Évanouies

Megan Miranda · Chapitre 19 sur 19

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Évanouies

Trois mois plus tard

 

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Quelque part, dans une société de garde-meubles, se trouve un box rempli de mobilier repeint. Quand le loyer cessera d’être versé et que je ne pourrai pas être contactée, faute d’avoir laissé mes nouvelles coordonnées, son contenu sera vendu aux enchères, ou jeté dans une benne.

Et je disparaîtrai pour eux. Un fantôme dans leurs souvenirs.

J’ai changé de numéro de portable. C’est plus facile comme ça.

La bague n’a jamais refait surface. Le frère d’Annaleise l’a peut-être trouvée avant que la police débarque avec un mandat de perquisition. Sa mère l’a peut-être cachée pour s’épargner les détails d’une histoire qu’elle ne comprenait pas. Ou bien Daniel l’a enterrée avec le sac, dans l’endroit qu’il a choisi. À moins qu’elle ne réapparaisse un jour sous la forme d’une voiture flambant neuve, ou d’un garage réaménagé, ou d’une année d’études à la fac.

Rien ne reste jamais perdu très longtemps.

*

* *

Ils ont décortiqué la vie d’Annaleise et l’ont remise dans le bon ordre. Ils ont arraché tous leurs secrets à sa famille et à ses camarades de classe, suivi des pistes partant de la fac, creusé dans son passé. Moi, j’avais assez parlé. Je n’étais plus obligée de leur répondre. Jamais. C’est Everett qui me l’a appris.

Tyler aussi a décidé d’arrêter de parler, puis Jackson, et Daniel, et Laura. Peu à peu, Cooley Ridge est devenue une ville sans voix. Peuvent-ils vraiment nous en tenir rigueur, après ce que nous avons vécu ?

On murmure parfois sur notre passage. Mais les murmures ne me dérangent pas.

Si l’intégralité de l’enquête sur Annaleise tenait dans une boîte, voilà ce qu’on y trouverait : un message plié en quatre adressé à la police de Cooley Ridge ; un rapport d’autopsie énumérant : plaie par balle au torse, mort par hémorragie ; tous les autres indices évacués ; ses relevés téléphoniques, que Daniel pourra expliquer tout en berçant son bébé (« Je lui ai demandé de ne plus m’appeler ; elle me harcelait ») ; et les mensonges de Laura : « Il était à la maison avec moi. Il est rentré du pub juste après minuit. Nous étions à la maison tous les deux. J’avais des brûlures d’estomac à cause de la grossesse, il m’a préparé des pâtes pour me calmer. Nous avons passé le reste de la nuit ensemble. »

*

* *

La maison commence à prendre forme. On a terminé le garage en premier, pour papa. Parfois, il m’arrive de penser qu’il n’a aucun problème ; en tout cas, il est bien mieux chez lui, dans un décor familier. De temps en temps, il part en vadrouille et atterrit quelque part en ville. Il se trouve toujours quelqu’un pour nous le ramener. Ou bien il entre dans la cuisine le matin, s’assied à table et m’appelle Shana, comme si sa vie se déroulait à une autre époque. Lorsque ses yeux se posent sur mon ventre, il commente : « J’espère que c’est une fille, cette fois. Il a besoin d’une sœur. De quelqu’un à protéger. Ça fera de lui un homme meilleur. »

*

* *

Dans la semaine qui a suivi le retour de papa à la maison, je me suis aperçue que j’avais quatre jours de retard. Deux semaines plus tard, j’ai été prise de la même nausée, de la même sensation de fatigue que j’avais éprouvées dans la salle de bains de Corinne, deux jours avant que nos vies basculent.

Tyler rénove la maison pièce par pièce. Il en fait un lieu pour nous. Ma chambre sera celle du bébé. Celle de Daniel va devenir le bureau de Tyler. Il a fallu qu’il désosse complètement la chambre de mes parents avant que je puisse envisager d’y dormir. Nouvelles peintures, nouvelle moquette, nouveaux meubles. Dans ces moments-là, je pense à Laura qui faisait tourner Daniel en bourrique ; je crois que je la comprends.

Malgré la fatigue, j’ai encore du mal à dormir longtemps d’affilée. Parfois, je n’arrive pas à distinguer la nuit du jour, le sommeil de la veille.

Ou bien le tremblement revient dans ma main droite. Alors je la presse contre mon ventre pour la calmer. J’ai toujours peur. Tout me semble encore trop proche de la surface. Une pichenette et notre histoire fragile risque de s’écrouler, de se dévoiler, de révéler notre vrai visage.

Mais cela n’arrive pas.

Je crois qu’on va s’en sortir.

*

* *

Comment j’arrive encore à dormir, après tout ça ?

À ce stade du récit, je ne sais pas qui ça peut aider si je déclare que Corinne était belle, que c’était un monstre, et que je l’ai aimée à une époque. Mais, en fin de compte, comme tout le monde, je l’ai abandonnée. En fin de compte, elle m’a obligée à la tuer.

Voilà. Ceci est ma confession. Mais Corinne était la personne la plus réfléchie qu’il m’ait été donné de connaître. Elle savait toujours ce qu’elle faisait. Elle y était forcée.

Et c’est en me répétant ça que je peux encore trouver le sommeil.

Parfois, elle occupe toutes mes pensées. Je la revois qui se rue sur moi. Je revois ses yeux dans les phares, rivés sur les miens.

Ces nuits-là – comme en ce moment –, Tyler m’attire contre lui, comme s’il savait.

Si être chez soi est une sensation, alors c’est celle-là. Se trouver dans un endroit d’où les secrets sont bannis, où rien ne peut rester enfoui très longtemps : ni le passé ni soi-même. Où l’on peut être toutes les versions de soi-même et en percevoir les reflets lorsque l’on monte les mêmes escaliers, arpente les mêmes couloirs, traverse les mêmes pièces. Où l’on sent le fantôme de sa mère assis avec soi à la table de la cuisine, où l’on entend le monologue incessant de son père pendant le repas. Où son frère peut passer à l’improviste pour voir si on a repris des forces, comment va la santé. Prendre des nouvelles.

Et où il y a Tyler. Bien sûr, Tyler.

Quatre murs qui renvoient l’écho de tout ce que l’on a été, de tout ce que l’on a accompli. Et les gens qui restent avec vous malgré tout ; après tout ; pour tout.

Un lieu où l’on peut cesser de craindre la vérité. En faire une partie de soi. L’emmener dans son lit. La regarder en face, avec un bras passé sur l’épaule.

La vérité, donc.

La vérité, c’est que je suis terrifiée de tout ce que j’ai à perdre, et de la facilité avec laquelle cela pourrait arriver. Mais ça m’est déjà arrivé. Et j’ai survécu.

Car je suis une survivante. J’aime à croire qu’Everett l’a vu en moi, et que Tyler le sait. C’est un détail, mais c’est tout pour moi.

Ressaisis-toi.

Recommence tout depuis le début.

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