé, les bâches étaient couvertes de coulures, d’éclaboussures, de taches multicolores – la beauté du hasard.

J’avais du mal à respirer. Je lâchai mon fardeau au pied du perron. Daniel se retourna et, comme si j’étais la pire déception de sa vie :

– Nic, franchement…

– Je ne me sens pas très bien.

Il éteignit sa machine, descendit de l’échelle.

– Bon, si tu ne peux pas te rendre utile ici, va au moins donner un coup de main à l’église.

Je hochai la tête.

– Je rentrerai sans doute un peu tard. J’ai des projets après.

– Des projets ?

– Oui. Des trucs à faire.

Par exemple : me trouver n’importe où, sauf ici.

– Si tu veux, reste avec moi et Laura ce soir. Les odeurs de peinture, pour moi aussi, ce serait irrespirable.

– Pourquoi pas ?

– Parfait. À tout à l’heure, alors.

*

* *

Était-ce la proximité de l’église et du poste de police, ou le cimetière situé juste derrière, qui abritait la tombe de mes grands-parents et de ma mère ? Toujours est-il que cette église avait quelque chose de perturbant. Des bancs en bois montait un parfum d’humus. La salle paroissiale était située en sous-sol. Pour y accéder, il fallait remonter toute l’allée centrale, assez étroite, et contourner l’autel. C’était là qu’enfant, j’avais passé tous mes dimanches matin. Après la mort de ma mère, j’avais cessé d’assister aux offices. Tout comme Daniel. En général, mon père n’y allait pas non plus. Trop occupé à cuver sa cuite du samedi soir – ou, tout simplement, à dormir. Et Tyler venait seulement quand je lui demandais de m’accompagner. Pour moi, le clocher de l’église ne renfermait plus que le néant.

L’église n’était qu’un autre aspect de ma vie ici. Une activité du dimanche matin, suivie d’une virée au CVS avec Corinne, Bailey et quiconque traînait avec nous à l’époque. L’été, on s’asseyait sur les capots des voitures ou on se réfugiait dans le magasin par mauvais temps. Luke Aberdeen, généralement à son poste derrière la caisse, nous tenait à l’œil – avec de bonnes raisons.

La dernière fois que j’avais franchi le seuil de cette église remontait au mariage de Daniel et Laura, trois ans plus tôt. Déjà à l’époque, je ne m’étais pas sentie à l’aise. Debout à côté de l’autel, j’étais affublée d’une tenue rose pastèque choisie par Laura au petit bonheur la chance. Faute de lui avoir transmis mes mensurations, je me retrouvais avec une robe un peu trop longue – frôlant le mollet au lieu de s’arrêter au-dessus du genou –, trop serrée au niveau du buste et bâillant sous les bras. Je me sentais déplacée. J’avais l’air déplacée.

Une fois la cérémonie terminée, je m’étais réfugiée au sous-sol, laissant la foule se disperser. Tyler m’avait trouvée en train de lancer des fléchettes dans la salle de jeux. Pendant que je visais en fermant un œil, j’avais entendu ses pas dans le couloir, le froissement de son blazer lancé sur une chaise.

« Jolie robe.

– La ferme !

– Tu veux que je t’exfiltre ? »

Il m’avait montré un passage secret vers l’extérieur : un petit escalier accessible depuis un placard dans une réserve et donnant sur une trappe anti-tornade fermée par un cadenas à combinaison. Naturellement, Tyler, qui était venu travailler dans la salle après une inondation, connaissait le code. Il avait toujours une solution pour se tirer des mauvais pas.

Daniel ne m’avait jamais pardonné d’avoir manqué la réception.

*

* *

– Nic ! glapit Laura en me voyant arriver.

Délaissant sa mère et sa sœur aînée qui accrochaient les décorations, elle vint à ma rencontre en se dandinant. Je souris.

– Daniel m’a dit que je pourrais me rendre utile ?

– Mon Dieu, oui !

Elle se pencha vers moi.

– Ma mère est complètement folle. Katie essaie de l’occuper, mais elle a pété un câble. J’ai du mal à savoir si elle est excitée ou terrifiée à l’idée de devenir grand-mère.

Je confirmai un peu trop vite d’un signe de tête. Il y avait certains moments, infimes, où le chagrin s’abattait sur moi sans prévenir. Une peine sournoise, vicieuse, qu’on ne voyait pas venir et tout à coup : elle était là. Elle survenait dans les activités les plus simples, les plus terre à terre. Ma mère n’accrocherait jamais de banderoles roses pour moi. Je ne confierais jamais à une invitée, d’un ton de conspiratrice : « Ma mère est folle. » Et ma mère ne deviendrait jamais grand-mère.

Laura prit une inspiration rapide, se frotta le haut du ventre comme si elle essayait de faire passer une contraction.

– Qu’est-ce que tu dirais d’un petit punch ?

– Non, merci. Donne-moi plutôt du travail.

– D’accord. Voyons… Katie ? Qu’est-ce qu’on peut donner à faire à Nic ?

Je laissai Katie me détailler sa liste. Accrocher un panonceau, préparer les jeux, répartir sur les tables pliantes les plateaux de cupcakes. Ses yeux revenaient régulièrement vers un coin de la salle où les flics avaient scotché au mur la photo d’Annaleise à côté d’un grand plan de la forêt quadrillé en secteurs. À chaque secteur correspondait une lettre, à chaque lettre une équipe de fouilles attribuée par Bricks et l’agent Fraize. Je faisais partie de l’équipe C, chargée de la propriété des Carter jusqu’au torrent. Dans l’équipe A, Daniel s’était retrouvé à parcourir le terrain des Piper (y compris la maison abandonnée, où il n’y avait rien selon lui), des McElray et le nôtre. Carter s’était vu assigner le groupe E, qui fouillait un secteur très éloigné de sa propriété : les quartiers et les terrains derrière l’école primaire. Et ça ne nous avait pas échappé.

De ma propre initiative, je retirai photo et plan et glissai le tout, à l’envers, sous une table.

– Merci, me dit Katie. Je ne me voyais pas les enlever, mais personne n’a envie de tomber là-dessus pendant une fête, pas vrai ?

Elle eut une moue désapprobatrice tout en remettant en place une de ses mèches. Elle avait les mêmes cheveux que sa sœur, longs et fins, mais elle les avait tellement chargés de laque qu’ils formaient une sorte de choucroute sur son crâne. Katie avait déjà divorcé à deux reprises, mais je remarquai une alliance à son doigt.

– Toutes mes félicitations, dis-je.

– Jamais deux sans trois, roucoula-t-elle. Et toi ? J’ai appris que tu étais fiancée avec un avocat canon de Philadelphie ?

Je sentis la brûlure de son regard sur mon annulaire.

– Oui. J’ai laissé la bague au joaillier pour qu’il la nettoie.

– Si jamais tu as besoin de conseils pour ton mariage, tu sais à qui t’adresser, répondit-elle avec un rire satisfait.

– Merci, Katie.

Une heure plus tard, la salle était devenue un hommage vibrant à la barbe à papa. Les premières invitées arrivaient.

– Oh ! s’exclama Katie, la table pour les cadeaux…

Elle jeta quelques paquets sur une table dans un coin, sur un parterre de bonbons enrobés de vert et de rose.

– J’ai laissé le mien dans la salle de jeux, dis-je.

La salle de jeux était située après la cuisine, à côté des toilettes. Au moment de récupérer le sac où se trouvait mon cadeau, j’entendis une chasse d’eau. Je fermai les yeux, plongeai la main dans le sac pour sentir une dernière fois ce que j’y avais mis.

Je m’étais rendue dans un magasin Babies « R » Us dans l’idée de trouver le cadeau parfait. Pourtant, très vite, je m’étais laissé écraser par le gigantisme de l’endroit. Sur des allées et des allées, toute une industrie entièrement consacrée aux humains miniatures. Et impossible de savoir par où commencer. Aucune idée non plus de ce dont Laura et Daniel pouvaient avoir envie ou besoin. J’avais demandé à l’accueil s’ils avaient laissé une liste, mais apparemment non. Je jetai finalement mon dévolu sur un petit ensemble : une minuscule robe vichy rose avec un minuscule chapeau rose et de minuscules chaussettes roses. Quelques jours plus tard, j’avais demandé à une collègue quel cadeau de sa baby shower elle avait préféré.

« Un tire-lait, m’avait-elle répondu. Ah, et surtout ne prends pas de vêtements ! »

Ce soir-là, alors que je rangeais dans des cartons mes affaires pour le garde-meubles, j’avais ouvert l’unique boîte rapportée de Cooley Ridge. Les affaires de ma mère. Il ne fallait pas plus d’une boîte. Des choses que j’avais regardées rapidement et dont je ne me servirais jamais, mais que j’avais tout de même décidé d’emporter. Pendant tout ce temps, je les avais laissées dans cette boîte en plastique gris, trop inquiète à l’idée que je puisse les casser ou qu’un cambrioleur ne les vole.

Et, bien sûr, je venais de me rendre compte que j’avais oublié de joindre une carte au cadeau pour le bébé. Quelle conne…

Laura sortit des toilettes, tête penchée, cheveux cascadant sur les épaules.

– C’est pour moi ? demanda-t-elle en me voyant.

– Oui, mais je n’ai pas pensé à la carte.

– Ce n’est pas grave.

Elle allait me prendre le sac, mais je ne pouvais pas m’y résoudre – pas question de le noyer dans l’océan de paquets cadeaux sur la table.

Ses mains passèrent du sac à mes bras.

– Je peux l’ouvrir tout de suite ?

Je hochai la tête et elle sourit. Je lui tins le sac ouvert pendant qu’elle retirait le papier de soie et en sortait la petite tenue rose. Son sourire s’élargit. Mais elle sentit autre chose, au fond du sac. Son visage changea d’expression quand ses doigts effleurèrent le métal froid, peut-être l’inscription gravée. Elle sortit la petite boîte à bijoux dont le couvercle portait le nom de ma mère. Mon père la lui avait offerte le jour de leur mariage. Shana Farrell, en lettres cursives, élégantes mais lisibles, solennelles sans être prétentieuses.

Laura ne dit rien. Une larme roula sur sa joue quand la lumière accrocha les pleins et les déliés de l’inscription.

– Oh ! Nic…

Elle porta la main à ses lèvres, puis à son ventre.

– Ah, non ! Tu ne vas pas accoucher là, maintenant ? Je ne suis pas équipée…

Elle sourit, fit signe que non.

– Je ne peux pas l’accepter. Elle est pour toi.

– Je n’aurai jamais une petite Shana Farrell. S’il te plaît. Maman te l’aurait offerte si elle était encore là.

C’était la vérité. Je la voyais accomplir ce geste, tendre la main vers Laura, lisser ses cheveux.

Elle secoua de nouveau la tête, mais elle garda la boîte.

– Merci, Nic.

Katie apparut derrière elle.

– Laura ? Tes invitées sont arrivées, ma chérie. Tout va bien ?

Laura essuya ses joues, me prit la main et la pressa.

– Nous en prendrons bien soin, Nic. Tu viens ?

– Je vous rejoins dans une minute. Vas-y.

Je restai un moment dans les toilettes. Mon endroit préféré pour me laisser submerger par les larmes.

*

* *

La fête battait son plein. Les amies de Laura, éparpillées dans la salle en petits groupes, avaient chacune leur verre de punch, leur mini-sandwich et leur cupcake. Sa mère et sa sœur assuraient le réapprovisionnement des plateaux et se déplaçaient avec aisance parmi elles. Une grande feuille de papier accrochée au-dessus de la table aux cadeaux permettait à chacun de venir parier sur la date de naissance. Je marquai un temps d’arrêt sur le seuil de la salle, me préparant pour le grand numéro. Souris. Sois aimable. Fais-le pour Laura.

– Je ne crois pas qu’elles avaient un lien de parenté…, entendis-je en passant devant un groupe.

Celle qui avait parlé venait de retirer de sous la table les documents de la police. Elle avait été au lycée avec Laura ; je la connaissais. Disons que j’avais entendu parler d’elle. Même teinte de cheveux, tirant vers un rouge soutenu. Monica Duncan – du moins de son nom de jeune fille.

– Annaleise ne ressemblait pas du tout à Corinne Prescott.

Elle et ses amies s’intéressaient maintenant au plan quadrillé et au portrait d’Annaleise que j’avais cachés pour éviter les mains trop curieuses et les paroles trop inquisitrices. Tout ce que je détestais dans ce patelin.

Laura était parmi elles, me tournant le dos, mais elle jeta un coup d’œil derrière elle et dit aussitôt :

– Allez, Monica, ça va maintenant…

Elles attendirent que Laura la regarde à nouveau pour ajouter à voix basse :

– Quoi ? C’est la vérité. Tu ne te rappelles pas ? Cette fille s’incrustait déjà dans nos fêtes quand elle avait à peine quatorze ans – quatorze ans ! Elle venait avec sa bande… Ça ne te dit rien ?

Laura lança un regard inquiet tout autour de la salle et je vis qu’elle rougissait. Je me fis toute petite et me repliai en cuisine.

– Elles draguaient nos petits copains, se comportaient comme si la ville leur appartenait… Je veux dire, elles s’attendaient à quoi, pour la suite ? Si elles avaient cette attitude à quatorze ans, imaginez un peu quatre ans plus tard… D’ailleurs, pas la peine d’imaginer. Ce n’étaient pas les rumeurs qui manquaient à leur sujet.

Je n’en revenais pas qu’elles parlent de cette façon à la baby shower de Laura. Laura, mariée à Daniel, un suspect officieux dans cette affaire ! Laura, la belle-sœur de la meilleure amie de Corinne !

– Annaleise, elle, était vraiment adorable. Pas le genre à faire parler d’elle. Elle savait tenir sa place. La fille Prescott, tout le contraire. Un désastre à retardement. Personne n’a été vraiment surpris, je crois…

– Ce n’est pas si simple, nuança quelqu’un. Il paraît qu’Annaleise sortait avec Tyler Ellison.

J’entendis un rire nerveux.

– Eh ben ! Tu parles d’une fille adorable…

Éclat de rire général.

– Martin m’a raconté que la police s’est présentée ce matin chez Tyler pour l’interroger, ajouta une troisième femme. Mais il n’était pas là.

C’était reparti : les ragots, les théories du complot. Ça commence toujours comme ça. Par des gens qui décrètent qui est innocent, qui est coupable. Il était grand temps que je sorte de ma cachette, que je les fasse taire par ma présence car, après tout, n’étaient-elles pas censées avoir les bonnes manières des femmes du Sud ?

– S’il vous plaît, est-ce qu’on peut éviter de parler de ça pendant ma fête ? demanda Laura.

– Oh ! Ma chérie ! On ne voulait pas te fâcher, répondit Monica en plaçant la main sur la taille de son amie, avant de murmurer : Je veux juste dire qu’on n’a aucune raison d’avoir peur. Ce n’est pas la même chose. Rien ne démontre qu’il y a un lien entre ces deux affaires.

J’imaginais qu’elles n’avaient pas entendu parler du texto envoyé par Annaleise à l’agent Stewart au sujet de la disparition de Corinne. Ce n’était qu’une question de temps, cela dit. J’entrai dans la salle, direction le bol de punch. Au même moment, Monica ajoutait :

– Corinne, elle a eu ce qu’elle méritait. Ça les a tous remis à leur place, pas vrai ?

Laura pâlit et me regarda droit dans les yeux.

– Monica, dit-elle.

– Quoi ?

Laura écarta ses amies pour venir me voir, mais je battis de nouveau en retraite.

– Oh ! mince…, lâcha Monica.

Je ne voyais pas comment quitter cette fête sans faire un scandale. C’est-à-dire sans gêner ou Laura, ou ses amies.

Laura était toujours livide quand elle me suivit dans la cuisine.

– Je suis désolée, dis-je en cherchant mon sac, il faut que je parte.

– Nic, s’il te plaît, non…

Je reconnus la bandoulière noire, tirai dessus pour récupérer le sac.

– Mes félicitations, Laura.

Elles avaient raison. Ma place n’était pas parmi elles. Je savais où elle était – et ce n’était pas ici. Ce n’était même pas à Cooley Ridge.

Laura avait du mal à me suivre. Je m’engouffrai dans le placard de la réserve, grimpai les quelques marches et me rappelai le code du cadenas : 10-10-10. « Les gens sont vraiment naïfs », avait dit Tyler. Puis j’ouvris la porte de la trappe anti-tornade et pris la fuite.

*

* *

Corinne n’était pas coupable, mais elle n’était pas innocente non plus. C’est ce que Monica – tout le monde, en fait – voulait dire. Corinne suscitait la passion et la colère, le désir et la fureur. Face à elle, impossible de ne pas céder. Mais c’était elle qui déclenchait ça. C’est ce qu’on se disait en général pour se convaincre :

Ce n’est pas de ma faute.

Elle ne savait pas tenir sa place.

Elle provoquait trop de passions.

Ce sont toujours les hommes qui commettent des crimes passionnels. Toujours leurs doigts qui, mus par leur volonté propre, se referment sur le cou des femmes. Toujours leur bras aguerri qui vient s’abattre sur nos fragiles pommettes. Passion. Pulsion. Instinct.

Les femmes font preuve de plus de préméditation. Elles tiennent un compte silencieux des affronts qu’elles subissent, des insultes qu’elles essuient, montent un dossier, se réfugient en elles-mêmes.

Les passions sont l’apanage des hommes. Selon les statistiques, c’est majoritairement eux qui éprouvent des pulsions destructrices. C’était donc d’eux qu’était partie l’enquête : Jackson, Tyler, Daniel, M. Prescott.

Mais la police avait eu tort de commencer par là. De faire confiance aux statistiques. Ils auraient dû s’intéresser d’emblée à Corinne. Apprendre à la connaître. Alors, ils auraient peut-être compris que le summum de la passion est d’aimer quelqu’un malgré soi. Peu importe qui on était ; quand on aimait Corinne, on l’aimait intensément.

Les flics voulaient seulement des faits. Des noms. Des incidents. Des frustrations et des rancœurs accumulées qui pouvaient exploser et aboutir à la disparition – à la mort – d’une jeune fille un soir de fête foraine. Hannah Pardot, elle, avait découvert qui était Corinne – révélé son vrai visage. Au fond, je ne savais pas dans quelle mesure c’était si important que cela. Cette Corinne-là était-elle plus réelle que la mienne ? Celle qui vivait dans mon esprit ? Une vision obsédante, floue, tournoyant dans un champ de tournesols ? Je n’avais jamais vraiment réussi à la cerner, mais c’était sans aucun doute la personne la plus réelle que j’aie jamais connue.

« Saute », avait-elle dit. En se collant à moi pour que je sois seule à l’entendre chuchoter : « Si j’étais toi, je le ferais. »

Mais je ne l’avais pas fait.

Les faits. Les faits sont une notion insaisissable, mouvante. Tout dépend du point de vue. On peut aisément les déformer. Ils ne sont pas toujours exacts.

Comment avait-elle pu réagir ?

Voilà la question que les flics auraient dû me poser.

Après mon refus.

Après avoir été repoussée par Daniel.

Après avoir été abandonnée par Jackson.

Comment avait-elle pu réagir après avoir essuyé tous ces rejets de notre part au cours de la même journée ? Sans avoir nulle part où aller ?

Je sentais encore ses doigts glacés sur mes épaules. Et son murmure se muait en cri : « Saute ! »

On veut toujours croire qu’il y a plus triste que soi. Quelqu’un dont la vie est encore pire. Là, quelque part. Et qui souffre avec vous dans la nuit abyssale.

« Saute. »

Comme s’il n’y avait plus d’avenir.

Mais elle se trompait. Comme elle se trompait !

Car, tandis que je chevauchais la nacelle de la grande roue, mon souffle mêlé au souffle du vent et Tyler qui m’attendait en bas, tout était devenu extraordinairement clair.

*

* *

Je voudrais parler à quelqu’un de cette soirée. De Corinne. De ce qu’elle m’avait dit.

De moi.

Mais je ne sais par où commencer. C’est impossible, je crois. Ce ne sont pas des choses qu’on peut saisir isolément. Elles sont inséparables. Les événements sont liés et on ne peut pas raconter une histoire sans évoquer l’autre. Elles s’entrelacent à jamais dans mon esprit.

Deux jours avant la fête, Corinne était dans sa salle de bains, les yeux rivés sur un test de grossesse.

« Quatre-vingt-dix secondes », dit-elle en m’empêchant de regarder.

Le tic-tac de la pendule sur sa table de chevet.

« Tic-tac, Nic…

– Ravie que tu trouves ça drôle.

– Attention… moment de vérité ! »

Elle regarda le résultat la première. J’éprouvai l’envie violente de lui arracher le stylet des mains.

Elle sourit. Agita le test autour d’elle.

Deux lignes bleues. Mon ventre se tordit à nouveau. Je tombai à genoux sur son carrelage d’un blanc immaculé et me penchai sur la cuvette des toilettes.

« Tss tss… ça va aller », m’assura-t-elle.

Assise par terre, je la vis fourrer le test dans un paquet de Skittles récupéré dans la poubelle. Ses lèvres ébauchèrent un sourire.

« Ne t’inquiète pas. Ma mère avait dix-huit ans aussi quand elle m’a eue. »

Je n’aurais pas dû la laisser me convaincre de faire ce test tout de suite, devant elle, dans sa salle de bains. Elle n’aurait pas dû être la première à savoir. Avant même Tyler.

« Je dois y aller. »

Elle ne me retint pas. Je m’enfuis maladroitement de sa chambre, de sa maison, et courus jusqu’au torrent. C’est seulement lorsque je me retrouvai assise sur la rive, à fixer les flots tumultueux, que je pus laisser libre cours à mes sanglots. Au moins, personne ne m’entendrait. Puis je téléphonai à Tyler et lui demandai de me rejoindre.

J’avais cessé de pleurer quand je lui annonçai la nouvelle.

Deux jours plus tard, je regardais Tyler du haut de la grande roue et, l’espace d’un instant, je crus que le monde m’appartenait.

Corinne me mit au défi de grimper hors de la nacelle et j’en avais envie. J’avais envie de sentir que c’était aussi simple que de faire le contraire : ne pas l’écouter, refuser son petit jeu. J’avais envie de sentir la poussée d’adrénaline, la puissance, l’espoir – tout ce qui pouvait à présent nourrir mon existence.

Mais son souffle caressa mon oreille. « Saute. »

Alors, je pris peur. Terrifiée de ce dont Corinne était capable. De la noirceur au plus profond d’elle-même. Pour elle, ma vie n’était qu’un pion dans un jeu. Elle le déplaçait. Elle le manipulait jusqu’à ce qu’il casse. Comme elle devait me haïr, haïr chacun de nous, sous la surface des apparences.

J’eus peur qu’elle me pousse, que Bailey se taise, laisse croire que j’avais voulu mourir alors qu’en cet instant précis je n’avais jamais autant eu le désir de vivre. Pour Tyler, pour la vie qui nous attendait tous deux, pour toutes les possibilités qui s’offraient désormais à moi, simultanément.

C’est alors que je perds l’équilibre. Que le monde bascule. Que la chaleur d’un poing explose contre mon visage.

Corinne accourt, avide de constater l’ampleur des dégâts.

Une fille qui mange une glace assiste à la scène. Grave en elle ce souvenir qui ne mourra jamais.

Dans ma chute, mon bras se plaque aussitôt contre mon ventre. Je viens de comprendre combien la vie est fragile, combien nous sommes effroyablement éphémères, et que quelque chose vient de débuter en moi. Quelque chose qui mérite que je me batte.

*

* *

Après la fête de Laura, ce fut de nouveau au bord du torrent que je passai l’après-midi. Jusqu’à la tombée de la nuit. Jusqu’à ce que je sois sûre de ne pas rencontrer Daniel. Jusqu’à ce que la maison soit vide. Livrée aux vapeurs suffocantes émanant des murs encore poisseux de peinture fraîche.

Je ne répondis pas aux appels de mon frère. Me contentai d’un texto lapidaire : « Suis à la maison. »

Sa réponse : « Tu viens chez nous ? »

« Non. Je vais dormir. »

Mais je ne dormis pas. Je ne fis rien.

Je m’accordai une nuit pour me lamenter sur mon sort. Juste une nuit. Pour pleurer Corinne et ma mère, Daniel et mon père, Tyler et moi et tout ce que j’avais perdu.

Demain, je me ressaisirais. Demain, fini les larmes. Demain, je me rappellerais qu’il faut aller de l’avant.

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