Fortune Academy : Troisième année (French Edition)
Chapitre 9
C hevaucher Cerbère parmi les profondeurs de l’enfer était, il fallait l’admettre, plutôt cool. Nous avions perdu bien trop de temps à
cause de la pirouette de Luc, et j’étais heureuse de pouvoir le laisser
derrière nous, dans la poussière que mes Vertus et moi soulevions en
poursuivant notre voyage.
Jess avait décidé de rester, et je n’étais pas certaine de savoir quoi en
penser. Elle m’avait assuré qu’elle ferait de son mieux pour empêcher Luc
de contrecarrer nos plans, même si j’ignorais quelle influence elle avait
vraiment sur ce démon imprévisible.
Nous traversâmes tunnel après tunnel, nous enfonçant de plus en plus
dans les ténèbres auxquelles le molosse infernal semblait habitué. J’ignorais
à quoi m’attendre derrière le nuage de fumée et les lacs de lave en fusion
qui se trouvaient à l’issue du souterrain, mais certainement pas à un palais
scintillant.
Logan poussa un sifflement impressionné.
— Mince. C’est ça notre nouvelle maison ? Ça me plaît bien.
— Nous ne restons pas en enfer, dis-je d’un ton sec en m’agrippant à
Orion.
Il était bien trop grand pour que je passe mes bras autour de lui, et je
m’accrochai donc à sa chemise tandis que Kaito me serrait par-derrière, me pressant ainsi entre deux de mes délicieuses Vertus.
Cerbère hurla lorsque nous atteignîmes les portes du palais, me forçant
aussitôt à me boucher les oreilles.
— Tu es censé nous prévenir quand il fait ça, Logan !
Le loup gloussa et se laissa tomber du dos du molosse infernal. Le
gigantesque chien était bien assez grand pour supporter toutes mes Vertus et
moi-même, et peut-être même plus. Je me demandai si le canidé avait
l’habitude de transporter la famille royale et son entourage dans les niveaux
inférieurs.
En guise de réponse à ma question, Cerbère émit un gémissement
d’enthousiasme lorsque les portes s’entrouvrirent, révélant une femme
magnifique dotée d’une couronne d’or qui étincelait comme du verre. Un
bijou rougeoyant pendait autour de son cou et reposait entre ses seins, mais
la lumière qui l’illuminait provenait de son corps.
Elle écarta les bras en un geste accueillant, faisant voler ses manches
étincelantes dans son mouvement.
— Ma fille. Tu es enfin de retour.
RENCONTRER SONYA , en chair et en os, me rendait nerveuse, ce qui me
surprit. J’avais déjà rencontré l’une de mes mères, et je n’avais pas été
affectée de cette manière. Peut-être était-ce parce que je ne m’attendais pas
à rencontrer Silvia en arrivant au paradis, mais c’était une autre histoire.
J’avais pensé à Sonya depuis le jour où j’avais découvert qu’elle était ma
mère.
La Reine de l’Enfer ? Oui. N’importe qui hallucinerait.
À présent qu’elle était face à moi, elle ne semblait plus si effrayante,
mais je savais que les apparences pouvaient être trompeuses. Elle était assise face à nous dans un magnifique jardin, le visage plongé dans la
lumière qui lui tombait dessus. Oui, c’est ce que j’ai dit. De la lumière.
Mais pas celle du soleil. Sonya nous avait emmenés à l’intérieur de son
palais et dans l’une des grandes chambres d’hôtes où des Pierres de Sang
ornaient un plafond blanc en forme de large dôme qui nous surplombait.
Chaque artefact était complètement chargé et radiait d’une lueur et d’une
chaleur qui me donnaient la sensation d’être assise au soleil. Son effet me
poussa à m’effondrer dans l’un des fauteuils et à pencher ma tête en arrière,
permettant à la douce chaleur de faire disparaître toute la tension que j’avais
accumulée durant les événements récents.
— J’adore venir ici pour réfléchir, déclara Sonya.
Je la regardai prendre une gorgée d’un verre de champagne et croiser les
jambes, sa robe remontant le long de sa cuisse en révélant bien plus de peau
qu’il n’était décent de montrer.
— Et à quoi penses-tu ? demandai-je.
Elle sourit tandis que ses compagnons l’entouraient.
— Ces temps-ci ? Je pense au fait que je suis incroyablement
chanceuse.
Elle déplaça ses doigts sur chacun d’entre eux, un par un, et caressa
leurs bras tandis qu’ils s’agenouillaient pour lui adresser de petits baisers
d’adoration.
Chacun de ces êtres de tentation à la chevelure noire contrastait avec la
reine blonde. Elle afficha un sourire et un œil malin qui trahissaient le fait
qu’elle ne portait pas son titre sans raison. Même si ces hommes étaient des
tentations, elle était le péché incarné.
— Laisse-moi te présenter à mes péchés pardonnés, annonça-t-elle en
en attirant un par l’épaule. Voici Xavier, le péché de la gourmandise. (Elle
lui pinça la joue, juste en dessous de l’un de ses yeux écarlates.) Cela lui va
bien, n’est-ce pas ?
Il esquissa un sourire pour répondre au sien, affichant ses dents. Un
vampire, oui, mais je ressentais que celui-ci était ancien et puissant,
contrairement à ceux que j’avais vus dans l’Arène des monstres.
Lorsque Sonya agrippa son col pour le tirer vers elle et l’embrasser, il
obéit aussitôt, puis considéra mes compagnons d’un air inquiet. Il avait
gardé un œil sur Hendrik, presque comme s’il savait que le Mage sombre
avait un penchant pour l’utilisation de dents de vampire pour ses potions.
— Luke, dit-elle en indiquant un homme sur sa gauche.
Il fit courir ses doigts sur son épaule et m’adressa un hochement de tête
poli.
Mon regard avait du mal à trouver le sien, surtout quand il bougeait et
que tous les muscles de son immense torse se raidissaient. Ceux-ci étaient
eux-mêmes recouverts de muscles, comme une corde tendue faite de pur
sexe.
Ne baisse pas trop les yeux, Princesse, maugréa Logan dans mon crâne.
Je sursautai et me mordis la lèvre. Ce n’était pas ma faute si tous les
compagnons de ma mère se promenaient torse nu et me donnaient envie…
eh bien, de pécher.
— Mon métamorphe dragon royal, Jet, annonça Sonya en désignant un
Asiatique baraqué dont les tatous respiraient sur sa peau.
Pour ajouter à son effet hypnotique, ses yeux laissaient parfois
apparaître des fentes reptiliennes. J’aurais dû être terrifiée par une telle
vision. Je trouvais cela, au contraire, fascinant.
Le dernier homme frappa dans ses mains.
— Bien entendu, elle garde le meilleur pour la fin. Je suis Nate, le fils
du roi des incubes.
— Qu’on appelle aussi « l’humain », le corrigea Xavier.
— Ne commencez pas à vous chamailler, vous deux, les gronda Sonya.
Elle réajusta sa couronne d’or sur sa tête, qui scintillait à chacun de ses
mouvements, et elle revint s’enfoncer dans son fauteuil.
Je présentai également mes compagnons, et Sonya salua poliment
chacun d’entre eux.
— Alors, dis-moi, ma fille, qu’est-ce qui t’amène en enfer ? demanda-t-
elle tout en agitant son verre de champagne. Il semblerait que tu te sois
donné beaucoup de mal, donc tu dois avoir besoin de quelque chose de très
important.
Je me redressai.
— Tu n’es pas déjà au courant ?
Dante posa une main sur mon bras pour m’avertir.
Reste polie, exprima-t-il dans mon esprit.
Elle fit courir ses doigts sur la surface de la coupe de champagne.
— Je me doute que tu as perdu la mémoire, tout comme beaucoup de
surnaturels qui ont été touchés par la dernière vague de Calamity. Ce qui
signifie que quelqu’un t’a parlé de moi, malgré mes efforts pour ne pas me
mêler aux affaires qui ne concernent pas mon monde.
Elle inclina la tête.
— Ne le prends pas mal, mais les autres mondes sont vraiment devenus
des trous à rats. Et en tant que Reine de l’Enfer, j’en sais quelque chose.
Mais cette personne qui t’a parlé de moi, qui était-ce ?
Je me mordillai la lèvre avant de décider de lui révéler la vérité.
— Silvia.
Elle sursauta, mais changea rapidement d’expression. Luke commença à
masser ses épaules, et elle profitait de ses caresses.
— Je vois. Tu dois avoir une sacrée histoire à raconter si tu as rencontré
Silvia. (Ses yeux rouges pétillaient de curiosité.) Comment va-t-elle ?
Je haussai les épaules.
— Plutôt bien, je suppose. Je l’ai rencontrée au paradis, et elle avait
retrouvé ses ailes. La connaissais-tu ? Quand elle était sur Terre, je veux
dire.
Sonya opina du chef.
— Oui.
Elle eut un sourire malin, et je fus surprise d’y remarquer un croc.
J’avais presque oublié que la Reine de l’Enfer n’était pas seulement un
succube, mais avait été transformée en vampire avant son ascension sur le
trône démonique… ou sa descente, dans le cas présent.
Comme elle ne répondait pas, je tendis les mains devant moi.
— Et ? Comment était-elle ? Comment vous êtes-vous rencontrées ?
Elle m’a raconté que tu avais aidé mon père, le Roi Incube, à te féconder.
Qu’est-ce qu’elle entendait par là ?
— Lily, m’avertit Kaito.
Je l’ignorai. Certes, peut-être que ma première question aurait dû
concerner un sujet plus pressant, comme : « Hé, comment est-ce qu’on peut
utiliser ta fosse enflammée pour piéger la doyenne de la Fortune Academy
et empêcher la fin du monde ? » Mais franchement, comprenez-moi. Pour
l’amour des dieux, j’avais deux mères. Deux ! Et je voulais savoir comment
c’était seulement possible.
Nate toussa contre son poing. Xavier l’avait présenté comme étant
humain, mais la lueur sensuelle dans les yeux de Nate et ses abdos d’acier
indiquaient autre chose. Peut-être qu’être le fils du Roi Incube signifiait que
ses attributs masculins étaient améliorés.
Attendez.
Le Roi Incube n’était pas aussi… mon père ?
Nate se racla la gorge.
— Merde, Sonya. C’est vraiment gênant. Je viens de me rendre compte
qu’elle et moi… on est…
— Frère et sœur, oui, poursuivit Sonya d’un ton léger, comme s’il
s’agissait d’un simple détail.
Mes yeux s’élargirent au point que je crus qu’ils quitteraient leurs
orbites.
— Ça, c’est une réunion de famille d’enfer, grommela Orion tout en se
frottant la nuque et en prenant place dans l’un des plus grands fauteuils.
— Mon… frère ? répétai-je, les mains crispées sur le bord de mon siège
jusqu’à ce que je ne puisse à peine plus sentir mes doigts. Et tu es humain ?
Comment est-ce possible ?
Nate haussa les épaules.
— Nos parents avaient du mal à transmettre le gène incube, alors, je
suppose que tu as eu de la chance.
Il y avait un fond d’amertume dans sa voix, mais j’avais la sensation
qu’il n’aurait ressenti aucune fierté à être un succube.
Ma mère réprimanda aussitôt Nate.
— Tu sais très bien le fardeau que constitue une existence de succube.
Moi-même, je n’ai accepté la proposition de Xavier de me transformer en
vampire que pour échapper à ma culpabilité. Ne sous-estime pas la douleur
de Lilith parce que tu souffres encore de ton péché d’envie.
Nate croisa les bras et porta son regard vers ses pieds.
— Désolé.
Elle lui adressa une tape sur le poignet.
— Pas d’excuses en enfer, mon cher. Tout va bien.
Les deux se sourirent et semblèrent partager un moment complice avant
que Sonya ne se tourne de nouveau vers moi.
— Eh bien, désormais, nous savons « qui » est derrière la raison de ta
venue, mais j’aimerais savoir « pourquoi ». Dis-moi. Que puis-je faire pour
toi ?
Elle se pencha en avant pour reposer son verre vide sur la table.
— Parce que si tu es ici pour me demander de t’aider avec Calamity, je
ne peux pas grand-chose pour toi. Je suis la championne du Premier Écho,
et mon temps est révolu.
Elle inclina la tête sur le côté, et quelques mèches de sa chevelure dorée
recouvrirent ses épaules.
— J’ai fait tout ce dont j’étais capable. J’ai fondé la Fortune Academy
pour donner une chance à la prochaine championne, qui qu’elle soit, et où
qu’elle se trouve.
Je relevai un sourcil.
— Eh bien, si tu souhaitais que je m’épanouisse à la Fortune Academy,
tu aurais dû rendre mon admission plus facile. J’ai dû m’inscrire de manière
illégale.
Dante frotta la cicatrice autour de son poignet.
— C’est vrai. La faire entrer n’a pas été facile.
Sonya esquissa un sourire narquois.
— Mais si tu ne t’étais pas rendue à la Fortune Academy, l’Académie
des monstres se trouvait également juste à côté. La championne est toujours
un être surnaturel, même si elle ne l’est pas toujours dès le départ, et je
savais donc que si les méthodes « d’éducation » d’Evelyn ne t’étaient pas
bénéfiques, mon école l’aurait été.
— L’Académie des monstres ? demandai-je tandis qu’un fourmillement
se faufilait le long de mes bras, et que l’envie de libérer mes griffes
m’incitait à serrer les poings.
— Je ne suis pas un monstre.
Sonya me caressa le genou.
— Bien sûr que non, ma chérie. L’Académie des monstres n’est qu’un
surnom. Officiellement, elle s’appelle la Underworld Academy. (Son regard
se mit à pétiller de cette lueur malicieuse dont je me méfiais de plus en
plus.) Peut-être auras-tu la chance de la visiter un jour.
— Nous ne sommes pas ici pour changer d’école, intervint Orion, sa
voix résonnant dans toute la chambre. Nous sommes ici pour stopper
Calamity, et sauver notre monde.
Elle adressa un sourcillement au demi-dieu tout en s’appuyant contre sa
hanche.
— Je ne suis pas en mesure d’arrêter Calamity.
Je me levai pour me placer entre ma mère et Orion avant que le demi-
dieu narquois ne s’attire des ennuis.
— Je ne veux pas de ton aide pour stopper Calamity, Mère.
Seulement… ton assistance pour la contenir.
Elle inclina la tête.
— La contenir ? Et comment m’imagines-tu faire cela ? Calamity est
une force intangible, inéluctable. Elle ne peut pas être vaincue, et encore
moins contenue. On ne peut qu’espérer y survivre avec l’aide de
championnes comme nous, celles qui sont capables d’amortir l’impact
destructeur.
Kaito posa une main sur la mienne, m’offrant de la force.
— Nous savons qui est le conduit, dit-il. Il s’agit de la doyenne de la
Fortune Academy : Guenièvre Lancelot.
— Quoi ? s’exclama Sonya. (Sa bouche resta ouverte sous le choc de
cette nouvelle, puis se referma, et ses yeux se teintèrent d’une furie
écarlate.) J’avais prévenu Evelyn que cette femme était un mauvais choix.
Incroyable.
Sa mâchoire se tordait dans tous les sens.
— Cela signifie donc que l’Académie est compromise, n’est-ce pas ?
J’opinai du chef.
— La doyenne a une Muse qui travaille pour elle. Une étudiante du nom
du Melinda, et elle est dangereuse. Nous avons à peine survécu à notre
fuite.
Sonya s’accrocha à Luke, et ce dernier sursauta lorsque son pouvoir le
traversa. Je m’attendais à le voir reculer, mais au contraire, il l’enveloppa
entre ses bras, et absorba son énergie jusqu’à ce que le voile rouge qui les
entourait ne se dissipe. Je réalisai alors que la Reine de l’Enfer souffrait du
poids du péché, celui de tous les mondes, et que ses compagnons la
soutenaient.
— Nous devons lui donner l’Angepierre, murmura Sonya tout en se
recroquevillant contre le torse de Luke.
— Hmm, exprima-t-il pour acquiescer.
Kaito se redressa en entendant ces paroles.
— Est-ce que vous avez dit… Angepierre ?
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