Fortune Academy : Troisième année (French Edition)

1. Katlyn

KATLYN

 

— T u as entendu ça ? demandai-je à Charlie en m’arrêtant net. Je saisis

mon arc d’une main et tirai à demi une flèche de mon carquois.

Ce geste était devenu un réflexe. Le genre qui s’acquiert après des

années passées à vivre comme la proie que j’étais.

Mais cette fois-ci, la sensation était différente. Comme si quelque chose

d’intéressant allait se produire.

Je scrutai l’épaisse végétation, le clair de lune pour seule lumière

maintenant que le soleil s’était couché. Je me demandai ce qui avait pu me

saisir au fond de mon être, provoquant cette fébrilité qui me nouait les

tripes. Je ne pouvais m’empêcher de penser que quelque chose approchait.

Quelque chose de merveilleux et terrible à la fois.

Cependant, il y avait aussi le fait que je n’avais pas dormi depuis trois

jours, car je cherchais des fleurs de Lune en compagnie de Charlie. Peut-

être étais-je simplement en train de perdre la tête.

— Arrête d’essayer de me faire peur, Kaitsja, se moqua Charlie tout en

s’approchant d’une fleur blanche qui scintillait dans un recoin de la forêt et

qui m’avait échappée.

Le clair de lune l’illuminait parfaitement, révélant ce qui était resté

invisible peu avant le crépuscule.

Il arracha un bourgeon au sol et le fit danser entre ses doigts. La boue

qui maculait son visage se craquela lorsqu’il sourit, lui donnant un air

comique.

— Ça ne marchera pas, j’ai peur de rien.

Replaçant ma flèche dans mon carquois et la corde de mon arc autour de

mon épaule, je pris délicatement le bourgeon de ses mains et le déposai

dans le sac accroché à mon coude avec les autres.

— Ce n’est pas vrai, rétorquai-je. Ma tante Daliah te terrifie.

Il pencha la tête pour acquiescer.

— D’accord, je l’admets. Ta tante me fout les jetons.

— Et ne m’appelle pas comme ça, lui dis-je en enfonçant mon doigt

dans son torse. Seule Tante Daliah m’appelle Kaitsja.

Il eut un sourire en coin.

— Je sais. Et tu détestes ça.

Je détestais vraiment ça. C’était un nom obscur dont elle m’avait affublé

à ma naissance. Ma mère l’avait apaisée en me baptisant Katlyn, ce qui s’en

rapprochait, mais Tante Daliah m’appelait toujours par le nom qu’elle avait

vu dans ses rêves.

Les lubies de Tante Daliah. Et Charlie adorait me taquiner à son sujet.

Il me fit un clin d’œil pour alléger l’atmosphère.

— Idiot, lui dis-je en ricanant.

Je passai à côté de lui en reprenant les recherches, et redevins pessimiste

en constatant que nous n’avions trouvé que peu de fleurs. Mon sac

pendouillait à mon bras, rempli de seulement quatre de ces précieuses

plantes.

Il allait nous en falloir beaucoup plus pour survivre à ce qui se préparait.

— Hé, dit Charlie en me rattrapant. On en trouvera assez, d’accord ? Il

nous reste encore quelques jours.

Quelques jours avant que ces foutus loups ne fassent à nouveau de ma

vie un enfer.

Quelques jours avant que ces monstres ne viennent s’en prendre à ma

famille.

Je levai à nouveau les yeux vers le ciel, la sensation que le temps nous

manquait me tiraillant toujours. La Haute Lune s’était toujours produite la

même nuit chaque mois, et le rituel annuel d’accouplement des loups

apportait les pires tempêtes magiques. Mais après le massacre, je n’étais

plus aussi certaine du temps qui nous restait réellement. Les loups seraient

enragés, ce qui signifiait que leur Déesse serait également en rogne.

Ils n’allaient pas se faire prier pour tous nous tuer cette fois. Pas

maintenant qu’ils avaient perdu leurs alphas. Les loups étaient déjà une race

lunatique. À la moindre provocation, ils devenaient de véritables tueurs

psychotiques.

Pour ajouter à ma peur, une brise porta une odeur nouvelle vers notre

coin de la forêt. Mes narines furent titillées par cette vague puanteur

métallique qui accompagnait les tempêtes et que je voyais dans mes

cauchemars.

Bien que je sois tout aussi humaine que le reste de mon village, la Peste

des Ombres lunaires m’avait affectée différemment de ma sœur lorsque

nous nous étions soudainement retrouvées au milieu d’une tempête

quelques années auparavant. Elle était devenue malade et faible, alors que

j’avais acquis la capacité de sentir les tempêtes avant qu’elles n’approchent.

Je n’avais parlé à personne de mes étranges nouveaux talents.

Pas même à Charlie.

L’odeur finit par disparaître, et je secouai la tête pour chasser la nausée

qui m’avait envahie. Peut-être que le manque de sommeil me rendait tout

simplement folle. Je doutai que, même à mon retour, mon état s’améliore

grandement. Pas tant que ma sœur continuerait de souffrir.

Pas tant que j’étais incapable de la guérir.

— Continuons à chercher, dis-je au travers de mes dents serrées, alors

qu’une autre vague de pestilence métallique effleurait mes sens. Quatre fleurs ne suffiront pas pour protéger ni mon toit, ni le tien, ni n’importe quel

autre face au pire que cette magie peut nous envoyer.

Je ne pensais pas le reste de mon village capable de trouver les fleurs de

Lune qui pouvaient absorber l’essence magique qui rendait les humains

malades. Charlie semblait avoir un talent surprenant pour les trouver, mais

les fleurs de Lune s’étaient faites rares, comme si les plantes protectrices

étaient en train de mourir.

Au rythme auquel nous les ramassions, cela n’avait rien de surprenant.

Les fleurs magiques ne pouvaient pas être cultivées, seulement récoltées.

Nous avions essayé. Leurs graines étaient incapables de germer sur des

terres humaines. Par nature, elles avaient besoin d’un accès à la magie des

loups, et d’une dose spécifique de clair de lune. Ainsi, elles ne pouvaient

pousser qu’en territoire des loups, dans des endroits exposés. Néanmoins,

un simple rayon de clair de lune au travers du feuillage aurait suffi, si le sol

était assez riche. Comme nous ne pouvions pas prendre le risque de nous

faire remarquer, la forêt était le meilleur endroit pour la récolte.

Presque plus rien ne poussait sur les terres humaines. Même les plus

simples cultures se révélaient difficiles, et nous devenions suffisamment

désespérés pour oser nous aventurer en territoire des loups, non seulement

pour les fleurs de Lune qui nous protégeaient des tempêtes, mais pour la

nourriture également. Il existait quelques territoires, au sud et à l’est, que

les humains n’avaient pas explorés, simplement parce que le terrain était

inhospitalier pour notre espèce. Cela rendait difficiles les récoltes de

bourgeons protecteurs qui pouvaient nous protéger des plus horribles effets

de la magie lorsque les loups invoquaient leur Déesse.

Nous étions humains. Nous n’étions pas faits pour interagir avec la

magie, et les loups s’en foutaient royalement. Ils se transformaient aussi

souvent qu’ils le souhaitaient, chassaient et tuaient, et se servaient des

humains selon leur bon vouloir.

Maintenant, ils commençaient à en faire les frais. Leur arrogance

naturelle avait provoqué la mort de leurs alphas, car un nouveau prédateur

était entré dans la partie. Un prédateur qui, je l’espérais, serait de notre côté.

Avec ma chance merdique, j’en doutais. Une fois les loups éliminés, ce

serait probablement notre tour. Charlie m’attrapa par le poignet pour

m’obliger à m’arrêter. Il comprit de travers l’inquiétude qui se lisait sur

mon visage.

— Ta sœur peut être sauvée. Le village entier peut être protégé. On n’a

pas besoin de beaucoup de fleurs, juste assez pour couvrir le toit d’une

seule maison. On pourra se rassembler pendant quelques nuits, si

nécessaire. Le village peut compter sur nous. C’est pour cette raison qu’on

est ici, me rappela-t-il.

C’était dangereux. Se trouver dehors en territoire des loups était une

condamnation à mort si nous étions repérés.

Surtout maintenant que les humains étaient accusés d’avoir rompu la

trêve.

Si seulement nous avions été ceux qui avaient tué leurs foutus alphas.

Voir leurs têtes rouler m’aurait permis de profiter de mille délicieuses nuits

d’un sommeil paisible.

Non, nous ne pouvions nous en attribuer le mérite, seulement en subir

les conséquences.

En jetant un coup d’œil aux superbes fleurs dans mon sac, je lâchai un

soupir et repris mes recherches. Des branches se brisèrent sous mes pas, et

je grimaçai en espérant que, si des loups étaient dans les environs, ils ne

sentiraient que la boue dont nous avions badigeonné nos corps.

— Si seulement elles poussaient plus près de chez nous.

Il pressa mon bras tout en marchant à mes côtés, à mon rythme.

— Ça ne me dérange pas, dit-il d’un ton jovial. Autrement, je ne

pourrais pas jouer à chat-lune avec toi !

— Attends, dis-je en levant les yeux au ciel, Charlie, on n’a pas le

temps…

Je n’eus pas la moindre chance de protester, car Charlie venait de chiper

un des précieux bourgeons dans mon sac, et m’avait tapoté le nez avec.

L’arôme puissant qui s’en dégagea me fit éternuer.

— Attrape-moi si tu peux ! murmura-t-il tandis qu’il reposait la fleur

dans mon paquetage avant de détaler au milieu de la forêt comme si les

loups étaient à ses trousses.

Je fus impressionnée de voir avec quelle discrétion il était parvenu à se

fondre dans la forêt. Je scrutai les alentours, incapable de trouver une seule

de ses traces. Mes narines frémirent, mais je ne pouvais pas le sentir.

Ça aussi, c’était nouveau, car Charlie portait l’odeur du feu de bois et de

la terre.

L’odeur d’un foyer.

La boue qui couvrait mes joues se morcela autour de mon sourire, mon

premier vrai sourire depuis des jours.

Il savait toujours quoi faire pour me remonter le moral.

Un genou à terre, je réajustai la bandoulière de mon arc contre ma

poitrine et accrochai mon sac à mon épaule, les fleurs logées précieusement

contre ma hanche.

Puis je courus, une joie secrète enflammant mon sang.

Charlie savait de quoi j’avais besoin pour me changer les idées.

La chasse.

 

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