La Femme de paille
Première partie
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1
Sur une commode face à elle, jaillissaient d’un vase d’argent trois douzaines de roses rouges, trente-sept exactement, elle venait de les compter.
Ses mains, sur la couverture glacée d’une somptueuse revue qu’elle ne lisait pas, laissaient leur empreinte moite.
Elle attendait, comme chez le dentiste, que la porte s’ouvrît.
L’appartement 306 comprenait une suite au deuxième étage avec une vue sur la mer, le portier le lui avait dit. Dans sa chambre personnelle, dont la vue reposante donnait sur les jardins, elle avait trouvé, la veille en arrivant, une corbeille de fleurs accompagnée d’un mot de bienvenue.
Le soir, elle reçut un appel téléphonique l’avertissant que la personne qu’elle devait contacter la recevrait le lendemain, mais qu’elle pouvait se reposer, sortir, aller danser, faire une promenade en mer, se rendre chez le coiffeur. Un compte en argent français lui était ouvert, elle n’avait qu’à se faire connaître à la réception.
On lui souhaita un agréable séjour et elle n’eut plus qu’à raccrocher sans connaître l’identité de son interlocuteur.
Hildegarde avait donc été se faire coiffer à l’institut de beauté de l’hôtel, avait donné ses robes à repasser à la femme de chambre et avait acheté des bas.
Le lendemain, au téléphone, une secrétaire prit courtoisement de ses nouvelles et lui fixa rendez-vous pour l’après-midi, quatre heures, à l’appartement 306.
Elle attendit sept minutes, puis la porte s’ouvrit et une jeune femme s’approcha en souriant.
— Mademoiselle Hildegarde Maëner ?
Hilde acquiesça en rougissant.
— Si vous voulez vous donner la peine d’entrer.
Et d’un geste gracieux de la main, elle lui indiqua le chemin.
Hilde se leva, fit tomber son sac. Les deux femmes faillirent se heurter en voulant le ramasser, puis Hilde pénétra dans le salon dont la porte se referma doucement.
Un homme d’une soixantaine d’années, à la calvitie distinguée, à la sobre et remarquable élégance, s’avança en lui tendant la main.
Hilde sourit, rassurée et ravie. Son allure était une agréable surprise.
— Mademoiselle Maëner, je suis ravi de vous accueillir en France. Mais excusez-moi, peut-être ne parlez-vous pas français ?
— Si, couramment.
— Magnifique ! Si vous voulez vous asseoir.
Il lui offrit un fauteuil et passa derrière une grande table de marqueterie surchargée de dossiers, de plusieurs téléphones et d’un dictaphone qu’il brancha aussitôt : « Je ne veux être dérangé sous aucun prétexte. N’oubliez pas de préparer le dossier complet de l’affaire Bremer pour ce soir. » Il releva l’interrupteur. Ils étaient à nouveau seuls dans la pièce.
— Comment trouvez-vous la France, mademoiselle Maëner ? La connaissiez-vous déjà ?
— Non, je n’ai jamais quitté l’Allemagne. À vrai dire, je n’ai jamais non plus quitté Hambourg.
— Quelle admirable cité ! Ces guerres sont bien navrantes.
Hilde ne répondit pas.
— Vous avez perdu toute votre famille dans un bombardement ?
— Oui, mon père, ma mère, ma sœur et son bébé.
— Je vois. Je vous présente toutes mes condoléances. Votre beau-frère a eu la chance d’en ressortir indemne ?
— Oui, et Hilde eut un rire amer. Il a eu beaucoup de chance mais pas tellement de temps pour en profiter. Il a été tué sur le front occidental « en héros », comme on dit aux familles.
— Quelle effroyable destinée. Vous êtes donc seule au monde ?
— Autant qu’on puisse l’être.
— Et vous n’avez aucun ami ?
— Aucun.
L’entretien prenait un ton étrange. Elle avait tout imaginé de cette entrevue sauf de se retrouver de l’autre côté d’un bureau en train de donner ses références.
— Fumez-vous, mademoiselle Maëner ?
— Volontiers.
Il sortit un étui d’or de sa poche et lui offrit une cigarette qu’il alluma à un briquet d’or également. Elle fut un peu décontenancée de voir qu’il ne fumait pas.
— Êtes-vous bien installée ?
— Très confortablement, je vous remercie.
— Je suis désolé, il n’y avait plus de chambre sur la mer.
— Aucune importance, je suis très bien sur les jardins.
— Tant mieux. Votre voyage n’a pas été trop pénible ?
Elle fit signe que non et se demandait s’il l’avait fait venir d’Allemagne pour une conversation à bâtons rompus, sans doute préférait-il rester dans le vague avant de se faire une opinion. Mais Hilde, après avoir imaginé le pire, ne pouvait que le trouver acceptable. Elle aurait aimé se lever et dire : « topez-là, marché conclu », puis descendre dans Cannes acheter les choses les plus folles pour rattraper le temps perdu.
— Puis-je vous demander, mademoiselle Maëner, quels sont vos moyens d’existence ? Il est si remarquable à notre époque qu’une femme puisse surnager dans ce chaos.
— Je fais des traductions, je vous l’ai écrit.
— Peut-être ; étonnant que cela suffise à vous faire vivre, non ?
— Oh ! vous savez, il y a des tas de moyens de vivre mal.
— Parfait, parfait.
— Point de vue personnel…
Ils se sourirent tous deux fort aimablement.
— Puis-je vous offrir une tasse de thé, un doigt de porto ?
— Si vous voulez.
Il se leva, ouvrit la porte d’un secrétaire transformé en bar. Un éclairage intérieur faisait danser les somptueux reflets du cristal taillé de plusieurs flacons. Il prit un verre que Hildegarde aurait aimé voir chez elle dans une vitrine et le tendit gracieusement à la jeune femme. En souriant il la regarda. Elle n’osa pas boire, sentant qu’il allait porter un toast. Il le fit sans se compromettre : « À l’avenir », dit-il. Il n’avait pas dit « au nôtre », elle but tout de même.
— Savez-vous, mademoiselle, ce qui m’a fait vous choisir parmi les innombrables lettres que j’ai reçues ?
— Le hasard ?
— Non. Rien ne peut être laissé au hasard dans cette… disons… entreprise, car le mot aventure me semble un peu libertin dans notre cas.
Serait-il impuissant ? pensa Hilde.
— C’est votre remarquable franchise. La fortune, surtout quand elle devient internationale, crée des antennes qui vous permettent de détecter immédiatement l’exploiteur.
Hildegarde s’agita sur sa chaise.
— Dans les lettres que j’ai reçues, beaucoup émanaient de filles si ordinaires que je leur ai fait l’aumône de ne pas les lire jusqu’au bout, mais la plupart croyaient habile de ne pas faire allusion à cette fortune qui justifiait l’annonce. Vous estimerez avec moi cette réaction hypocrite tout à fait maladroite. D’autres en parlaient, bien sûr, mais aussi du fiancé qu’elles voulaient jeune, beau et prêt à les aimer.
Il s’interrompit, fit tourner pensivement son verre entre ses mains puis enchaîna :
— Curieux de constater le manque d’équilibre des êtres, vous passez une annonce assez exceptionnelle et qui s’adresse exclusivement à des femmes seules pauvres et plutôt déshéritées, puisqu’elles en sont réduites à cet expédient pour se trouver un mari. Je ne dis pas cela pour vous, mademoiselle Maëner, car je vous trouve différente, mais enfin les femmes qui répondent à ce genre d’annonce appartiennent à un type assez défini et se contentent en général d’un fonctionnaire en retraite ou d’un malade grincheux qui leur assurent le confort matériel. Elles sont prêtes à tout accepter pour ne plus être seules. Offrez-leur un pavillon de banlieue ou une arrière-boutique dans un commerce d’alimentation et elles se mettent à rêver ; mais ne prononcez jamais le mot : argent. C’est le maître-mot, voyez-vous. Rien que de le flairer les grise et elles se mettent alors à exiger des garanties tout à fait inconvenantes.
« Quelle remarquable leçon de psychologie j’ai reçue en même temps que ces lettres ; c’est pourquoi la vôtre m’a tout de suite accroché. Vous abordez le problème financier avec une franchise très sympathique. Je vous suis reconnaissant également de ne pas avoir sombré dans une sentimentalité pleurnicharde que beaucoup auraient excusée vu les circonstances tragiques qui vous ont ravi votre famille. J’aime assez peu les gens sentimentaux, bien que ce fût à craindre d’une Allemande, mais j’ai déjà compris que vous n’étiez pas comme les autres.
Et il s’inclina dans un petit salut déférent.
— Vous avez très bien compris également qu’on ne donnait rien pour rien et cette lucidité est tout à votre honneur.
— Je suppose ne pas être la seule à l’avoir eue.
— En effet. Trois autres personnes ont comme vous accepté avec bonne grâce mon hospitalité et je les ai longuement contactées ces jours-ci. Je ne vous cacherai pas que je vous ai classée la dernière par ordre de préférence.
Un peu suffoquée, Hilde demanda :
— Elles sont ici, au Carlton ?
— Certainement, mais ne vous inquiétez pas, ce n’est pas un meeting et elles ne portent pas de badge. Il y a donc assez peu de chances pour que vous vous rencontriez.
— Je vois, dit Hildegarde qui avait envie de s’écrier dans un accès de loyauté : « Et que la meilleure gagne ! » mais elle n’en dit rien puisque, en fait, cela devait se passer ainsi.
— Je m’excuse, mademoiselle Maëner, de vous avoir fait quitter Hambourg pour venir jusqu’ici, mais il me semblait essentiel que cette prise de contact ne fût pas épistolaire.
— Je ne le regrette pas, assura Hilde.
— Alors, chère mademoiselle, maintenant que nous avons rompu la glace, pouvez-vous me dire ce que vous attendez de ce mariage ?
Hilde avala sa salive.
Rien ne se passait comme prévu et le fiancé avait surtout l’air d’un psychiatre mondain. Il la regardait en souriant les mains croisées sur son bureau et semblait avoir toutes les patiences.
— Je…, commença-t-elle.
Mais rien ne changea dans son attitude à lui et il ne l’encouragea pas.
— Ma lettre vous a tout expliqué. La vie d’une femme seule est sans mystère. Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter susceptible de vous intéresser.
— Répondez-vous souvent à ce genre d’annonce ?
— Non, qu’allez-vous imaginer ! Ceci est tout à fait exceptionnel.
— Puis-je alors reposer ma question : qu’attendez- vous de ce mariage ?
— Mais, ce que vous m’en proposez : le luxe, une vie agréable, des voyages.
— L’argent a beaucoup d’importance pour vous ?
— Comme pour tous ceux qui n’en ont pas, j’imagine.
— Que feriez-vous pour en obtenir, mademoiselle Maëner ?
— Quelle étrange question ! Je ne suppose pas que vous m’avez fait venir de si loin pour me demander mes conditions, mais plutôt pour me soumettre les vôtres.
— Très bien répondu.
— Puis-je, à mon tour, vous demander ce que vous attendez de cette union, puisque je n’ai rien à vous offrir.
— Permettez, je pose les questions. Ayez l’extrême obligeance de ne pas l’oublier. D’après votre lettre j’ai cru comprendre que vous accepteriez n’importe quel compromis, mettons, sentimental avec un homme vicieux, sadique ou cacochyme. Ce sont bien vos propres termes n’est-ce pas ?
— Je ne les renie pas.
— En disant cela, envisagiez-vous la possibilité de prendre un amant de cœur si le mari ne vous convenait pas ?
— Non, bien sûr. Les histoires de cœur ne m’intéressent pas, j’en ai eu. À trente-quatre ans, je ne recherche pas ce genre de plaisir. La fidélité, je peux vous la garantir, ce ne sera pas un sacrifice. J’ai envie de vivre, sans plus. J’ai envie que les mois cessent d’avoir dix jours.
— Dix jours ?
— Oui, c’est en général le temps où je n’ai pas à me poser de problème pour savoir comment payer le loyer ou m’acheter une nouvelle paire de chaussures. Vivre sans carte de rationnement sera pour moi déjà une volupté suffisante. Dans ce domaine uniquement vont mes ambitions et il me faudra des années et des années pour en émousser l’appétit.
« Ma jeunesse a été sacrifiée, je ne me plains pas, je constate. Aujourd’hui, votre annonce m’offre la possibilité d’une revanche ; pouvez-vous imaginer que je la laisserai passer ou que je la compromettrai pour une rocambolesque aventure amoureuse ? Non, cent fois non. Je guette cette planche de salut depuis des années. J’ai eu le temps d’y modeler mon imagination et rien, absolument rien ne me semble rebutant pour l’obtenir.
Il y eut entre eux un long silence.
— Certainement, j’ai tort de vous parler ainsi. Je manque de la plus élémentaire diplomatie et vous devez me prendre pour une aventurière, mais… – et instinctivement elle baissa la voix, je suppose que vous avez fait passer cette annonce pour trouver une femme comme moi ?
— Continuez, mademoiselle Maëner.
— J’ai cru, évidemment, qu’en échange de la fortune le mari serait une espèce de monstre ou de maniaque. Je vous vois et je dois dire qu’après m’avoir rassurée, votre aspect trop séduisant commence à m’inquiéter.
Il ne dit rien, mais de la main lui fit signe de poursuivre.
— Ayant du charme, vous obtenez je suppose que les femmes dont vous avez envie sans question d’argent. Alors pourquoi passez-vous par les annonces puisque ce n’est pas pour surmonter un handicap physique ?
— Vous êtes intelligente et assez perspicace. Je me permettrai donc de citer une phrase que vous venez de prononcer au sujet de la fortune, bien entendu : « Rien ne me semble rebutant pour l’obtenir. » Savez-vous que c’est là un point de vue assez compromettant ?
— Cet entretien restera confidentiel, je suppose. Si vous lui donnez suite, mon opinion entre dans vos vues.
— Pour une jeune femme aussi réaliste, n’avez-vous pas été imprudente en répondant à l’annonce d’un inconnu ?
— Chaque aventure à ses risques. Moi je ne possède rien, que pourrais-je donc perdre ?
— Mais vous espérez tout gagner, n’est-ce pas ?
— Le plus possible en tout cas.
— Et par n’importe quel moyen ?
— Vous allez me faire croire qu’il s’agit d’une escroquerie ?
— Qu’allez-vous imaginer ! Je suis sans doute maladroit si vous pouvez envisager d’après notre conversation une issue aussi vulgaire. Difficile, voyez-vous, de faire connaissance d’une manière un peu approfondie en un temps aussi bref. Votre loyauté m’autorise à donner un tour aussi intime à notre entretien.
« L’essentiel est donc que nous soyons d’accord sur les autres plans car physiquement vous correspondez à ce que j’espérais. Vous venez de parler d’escroquerie, mademoiselle Maëner, puis-je vous demander votre point de vue ?
Hilde réfléchit un instant à ce piège qu’il lui tendait, ayant l’air d’abonder dans son sens.
— Je trouve navrant, dans une escroquerie, que sa conclusion logique se trouve devant les tribunaux.
Il se mit à rire et elle le regarda, étonnée.
— Voilà une petite femme romanesque ! Je pense que le mariage vous convient tout à fait.
— Je le pense aussi et je dois ajouter très sincèrement que je n’espérais pas du tout un mari comme vous.
— Vous avez très bien fait de ne pas l’espérer, je ne vous épouserai pas.
— Que voulez-vous dire ?
— Je vous fais passer un test, uniquement.
— Quelle est cette comédie ?
— Asseyez-vous. Inutile de vous vexer. Vous n’imaginez pas qu’on épouse un milliardaire comme un employé des chemins de fer ? Cela demande pas mal de doigté. Il faut avoir pas mal d’aptitudes que vous semblez présenter, mais cela ne suffit pas.
— Et où est ce mystérieux fiancé ?
— Nous en parlerons après, si vous le voulez bien. Nous avons une question beaucoup plus importante à régler.
Hilde, absolument sidérée, le regardait sans comprendre.
— Mademoiselle Maëner, cet entretien est strictement confidentiel, je vous le garantis non seulement dans votre intérêt mais également dans le mien. Je crois vous avoir jugée dès le début de cette conversation et vous me semblez être la personne que je cherche.
« Vous ne m’en voudrez pas si je garde l’anonymat et celui de l’éventuel fiancé. Je vais suivre votre exemple et jouer cartes sur table. Au point où nous en sommes les subtilités me semblent superflues ; maintenant écoutez-moi bien. L’homme dont je suis le secrétaire et le bras droit est une des grandes fortunes mondiales. Le fait est incontestable. Cet homme âgé, malade, est doué d’un caractère difficile assez excentrique. Son argent permet de tout supporter avec le sourire. Je le connais admirablement et depuis de nombreuses années. J’ai joué auprès de lui un rôle écrasant, lui sacrifiant mes meilleures années, renonçant à toute vie personnelle pour me consacrer à la sienne, subissant ses lubies, et Dieu sait s’il en a, essuyant ses rebuffades, prévoyant ses moindres désirs, l’assistant dans ses maladies, organisant ses distractions ; bref, mon dévouement ne s’est jamais relâché une minute depuis que je suis entré à son service.
« Ce que j’ai fait pour lui, je ne l’aurais fait pour personne d’autre, mais je ne suis pas un altruiste, j’attendais la récompense de mes efforts. Ma position, qui peut sembler enviable et elle l’est financièrement, n’est en fait qu’un esclavage ; mais je vous l’ai dit, ayant su me rendre indispensable, j’en attendais sereinement la récompense. Un hasard tout à fait fortuit m’a fait comprendre que j’avais toutes les chances d’en être frustré. Mon patron, je vous l’ai dit, est âgé et malade, et de plus célibataire ; il a cru bon dernièrement de faire son testament. J’ai eu la chance de pouvoir en prendre connaissance et de voir le montant du legs me concernant.
« J’ai soixante-deux ans, mademoiselle Maëner, et ai passé vingt ans de ma vie au service d’un ingrat. La totalité de sa fortune sera utilisée pour des fondations philanthropiques portant son nom. Il se moque éperdument de l’avenir du monde, mais envisage ce moyen de passer à la postérité. Son nom brillera en lettres au néon et son buste en marbre sera dans les maisons qu’il aura fondées. J’ai réfléchi à la façon dont je pouvais faire tourner la chance. Il n’y en a qu’une et, pour cela, j’ai passé cette annonce.
Hilde, sans bouger, l’écoutait passionnément.
— Je le connais bien et sais le manœuvrer. Si vous faites scrupuleusement ce que je vous dis, je ferai votre fortune.
— Et pourquoi la feriez-vous ?
Il sourit et alluma la lampe sur son bureau.
— Parce que pour faire la mienne, je suis obligé de faire la vôtre.
— Expliquez-vous.
— Nous sommes là pour cela. Comme je vous l’ai dit, s’il meurt célibataire, toute sa fortune retourne à l’État et à des œuvres ; mais à son âge une femme un peu habile peut bouleverser sa vie. Si nous travaillons ensemble nous pouvons faire sauter la banque. J’ai été obligé de m’adresser à une inconnue. Il est misanthrope et surtout misogyne. Toutes les femmes qu’il connaît sont de son monde, presque aussi riches que lui et ne pourraient pas, pour une augmentation de capital, supporter un être aussi grincheux.
« Les autres, eh bien, mon Dieu, elles n’ont jamais été sollicitées plus de deux ou trois jours, moyennant un forfait raisonnable. Parce qu’il vieillit en ce moment et que sa santé se révèle de plus en plus chancelante, j’ai pensé à assurer mes vieux jours. Je vous le répète je connais ses goûts, ses manies, ses phobies. Vous, seule, ne pouvez rien. Je sais, moi, comment vous faire entrer dans la place et surtout comment vous y maintenir.
— Et que devrais-je faire pour vous une fois que j’y serais ?
— Vous y serez grâce à moi, ne l’oubliez jamais… Vous devrez me prouver votre reconnaissance mieux que lui ne l’a fait.
— C’est-à-dire ?
— Parlons chiffres. S’il meurt actuellement, ma gratification est de 20 000 dollars. Je sais, ne me regardez pas avec cet air ébahi, cela représente beaucoup d’argent, mais pour vous, pas pour lui. Je n’aurais jamais tant travaillé si j’avais connu le montant du pourboire. S’il vous épouse, je veux qu’à sa mort vous me remettiez, en plus de mon legs, ce que j’estime être mon dû, soit 200 000 dollars. Ce sera pour moi une bonne affaire et pour vous un conte de fées.
— Mais il n’est peut-être pas malade au point de mourir incessamment ?
— Heureusement non, sans quoi nos projets seraient à l’eau. Il faut tout de même un minimum de temps pour que je vous fasse entrer dans la place et qu’il vous épouse.
— Mais peut-être ne mourra-t-il que dans dix ans !
— Il en a déjà soixante-treize. D’autre part, qu’espériez-vous ? Être sa légataire universelle et qu’il soit sur son lit de mort ? Vous allez devenir fabuleusement riche. Vous pouvez bien le supporter six mois, un an, ou même dix. Vous aurez un train de vie que, sans lui, vous n’auriez eu aucune chance de connaître. L’attente passera le plus agréablement possible si vous suivez mes instructions. N’oubliez jamais cela. Je serai un compagnon qu’il ne faudra pas négliger.
— Je m’en garderai bien ; mais pourquoi renoncez-vous à la totalité de cette fortune à mon profit ?
— Je n’y renonce pas, pour cette bonne raison que je n’ai pas le choix. Si je reste seul avec lui je devrai me contenter de 20 000 dollars, si vous êtes là, j’ai la possibilité d’en avoir 200 000 en plus. Éventualité intéressante, qu’en pensez-vous ?
— Dieu, je ne m’attendais pas à cela !
— Je m’en doute. Je voudrais que vous réfléchissiez à ce que je viens de vous dire. Vous me donnerez demain votre réponse.
— Mais je voudrais savoir…
— Je vous ai dit l’essentiel. Si nous nous mettons d’accord, je vous donnerai de plus amples informations.
Et il se leva, lui signifiant la fin de l’entretien.
Hildegarde, un peu absourdie, l’imita.
— Voulez-vous demain, même heure, même endroit ?
— Certainement.
— Bonsoir, mademoiselle Maëner, ravi d’avoir fait votre connaissance.
— Je suis ravie aussi.
Il n’y avait pourtant aucune raison de l’être, mais comment la pauvre Hildegarde aurait-elle pu imaginer ce qui l’attendait.
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