Fortune Academy : Troisième année (French Edition)

Chapitre 24

 

J ’étais déjà allée en enfer, mais cette prairie luxuriante ne correspondait pas à mes souvenirs.

— Où suis-je ? demandai-je dans le vide.

Aucune réponse, pas même le vrombissement familier de mon lien de

compagnon auquel je m’étais tant habituée.

Mon cœur se serra lorsque je réalisai que je ne pouvais ressentir aucun

de mes partenaires.

Étais-je vraiment morte ?

Une silhouette traversa le brouillard au loin, et de gigantesques ailes de

chauve-souris se déployèrent dans l’ombre.

Cole m’approcha, nu et en majesté dans le feu d’enfer qui s’écoulait

sous forme de flammes bleues sur son corps. Son ventre musclé se tendait à

chacun de ses pas déterminés, tandis qu’il se rapprochait de moi avec tant

de confiance et d’autorité que je n’étais capable d’agir autrement qu’en

l’observant, hypnotisée.

— Je suis désolé, dit-il, me surprenant par un geste délicat le long de ma

mâchoire.

Sa queue s’enroula autour de ma cheville, me tenant en place comme

s’il craignait que je fuie.

— Je ne savais pas quoi faire d’autre.

Un démon de rage qui présente des excuses ?

J’ignorais comment réagir. Je cédai à la tentation d’imiter ses

mouvements et passai mes doigts sur la ligne taillée de sa mâchoire. Tout

son être n’était que perfection irréelle.

— Pourquoi as-tu tué Lancelot ?

Le vieux chevalier avait brièvement pris la forme de Merlin, avant

d’être sèchement décapité.

Ensuite… la doyenne m’avait infligé quelque chose, mais je ne

parvenais pas à me souvenir de quoi.

Cole fronça les sourcils, des lignes barrant son visage autrement parfait.

— Elle m’a mis en colère, alors j’ai tué la seule chose qui comptait pour

elle.

Une explication simple. Cole ne connaissait que la colère, et chaque

décision était aisée quand elle était motivée par la rage.

Il était désormais tourmenté par la confusion, trahie par son regard

écarlate qui contemplait mon visage. Ses doigts continuèrent de m’explorer,

en courant sur ma joue puis sur ma lèvre inférieure.

— Je le regrette, je crois.

— Les démons peuvent-ils avoir des regrets ?

— Non, dit-il platement tandis que ses doigts descendirent plus bas pour

caresser ma clavicule avant de refermer son emprise sur mon bras. Et

pourtant, je regrette.

— Que regrettes-tu ? Connaissais-tu Lancelot ?

Son regard me parcourut, comme s’il voulait mémoriser chacune de mes

courbes.

— Je le connaissais, mais je déplore mes actions qui ont causé sa mort.

Il se figea.

— Alors, je suis bien morte, confirmai-je.

Mes mains explorèrent son corps de leur propre chef tandis que

j’essayai de comprendre cette impossible information. Ses muscles durs se tendaient à mon toucher, surtout quand j’explorais un peu plus bas…

Je ne me sens pas morte.

— Comment m’as-tu amené ici, petit ange ? demanda-t-il tandis que ses

ailes se refermaient tout autour de nous. Les démons ne sont pas censés

entrer au purgatoire.

— Tout comme les démons ne sont pas censés avoir de regrets, lui

répondis-je comme un écho, réalisant soudainement quelque chose. La

doyenne m’avait tuée… avait arraché mon cœur, et maintenant…

J’étais ici.

Mais quel est cet « ici » ?

Je balayai du regard le ciel infini qui se couvrait de nuages rouges. Il me

rappelait l’enfer, mais en moins inquiétant. Je trouvais cet endroit au

contraire paisible, comme si j’aurais pu y rester pour l’éternité, en toute

sécurité.

Mais, je devais retrouver mes Vertus.

Mes yeux s’écarquillèrent en me remémorant l’urgence que j’avais

rapidement oubliée en étant balancée dans le purgatoire.

— Elle va tous les tuer !

Cole me fit signe de me taire et m’enveloppa dans ses bras pour me tirer

contre son corps musclé. Il était si chaud, et je ne désirais plus rien d’autre

que de laisser ma joue posée contre lui et de fermer les yeux.

— Tu as ouvert les portes de l’enfer avant de mourir, petit ange. Je suis

sûr qu’ils vont bien.

— Oui, j’oubliais que l’enfer est clairement une promenade de santé.

Il ricana en passant ses doigts dans mes cheveux.

— Nous pourrions partir à leur recherche, si tu le souhaites.

Le souvenir de l’attaque de Cole à notre encontre imprégnait encore

mon esprit brisé, suivi du pacte qu’il avait passé avec Dante, et la folie que

j’avais lue dans ses yeux lorsqu’il avait perdu tout contrôle dans l’arène. Je me retirai de ses bras en secouant la tête pour repousser mon instinct qui

m’incitait à lui faire confiance.

— Qu’as-tu à y gagner ?

Il ricana.

— Oh, tu es forte, n’est-ce pas, petit ange ?

Pourquoi est-ce qu’il continue de m’appeler comme ça ?

Il me libéra de son emprise, même s’il semblait déçu de devoir se

reculer. Sa queue fut la dernière chose à lâcher prise avant qu’il ne déploie

ses ailes et ne commence à briller.

— Le purgatoire est un endroit merveilleux pour quelqu’un comme moi.

Il est rempli de tant d’âmes perdues et tourmentées, remplies de rage. (Il

leva les yeux au ciel.) J’arrive à les entendre, au-delà de cette petite bulle

protectrice que tu as créée. Quel pouvoir incroyable.

Il déploya ses ailes et projeta sa tête en arrière, puis s’abreuva de la

lueur écarlate que je n’avais pas remarquée plus tôt.

— Bordel, c’est fantastique.

Mon sang ne fit qu’un tour lorsque je réalisai que j’avais fait une

connerie monumentale. Oui, peut-être que la doyenne était en enfer et que

Dante était parvenu à utiliser l’Angepierre sur elle. J’en doutais. Puis j’avais

été tuée, mais pas avant d’ouvrir les portes de l’enfer sous mes pieds, par

lesquelles toutes mes Vertus avaient été aspirées, y compris une

Congrégation du Sang entière, avec Guenièvre à sa tête. Et maintenant,

j’avais accompagné un démon de la rage jusqu’au purgatoire, l’endroit

parfait pour qu’il se repaisse de l’énergie qui faisait de lui un démon.

Mais il n’était pas n’importe quel démon.

Il était mon démon. Je devais simplement apprendre à utiliser le lien qui

faisait de lui l’une de mes Vertus.

Je commençai à marcher en cercle autour de lui pour chercher les fils

invisibles qui nous raccordaient. Oui, le lien était bien là. Je ne pouvais

ressentir aucune autre de mes Vertus, et c’était précisément pour cela que je l’avais conduit ici. S’il s’était rendu en enfer avec eux, il aurait perdu tout

contrôle. Mais ici, j’étais en mesure de lui accorder une dernière chance. Il

y avait une raison pour laquelle je l’avais choisi comme Vertu, et je devais

simplement trouver laquelle.

Je n’avais plus besoin de me retenir ou de craindre de blesser qui que

soit, y compris moi-même. J’étais déjà morte.

— Est-ce que tu aimes être un démon ? demandai-je.

Il esquissa un sourire tout en se régalant de la souffrance qui nous

entourait. J’avais désormais conscience que je savais où chercher. Il avait

raison. Un nombre incalculable d’âmes parcouraient ces plaines sans fin.

Des surnaturels en quête de refuge, et des anges récemment déchus. Je me

souvins du jour où Silvia m’avait menée ici, à la requête d’Edwin, l’un des

compagnons de Renee. Grâce à cela, j’étais déjà en harmonie avec ce plan

d’existence, et je pouvais y trouver refuge à n’importe quel moment. La

Sorcière du Destin avait tout prévu.

— Je suis ce que je suis, répondit Cole en raidissant ses doigts desquels

ses serres s’étendirent.

Baignant dans toute cette puissance, il devenait plus grand et plus beau

chaque seconde. Sa peau luisait tel du métal humide, et ses ailes grandirent,

laissant apparaître de nouvelles griffes sur leurs arcs.

— Je n’y réfléchis pas plus que ça. J’entreprends ce qui me fait du bien.

(Il afficha un grand rictus, son regard rouge plongeant sur moi.) Est-ce que

tu veux te sentir bien avec moi ?

— Je veux que tu puisses ressentir autre chose, Cole, dis-je en passant

mes doigts autour de notre lien et en tirant fermement dessus. Parce que je

sais que je t’ai appelé à mes côtés pour une bonne raison. Tu n’aimes pas

cette vie, plus maintenant, n’est-ce pas ? Ton frère est passé d’un combat

vain au suivant, et tu en as assez.

Il fronça les sourcils.

— Il n’y a aucun autre choix, alors pourquoi se tourmenter ? Je me

nourris de la rage. J’ai été piégé en enfer pendant des centaines d’années, à

tourmenter des âmes perdues, parce que c’est mon destin. (Son regard

descendit vers mes doigts, et il toucha les lignes lumineuses qui

disparaissaient dans sa poitrine.) Qu’est-ce que tu fiches, putain ?

Je souris.

— J’en appelle à ton cœur.

Je tirai, violemment, et il tomba sur un genou. L’impact fit trembler le

sol, et il poussa un grognement menaçant.

— Tu as vu ce que j’ai infligé à la dernière personne qui a essayé de me

contrôler, se défendit-il d’une voix glaciale.

Ses yeux brûlaient de l’envie de tuer, mais je ne le craignais pas, même

si j’aurais dû. J’acceptais ce que Cole était pour moi, un monstre bien plus

terriblement perdu que je ne l’étais, et je comptais lui permettre d’accéder à

la rédemption.

— Alors, pourquoi tu continues de parler, plutôt que de m’arracher la

tête ?

Ses yeux se plissèrent.

— Parce qu’une partie de toi tient à moi, tentai-je. Parce qu’une partie

de toi souhaite découvrir si j’ai raison. Si la vie est faite de plus que de rage.

S’il est possible d’avoir des sentiments, tout comme il est possible que tu

aies des regrets.

Il rugit de nouveau, affichant ses dents acérées. Je ne m’attendais pas à

voir mon démon se soumettre immédiatement. Je lui avais offert un aperçu

du pouvoir que j’étais en mesure de lui offrir. Un voyage dans le purgatoire

lui-même lui avait permis de découvrir ce dont j’étais capable, et que, par

ma nature, je pouvais plier les règles et lui donner l’occasion d’en faire de

même.

Être championne de Calamity, ainsi que Princesse de l’Enfer, avait ses

avantages.

Il ne prononça pas un mot et, même si j’avais provoqué quelque chose

en lui, il n’était pas prêt à affronter ces questions difficiles. Il projeta ses

ailes, envoyant une bourrasque frapper mon visage juste avant de

disparaître dans la brume. Mon estomac se noua quelques instants plus tard,

lorsque je le sentis quitter le purgatoire dans une violente déflagration.

Tout mon orgueil et ma conviction s’effondrèrent lorsque le dernier lien

avec mes Vertus s’estompa. Avais-je eu tort, tout ce temps ? Avais-je

commis une terrible erreur ?

Quelque chose en moi se brisa à cet instant, et j’acceptai ce désespoir et

cette souffrance purs.

Un carburant… pour compléter ma métamorphose vers ma véritable

forme.

Une agonie pire que ma mort traversa tout mon corps au moment où

deux lames tailladèrent mes épaules jusqu’à ma colonne vertébrale.

Le monde devint sombre tandis que je hurlais… et que je tombais.

 

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