La Femme de paille

Catherine Arley · Chapitre 6 sur 21

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La Femme de paille

Chapitre 3

3

 

 

Installé dans son fauteuil de paralytique, Karl Richmond fulminait parce qu’il n’avait plus de cigares.

S’aidant des roues, il fit pivoter son fauteuil et s’éloigna de la table où refroidissait son déjeuner à peu près intact.

Trois Jamaïcains en veste blanche, le buste incliné, recevaient la semonce et encaissaient les injures avec philosophie. Ils en avaient l’habitude.

La courbe des insultes restait invariable. La tirade allait se terminer puisqu’ils avaient déjà été traités de macaques, de fils de pute et de sacrés suppôts de l’enfer. Restait le couplet sur le pauvre millionnaire incompris. On l’abordait maintenant.

— Affreux, entendez-vous, fils de chien, toujours obligé de traîner derrière moi une pareille fange ! Bons à rien, vous attendez que je crève pour vous régaler de mon cadavre, vautours ! Mais vous n’aurez rien. Je ne laisserai pas mon argent à des abrutis pareils, incapables du moindre dévouement ; car je suis malade, entendez-vous ! Il me faut du repos, du calme, pas de contrariété. Le médecin l’a dit, pas de contrariété.

La colère le faisait s’égosiller.

— Foutez-moi le camp, laissez-moi tout seul ! Je suis habitué. Personne ne s’intéresse à moi parce que je suis vieux, mais je vous emmerde tous parce que je suis riche et que vous continuerez à me servir, que vous le vouliez ou non.

Et dans un grand geste il jeta sa montre en or contre la cloison.

— Va chercher !

Un des domestiques se précipita en dissimulant un sourire. Il ramassa la montre, la tint dans le creux des mains et hocha la tête d’un air désolé.

— Je crois bien qu’elle est cassée.

Le vieillard la prit, la retourna, la porta à son oreille. Sa colère tombée, il se mit à sourire.

— Peut-être bien que le mécanisme s’est bloqué, dit-il, mais c’est un beau boîtier en or et les brillants du remontoir ont beaucoup de valeur. Oui, un bijou qui représente un grand nombre de dollars. Il faudra le faire réparer, mais je ne peux pas m’en occuper puisque je suis infirme, alors je vais la donner, oui mes jolis, je vais la donner à un de vous trois ; un beau cadeau pour le remercier de son dévouement. Qui la mérite ?

Les trois hommes levèrent la tête et le regardèrent avec une obséquiosité servile.

— Je ne veux pas faire de jaloux puisque je n’ai qu’une montre à donner. Nous allons faire un concours et celui qui le gagnera aura la montre. Cela vous va ?

Trois sourires lui répondirent.

— Eh bien, voilà.

Et le vieil homme, l’air narquois, fit mine de réfléchir.

— Voyons, lequel de vous sait le mieux imiter le chien ? Toi, commence.

Il désigna celui le plus près de son fauteuil. Aussitôt l’homme, au garde-à-vous, se mit à aboyer.

Le regard des deux autres allait de leur compagnon au vieillard qui hochait la tête d’un air approbateur.

— Pas mal, pas mal, mais tu manques vraiment d’imagination. Essaye, toi.

Celui du milieu, à quatre pattes, reniflait à la manière d’un chien de chasse. Subitement il s’arrêta, dressa la tête comme une bête d’arrêt et repartit de plus belle, humant les roues du fauteuil, tournant autour des meubles et faisant mine de creuser un trou au pied du canapé.

— Peux-tu faire mieux ? demanda le vieillard au troisième.

L’autre hocha la tête, dissimulant un regard de haine, et se mit également à quatre pattes. Il vint droit sur la main du vieillard, la lécha, puis retourna vers son compagnon pas encore relevé, se mit à le renifler et fit mine de le compisser avec la sereine indifférence des chiens.

— Bravo ! applaudissait le vieillard. Bravo, très bien ! Il faut manger ta pâtée, maintenant.

Et rapidement, il fit pivoter son fauteuil, le ramenant près de la table. Dans son assiette restaient le manche d’une côtelette et des morceaux de gras figé. Il en prit un du bout des doigts et le tendit au Jamaïcain, qui fit le beau pour l’obtenir.

Accroupi sur ses talons, battant l’air de ses deux mains, il aboyait pour en obtenir à nouveau.

Le vieillard, ravi du jeu, s’y prêta de bonne grâce et lui fit terminer morceau après morceau les rognures de son assiette. L’autre engloutissait tout. Quand ce fut fini, il se remit à aboyer. Alors Karl Richmond, qui ne s’amusait plus, lui donna la montre.

Immédiatement, le chien redevint homme et les deux autres lui coulèrent un regard de rancune.

— Envoyez-moi le capitaine, ordonna le vieillard.

Les trois Jamaïcains s’inclinèrent et sortirent à la file.

Resté seul, Karl Richmond roula son fauteuil jusqu’à la salle de bains, ouvrit le robinet, laissa couler l’eau sur sa main, puis se sécha et s’aspergea de parfum.

On ne savait jamais quelle maladie bizarre pouvaient vous transmettre ces gens de couleur !

Il se coiffa devant la glace et s’inquiéta un peu parce que son œil gauche ne cessait de suinter depuis deux jours. Il adressa à la glace un rictus qui découvrit son ratelier plus jaune que de raison et, satisfait, fit pivoter son fauteuil qui le ramena dans la salle à manger où l’attendait le capitaine.

— Pouviez pas frapper avant d’entrer !

L’officier, la casquette sous le bras, se mit inconsciemment au garde-à-vous.

— Vous m’avez fait demander, monsieur ?

— Quand serons-nous à Cannes ?

— Dans deux jours au plus tard.

— Avez-vous un message pour moi ?

— Non, monsieur.

— Je me demande pourquoi il y a la radio à bord. Personne ne se soucie de moi.

— La radio est indispensable sur un bateau de ce tonnage.

— Rien d’Anton Korff ?

— Pas depuis trois jours, monsieur.

— Êtes-vous sûr qu’on a envoyé un câble à mon médecin ?

— Quel médecin ?

— Pour mon œil, bougre d’empaqueté ! Je veux le plus grand spécialiste d’Europe. Vous ne pensez pas que je vais me confier à n’importe quel imbécile. Je veux voir un grand professeur. Dites, franchement, comment le trouvez-vous ? Cela s’est aggravé depuis hier ? Approchez, bon Dieu, ce n’est pas contagieux !

Et nerveusement il lui roula son fauteuil dans les jambes.

Le capitaine se pencha, examina l’illustre malade et se releva, le visage impassible.

— Si, monsieur.

— Comment, si ?

— Je crois qu’il y a davantage de pus, si c’est ce que vous voulez dire.

— Pensez-vous que ce soit grave ?

— Je ne suis pas compétent, monsieur.

— Allez au diable !

— Avec plaisir, monsieur.

Le capitaine pivota sur ses talons, remit sa casquette et sortit sans se retourner.

L’infirme désœuvré ne savait plus quoi faire. Là résidait son drame, lutter pour tuer les heures et fulminer après en constatant qu’il ne les aurait plus à vivre.

Il roula le fauteuil jusque dans le carré où l’attendait son jeu de patience.

Le bateau entier avait été construit en rapport à son infirmité et les aménagements, conçus en conséquence. Les meubles petits et plaqués aux parois lui donnaient de l’espace pour qu’il pût se déplacer facilement. Les hublots avaient été remplacés par des baies pour qu’il pût voir la mer, mais il ne la regardait jamais ; il ne naviguait pas pour le plaisir des voyages puisqu’il quittait rarement son bord. Le seul intérêt de son existence se trouvait sur son bâtiment, parmi ses gens, comme un seigneur sur son fief. Dans cet étrange monde réduit, rien de ce qui se passait ne lui échappait. Il avait ses espions, ses partisans et surtout ses ennemis dont la haine seule lui donnait une raison d’exister.

Il se délectait de les réduire à merci.

Karl Richmond n’était pourtant pas à proprement parler un monstre.

Allemand de Hambourg, naturalisé américain pour la commodité de ses affaires, il avait échafaudé une gigantesque fortune, par hasard d’abord, en constatant des traces pétrolifères dans des terrains qui lui appartenaient, par ruse ensuite, en sachant les exploiter. Rusé, il l’avait toujours été, et peu scrupuleux aussi. Ces deux qualités alliées à sa chance avaient beaucoup facilité les choses.

Entouré de collaborateurs d’origine allemande, et hambourgeoise de préférence, il s’était livré au cours des deux guerres à un micmac assez trouble qui lui avait valu une mise à l’index du gouvernement américain. Mais Richmond, habile en spéculations, avait su jouer sur les deux tableaux et ne pas rendre sa présence définitivement indésirable.

Responsable de spectaculaires campagnes électorales qu’il avait bien voulu financer et soutenir, il devint persona grata pour certains politiciens qui ne devaient qu’à lui leur carrière et assuraient sa position pour consolider la leur.

Mais Richmond restait franc-tireur et ne pouvait résister au plaisir de financer une révolution en Arabie saoudite, ou de vendre des fusils à des communistes grecs. Servant les uns, trahissant les autres, changeant de camp comme un joueur d’échecs qui joue contre lui-même, dans ces volte-face il trouvait son plaisir et sa fortune.

Au demeurant personnage assez solitaire, marié dans sa jeunesse à une jeune compatriote assez fade dont le choix avait sidéré son entourage. Elle avait vécu avec son mari une vie qui la déroutait sans l’intéresser. Maladive et timide, elle aurait préféré sans aucun doute à cette fortune qui la choquait un foyer et des enfants, dont elle eut jusqu’à sa mort la fidèle nostalgie.

Karl Richmond afficha, à son veuvage, le seul chagrin réel qu’on lui connut.

Quarante années s’étaient écoulées depuis lors et il n’avait jamais manifesté l’intention de se remarier.

Dur avec lui-même, et davantage avec les autres, il avait connu Anton Korff au cours d’un séjour en Allemagne en 1934, l’avait engagé comme secrétaire pour la durée de son voyage. Ses qualités exceptionnelles ne lui avaient pas échappé et il l’avait gardé depuis à son service.

Korff, un arriviste, voulait un part du gâteau ; le vieux le savait et encourageait ses ambitions qui transformaient son dévouement en apostolat.

Il serait toujours temps de lui enlever ses illusions à la lecture du testament. Voilà un petit papier bien amusant à rédiger et qui allait faire quelques surprises le jour de sa lecture. Dommage qu’il ne pût être là pour en profiter !

L’argent seul avait corrompu le vieil homme. Il en avait constaté le pouvoir au cours de sa longue carrière. Les hommes réputés intègres ne l’étaient pas pour lui, qui pouvait doubler les mises. Tout s’achetait et la plupart du temps sans y mettre le prix. Il avait eu ce qu’il avait voulu contre des chèques ; les politiciens, n’en parlons pas, les comédiennes, encore moins, mais des généraux, des gouverneurs et ce qui se vendait le mieux sur le marché : des consciences. Là alors, il n’était plus en mesure de faire le détail.

Une seule lui avait résisté, une seule dans toute sa vie, malgré tout son argent : sa femme.

Elle l’avait épousé comme on épouse un pauvre. Ni jolie ni intelligente, mais dévouée corps et âme à sa cause, sans grandiloquence, avec tendresse et fidélité.

Oui, une seule personne au cours d’une si longue vie !

Peut-être aurait-il été un autre homme s’il n’y avait pas eu les autres, mais difficile d’être bon et juste et généreux et mécène alors que les autres se révélaient lâches, prêts à toutes les compromissions, à toutes les trahisons, à toutes les sales besognes.

Prostrés à ses pieds comme devant le dieu argent, ils dénudaient devant lui leur belle âme !

Alors une fois, oh ! il y avait bien longtemps de cela, des années et des années, ce jeune homme, pas encore misanthrope, avait essayé pour s’amuser de voir jusqu’où il pouvait aller ; il avait voulu essayer, juste une fois, pour voir. Il continuait encore devenu vieux et malade, écœuré et incrédule.

Pas tout à fait sa faute s’il était devenu un peu sadique et s’il prenait plaisir au jeu.

Sur sa goélette de trente mètres baptisée Le Veinard pour provoquer ceux qui ne l’étaient pas, il sillonnait les mers à longueur d’année, restant souvent plusieurs mois sans jeter un coup d’œil à l’océan qui dansait derrière la double épaisseur des baies.

Parfois, il se faisait hisser sur le pont, et là, emmitouflé dans des plaids, des jumelles autour du cou, il essayait de s’intéresser ; mais l’air trop vif le faisait suffoquer et il ne tardait pas à redescendre.

Par gros temps, on reléguait son fauteuil et on le couchait dans son immense lit, entouré de coussins et de bouillottes. Jamais malade, il en profitait pour réduire en esclavage ceux qui le servaient.

Arrivant de New York, il se rendait à Cannes pour y régler ses affaires européennes et y reprendre son secrétaire.

Après, il mouillerait sur la côte italienne, pousserait peut-être jusqu’en Grèce, par la côte dalmate, pour se retrouver en Floride avant l’hiver.

Il avait hâte d’arriver pour contacter une sommité médicale. Il ne pouvait pas rester perpétuellement avec un mouchoir en tampon sur l’œil.

Et puis, n’importe comment, il fallait faire escale puisqu’il n’avait plus de cigares.

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