La Femme de paille

Catherine Arley · Chapitre 12 sur 21

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La Femme de paille

Chapitre 9

9

 

Tout, très lentement, s’orchestra. Les yeux fixés sur la rade, elle ne perçut pas le moment de l’arrivée. Quand la vedette de la Santé accosta le yacht, elle comprit que le sursis prenait fin.

Instinctivement, elle évita les visiteurs et, dissimulée derrière les baies du grand salon, suivit avidement tous les gestes d’Anton Korff qui les accueillait. De son poste, aucun bruit ne lui parvenait. Seule son imagination virulente lui tenait compagnie. Le temps semblait s’arrêter. Elle grillait cigarette sur cigarette sans même jeter un coup d’œil à la statue de la Liberté qui se dressait à quelques encâblures de son bâtiment.

Ils s’engagèrent dans l’East River, passèrent devant le fort Totten, de l’autre côté du détroit de Long Island.

Soudain, un bruit de moteur et la porte s’ouvrait sur un Anton Korff souriant.

— Tout va bien, dit-il aussitôt pour la rassurer.

— Dans combien de temps accosterons-nous ?

— Les manœuvres de mouillage n’en finissent pas, mais heureusement, ajouta-t-il avec un sourire, en cette saison les jours raccourcissent. Vous traverserez New York illuminé ; c’est encore plus fascinant que le jour.

— Comment pouvez-vous plaisanter ?

— Je suis bien obligé de le faire, vous avez un tel air de catastrophe que vous donneriez des soupçons au plus confiant. Je vous quitte maintenant. Nous n’aurons probablement pas l’occasion de nous revoir avant demain. Rappelez-vous, quoi qu’il arrive, n’entreprenez rien avant de m’avoir revu. J’aurai peut-être du retard à cause des notaires, mais je viendrai avec un médecin dès que je le pourrai.

Restée seule, Hildegarde essaya de tuer le temps en s’intéressant à la manœuvre, lente et confuse.

New York, trop gigantesque, semblait hostile. La brume tombait doucement. Les premières lumières clignotaient aux gratte-ciel. La pénombre commençait à estomper les bassins. Elle alla assister à l’accostage de la passerelle des officiers de navigation. Absorbés par leurs manœuvres, ils ne la remarquèrent pas.

Elle se sentit seule et désemparée.

Soudain un steward fut à ses côtés.

— Coucherez-vous à terre ce soir, madame ?

Épouvantée, elle le regarda sans comprendre.

— Dois-je avertir M. Richmond qu’il peut débarquer ?

— Mais où sommes-nous donc ?

— À quai, Madame, répondit-il, légèrement interloqué.

Hildegarde jeta un regard sur babord et parut s’éveiller d’un rêve.

Comment avait-elle pu ne pas s’apercevoir que les machines avaient stoppé et que la passerelle déjà était mise ?

Une foule moins dense qu’elle ne le craignait se massait inactive sur le wharf. Une grande limousine noire arrêtée à hauteur de la coupée les attendait.

D’un seul regard, elle vit tout cela et perçut les bruits, les odeurs. Que s’était-il donc passé ? Avait-elle dormi ? Il lui fallait réagir, éloigner ce steward, retrouver ses esprits. Peut-être même son attitude devait-elle sembler bizarre, pour peu qu’on l’observât.

— Allez me chercher mon manteau et mon sac dans ma cabine.

L’homme salua avant de s’éloigner. Soudain elle comprit qu’elle avait froid.

En l’absence de son mari, elle devenait la patronne et on attendait qu’elle donnât des ordres. Anton Korff le lui avait dit : « Votre rôle commence au débarquement. Vous devez jouer serré. Personne ne pourra vous aider. »

Dans quelques heures tout serait terminé, mais en attendant elle ne devait compter que sur elle. Malgré sa répugnance, il lui fallait descendre à la cabine de son mari, y faire venir les Jamaïcains pour qu’ils le transportent, d’abord dans les coursives, puis dans l’ascenseur intérieur, enfin il faudrait lui faire descendre la passerelle de coupée et l’installer dans la voiture.

Comment pourraient-ils accomplir un trajet aussi long et difficile sans s’apercevoir de rien ? Ne trouveraient-ils pas anormal que Karl Richmond n’éclatât pas en imprécations à chaque cahot ?

Hildegarde se mit à trembler tandis qu’une crampe lui nouait l’estomac.

Le steward revint et l’aida à enfiler son manteau. Il la regarda, indécis, ne sachant s’il devait s’éloigner.

— Occupez-vous des bagages, faites-les porter à la maison demain dans la journée.

Puis elle se décida à descendre.

En entrant dans la cabine, la vue du vieillard la fit frémir. Il semblait assoupi. Pourrait-elle profiter de cette confusion ? Soigneusement, elle fit le tour de son fauteuil pour s’assurer qu’aucun détail n’éveillerait la méfiance. Les sangles invisibles remplissaient bien leur office. Le vieillard ganté et emmitouflé dans ses couvertures paraissait seulement se reposer.

Elle sonna les Jamaïcains. Elle dut à un effort de volonté de ne pas allumer de cigarette ; plus le moment de se doper.

Les domestiques entrèrent. Elle ne se souvint pas les avoir entendus frapper.

Il y eut un horrible silence et elle fut terrifiée de voir leurs regards fixés sur le vieillard, qui n’avait pas bougé à leur entrée. Sans même savoir ce qu’elle faisait, elle vint à son fauteuil et remonta un peu sur sa bouche son foulard autour du cou.

— Je ne veux pas que vous parliez, Karl, le temps est humide dehors. Gardez cette écharpe sur votre bouche pour ne pas attraper froid.

Rapidement elle se retourna, masquant l’improbable réaction de son mari.

— Faites très attention en l’amenant à sa voiture. M. Richmond est légèrement souffrant et a hâte de rentrer chez lui.

Comme les domestiques ne bougeaient pas, elle eut vers eux un geste d’impatience.

— Avez-vous l’intention de vous décider aujourd’hui ?

Immédiatement ils s’approchèrent du fauteuil.

Hildegarde étouffa un petit cri.

— Vous, allez chercher mes gants dans ma cabine. Et vous, commencez à rouler le fauteuil de M. Richmond, je vous accompagne.

Les deux garçons obéirent.

Tandis que l’un quittait la cabine, l’autre venait prendre la barre d’appui du fauteuil. Ainsi placé, il ne pouvait voir que le chapeau du vieillard.

— Doucement, recommanda Hildegarde.

Le regard indifférent du domestique la rassura quelque peu.

Bonne chose d’avoir pu éloigner l’autre un moment !

Elle alla ouvrir et maintenir la porte le temps qu’ils passent dans la coursive étroite. Ils ne pouvaient y tenir à deux de front. Elle s’en voulut de n’avoir pas précédé le fauteuil pour servir de bouclier aux indiscrets.

L’œil à l’affût, elle surveillait toutes les portes qui ouvraient sur le couloir. Sa cabine située avant celle de son mari, le Jamaïcain serait obligé de marcher derrière elle quand il lui rapporterait ses gants.

Le domestique n’en finissait pas de rouler le fauteuil, par sa faute, elle lui avait recommandé de faire attention. Il ne faisait que lui obéir scrupuleusement. Arrivé au coude que faisait la coursive, il pencha le siège en arrière pour lever les roues avant et le faire pivoter sur place. À moitié cachée par le dos du domestique, elle réussit pourtant à voir la tête du vieillard, qui ne suivait pas le mouvement et demeurait d’une rigidité alarmante. L’homme s’en était-il aperçu ?

Ils arrivaient à l’ascenseur quand l’autre Jamaïcain revint et tendit ses gants à Hildegarde. Elle les prit sans le regarder et lui fit signe d’aider son compagnon à manœuvrer les portes à glissière.

Elle saisit la rampe du fauteuil et le tira un peu en retrait. Il fallait trouver quelque chose à dire. Cet accablant silence ne pouvait se prolonger. Karl Richmond ne les avait pas habitués à se renfermer dans un tel mutisme.

Un des garçons ressortit et vint reprendre le fauteuil pour le pousser à l’intérieur de l’ascenseur. L’autre, au garde-à-vous, ne le quittait pas des yeux et suivait la manœuvre.

Cherchant fébrilement quelque chose à dire, Hildegarde se raccrocha à la première pensée qui lui vint.

— Tournez-le, ce sera plus facile pour sortir, et, se penchant vers son mari, elle lui dit : Ne vous inquiétez pas, Karl, la voiture vous attend, vous serez bientôt allongé dans votre lit.

— Dois-je prendre votre serviette, monsieur Richmond ?

D’un haut-le-corps, Hildegarde se redressa.

— De quelle serviette parlez-vous ?

— Mais… je ne sais pas, celle où il range ses documents. Il ne la quitte jamais.

Sèchement la jeune femme observa.

— N’importunez pas mon mari. Je vous ai déjà dit qu’il désire se reposer.

— Mais que dois-je faire au sujet de la serviette ?

— Je n’en sais, que diable ! Demandez à M. Korff, il s’en chargera.

Et, debout à côté du fauteuil, elle obligea les deux autres à rester en retrait.

Puis les portes s’ouvrirent et ils furent sur le pont.

Un officier marchait dans leur direction. La gorge sèche, Hilde le regardait approcher. Il y eut une minute de flottement et le fauteuil s’immobilisa. L’officier passa devant le vieillard, salua d’une main à sa casquette et s’engouffra dans le carré. Lentement la jeune femme trouva sa respiration et se remit à marcher. Les deux autres l’imitèrent. La passerelle se trouvait à quelques mètres d’eux et personne ne barrait le chemin.

Le danger résidait au-delà du quai où piétinait la foule. La voiture arrêtée à quelques enjambées, il faudrait les franchir dans la curiosité générale. Cet imbécile de chauffeur installé sur son siège ne bougeait pas. Il leur ferait perdre du temps en ne décollant de sa place qu’au dernier moment.

Hildegarde n’y tint plus ; le désignant du doigt, elle dit à l’un des domestiques.

— Allez donc lui dire d’ouvrir ses portières. Je ne veux pas que mon mari attrape froid.

L’homme dévala l’échelle de coupée en faisant grincer les filins passés dans les cannes.

— Eh bien, qu’attendez-vous ?

— Je ne peux pas m’engager seul sur la passerelle, madame. Il faut que mon camarade vienne m’aider.

Hildegarde se retint pour ne pas crier.

La foule, la tête levée, ne perdait rien du débarquement. Le Jamaïcain, en bas, semblait entreprendre une conversation avec le chauffeur et tous trois, immobiles sur le pont, durent attendre qu’elle se terminât.

Enfin le chauffeur en livrée ouvrit les portières. Cela tenait à la fois du fourgon et de l’ambulance ; mais, Dieu merci, derrière les judas étroits, de l’extérieur, on ne devait rien voir. Hildegarde aurait aimé qu’il collât l’arrière de la voiture au ras de la passerelle, mais le chauffeur n’en eut visiblement pas l’idée et se contenta d’attendre une main sur la poignée, l’autre tenant sa casquette.

Le Jamaïcain remonta jusqu’à Karl Richmond, se pencha et saisit le cale-pied, puis il commença à descendre, en reculant, soulevant son fardeau. Les deux hommes, trop occupés par leur manœuvre, ne prêtaient pas attention au vieillard.

Hilde scruta la foule. Elle eut un soupir de soulagement en constatant que l’intérêt général résidait dans l’équilibre du fauteuil. Attentifs, ils espéraient secrètement voir basculer le milliardaire dans le port.

Cette diversion fut bénéfique et grâce à elle la jeune femme ne courut aucun risque pendant tout le temps de l’opération.

Arrivés sur le quai, elle reprit sa place, collée aux accoudoirs du fauteuil.

— Je vous souhaite la bienvenue, crut bon de dire le chauffeur.

— Dépêchons-nous, mon mari s’impatiente.

L’antipathie, d’un seul coup, s’installa entre eux. Quelques curieux se rapprochèrent.

Énervée, Hildegarde bouscula le chauffeur.

— Vous voyez bien qu’il va attraper du mal, faites-le monter.

Il lui jeta un regard noir et reprit le fauteuil des mains du Jamaïcain. Ceux-ci, bras ballants, regardaient leur patron.

— Remontez à bord.

— Bien, madame.

Ils obéirent, mais sans se presser, pour bien lui marquer leur réprobation.

Elle monta dans l’espèce de fourgon.

— Je resterai à ses côtés. Vous pouvez partir.

— Vous seriez mieux à l’avant, madame.

— Je préfère rester ainsi.

La rage lui nouait les nerfs. Allait-il discuter longtemps, les deux portes ouvertes, alors que tout le monde pouvait les examiner à loisirs.

Il regarda fixement le vieillard.

— M. Richmond n’a pas l’air bien, en effet.

— Je vous ai dit que mon mari était souffrant. J’ai hâte qu’il se repose.

— Bien naturel, madame.

— Alors, pour l’amour du ciel, cessez vos discours et partons.

— À vos ordres, madame.

Il se décida à quitter l’arrière de la voiture. Il descendit, ajusta sa casquette et referma enfin les portes. Elle entendit le pêne s’enclencher. Alors seulement, elle s’affaissa sur elle-même comme un boxeur groggy. Dans un rêve, elle entendit la portière de l’avant s’ouvrir et se refermer, puis le ronronnement du moteur. Enfin, avec la première secousse, elle comprit qu’ils étaient partis.

Fébrile, elle chercha une cigarette dans son sac, l’alluma et en tira une longue bouffée, les yeux clos, récupérant des forces progressivement.

La limousine, bien suspendue, absorbait les cahots du port. Assise sur une banquette recouverte d’un plaid, elle se tenait obligatoirement face à son mari. Elle ne pouvait en détacher ses yeux. Entre le chapeau, les lunettes et le cache-nez, on ne pouvait distinguer grand-chose du vieillard, mais Hildegarde l’imaginait de manière encore plus précise que s’il avait été à visage découvert. Elle avait un peu pitié de lui, mais surtout elle avait peur. Le contact de la mort suffisait à la glacer d’effroi et ce cadavre que l’on frustrait de son repos la fascinait.

Instinctivement elle s’éloigna de lui et alluma une nouvelle cigarette au mégot de la précédente. La chaleur dans la voiture semblait étouffante et elle fit glisser son manteau de ses épaules. Serrée dans une blouse noire à manches courtes, elle se sentit mieux et jeta un coup d’œil par la portière. Ils passaient devant le Moriss Yacht Club de Pelham Bay. Cette jetée allait-elle bientôt se terminer ? Ce fut alors qu’elle aperçut, dans le rétroviseur, le regard du chauffeur qui la détaillait avec hostilité, impudence et étonnement. Elle se demanda pourquoi et, par réflexe, baissa les yeux. Pendant quelques secondes toute son attention parut concentrée sur sa cigarette, puis, n’y tenant plus, elle reporta ses yeux sur le rétroviseur. Leurs regards se croisèrent, puis celui de l’homme retourna sur la route quelques instants avant de se fixer à nouveau sur le vieillard ; le même air étonné surprit Hildegarde, qui regarda son mari et comprit tout à coup.

Elle trônait là, bras nus, très décolletée, tandis que lui avait l’air pas trop insensible à la chaleur avec son écharpe sur la bouche, son chapeau rabattu, ses gants de laine et son plaid bien serré autour des jambes.

Un petit ascenseur se décrocha à l’intérieur d’elle-même. Il fallait faire quelque chose tout de suite, mais n’aurait-elle pas l’air d’agir en réaction ?

Elle se mordit les lèvres pour ne pas crier en sentant le contact froid du visage de son mari, sous sa main ; pourtant elle n’interrompit pas son geste et fit glisser l’écharpe sous le menton, sûre que le chauffeur la regardait.

Elle se rassit et jeta un bref coup d’œil au rétroviseur. L’homme détourna vivement les yeux et ne s’occupa plus que de la route.

Ils s’arrêtèrent à la douane et elle l’entendit discuter avec les fonctionnaires. Personne ne chercha à la voir. La voiture redémarra et quitta le port.

La nuit s’épaississait et, par les fenêtres, elle ne pouvait plus rien découvrir sinon l’anonymat d’une ville qui s’éclairait.

Ils roulèrent un bon moment, puis les maisons s’espacèrent, les néons devinrent moins agressifs. Des arbres semblèrent surgir de la pénombre. Ils devaient gagner les quartiers résidentiels. Dans quelques moments, sans doute, ils arriveraient.

Il faisait maintenant complètement noir à l’intérieur de la voiture et Hildegarde devait écarquiller les yeux pour découvrir face à elle la masse plus sombre de son mari. La migraine la prit et elle alluma une nouvelle cigarette.

Au bout d’un moment, la voiture stoppa. Penchée au judas, elle découvrit un perron entouré de colonnes doriques brillament éclairé. Une haie de domestiques attendait, déférente, l’arrivée du maître de céans. Le doyen, un vieillard en habit, s’approcha de la voiture. Hildegarde se sentit à nouveau envahie par la panique, mais déjà le chauffeur ouvrait les portes, alors tout de suite elle s’interposa entre le personnel et son mari.

— La chambre de monsieur est-elle prête ?

— Naturellement, madame. J’y ai fait préparer un bon feu.

Elle s’efforça de sourire.

— Très aimable à vous.

Le chauffeur impassible ne bougeait pas, les domestiques au garde-à-vous non plus. Il fallait faire quelque chose et le faire vite. Elle apercevait le grand hall avec son escalier à double révolution et son gigantesque lustre de cristal qui ne laisserait dans l’ombre aucun détail.

Il allait falloir, à nouveau, passer devant cette haie de gens qui connaissaient mieux son mari qu’elle ne le connaissait elle-même. Son courage l’abandonna.

Elle ne se reconnut pas quand une voix calme sortit de sa poitrine et dit d’un ton aimable d’où toute panique semblait exclue :

— Mon mari vient de s’endormir. Il est extrêmement fatigué du voyage. J’aimerais que vous rouliez le fauteuil dans sa chambre sans le réveiller. Pensez-vous réussir ce petit miracle ?

Le majordome s’inclina avec un respectueux sourire, semblant garantir la bonne fin de cette entreprise. Deux laquais vinrent aider à descendre le fauteuil. Hilde passa une main brûlante sur son front.

— Vous pouvez disposer, dit-elle au chauffeur. Tenez-vous demain à ma disposition.

Le vieillard respectueux escortait le fauteuil un peu en retrait.

D’un signe de tête, elle salua les domestiques et se tourna vers l’un d’eux alors qu’ils franchissaient le perron.

— Pouvez-vous éteindre ce lustre ? Je crains que la lumière ne le réveille.

À pas vifs, elle le vit s’engager dans l’immense pièce, mais ils avançaient vite, trop vite, et dans une seconde ils se trouveraient sur le seuil et Karl Richmond se livrerait à leur examen, en pleine lumière. Alors elle feignit de se tordre la cheville, ce qui les immobilisa tous.

Avec un sourire confus, elle se massa la jambe.

— Puis-je me permettre de vous offrir mon bras ? proposa le vieillard.

D’un signe de tête, elle refusa.

Le lustre éteint, des torchères diffusaient maintenant une lumière tamisée, laissant dans le hall des zones d’ombre.

— Cela va mieux, assura Hildegarde, sincère.

Ils reprirent leur marche.

— J’ai fait préparer la chambre du rez-de-chaussée, dit encore le majordome. Dois-je vous y servir le dîner ?

— Inutile, mon mari va se reposer. Je suis également lasse.

Elle se sentait incapable de dévorer deux repas.

— Je vais vous envoyer deux jeunes garçons pour le coucher.

Elle eut du mal à ne pas crier, mais se reprit rapidement.

— Non, merci.

Et comme il la regardait, surpris.

— Son sommeil devient précaire. Je ne veux pas le déranger maintenant. Dès qu’il sera éveillé, je vous appellerai. Peut-être même, alors, voudra-t-il souper.

Le havre de paix se trouvait de l’autre côté de la galerie. Par une attention appréciable, le jeune garçon se précipita pour éteindre. Seul le feu de bois illuminait la pièce, mais cet éclairage n’avait rien de redoutable pour Hilde. Elle sentit la victoire à portée de sa main.

— Je vous remercie, dit-elle en souriant.

— Je resterai à votre disposition toute la nuit, madame.

— Non, nous n’avons besoin que de repos. Je vous promets de vous appeler si nous changeons d’avis.

Ils étaient sur le seuil de la porte.

Le domestique roula le fauteuil de Karl Richmond à l’intérieur de la chambre et se retourna, attendant les ordres.

— Bonsoir, dit Hildegarde.

L’autre sortit et le majordome s’inclina.

— Bonsoir, madame, je vous souhaite une bonne nuit. Oh ! j’oubliais, je m’appelle Barnes.

— Parfait. Je n’ai plus besoin de vous, Barnes.

Et elle referma la porte, peut-être un tout petit peu trop vite, mais c’était fini. Elle n’avait plus rien à craindre. Personne maintenant n’avait de raison de pénétrer dans ses appartements.

Alors seulement elle découvrit la magnificence du décor et en fut un instant interloquée avant de prendre soudain conscience que tout cela lui appartenait.

Elle ferma la porte à clé, poussa le fauteuil dans le coin le moins éclairé et vint s’installer dans une grande bergère, face à la cheminée. Épuisée, elle s’assoupit aussitôt.

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