La Femme de paille
Chapitre 6
6
Karl Richmond, après sa délicate attention de Portofino, crut bon de se montrer odieux pendant plusieurs jours. Hildegarde l’évita le plus possible, mais l’incident éclata alors qu’ils mouillaient en Sicile.
Tout commença par une stupide histoire de poulet.
La jeune femme, tout naturellement, présidait aux distractions et à l’élaboration des menus. Connaissant les goûts culinaires du vieillard, elle les flattait avec tact et recherche. Comme il ne pouvait manger que fort peu à cause de son estomac délabré, son exigence naturelle appréciait fort les initiatives de Hildegarde.
Un jour donc, malgré l’aversion de Karl Richmond, elle commanda des poulets aux morilles dont elle raffolait, prenant soin de lui faire exécuter un plat de poisson qu’il aimait particulièrement.
La moitié du déjeuner se passa normalement jusqu’au moment où le maître d’hôtel apporta les fameux poulets.
La stupeur du vieillard fit rapidement place à l’une de ces colères qu’il ne savait pas maîtriser et dont la disproportion avec l’incident était grotesque. L’empire que Hildegarde avait pris sur sa vie lui sembla une atteinte à sa liberté et le fait qu’elle outrepassât ses goûts en le narguant à sa propre table lui sembla inadmissible.
Il sonna un des domestiques tandis que les convives commençaient à se servir. Décomposé, il ne quittait pas la jeune femme des yeux. Évitant de le regarder, elle tendait toute sa volonté pour dompter le tremblement de ses mains.
Le Jamaïcain entra.
— Débarrassez, dit-il d’une voix atone.
Les officiers de bord et Anton Korff, un peu éberlués, laissèrent le domestique desservir.
Hildegarde ne leva pas le visage quand l’homme de couleur approcha une main gantée de son assiette. On entendit seulement sa voix basse, mais étrangement vibrante, demander un peu de sauce. Dans le silence total, le Jamaïcain, indécis, se tourna vers son patron, attendant les directives.
— Je déteste le poulet, mademoiselle Maëner, et vous le savez. Je ne peux tolérer qu’on en mange à ma table malgré ma répulsion.
Alors Hildegarde le regarda.
— Ne vous êtes-vous jamais demandé s’il nous plaisait de vous voir manger, de vous entendre manger, de supporter vos stupides aversions culinaires ? Je vous ai fait préparer un poisson que vous aimez, goûtez-le, nous goûterons notre poulet, mais ne rendez pas grotesque cet incident.
Mais un calme annonciateur de tempête l’empêcha de continuer.
Ils s’affrontèrent du regard et la jeune femme comprit qu’elle avait été trop loin et que sa situation frôlait la faillite.
Pendant un instant, ils furent tous immobiles comme pour un tableau vivant, puis Karl Richmond passa du blanc terreux au rouge magenta et la colère le fit s’égosiller.
— Ah ! je vous dégoûte. Ah ! vous ne pouvez supporter de me voir manger. Je fais du bruit et cela vous gêne. Eh bien, ma jolie, je vais vous donner un souvenir de Karl Richmond. Regardez et profitez-en.
Il saisit l’aiguière de vin rouge et la lança à toute volée contre la paroi tribord où le cristal éclata, ensanglantant le damas précieux.
Avant que personne n’ait pu le retenir, il saisit les assiettes et les précipita au hasard, les verres suivirent, puis les couverts. Le Jamaïcain, terrorisé, se mit à l’abri derrière le fauteuil roulant.
Anton Korff se leva à demi, mais le vieillard ne le vit pas. Tout à sa rage, il saisissait tout ce qui tombait à sa portée et le fracassait sur les meubles en bois des îles.
— Sale petite femelle ! Vous pensiez faire la loi chez moi. Personne, entendez-vous, personne ne peut se permettre de me narguer et quand j’interdis une chose, j’entends que mes ordres soient respectés, par vous comme par les autres. À mon service, ici, tous, tant que vous êtes. Je vous paye pour m’obéir ! J’ai l’argent ! Je décide ! Je suis le maître, vous, des laquais à mon service. Je ne tolérerai pas qu’un de vous l’oublie ! Et s’il me plaît de roter à table, je vous paye assez cher pour le supporter en souriant et je peux faire pire, mademoiselle Maëner, et vous encaisserez comme les autres, compris ?
Mais Hildegarde, qui frisait la crise de nerfs, se leva de table et sortit, malgré l’ordre de se rasseoir que proférait Karl Richmond d’une voix enrouée de colère.
Sur le pont, l’air doux et le silence lui firent du bien. Elle respira à longues bouffées avides, essayant de retrouver son calme. Le tremblement qui l’agitait ne diminuait pourtant pas. Dans une sorte d’hypnose, elle gagna sa cabine, enfouit pêle-mêle quelques vêtements dans une mallette, prit son sac et remonta sur le pont. La passerelle était mise. Ne réfléchissant pas, n’obéissant qu’à son seul instinct, elle s’y dirigea. Un des officiers la croisa, la dévisagea avec curiosité mais ne lui adressa pas la parole. Il lui sembla qu’il avait l’air narquois et satisfait. Elle se tint à la rambarde chromée et fit attention de ne pas accrocher ses talons hauts à l’échelle de coupée.
Sur le quai, l’éclat du soleil l’éblouit. Elle traversa la place où dormaient des chiens et se dirigea vers un café installé sous des palmiers. Une radio beuglait une chanson tendre. Elle entra dans la salle fraîche, buta contre une caisse de Coca-Cola et découvrit les patrons en train de déjeuner dans une arrière-salle. Elle s’approcha de l’homme en maillot de corps et lui demanda où elle pourrait trouver un taxi. La femme, volubile, se mit à discuter en italien. L’homme, tout en détaillant Hildegarde, mangeait son fromage sur le bord de son assiette où gisait une arête de merlan. Un grand saladier plein de laitue trônait sur la nappe de nylon.
Hilde changea sa valise de main. Enfin, la femme se tut. L’homme se leva, plia son couteau, le mit dans sa poche, s’essuya les mains à son pantalon et lui dit en anglais avec un très fort accent qu’il voulait bien se charger de la conduire lui-même.
Ils ressortirent dans le calme de la place endormie pour la sieste. Tous deux, instinctivement, jetèrent un coup d’œil au yacht qui semblait emplir toute la baie et écrasait les bateaux de pêche par sa taille et son luxe. Aucune vie ne se manifestait à bord.
Ils contournèrent le café et s’engagèrent dans une ruelle. L’homme marchait devant, sans bruit avec ses espadrilles, se curant doucement les dents, l’esprit ailleurs. Il ouvrit la porte d’un hangar. Une vieille camionnette y était garée. Deux vélos appuyés au mur empêchaient Hildegarde d’entrer. L’homme lui fit signe d’attendre dehors. Bientôt elle entendit le ronronnement du moteur et la voiture recula. Des caisses vides encombraient l’arrière. L’homme ouvrit la portière et elle monta à côté de lui. Il prit sa mallette et la mit derrière, puis il embraya et un nuage de poussière monta de la route.
Tout en conduisant, l’homme lui jetait de furtifs regards. Il cherchait un biais pour engager la conversation. Hildegarde ne l’aida pas.
Un chien, paresseusement, obéit au coup de klaxon et dégagea la route. L’homme la conduisit au seul hôtel dominant la baie. Hilde fouilla dans son sac et en ressortit une coupure. Il l’enfouit dans sa poche sans dire un mot, lui tendit sa valise et démarra.
La sieste avait endormi les grooms. Personne ne vint à sa rencontre. Elle dut se tordre les chevilles sur les graviers pour gagner la réception. Elle appuya sur le timbre d’appel qui déclencha une grêle sonnerie dans le hall désert où des palmiers se fanaient dans des caisses.
Au bout d’un moment, un employé, le visage bouffi de sommeil, parut, reboutonnant sa livrée.
Ils échangèrent quelques mots et il précéda la jeune femme sur un grand escalier de marbre. Ils enfilèrent un long couloir avant d’arriver à une grande chambre dont il ouvrit les volets.
Une jolie terrasse surplombait la baie où Le Veinard oscillait doucement sur ses aussières.
Restée seule, Hildegarde ôta ses chaussures, quitta sa jupe de tailleur et, pieds nus, en combinaison, alluma une cigarette et s’étendit sur le lit.
La chaleur envahit immédiatement la pièce ainsi que le craquement incessant des cigales. Les palmiers croisaient leurs épées dans la douceur du vent. Elle ferma les yeux et se rendit compte enfin du pétrin dans lequel elle venait de se mettre.
À bord, Karl Richmond, après son éclat, se fit transporter dans sa cabine où il se fit servir le déjeuner prévu par la jeune femme.
Ses accès de colère le laissaient sans rancune, affamé et généralement heureux de vivre. Content une fois de plus de cette petite scène qui lui avait permis d’avoir le dernier mot. Il mangea de fort bon appétit tandis que le personnel se demandait comment les choses allaient tourner. Anton Korff cachait difficilement sa contrariété. L’esclandre de sa pupille le tracassait. Elle avait cette fois visiblement dépassé les bornes, et cette fuite de midinette serait dure à réparer. Son prestige ne lui permettait pas de faire un retour d’enfant prodigue, et Karl Richmond ne semblait pas disposé à la rechercher lui-même. Il n’y avait qu’une solution qui consistait à ce que lui, Anton Korff, la retrouvât avant que le vieillard n’apprît sa disparition.
Sans enthousiasme, il emprunta à son tour la passerelle et s’adressa au seul café qui occupait la place. Il eut affaire au patron philosophe qui le déposa à l’hôtel où il avait mené Hildegarde un peu plus tôt.
Le réceptionniste le fit conduire à la chambre de la jeune femme, qui s’enroula dans le drap pour masquer sa nudité et s’assit sur son lit pour le recevoir.
Anton Korff, impeccable, l’œillet à la boutonnière, le panama sur les genoux, l’observait d’un air ennuyé.
— Je crois, ma chère, que vous avez fait une gaffe assez dangereuse.
Elle ne répondit pas et alluma une cigarette à son mégot avant de l’écraser dans le tiroir de la table de nuit.
— Karl Richmond ne s’est pas encore aperçu de votre absence ; rentrons à bord avant que les choses ne se gâtent. Je me charge du silence du personnel. Faites-moi le plaisir de répondre.
— Je n’ai pas l’intention de retourner à bord.
— Oh ! Je vois…
Et Anton Korff ne fit aucun commentaire.
Un long silence s’établit entre eux. Hildegarde ne pouvait détacher son regard de la baie. Elle ne tourna pas la tête quand son compagnon se servit du téléphone pour demander qu’on leur monte des whiskies. Il revint s’asseoir dans le fauteuil et tous deux attendirent l’arrivée du garçon d’étage. Ce petit intermède prit quelque temps et, tout de suite après son départ, Anton Korff entra dans le vif du sujet.
— Je tiens à attirer votre attention sur le ridicule où vous allez vous mettre en demeurant à l’étranger, sans argent, sans passeport et sans carte de travail. Je suppose que vous avez envisagé d’intéressantes solutions ?
— Vous avez raison, mais je ne peux pas revenir à bord après ce qui s’est passé.
— Par orgueil ou par tactique ?
— Que voulez-vous dire ?
— Si c’est une attitude, bravo ! J’y souscris entièrement. Exposez-la-moi et mon appui vous sera acquis. Je vous écoute. Vous ne répondez pas, donc pas une tactique, mais un point de caractère, de mauvais caractère. Exact ?
— N’ergotons pas sur des mots. Ce vieillard est odieux. Je ne peux plus le supporter.
— Mais ma chère, croyez-vous que vous allez devenir millionnaire en ne faisant aucun effort ? Ne vous ai-je pas avertie dès le début qu’il fallait le manier comme de la dynamite ? À quel genre de mauviette me suis-je donc adressé ?
Hildegarde releva et cala ses oreillers dans son dos.
— N’en parlons plus, voulez-vous. Je ne discute pas. Vous avez totalement raison. J’ai agi sur un coup de tête, pas si facile de se domestiquer du jour au lendemain.
— Je préfère vous voir ainsi. Maintenant levez-vous et retournons à bord avant que votre fugue ne soit découverte.
Hildegarde se laissa glisser du lit, attrapa sa jupe de tailleur et l’enfila sans la moindre gêne devant Anton Korff qui ne la quittait pas des yeux. Elle en émergea ébouriffée et lui dit à brûle-pourpoint :
— Vous venez de parler de tactique, qu’entendiez-vous par là ?
— Je suppose que vous aviez un plan ?
— Et pourquoi n’en n’aurais-je pas un maintenant ?
— Où voulez-vous en venir ?
— Si je transformais ce mouvement d’humeur en manœuvre pour l’appâter ?
— Un jeu redoutable, rien ne nous prouve que le vieux soit ferré solidement. S’il l’est, un coup de maître, sinon, une gaffe irratrapable.
— Qu’en pensez-vous ?
— Je viens de vous le dire. L’enjeu demeure trop important pour le risquer sur un coup de dés.
— Mais n’ai-je pas l’air de capituler en retournant à bord ?
— Pas si nous le faisons avant qu’il n’ait appris votre fugue.
— Nous étions au mouillage, je n’avais aucune excuse pour ne pas m’en aller après un tel éclat. N’importe qui ayant le respect de lui-même en aurait fait autant. Voilà ce qui me tracasse.
— Ce sont des subtilités ; nous ne pouvons pas nous permettre d’en faire.
— J’ai une idée ! Retournez à bord, ne parlez pas de moi et voyez où en sont les choses. S’il ne s’inquiète pas, je reviendrai dans la journée, sinon, lancez-le à mes trousses et là, j’en fais mon affaire.
Anton Korff se leva à contrecœur.
— Il n’y a pas d’autre solution, je le crains, mais espérons qu’il ne fera pas lever l’ancre sans explication.
Hildegarde se prit à sourire.
— Il me semble qu’il peut toujours y avoir un litige avec la capitainerie, ne serait-ce que pour mon débarquement sans autorisation. Qu’en pensez-vous ?
— Vous êtes vraiment douée, ma chère.
Et Anton Korff sortit sans ajouter un mot.
La partie était rude, mais si le vieillard se lançait à ses trousses, elle jouait sur le velours. Toute la question résidait dans les improbables réactions du vieil excentrique.
Anton Korff revint à bord et chercha dans son bureau une raison de contacter son patron. Une pile de dossiers sous le bras, il alla frapper à sa cabine et fut surpris en entrant de son changement d’attitude.
L’autre, presque affable, l’accueillit en souriant.
— Nous partons ce soir pour Split ; occupez-vous de tout, je ne veux pas d’escale avant.
Prudemment, le secrétaire progressa sur le terrain miné.
— Puis-je vous demander pourquoi Split ?
Le vieillard, apparemment heureux de vivre, répondit qu’il en gardait un excellent souvenir et aurait beaucoup de plaisir à la revoir.
Cette explication ne valait rien, mais difficile d’en exiger une autre. Anton Korff dut s’en contenter.
— Avez-vous donné les ordres au capitaine, monsieur, ou dois-je m’en occuper ?
— Non, tout est en règle. Faites donc une partie d’échecs avec moi. On ne pourra faire le plein d’eau qu’à cinq heures, paraît-il.
Ils s’installèrent tous deux devant l’échiquier et commencèrent à jouer.
Ni l’un ni l’autre ne voulaient aborder le sujet qui les occupait. Le vieillard observait son secrétaire. Voyant que l’autre ne parlait pas, il se décida au bout d’un moment :
— Mademoiselle Maëner n’est pas dans sa cabine ?
Anton Korff, les yeux fixés sur son jeu, répondit sans se compromettre :
— Par cette chaleur, cela n’a rien de surprenant.
— Je me suis sans doute mal exprimé ; je veux dire qu’elle n’est pas non plus dans sa cabine ; donc, où peut-elle être, d’après vous ?
— Le bateau est grand.
Le vieillard eut un petit gloussement de satisfaction. Il s’amusait prodigieusement.
— Elle n’est pas à mon bord ; cela a été vérifié et en plus j’ai un officier qui l’a vue partir après le repas avec une valise à la main.
— Elle a sans doute été faire un tour.
— Avec une valise ? Allons, Korff, je vous croyais plus fin. Elle est partie, tout bonnement. Elle a pris ses cliques et ses claques et elle nous a plantés là. Savez-vous que je trouve cette jeune personne assez remarquable ?
Le secrétaire sentait le regard de l’autre qui s’accrochait à lui. Il bougea sa tour et haussa les épaules.
— Je vous trouverai une autre garde. Cette fille est idiote.
— Je n’en veux pas d’autre, je veux celle-là. Elle fait partie de mon personnel et ne me quittera qu’avec mon autorisation. Je déteste l’insubordination. Retrouvez-la, nous la débarquerons à Split.
— Ne pensez-vous pas qu’il serait plus sage d’en prendre une autre ? Celle-ci peut vous faire les pires ennuis par réaction et il n’est pas certain que nous la retrouvions.
— Nous ne sommes pas à New York, faites le tour des hôtels, en admettant même qu’il y en ait plusieurs, et ramenez-la.
— Elle peut refuser de me suivre, monsieur.
— Pourquoi êtes-vous si empoté, Korff ? On vous croirait ravi de son départ.
— En quelque sorte, oui, monsieur.
— Que vous a-t-elle jamais fait ?
— À moi, rien, monsieur, mais je trouve qu’elle outrepasse ses fonctions, si vous voulez me permettre.
— Justement pourquoi je veux la retrouver. Elle comprendra une fois pour toutes que je suis seul à décider.
Ils terminèrent la partie d’échecs et Anton Korff, ne voulant pas compromettre la belle humeur de son patron, le laissa gagner.
De retour à l’hôtel, il mit Hildegarde au courant de l’état d’esprit de l’éventuel fiancé. Il n’y avait pas tellement de quoi se réjouir. L’intérêt du vieillard ne dépassait pas celui d’un patron tyrannique. Il ne tenait à la retrouver que pour mieux la flanquer à la porte, mais puisque Hildegarde avait pris position, il fallait s’y tenir. Anton Korff le lui conseilla et retourna à bord annoncer au vieillard que sa garde refusait de reprendre son service et ne réclamait même pas ses gages.
Le vieux hocha la tête, les yeux mi-clos, observa son secrétaire et demanda d’une voix douce :
— De vous à moi, Korff, lui avez-vous offert quelque avantage pour revenir ?
— Certainement, monsieur.
— Combien ?
— Je n’ai pas prononcé de chiffre. J’ai seulement laissé entendre.
— Et elle n’a pas voulu ?
— Je crois qu’elle en fait un point d’honneur.
— Du bluff, mon garçon, pas autre chose. Lui avez-vous dit que nous partions ce soir ?
— Certainement.
— Alors ne nous inquiétons pas, elle sera là.
— Je ne crois pas.
— Parions-nous ?
— Vous allez perdre. Quand je l’ai quittée, elle se renseignait sur les départs d’avion.
— Eh bien, que le diable l’emporte ! Je ne veux plus en entendre parler. Nous lèverons l’ancre après le plein d’eau. Vous pouvez disposer.
— Je resterai dans ma cabine, monsieur. J’ai pas mal de correspondance à mettre à jour. Si vous avez besoin de moi…
— Entendu.
Et le vieillard fit pivoter son fauteuil, signifiant que l’entretien était clos.
Anton Korff, pensif, gagna sa cabine. La partie était jouée maintenant. Si Karl Richmond n’agissait pas, toute la combinaison s’écroulait comme un château de cartes. Hildegarde avait pris trop de risques, elle ne pouvait plus rester dans la course. Il faudrait trouver une autre élève et la former, mais impossible, le secrétaire y pensa soudain avec effroi ; tous les pièces concernant l’adoption étaient officialisées, elle était maintenant sa fille et il ne pouvait plus recommencer. Il allait falloir transformer le plan initial et la faire réapparaître avec le moins de gratuité possible.
Anton Korff s’allongea sur sa couchette, un verre de whisky à portée de la main. Il lui fallait résoudre ce casse-tête au plus vite.
Les heures passèrent sans apporter de solution. Cet impondérable flanquait tout par terre. Et, quel que soit l’aspect sous lequel il envisageait le problème, rien de valable ne s’offrait pour le résoudre.
Vers cinq heures le plein d’eau eut lieu. Il se força à demeurer dans sa cabine, l’oreille aux aguets, mais tout à bord demeurait désespérément tranquille.
Il se leva pour rédiger une lettre qu’il ferait porter à la jeune femme avant le départ du bateau et où il lui donnait ses directives. C’est alors que le miracle eut lieu.
Karl Richmond le fit appeler dans ses appartements. En le voyant, le secrétaire sentit fondre le poids qu’il avait sur l’estomac. Le vieillard l’attendait en grande tenue, veston d’alpaga, panama sur les genoux.
— Conduisez-moi auprès de Mlle Maëner.
L’autre eut garde de faire des commentaires.
— Je vais appeler une voiture, monsieur.
Bouleversé, il remonta sur le pont. Tout s’arrangeait. Admirable ! La petite avait eu raison en lui tenant la dragée haute. Le vieux lui-même se mettait à ramper, à ne pas croire. Puisqu’il cédait maintenant, il était flambé. Tous deux se chargeraient de lui souffler ses prochaines initiatives. Anton Korff, de joie, faillit en perdre son flegme habituel.
Ce fut un rude travail pour installer l’infirme dans la voiture et arrimer son fauteuil sur le toit.
Le secrétaire ne put faire autrement que de proposer d’accompagner son patron. Celui-ci, heureusement, ne voulut pas de ses services.
— Je me débrouillerai avec celui-ci, dit-il en désignant le chauffeur.
Et, du bout de sa canne, il lui bourra l’épaule pour qu’il comprenne qu’on avait assez perdu de temps.
La voiture, une fois de plus, prit le chemin de l’hôtel. Karl Richmond, assis sur la banquette arrière, les deux mains appuyées sur sa canne, souriait doucement à l’intérieur de lui-même sans prêter aucune attention au paysage, tout éberlué de retrouver un petit fragment d’espoir.
Il fallut trois employés de la réception pour le sortir de la camionnette et le réinstaller dans son fauteuil. Il se fit véhiculer dans le jardin, à l’ombre d’un bouquet d’arbres, et attendit patiemment que Hildegarde, avertie, descende le rejoindre.
Elle ne voulut pas se précipiter ni le faire attendre systématiquement pour rendre de mauvais goût sa victoire.
Elle se remaquilla avec soin, essaya de dominer le trac rétrospectif qui la faisait trembler, puis, sous l’apparence d’une jeune femme posée, descendit rejoindre le monsieur qui détenait la puissance.
Il la regarda arriver en souriant et de la main l’invita à s’asseoir.
Hildegarde prit soin de ne pas trahir son trouble par tous ces petits gestes inconsidérés chers aux femmes. Les deux mains croisées sur son giron, la jupe pudiquement baissée, le visage impassible, elle laissa à ses yeux toute latitude pour gagner la partie.
— Savez-vous, mademoiselle Maëner, que je viens de réaliser un exploit sportif en venant vous trouver dans cette retraite ?
— Navrée que vous vous soyez cru obligé de le faire.
— Trêve de plaisanterie, je ne fais pas le galant. Je n’en suis pas un ; mais j’aime les situations nettes et tiens à régler celle-ci.
— Je croyais que mon départ s’en était chargé.
— Vous demeurez à mon service. Je ne vous ai pas donné ordre de le quitter.
— Je m’en suis passée. Je ne vous réclame rien, monsieur Richmond.
— Moi, je pourrais le faire. Mettons que votre fuite me cause un préjudice. Je suis en droit de vous demander réparation. Qu’en pensez-vous ?
Hildegarde sourit et ne répondit pas.
— D’autre part, j’ai pour vous une certaine… comment dirais-je… considération, oui. Vous n’avez pas la mentalité de faquin des gens qui m’entourent. Voilà pourquoi je suis là.
Elle accentua son sourire tandis que ses yeux devenaient ceux d’une innocente-jeune-fille-meurtrie-par-la-vie.
Il la regarda un moment et son silence sembla le désarçonner.
— Je vais vous faire une proposition, mademoiselle Maëner.
— Je vous écoute.
— Nous levons l’ancre dès mon retour. Allez chercher votre valise et accompagnez-moi.
— Pas si simple, monsieur Richmond.
— Ne faites pas l’idiote. Je vous offre 10 000 dollars pour oublier cet incident. Vous pourrez vous offrir tous les poulets du monde aux escales.
— Non, monsieur Richmond.
— Quinze mille ?
— Je me refuse à poursuivre cet entretien si vous ne quittez pas ce ton de commissaire-priseur.
— Je ne sais ce qui me pousse à discuter avec vous alors que, étant à mon service, vous vous mettez dans votre tort.
— Je ne demande pas mieux que de retourner à Cannes. Ce ne sont pas les malades qui manquent.
— La question n’est pas là. Je vous ai engagée. Je vous garde.
— Merci de vous préoccuper de mon opinion.
— Insolente comme un page de cour, mais peut-être n’est-ce pas pour me déplaire. Nous allons faire tout l’archipel grec, un joli voyage. Vous ne le regretterez pas.
— Je regrette l’incident, monsieur Richmond, et je crains qu’il ne se renouvelle.
— Je vous offre 15 000 dollars pour l’oublier. Que puis-je faire de plus ?
— Présenter vos excuses, simplement.
— Oh ! je vois, et le vieillard, interloqué, ne sut que répondre.— Cette monnaie sans doute n’a pas cours dans votre milieu ?
— Taisez-vous un peu, quelque chose m’échappe. Vous n’êtes pas sincère, vous ne pouvez pas l’être. Personne de sensé ne préférerait des excuses dites sans conviction à 15 000 dollars en bon argent américain. Pourquoi faites-vous cela ? Quelle idée avez-vous derrière la tête ?
— Je crains que nous ne puissions nous comprendre, monsieur, nous ne parlons pas la même langue.
— Descendez de vos grands chevaux et répondez-moi. Que voulez-vous ?
— Des excuses, je vous l’ai dit.
— Admettons que je me contente de cette explication et que je vous les fasse. Que se passe-t-il après ?
— Rien. J’oublie l’incident et je reprends mon service.
Le vieillard fit pivoter son fauteuil roulant sans cesser d’observer Hildegarde.
— Alors, à chaque fois que je serai, mettons, un peu nerveux, il me faudra vous faire des plates excuses dont vous ne tirerez aucun bénéfice ? Où est votre intérêt, mademoiselle Maëner ?
— De là vient l’erreur. Tous les gens n’obéissent pas aveuglément à leur intérêt, certains n’en tiennent pas compte. Je dois faire partie de cette catégorie.
— Vous n’avez pas répondu à ma question. Pourquoi voulez-vous qu’un homme de mon âge fasse des excuses à une péronnelle comme vous, par orgueil ?
— Certainement pas, mais peut-être par dignité humaine, j’imagine.
— Foutaise ! Un mot de dictionnaire comme la liberté ou l’égalité.
— Pas pour tout le monde, monsieur Richmond. Vous devriez cesser de croire le monde fait à votre image.
— Et où pensez-vous que vous mèneront ces beaux sentiments ?
— Je n’utilise pas un moyen et ne poursuis pas de but. Je suis ainsi et entends le rester.
— Asseyez-vous, ma jeune amie. Je prends avec vous un bain de jouvence et je dois reconnaître qu’une fois de temps en temps cela ne manque pas de charme.
Hildegarde dissimula au mieux un petit sourire de triomphe.
— Alors, si j’ai bien compris, quand je n’aurai plus besoin de vos services, je vous payerai au tarif syndical et vous rentrerez dans vos foyers, en seconde, par le train ?
— Évidemment.
— Savez-vous que si vous étiez un peu plus coopérative vous auriez pu amasser autant d’argent en quelques jours que vous en gagnez normalement en plusieurs années ?
— Je n’en doute pas, mais vous me l’auriez fait payer cher. Vous ne pouvez vous empêcher de tyranniser les gens. Il faut bien qu’ils aient de gros avantages matériels pour vous supporter. Moi, je n’ai pas ce courage.
— Que ferez-vous quand vous ne travaillerez plus pour moi ?
— Je reprendrai ma vie habituelle.
— Avez-vous un amoureux ?
— Non, monsieur Richmond.
— De la famille ?
— Plus maintenant.
— Des amis ?
— Des relations, oui.
— Aimez-vous la vie que nous menons sur ce bateau ?
— Énormément.
— Et moi, que pensez-vous de moi ?
— Quelle drôle de question. Il me semble que je n’ai cessé de vous le dire depuis que je suis à votre service.
— Et que penseriez-vous de moi comme mari ?
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Nous bavardons. Il faut bien tuer le temps d’une manière ou d’une autre. Répondez-moi.
— Je ne l’ai jamais envisagé.
— Alors faites-le…, pour rire, bien entendu.
— Que vous répondre, vous pourriez être mon père.
— Je n’ai rien d’un vieillard lubrique. Il y a des années que je n’ai pas regardé une femme sous cet angle et j’entends continuer. Un mariage n’est pas forcément réservé aux anguilles de plumard.
— Quel intérêt auriez-vous alors à m’épouser ?
— Vous m’amusez. Rare, savez-vous, de trouver un jeu intéressant à mon âge et avec ma fortune. Vous êtes une petite sphinge ridiculement honnête ou étrangement roublarde. Je n’aurai le fin mot de l’histoire qu’en vous épousant. Qu’ai-je à y perdre ? Une pension alimentaire ne grèvera pas mon budget. Quant à mes illusions, elles n’ont plus rien à craindre. Qu’en pensez-vous ?
— Je ne sais pas. Vous me prenez au dépourvu. Le changement de vie serait radical. Franchement, je ne sais pas.
— Pensez-y, mademoiselle Maëner, mais dites-vous que plus vous réfléchirez, plus cela sera désobligeant pour moi.
— Puis-je à mon tour vous poser une question ?
Il inclina la tête.
— Vous venez de me donner des raisons plausibles pour vouloir m’épouser, mais selon vous, quelles seraient les miennes ?
— Cette franchise me plaît, ma chère, pas une seule femme n’aurait répondu comme vous.
— Mais vous, répondez-moi.
— Je suis riche et vieux. Trouvez-vous d’autres raisons plus valables ?
— Assez péjoratif pour moi. Auriez-vous trouvé argument plus convaincant pour une putain ?
Karl Richmond se mit à rire, amusé et ravi.
— Je ne vois pas sincèrement ce que je pourrais vous offrir d’autre.
— Eh bien, songez-y, si vous voulez que je prenne votre demande au sérieux.
Et elle se leva.
— Je vais faire chercher ma valise.
La main sèche du vieillard se referma sur la sienne.
— Les hommes sont bien peu humains, ma chère. Si j’ai perdu le contact, il ne faut pas trop m’en vouloir.
Hildegarde ne répondit pas.
Les domestiques vinrent l’aider à se réinstaller dans la voiture. Ce fut long et assez pénible. Il ne quitta pas la jeune femme des yeux pendant tout le temps de l’opération. Quand elle fut installée à ses côtés, il lui dit sans la regarder :
— Je suis un vieil homme infirme et plutôt digne de pitié. Est-ce un argument à retenir en ma faveur ?
— En aucun cas, et vous le savez.
Alors il eut un soupir de soulagement et ils n’échangèrent plus que des banalités jusqu’au retour.
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