Évanouies

Megan Miranda · Chapitre 5 sur 19

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Évanouies

Jour 12

Il y avait quelque chose dans cette maison.

« Là où on planque les cadavres », m’avait dit papa la veille. Il m’avait l’air en plein délire, mais j’étais assez désespérée pour essayer de dénicher une signification à ses pensées tordues. Et je ne serais pas la seule à chercher.

J’avais appelé Everett pour qu’il me donne des conseils à propos de mon père et il m’avait répondu qu’il se chargeait du dossier. Mais il était à Philadelphie et j’étais ici, et je n’avais reçu aucune nouvelle depuis notre conversation. Si Everett ne m’expliquait pas comment mettre un terme à la procédure, la police allait finir par fouiller la maison – toute la nuit au besoin, comme je venais de le faire.

En fin de compte, j’avais tiré au clair le cheminement de la pensée de papa. Il avait dû vouloir parler d’un placard. Son placard. Les cadavres dans le placard… J’avais déjà cherché dans le mien, et celui de Daniel était complètement vide.

C’était ici, forcément. Dans la chambre de mon père.

Le placard n’était pas éclairé. Mais il ne contenait rien d’autre que de vieilles tenues de travail qu’il ne mettrait plus jamais, des pantoufles usées qu’il fallait vraiment jeter et quelques pièces de monnaie éparpillées sur le plancher, entre les moutons de poussière.

Dans un ultime effort pour trouver quelque chose, j’arrachai d’un coup les vêtements de leurs cintres en métal, qui se balancèrent sur la tringle en cliquetant. Et je me retrouvai assise au milieu d’un tas de vieilles fringues puant le renfermé.

Je pris sur moi pour ne pas éclater en sanglots.

Voilà ce qui arrive quand on écoute des vieillards séniles, Nic.

Voilà ce qui arrive…

Je me relevai et respirai profondément pour cesser de trembler, mais mes doigts étaient toujours parcourus de fourmillements. Je baissai la tête et essayai de retrouver le contrôle de mon corps, bras en appui sur le mur du fond du placard, front posé contre le plâtre, yeux fixés sur les nœuds dans les lames du plancher.

Poussière. Pince à cheveux qui devait dater de ma mère. Deux minuscules vis à côté de mon pied gauche, dans un coin. Si je commençais à perdre la boule, où est-ce que je planquerais les choses importantes ? Je tapai les vis du bout de l’orteil et m’aperçus que leurs têtes étaient peintes en blanc. La couleur des murs. Je levai les yeux : la grille d’aération juste au-dessus de moi était mal fixée. Cette découverte me coupa le souffle. Une bouffée d’espoir me traversa. Une troisième vis maintenait partiellement la grille en place. Je la retirai, les doigts tremblotants, et elle tomba sur le plancher. La grille s’inclina, révélant un conduit rectangulaire.

Sous cet angle, impossible de rien distinguer. J’enfonçai la main dans la cavité, mes doigts effleurèrent du papier – des carnets à spirale. Je les sortis, les laissant tomber par terre au milieu de quelques feuilles volantes. Dressée sur la pointe des pieds, j’explorai ensuite le reste du conduit et en sortis ce que je pouvais. Le sol était jonché de papiers, de poussière et de calepins. Quelle était la profondeur de ce trou ? Dans quels recoins de sa maison mon père avait-il enfoui ses secrets ? J’imaginai des piles et des piles de papiers stockées entre les cloisons comme autant de cadavres.

J’entassai les vêtements au fond du placard et grimpai dessus pour explorer la cavité jusqu’au bout. Elle formait un coude de quatre-vingt-dix degrés vers le haut. Je grappillai les derniers fragments, mes doigts se refermèrent sur le coin d’une page jaunie, quand la sonnerie de l’entrée retentit.

Merde.

Merde, merde, merde.

Pas si tôt. Pas si vite. Ils auraient réussi à se procurer un mandat de perquisition dans un délai aussi court ? Est-ce qu’ils savaient ce qu’ils cherchaient ? Où le chercher ?

Je m’immobilisai. Retins ma respiration. Ma voiture était garée devant la maison. Ils savaient que j’étais là.

Nouveau coup de sonnette. Suivi de coups sourds frappés à la porte. Je n’étais pas obligée d’ouvrir. Sortie me promener. Sous la douche. Chez des amis. Mais était-ce important que je sois là ou non ? Avec un mandat de perquisition, ma présence n’était pas indispensable, j’en étais presque sûre.

Je lâchai un gémissement et remis tout mon butin en place, froissant les pages en boules que je jetai dans le conduit. J’eus le temps de remettre deux vis avant un autre coup de sonnette. Incapable de visser la troisième, je la fourrai dans ma poche puis dévalai l’escalier, cheveux ébouriffés, vêtements fripés, comme si je venais de sauter du lit.

Bien.

J’inspirai un grand coup, me forçai à bâiller et ouvris.

Téléphone à l’oreille, Everett semblait, à en juger par sa main levée, sur le point de frapper une troisième fois à la porte. Soulagée, je sautai dans ses bras dans un élan incontrôlé. Everett. Pas la police : Everett.

Il rayonnait.

Jambes nouées autour de sa taille, je m’enivrai de son parfum familier – gel capillaire, savon, amidon – pendant qu’il entrait en riant.

– Toi aussi, tu m’as manqué… Je voulais te faire une surprise, pas te réveiller.

Je me laissai glisser par terre. Remarquai son jean, son polo léger, la valise sur le porche.

– Je suis surprise. Qu’est-ce que tu fais ici ?

Mes mains refusaient de le lâcher. Ses bras solides. La force de son étreinte. Tout était si réel.

– Tu m’as demandé de l’aide, je te la livre à domicile. Il faut régler ça d’homme à homme. Et c’est un bon prétexte pour te voir.

Ses yeux s’attardèrent sur moi. Mon apparence négligée fit vaciller son sourire – il trouva aussitôt une diversion.

– Où est-ce que j’ai mis ma valise… Ah, la voilà !

Il la fit rouler par-dessus le seuil de la porte et, quand il se tourna vers moi, je retrouvai l’expression habituelle d’Everett : calme et mesuré.

– Alors, qu’est-ce qu’on fait ? demandai-je.

Je sentis une tension dans mes épaules et, autour de mes yeux, ce qui ressemblait aux prémices d’une migraine.

– J’ai déjà fait un saut au poste de police en venant. Je leur ai laissé quelques papiers officiels exigeant l’arrêt de tout interrogatoire tant que ton père n’a pas fait l’objet d’un examen psychiatrique.

Tout mon corps se relâcha. Mes muscles se détendirent.

– Mon Dieu ! Tu es un amour.

Debout au milieu du salon, Everett contemplait le spectacle : les cartons entassés dans la salle à manger et dans le vestibule, la table bancale et la porte-moustiquaire grinçant dans le vent. Le parquet abîmé, les meubles déplacés au petit bonheur pour repeindre les murs. Et moi. C’était bien moi qu’il regardait. Je m’efforçai d’apaiser ma nervosité.

– Je t’avais dit que je m’en occuperais.

– Merci.

Alors ce ne fut plus qu’Everett et moi dans cet endroit que je ne pensais jamais avoir à lui montrer, et j’hésitais sur la suite des événements.

Ses yeux me parcoururent de nouveau.

– Ça va aller, Nicolette.

J’acquiesçai.

– Tu vas bien ?

J’essayai d’imaginer ce qu’il voyait en ce moment : moi au milieu de ce bordel. Je ne m’étais pas douchée depuis la veille et j’avais passé la nuit à fouiller dans les placards. J’avais bu beaucoup trop de café et mes mains étaient prises de tremblements dès qu’elles arrêtaient de serrer quelque chose.

– Toute cette histoire m’a stressée…

– Je sais. Ça s’entendait dans ta voix, hier.

– Ah ! merde… Tu avais du boulot en plus.

On était quel jour déjà ? Jeudi ? Ah ! non, vendredi. On était vendredi.

– Comment tu as réussi à t’échapper ?

– J’ai apporté du travail. Je déteste faire ça, mais je vais être obligé de bosser pendant une bonne partie du week-end.

– Tu restes combien de temps ? lui demandai-je en passant devant lui pour prendre sa valise, plus grosse qu’un simple sac de week-end.

– On ira voir les médecins de ton père tout à l’heure et, avec un peu de chance, ils auront les papiers qu’il nous faut d’ici à lundi. Mais après, je serai obligé de repartir.

Je pensai aux calepins dans la bouche d’aération. À la porte qui ne fermait pas. Aux disparues, hier et aujourd’hui.

– Allons à l’hôtel, alors. Cette maison est étouffante, tu vas la détester.

– Ne sois pas idiote. L’hôtel le plus proche est au moins à quarante kilomètres.

Donc, il s’était renseigné avant de venir. Et il ne tenait pas compte du motel bas de gamme situé au bord de la route, entre cette ville et la suivante. À coup sûr, celui-là avait des chambres de libres.

– Allez, tu me fais faire le tour du propriétaire ?

Je n’en avais aucune envie. D’un haussement d’épaules, j’entrepris de vider la maison de tout ce qu’elle représentait, m’interdisant de penser : C’est le fauteuil de papa, la table de maman, elle a décapé et rafraîchi tel ou tel meuble, cet objet appartenait à mes grands-parents… Une fois ramenée à l’état de boîte, je fis en sorte de la voir avec les yeux d’Everett.

– Ce n’est vraiment pas grand-chose. Salle à manger, salon, cuisine, buanderie. La salle de bains est au bout du couloir et il y a un porche à l’arrière, mais on s’est débarrassés du mobilier et les moustiques sont sans pitié.

Everett avait l’air de chercher un endroit où poser son ordinateur. En l’occurrence, la table de la salle à manger.

– Mets-le ici, dis-je en récupérant les factures et la paperasse pour les ranger dans le tiroir où je les avais prises.

Il posa son ordinateur avec sa mallette à soufflets.

– Je peux travailler ici ?

– Bien sûr. Par contre, je n’ai pas Internet.

Il grimaça et me tendit une facture que j’avais oublié de ramasser, non sans lui avoir jeté un coup d’œil perplexe : Home Depot, avec une date presque illisible surlignée en jaune. J’en fis une boule, comme si c’était sans importance.

– Personne ne vit ici depuis un an, ç’aurait été idiot de payer un abonnement.

D’autant que, même avant, nous n’avions pas Internet : dans le coin, la connexion par satellite sautait au moindre signe de mauvais temps et, pour ce que mon père en aurait fait, ce n’était pas la peine de s’embêter avec ça. La plupart des gens relevaient leurs mails sur leur smartphone, mais un seul opérateur couvrait la région – et ce n’était pas celui d’Everett.

– Tu pourras te connecter à la bibliothèque. À côté du poste de police. Ce n’est pas loin. Je peux t’y conduire.

– Ça me paraît bien, Nicolette. On s’y arrêtera en allant voir ton père, j’ai un dossier urgent à envoyer.

– Tu es sûr ? Parce que sinon…

– Je suis venu pour te voir, pas pour passer ma journée dans une bibliothèque. Tu m’as manqué.

De fait, nous ne nous étions jamais trouvés séparés aussi longtemps. Nous n’avions pas non plus fait des pieds et des mains pour ne jamais être éloignés l’un de l’autre, mais je me demandais si nous ne nous étions pas laissé porter par le mouvement, sans prendre le temps de faire un pas en arrière ou un pas de côté. Que se passerait-il si on pressait le bouton « Pause » ? Si on s’accordait une respiration ?

Je lui avais manqué, d’accord. Il voulait m’aider, d’accord. Mais j’avais aussi l’impression que son affaire commençait à l’user nerveusement et qu’il avait besoin de souffler. De prendre de la distance. Je l’avais entendu dans sa voix, au téléphone.

– Qu’est-ce que les policiers ont dit ?

Il passa une main dans ses cheveux.

– Ils n’avaient pas grand-chose à dire. Ils n’avaient pas l’air ravis de me voir, mais leur priorité du moment semble être ailleurs. Je ne suis pas sûr que les déclarations de ton père leur soient très utiles dans leur enquête.

Il m’observa du coin de l’œil tout en installant son matériel.

– Parle-moi de cette fille disparue. J’ai vu des affiches partout.

– Ce n’est pas cette fille. Elle s’appelle Annaleise Carter. Son frère l’a vue partir dans la forêt et, le lendemain matin, elle n’était toujours pas rentrée. Depuis, personne ne l’a revue.

Mes yeux se portèrent d’eux-mêmes vers le jardin et, au-delà, la maison des Carter.

– Tu la connais ?

– Everett, dans une ville comme Cooley Ridge, tout le monde connaît tout le monde. Mais nous n’avons jamais été amies ou ce genre de choses, si c’est ce que tu veux dire. Elle est plus jeune que moi, mais elle habitait juste derrière chez nous.

D’un signe de tête, j’indiquai la cuisine. Everett se rendit jusqu’à la fenêtre.

– Je ne vois que des arbres.

– Oui, bon, pas juste derrière chez nous. Mais les Carter sont nos voisins les plus proches.

– Hum…

Le voir rester devant la fenêtre me rendait nerveuse. Cette forêt renfermait des secrets. Le passé y resurgissait, chevauchait le présent, traçait une ligne ininterrompue de dominos qui avaient déjà commencé à tomber. Je secouai la tête pour chasser cette image. Everett se retourna.

– Il y a un problème ?

Les filles disparues. Les policiers, mon père, ce qu’il leur racontait. Les papiers dans le placard dont il fallait que je me débarrasse avant que quelqu’un d’autre tombe dessus.

– J’ai perdu la bague.

Je respirai par courtes saccades en essayant d’étouffer la panique qui montait en moi, le picotement des larmes qui se pressaient à mes yeux. Everett n’était plus qu’une silhouette floue.

– Je suis désolée… Je l’avais retirée pour m’occuper des cartons, et on n’arrêtait pas de les déplacer, et maintenant je ne la trouve plus.

Everett prit mes mains crispées et m’attira vers lui. Je posai ma tête contre son torse.

– Ça va, ça va… Elle est forcément dans la maison, pas vrai ?

– Je ne sais pas. Je l’ai perdue.

J’entendis un écho quelque part. Mon fantôme peut-être, une autre version de moi-même venue d’un autre temps pour errer dans ces couloirs. Je retirai mes mains et les serrai.

– Je l’ai perdue…

Deux filles disparues à dix ans d’intervalle. La fête foraine de retour en ville. Et nous tous réunis. Bouclant la boucle comme si dix années étaient passées en une fraction de seconde. Le temps de cligner les paupières. De regarder par-dessus son épaule.

– Ne pleure pas, dit-il en passant un pouce sur ma joue pour effacer mes larmes.

« Bah ! Ce n’est que de la ferraille, avait dit Tyler. Juste un peu d’argent. »

– Elle est assurée. Je suis certain qu’elle va finir par réapparaître.

J’acquiesçai. Ses mains pressèrent doucement mes omoplates.

– Tu es sûre que ça va ?

J’acquiesçai de nouveau. Sentis son rire à l’intérieur de son torse.

– Je n’aurais jamais cru que tu étais le genre de fille à pleurer à cause d’une bague.

Je retrouvai mon souffle et lâchai Everett.

– Elle était si jolie…

Cette fois, il éclata d’un rire sonore, tête en arrière. Comme toujours.

– Allez ! On la termine, cette visite ?

Il posa un bras sur mon épaule et, sa valise dans l’autre main, avança vers l’escalier.

Je ris à mon tour.

– Tu vas regretter de ne pas avoir choisi l’hôtel…

Nous arrivâmes tous deux dans le couloir étroit qui prolongeait l’escalier et donnait sur la chambre parentale avec salle de bains et sur deux autres chambres, reliées par une salle d’eau.

– C’est ici que dort mon père, dis-je en montrant le lit queen size et la vieille armoire.

Je refermai la porte, guidai Everett vers la pièce suivante.

– Et la chambre de Daniel, mais il a emporté tous ses meubles.

C’était devenu un dépotoir pour tout ce dont mon père n’avait plus l’usage : vieux bouquins, matériel éducatif, cartons remplis de plans de cours, ouvrages de philosophie cornés et papiers couverts de notes de son écriture penchée.

– On nous livre une benne la semaine prochaine. Ensuite…

Je toussai.

– … ma chambre.

Le lit jaune paraissait terne. Et la pièce, beaucoup trop petite maintenant qu’Everett s’y tenait. Lui qui n’aimait pas rester dans mon studio, j’osai à peine imaginer ce qu’il pensait.

– Peut-être qu’on pourrait prendre l’autre chambre ? Le lit est beaucoup plus grand.

– Pas question que je dorme dans le lit de mes parents ! Je prends le canapé si tu te sens trop à l’étroit dans le mien.

Il me regarda. Il regarda le lit.

– On trouvera une solution plus tard.

*

* *

Everett avait plaqué son Blackberry contre la vitre de la voiture et marmonna un « alléluia » sarcastique quand un signal sonore lui indiqua le téléchargement de ses mails. Nous étions à mi-chemin de Grand Pines, dans une zone enfin couverte par le réseau.

Il observa brièvement le paysage avant de plonger dans sa messagerie. Tap, tap, tap.

– On devrait revenir cet automne. La vue doit être sublime.

Sans cesser de pianoter sur son téléphone.

– Oui, oui, dis-je.

Nous savions tous deux que nous ne le ferions jamais. L’automne s’abat violemment sur la région après les premières roussissures des feuilles : pendant deux jours, le vent souffle et la pluie finit par recouvrir tout le paysage, comme peut le faire la neige.

– C’est plus joli l’hiver.

– Hum, hum.

– Sauf si tu essaies de te déplacer d’un point à un autre. Sous la neige, cette route est pire qu’un col de montagne.

– Hum, hum.

Tap tap tap sur le clavier, suivi du whoosh annonçant l’envoi d’un message.

– Tiens, un grizzli !

– Hum… Attends… Quoi ?

Je lui souris.

– Je m’assurais simplement que tu m’écoutais.

*

* *

La femme qui tenait l’accueil de Grand Pines commença à se dandiner dès que nous franchîmes la porte d’entrée. Épaules en arrière, poitrine en avant, mouvement de chevelure étudié. J’avais l’habitude : Everett provoquait cette réaction instinctive auprès des femmes.

Mon fiancé était l’incarnation du Philadelphien fortuné de génération en génération. Toute sa famille était bâtie sur le même modèle : celui des vieux édifices solennels couverts de lierre, celui des ruelles pavées, celui de la

Liberty Bell 1. Et, tout comme cette dernière, leurs imperfections ne les rendaient que plus attachants. Encore plus dignes du destin qui leur avait été réservé. Everett était ce qu’on appelle communément un ténor du barreau. Même avec ses amis. Même avec moi. Il détenait ce pouvoir si beau, presque magique : l’assurance qui n’a pas besoin d’être autoritaire, la confiance dénuée d’arrogance. Sans doute les membres de sa famille observaient-ils tous la même ligne de conduite, dans leur façon d’être comme dans leur façon de se saouler : Tu connaîtras Tes classiques et Ta bière. Tous parfaitement calibrés, autour d’un père prompt à les remettre dans le droit chemin dès qu’ils s’en écartaient.

Confiante, je m’avançai au côté d’Everett dans le hall de Grand Pines. Les gens d’ici ne faisaient pas le poids et je le savais.

Tandis qu’il s’éloignait pour aller voir le directeur, la femme derrière son guichet leva un sourcil en m’apercevant et articula le mot : Joli.

Je hochai la tête. Je sais.

Puis ses yeux me détaillèrent, comme si elle me disséquait : vêtements mal ajustés, cheveux mal coupés, mains tremblant encore sous l’effet de la caféine.

– Je viens voir mon père. Patrick Farrell, annonçai-je.

– Pas de problème, dit-elle en décrochant son téléphone.

L’infirmière que j’avais vue le premier jour vint me chercher et m’accompagna jusqu’à la salle de vie commune, où papa jouait aux cartes. Une partie de solitaire, apparemment, même s’il ne semblait suivre aucune des règles que je connaissais.

– Regardez sur qui je suis tombée, Patrick : votre fille !

Il leva les yeux et son grand sourire spontané fit naître le même sur mon visage.

– Salut, Nic.

Une phrase toute simple. Et si belle.

– Vous êtes très demandé en ce moment, commenta l’infirmière en partant.

Je la rattrapai par le bras.

– Qui d’autre est venu le voir ? Des policiers ?

– Des… quoi ?

Elle regarda mes doigts sur sa manche, je la lâchai aussitôt.

– Non. L’homme qui vient pour son déjeuner.

Elle frotta sa manche pour effacer les plis. Mes yeux passèrent d’elle à mon père.

– Daniel ?

Elle secoua la tête.

– Non, l’autre. Patrick, qui est ce monsieur qui vient déjeuner avec vous tous les vendredis ?

Il pianota sur la table et, avec un léger sourire, se mit à fixer un point derrière moi.

– Je ne peux pas te le dire, Nic !

Je feignis une expression amusée, comme si sa remarque n’était qu’une taquinerie. Très drôle, même.

– Papa, qui est venu ?

– Je ne suis pas censé te le dire.

Et il eut le culot de rire.

L’infirmière lui lança un clin d’œil et se tourna vers moi.

– Le genre beau mec. Yeux bleus, cheveux bruns, toujours en jean avec des bottes de chantier…

Papa se mordait la joue.

– Tyler ? lui demandai-je.

L’infirmière donna une petite tape sur l’épaule de mon père et s’éloigna. Il avait reformé le paquet de cartes et se mit à les distribuer entre nous deux. Je me retrouvai avec une main dont je ne savais quoi faire. Il posa un roi et parut attendre ma riposte.

– Qu’est-ce que Tyler est venu foutre ici ?

– Pourquoi il ne viendrait pas ? Tu as posé une clause d’exclusivité sur l’amitié de Tyler Ellison, peut-être ? À toi de jouer.

Je posai un as.

Il fallait que j’empêche cette conversation de lui échapper trop vite. Je tentai de soulager mes épaules d’un poids.

– Ah ! Je n’avais pas remarqué que vous aviez tellement de points communs.

Papa fronça les sourcils et piocha une carte avant d’abattre un cinq de carreau.

– Reste un peu concentrée, Nic !

– C’est exactement ce que je fais. Dis-moi ce que voulait Tyler.

Je cessai de jouer. Il fallait qu’il reste avec moi.

Il haussa les épaules, évita de croiser mon regard.

– Il ne veut rien du tout. Il vient, c’est tout.

Il agitait les mains devant mon jeu jusqu’à ce que je pose une carte au hasard.

– C’est un bon garçon, Nic. Je crois qu’il aime bien manger ici.

Il regarda autour de lui, comme s’il se sentait brusquement désorienté.

– Ou alors c’est pour la jeune infirmière qui travaille le vendredi… Je ne sais pas. En tout cas, il vient déjeuner.

D’un rapide coup d’œil, j’aperçus une infirmière dans le couloir près de l’accueil. Plus petite que moi, dans une tenue de travail indéfinissable, avec un rouge à lèvres qui s’aventurait bien au-delà du contour de sa bouche, mais séduisante. Cheveux noirs bien coupés. Jeune. Pleine d’entrain.

– Et c’est ça que tu es censé ne pas me dire ?

– Absolument pas.

Deux de cœur.

– Et pourquoi ça, s’il n’y a pas d’autre raison à la venue de Tyler ? Réfléchis un peu, papa.

Deux de pique.

– Tu n’es pas concentrée…, répéta-t-il en renversant la pioche.

À propos des cartes ou de Tyler ? Je n’en étais pas certaine.

Un nouveau groupe de résidents fit son entrée au milieu d’un ballet d’infirmières munies de blocs-notes. Le temps pressait. Papa reforma la pioche et je posai une main sur la sienne.

– Papa, il faut que je te parle.

– C’est ce qu’on est en train de faire, non ?

– Écoute-moi. On s’est occupés de tout. La police ne peut plus venir t’interroger. Ne laisse personne te poser des questions. Si ça arrive, tu dois nous prévenir tout de suite. Ou prévenir l’infirmière. Ou le médecin. Les policiers n’ont pas le droit. Tu n’es pas obligé de leur répondre. Compris ?

– Je… bien sûr. Je ne leur répondrai jamais.

Mais tu l’as fait.

– J’aurais tellement voulu être un meilleur père, Nic.

– Papa, ne…

– Vraiment. Je m’en rends bien compte, maintenant que c’est fini. Mais on ne peut pas revenir en arrière, hein ?

Je fis un signe de tête. Non, on ne peut pas.

Il se cogna doucement la tempe avec le poing.

– C’est ma pénitence, tu ne crois pas ?

Comme si perdre la boule était le prix à payer pour avoir été un père merdique…

– Tu n’étais pas méchant. Tu n’étais pas mauvais.

Il n’était rien du tout. Il m’avait fait rire, il avait mis un toit sur ma tête et de la nourriture dans mon assiette, il n’avait jamais levé la main ni la voix sur moi. Pour beaucoup de gens, ça aurait suffi à faire de lui quelqu’un de bien. Un bon père. Un homme bon.

Il se pencha sur la table et me prit la main.

– Est-ce que tu es heureuse, Nic ?

– Oui.

J’avais tout ce que je voulais à Philadelphie. Toute ma vie m’attendait là-bas.

– Bien, bien.

Je pressai sa main.

– Tu ne mérites pas ça, papa. Rien de tout ça.

Il se remit à pianoter avec les doigts, redoublant la cadence. Et, baissant la voix pour la réduire à un murmure rauque :

– Écoute-moi bien, Nic. Je dois payer. Je le dois.

– Je m’occupe de tout. N’en parle plus jamais. Plus rien. Pas un mot. À personne. Compris ?

– Compris.

Mais je savais que sa résolution ne durerait pas plus d’une heure ou deux.

– Je veux que tu te concentres là-dessus, papa. Je veux que tu t’en souviennes.

– Je m’en souviendrai, Nic.

Son visage se releva et ses yeux étaient ceux d’un enfant. M’implorant de lui expliquer.

Je regardai nos deux mains l’une sur l’autre. Les taches de vieillesse sur la sienne. Les taches de rousseur sur la mienne.

– Papa, ils veulent t’emmener au poste de police. Tu dois absolument arrêter de parler. Je t’en prie.

Il ouvrit la bouche pour répondre, mais je levai la main pour l’en empêcher. Derrière lui, je vis Everett devant l’entrée de la cafétéria. Ses yeux croisèrent rapidement les miens. Je lui fis signe et mon père suivit mon regard.

– Papa, je veux te présenter quelqu’un. Voici Everett.

Souviens-toi d’Everett. Je t’en supplie.

Il regarda Everett qui venait de nous rejoindre, puis mon annulaire nu, et il sourit.

– Bien sûr, bien sûr. Ravi de vous rencontrer, Everett.

Everett lui serra la main.

– Moi aussi, Patrick. Désolé de vous avoir raté à Noël.

Nous avions prévu de faire un aller-retour en avion pour lui rendre une petite visite au moment du réveillon, mais une tempête de neige avait modifié nos plans et nous n’avions pas réservé d’autre vol. Mais ce détail était trop compliqué pour la mémoire de mon père. Il fit un petit bruit passe-partout qu’Everett dut sans doute prendre pour l’expression d’un regret.

– Tout est réglé ici, Nicolette, à moins que tu ne veuilles rester dîner ?

Tout à coup, j’avais de nouveau dix-sept ans, assise dans la cuisine quand mon père me demandait si je restais ou si je partais. « Je pars », disais-je. Toujours partir. Un pied dehors dès que j’avais renoncé à croire à la guérison de ma mère.

– J’ai encore beaucoup de travail. Mais je repasse plus tard, papa.

Everett posa sa carte de visite sur la table.

– J’ai déjà prévenu le directeur et les infirmières à l’accueil, mais si quelqu’un vient vous poser des questions – n’importe qui –, passez-moi un coup de fil.

Papa haussa un sourcil perplexe à mon intention et nous partîmes. Avant de tourner au coin du couloir, je lui jetai un coup d’œil : il nous suivait du regard. Je secouai la tête, espérant qu’il se rappellerait…

Everett discutait avec la femme de l’accueil. Je me repliai dans les toilettes juste en face du guichet. Sitôt la porte verrouillée, je pris mon téléphone et composai le numéro de Tyler. Une sensation de gêne m’envahit.

– Décroche, bon Dieu ! grommelai-je.

Évidemment, le téléphone sonna dans le vide.

J’envisageai d’appeler les renseignements pour demander le numéro du Kelly’s Pub, mais j’entendis à cet instant Everett en pleine conversation avec l’infirmière :

– Qu’est-ce que Patrick Farrell a raconté, au juste ?

Je sortis précipitamment de ma cachette. Everett s’éloigna du guichet.

– Tu es prêt ? On y va ?

*

* *

La rumeur. La composante la plus dangereuse d’une enquête. Contagieuse. Inéluctable. Je ne la connaissais que trop, avant même de travailler comme psychologue scolaire.

Son danger vient de ce qu’elle plonge ses racines dans le réel. Une graine semée dans l’humus, qui prend vie d’elle-même. Tout s’entremêle – la vérité, la fiction – et, parfois, il est difficile de faire la part des choses. De se rappeler ce qui relève de la vérité.

Après la disparition de Corinne, les listes des lieux où la chercher, des suspects à interroger et des indices à suivre s’étaient peu à peu épuisées. Les gens s’étaient alors rabattus sur la dernière chose qu’ils pouvaient encore faire : parler.

De Corinne, de Bailey et de moi. Trois filles téméraires, shootées à la vie, qui ne pensaient jamais aux conséquences de leurs actes. De nos soirées passées à picoler dans la clairière et à emmener des garçons dans les cavernes voisines. De nos vols de bonbons à l’épicerie (Action ou vérité ? Action !), de notre mépris envers la propriété privée et l’autorité. De la fusion totale qui existait entre nous, mélange de bras, de jambes, de cheveux et de peau embrassée par le soleil – « Elles se refilaient même leurs petits amis, vous savez ? »

Car, enfin, regardez un peu les indices empilés dans la boîte : Jackson embrassant Bailey ; Corinne se jetant au cou de Tyler devant moi ; nous trois tournoyant parmi les tournesols, silhouettes floues et fantomatiques. Et moi, juchée sur la nacelle de la grande roue, narguant la mort… Nous vivions trop près les unes des autres, trop près de ce mystérieux précipice. Intrépides, invincibles, trop naïves pour croire à notre propre mortalité – trop, tout simplement.

Les gens disaient : « Après tout, elles l’ont bien cherché. »

Possible.

Mais les gens parlaient aussi de l’autre partie du groupe : Daniel, Jackson et peut-être même Tyler, toujours considérés avec méfiance. Qui nous entouraient, nous surveillaient, nous guettaient. Qui laissaient exploser leur colère, qui passaient à l’acte. Qui rompaient avec nous, qui nous repoussaient quand ils en avaient marre mais revenaient vers nous et en redemandaient.

Pour un observateur extérieur, tout cela était-il vraiment si surprenant ?

Après toutes ces rumeurs, je ne comprenais pas comment mes amis avaient pu rester à Cooley Ridge.

*

* *

Les rayons éblouissants du soleil presque couchant m’obligeaient à conduire lentement, d’autant que la route devenait sans prévenir de plus en plus sinueuse et abrupte. Sans parler du chevreuil qui pouvait surgir à tout moment pour s’immobiliser pile sur la double ligne blanche. Et du réseau que nous risquions de perdre alors qu’Everett était en train de relever ses mails.

J’attendis qu’il se mette à injurier son Blackberry.

Ce ne fut pas long.

– Tu veux qu’on repasse à la bibliothèque ?

– Non. Je peux attendre jusqu’à demain, concéda-t-il en posant la tête contre la vitre de la portière.

– Tu as faim ?

– Je meurs de faim.

– Parfait. Je connais un endroit…

Je lui jetai un regard en coin.

– Tout ce que j’ai à la maison pour le moment, ce sont des plats surgelés. On ira faire des courses demain.

– Tu devrais faire attention à ce que tu manges. On dirait que tu as perdu du poids.

Il suffisait de voir mon pantalon flotter à la taille pour comprendre qu’Everett avait raison. J’avais eu beaucoup de travail, j’avais sauté des repas, avalé des litres de café et de soda jusqu’à ce que je sente l’acide bouillonner et remonter dans mes boyaux. Tout le reste avait un goût métallique ou rance.

Je me garai sur le parking derrière le Kelly’s Pub, car les trottoirs devant l’entrée étaient déjà pris d’assaut par les voitures des gens du quartier. La camionnette de Tyler n’était pas là, mais je reconnus la moto de Jackson dans un coin.

La clientèle du vendredi soir n’avait rien à voir avec celle de la journée. Les étudiants de retour chez eux qui cherchent à passer le temps. Les collègues qui s’offrent quelques verres à la sortie du travail avant de retourner auprès de leur famille. Seule l’odeur ne changeait pas : alcool, graillon et parfum mêlé de sueur.

Tous les tabourets étaient occupés et deux personnes officiaient au bar : Jackson, tout au bout, et une femme que je reconnaissais vaguement, avec un haut trop serré et des cheveux vraiment raides tombant jusqu’à la taille. Elle regardait dans notre direction quand nous entrâmes.

– Asseyez-vous, dit-elle en indiquant les tables dans la salle, comme si nous ne savions pas comment fonctionnait le lieu.

Je choisis une table pour deux, coincée contre une fenêtre, avec vue imprenable sur le vestibule d’où partait l’escalier menant aux appartements.

– Regarde le menu. Je vais nous chercher à boire.

Everett fit un geste au serveur et aux serveuses qui arpentaient la salle, mais je secouai la tête.

– Crois-moi, c’est plus rapide si je me déplace.

J’avançai jusqu’au bar et frappai des petits coups sur le comptoir pour attirer l’attention de Jackson.

– Hé ! Qu’est-ce qui t’amène aujourd’hui, Nic ? demanda-t-il avec un sourire suffisant.

– Deux vodkas tonic.

– Journée difficile ?

– Avec de l’eau.

Jackson marqua un temps d’arrêt et regarda derrière moi : Everett étudiait le menu, concentré sous la faible lumière.

– Putain ! C’est qui, celui-là ?

– Everett. Mon fiancé.

Les yeux injectés de sang du barman revinrent vers moi.

– Tu as vu Tyler, Jackson ? J’ai besoin de lui parler.

– Donc tu t’es dit que tu allais amener ton fiancé juste en bas de chez lui… C’est cruel. Même venant de toi.

J’encaissai.

– C’est une urgence.

– Je ne l’ai pas vu, Nic.

Il fit glisser deux verres devant moi puis, inclinant la tête en direction d’Everett :

– Mais ça n’est pas la meilleure façon d’attirer son attention.

Je bus une gorgée de vodka.

– Fais-moi plaisir, dis-je en indiquant mon verre. Ne le laisse pas vide.

Je retournai à table, et Everett m’observa lorsque je passai commande auprès de la serveuse. Quand elle s’éloigna, je crus remarquer un tressautement à la commissure de ses lèvres. L’alcool n’en était sans doute pas responsable – pas encore.

– Première fois que je t’entends parler comme ça à quelqu’un d’autre que moi. C’était mignon.

Mon accent n’avait jamais été aussi marqué que chez la plupart des gens de la région. Mon père n’était pas d’ici. Ma mère si, mais elle en était partie. Elle s’était enfuie. Avait suivi des études, rencontré mon père, s’était mariée. Sa carrière, toute sa vie se trouvaient loin d’ici. Elle était revenue quand elle avait eu Daniel. Elle voulait élever ses enfants là où elle avait grandi, là où ses parents avaient vécu, étaient morts puis enterrés. Et à présent, sa tombe jouxtait la leur.

Quand à mon tour j’étais partie, j’avais appris à masquer mon accent, si léger fût-il. À détacher mes mots, à raccourcir les voyelles, abréger les « i », affûter les « a ». Bref, à parler avec détachement et efficacité. Comme si je venais de n’importe où, sauf de Cooley Ridge.

Mon accent réapparaissait quand j’étais ivre, et je ne l’étais pas souvent. Là, j’avais à peine commencé à boire et voilà qu’il se faisait de nouveau entendre.

– Tu as l’intention de me saouler pour profiter de moi, c’est ça, Nicolette ?

Je m’obligeai à sourire.

Je passai l’essentiel du dîner à scruter la porte ouverte et à me laisser gagner par une colère irrationnelle due à l’absence de Tyler. Aux visites qu’il rendait à mon père. Aux questions dont j’attendais la réponse. Je l’imaginais regardant l’écran de son téléphone, voyant mon nom s’afficher et décidant de ne pas décrocher.

Nous avions presque fini nos burgers et Everett vidait sa troisième vodka tonic double quand il fit son entrée. Il parcourut la salle du regard, m’aperçut, entrevit Everett et s’éclipsa.

– Je reviens. Toilettes.

Everett, tournant le dos à la salle, ne me vit pas fendre la foule et tourner dans le vestibule au lieu de me diriger vers les toilettes.

– Hé ! toi ! criai-je sans que Tyler s’arrête de gravir l’escalier. Il faut que je te parle !

Il s’immobilisa sur une marche mais ne se retourna pas.

– C’est lui ?

Je montai les marches d’un pas lourd et, baissant la voix :

– Alors comme ça tu rends visite à mon père à Grand Pines ? On peut savoir pourquoi ?

Il se retourna. Nous étions beaucoup trop près. Je me plaquai contre la rampe.

– Eh bien, quoi ? J’ai un chantier dans le coin, je passe déjeuner avec lui une fois par semaine. Un peu de compagnie ne lui fait pas de mal et je suis tout à côté.

– Un peu de compagnie ? C’est tout ce que tu as trouvé pour me faire sentir coupable ?

– Non. Je n’ai aucune intention de te faire sentir quoi que ce soit.

Il parut remarquer combien nous étions proches, soupira et recula.

– Ta mère est morte et il est parti en vrille. Je le sais, j’en ai été témoin. J’ai compris. Tu ne lui dois rien. Personne ne t’accuse.

– Ce n’est pas pour ça que je ne… J’ai un métier et j’ai une vie. Je ne peux pas tout arrêter sous prétexte que mon père s’est abruti d’alcool pour oublier.

Il hocha la tête.

– C’est bon, Nic. Tu n’as pas besoin de me convaincre. J’ai décidé de lui tenir compagnie. Moi aussi, c’est mon choix.

– Il m’a dit qu’il n’était pas censé me l’avouer.

Il y avait forcément une raison. J’avais eu l’impression que Tyler me cachait quelque chose ; à présent j’en étais persuadée.

– De quoi parlez-vous ? Qu’est-ce qu’il t’a raconté ?

Il regarda le plafond.

– Rien. On discute, c’est tout. Et s’il n’est pas censé te le dire, c’est précisément pour ne pas en arriver à ce genre de discussion. C’est ça, la raison.

Je plantai l’index contre son torse.

– Arrête de me mentir.

Ses mâchoires se crispèrent.

– Je ne te mens pas. Et tu le sais.

À une époque, j’avais cette certitude. À une époque, il n’y avait personne sur terre à qui je fasse davantage confiance que Tyler. Il n’en restait pas moins qu’il ne m’avait pas parlé de ses visites à mon père et qu’il ne voulait pas que je sois au courant.

– Dis-moi pourquoi, Tyler.

– Fous-moi la paix, il n’y a rien à ajouter !

Il s’approcha.

– Il fait partie de ta famille, et tu étais à moi. Tu es partie, pas lui. Je ne coupe pas les relations avec les gens quand ils ne me conviennent plus. C’est aussi simple que ça, Nic.

Je croisai les bras. Quand ils ne me conviennent plus.

– Je ne suis plus à toi depuis dix ans. Il n’a plus aucun lien avec toi. On peut difficilement faire plus simple.

L’espace d’un instant, je crus qu’il allait répliquer. Me débiter toutes les raisons pour lesquelles je me trompais, tous les aspects qui m’échappaient. Il se contenta d’éclater de rire. Un rire yeux fermés qui ressemblait à une grimace.

– O.K. Pas de problème.

Il monta une marche, sortit un trousseau de clés.

– Dix ans, hein ? J’aurais juré que ça faisait moins longtemps.

Il retira une clé de son anneau – ma clé – et me la lança. Je la laissai retomber dans l’escalier avec un bruit métallique.

– Écoute, Nic, j’ai beaucoup de trucs à régler en ce moment. Alors rends-moi service : ne cherche pas à me voir.

C’est alors que je le sentis – le coup de poing dans mon ventre. L’impression qu’il y avait encore quelque chose à sauver et que j’étais en train de le perdre. Une fois encore.

Je levai la main pour le retenir mais il avait refermé les yeux.

– Fous-le dehors. J’ai envie de descendre boire un putain de verre et je ne veux pas avoir ce type sous les yeux.

– Tyler…

– Non, Nic.

Il fit un geste en direction du bar.

– C’est plus fort que moi.

Il laissa retomber le bras.

– Allons au plus simple, d’accord ? Tu m’as demandé de te laisser tranquille. Maintenant, je te demande la même chose. C’est tout ce qu’on veut, toi et moi, pas vrai ? Un truc simple.

J’avais de nouveau dix-huit ans et j’étais en train de rompre avec mon petit ami. La dureté du métal sur le béton d’une cage d’escalier. Nous n’avions jamais vécu cette situation. Je m’étais enfuie, il avait fait mine de ne pas s’en rendre compte. Qui de nous deux était coupable ? Toujours est-il que nous n’avions jamais officiellement rompu. C’était absurde de penser à ça à cet instant. De se dire que tous ces moments fragmentés constituaient la relation la plus longue et la plus importante de mon existence. Que nous étions effectivement restés dix ans ensemble parce que nous n’avions jamais rompu. J’avais juste fui. Coupé une relation avec des gens qui ne me convenaient plus.

Déjà à l’époque, mon comportement m’avait écœurée. Comment avais-je pu disparaître au beau milieu de la nuit sans même un au revoir ? Dix années n’y avaient rien changé : la nausée était toujours en moi, le visage de Tyler affichait toujours la même expression.

Je me détournai pour lui cacher mon émotion.

Je ramassai ma clé avec peine, retournai au bar et abattis violemment mes paumes sur le comptoir.

Dans son coin, Jackson me scrutait.

– Une vraie réussite, ces retrouvailles, hein ?

– Ne fais pas chier. S’il te plaît.

Il posa une dernière vodka devant moi.

– C’est ma tournée. Et après tu rentres.

Je pris le verre et il me saisit le bras.

– Je suis sérieux. Tu rentres.

Cette fois, j’avalai la moitié du verre avant de rejoindre Everett.

*

* *

– Allez, quoi !

J’étais obligée de tirer Everett vers la voiture : il avait nettement dépassé le stade où la posture verticale n’est plus une option. Je fouillai dans mon sac à la recherche de mes clés. Everett se colla à moi.

– Salut, toi…

Je levai la tête vers lui. Il m’embrassa dans un choc d’incisives tout en glissant la main vers ma poitrine.

– N’y pense même pas, dis-je en le repoussant.

L’appartement de Tyler donnait sur le parking et, contrairement à ce que Jackson avait sous-entendu, je n’étais pas cruelle à ce point.

– Je crois… que j’ai un peu trop bu.

– Bonne analyse.

Je l’aidai à s’installer côté passager.

Il mit une main sur mon épaule et, levant les yeux vers le bâtiment derrière nous :

– Quelqu’un nous regarde.

– Monte dans la voiture, Everett.

– D’ailleurs, c’est l’impression que j’ai eue toute la journée…

Il oscilla légèrement, puis se laissa tomber sur le siège.

– … que quelqu’un nous observait… Toi aussi ?

– Tu n’es pas habitué à la forêt, c’est tout.

Mais un frisson parcourut ma colonne vertébrale, parce que oui, moi aussi, je les avais sentis. Des yeux dans la forêt, des yeux dans le noir derrière les fenêtres. Des yeux partout.

*

* *

La lanterne sous le porche dansait toujours, créant sa cohorte d’ombres et de fantômes.

– C’est casse-gueule, ici, quand il fait nuit, commenta Everett en me suivant dans l’allée.

– Ça l’est surtout quand on est bourré, dis-je en l’aidant à entrer.

Il alla s’affaler dans le canapé.

– Ça va faire mal, demain matin…, gémit-il en fixant un point au plafond.

– Je vais allumer un feu.

– … Une vraie fournaise…

– Les nuits sont fraîches. Repose-toi.

Pendant qu’il restait étendu, yeux fermés, un bras traînant à terre, comme une poupée de chiffon, je fis le tour de la maison et vérifiai les issues : les fenêtres du rez-de-chaussée, la porte de derrière coincée par la chaise, la fenêtre au loquet baissé dans la chambre. Apparemment, rien n’avait bougé. J’entrai dans la chambre parentale, éclairée par l’écran de mon téléphone. La grille d’aération dans le placard était exactement dans la position où je l’avais laissée – mais pour combien de temps ?

– Nicolette ? m’appela Everett.

Je n’avais plus le temps.

– J’arrive…

Je l’aidai à monter dans la chambre, le mis au lit et m’esquivai lorsqu’il tenta de m’entraîner sous les draps.

– Je reviens tout de suite.

Après avoir dévissé la grille d’aération, je récupérai les carnets et les papiers pour les descendre au rez-de-chaussée. Assise devant la cheminée, je passai en revue chaque document – les carnets n’étaient pas des journaux, plutôt des sortes de registres – et, pendant une seconde à peine, j’eus le sentiment que les pièces du puzzle allaient s’emboîter. Quant aux feuilles volantes : inventaire des bijoux de ma mère, reçus de ventes, preuves de dépôts d’objets chez des prêteurs sur gages. Je déchirai les pages des carnets, les froissai et les jetai au feu. Les bords des feuilles se recroquevillèrent, noircirent…

Puis je sortis du tiroir de la table de la salle à manger tous les documents que j’avais essayé de décrypter, retraits bancaires, factures surlignées, et les brûlai aussi. Un tas de cendres fumantes, et bientôt plus rien. Je n’avais plus le temps de les lire en détail. Percer leur signification était un luxe que je ne pouvais plus me permettre. Si je devais comprendre, ce serait d’un coup, violemment. Comme les feuilles d’automne changent de couleur en guise d’avertissement puis tombent à la première rafale de vent.

 

1 La Liberty Bell, symbole de l’indépendance américaine, est une cloche installée à . Philadelphie en 1752 et qui fut fêlée dès sa première utilisation.

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