La Femme de paille
Prologue
En ouvrant la porte, elle crut que ce vendredi serait semblable aux autres, ni plus gai, ni plus triste ; pourtant, elle ne devait jamais par la suite oublier ce jour où se déclencha la machination.
Elle se pencha pour ramasser l’hebdomadaire posé en équilibre sur la bouteille de lait, referma la porte et se dirigea vers la cuisine en traînant ses savates. Elle tourna le bouton de la radio posée sur le buffet, prit le pain dans la corbeille, en coupa deux tranches, les glissa dans les compartiments du grille-pain, le brancha et fit bouillir le lait. Elle prit un peigne et se coiffa machinalement pour retarder, par un masochisme délectable, l’instant de consulter son journal. Seule la page huit l’intéressait. Sur six colonnes s’étalait le courrier du cœur, celles de gauche concernaient les femmes en quête d’une âme sœur, celles de droite, les hommes à la recherche d’une femme. Hildegarde ne s’intéressait qu’à cette rubrique.
Toutes les semaines, depuis des années, elle vivait de cette lecture, attendant sa chance. Le romanesque et la sentimentalité n’avaient rien à voir dans son cas. Elle se moquait éperdument du veuf inconsolable chargé de famille, du jeune homme timide ou même du commerçant aisé. Épouser l’un de ces spécimens n’offrait pour elle aucun intérêt. Elle connaissait trop la médiocrité, elle en vivait. Quelques traductions lui permettaient de végéter. Non, vivre devait être une entreprise autrement exaltante sans rapport avec son existence. Elle savait bien n’être là qu’en transit et qu’il allait obligatoirement se passer quelque chose.
Beaucoup de gens redoutaient l’aventure, la niaient, l’ignoraient ou ne la souhaitaient pas. Le désir de gagner n’était pas en cause, mais leur tranquillité, cet ersatz de bonheur pour éviter les grandes passions, les faillites et les risques, surtout les risques, ces bancos improbables où l’on pouvait laisser des lambeaux de son cœur, de ses rêves et de ses illusions.
Sans amis, elle répugnait à s’inscrire à un club féminin ou à adopter un chat. Le journal, son journal du vendredi, lui semblait donc la seule issue.
Elle ne devait pas sauter une seule ligne sous peine de passer délibérément à côté de sa chance. Depuis des années, elle avait la patience de chercher le bon numéro dans tout ce fatras de revendications sentimentales et sociales plus ou moins avouées par des êtres mornes, malheureux, naïfs ou aigris.
Les annonces rédigées en abréviations de trois ou quatre lignes requéraient son habitude pour les transcrire en langage clair ; mais, initiée, elle n’hésitait jamais. Ses yeux parcouraient les lignes tandis que sa main portait machinalement une tartine à sa bouche.
Soudain, son propre mécanisme cessa de fonctionner. Elle la vit… Rien ne la différenciait des autres et, pourtant, la pépite qu’elle cherchait depuis le jour où elle avait décidé de s’abonner au journal brillait de tous ses feux.
Lentement, elle relut :
« Ayant fortune considérable, cherche en vue mariage compagne agréable, hambourgeoise de préférence, n’ayant jamais été mariée mais connaissant la vie, sans famille ni attache, qui accepterait vie luxueuse et aimerait les voyages. Ingénue ou vieille fille s’abstenir. »
Ayant fortune considérable…
Elle arrêta la radio. Fabuleux mais invraisemblable qu’un milliardaire soit réduit à chercher une femme par les petites annonces !
Après avoir allumé une cigarette, elle réfléchit. « Hambourgeoise de préférence, n’ayant jamais été mariée, sans famille ni attache »… « Hambourgeoise »… Il préférait sans doute une compatriote. « Sans famille »… Il se préservait de l’invasion d’une meute de pique-assiettes… « Ingénue ou vieille fille s’abstenir »… C’était net.
Les mots magiques « fortune considérable » s’allumaient comme les tilts des machines à sous.
Le prétendant cachait sans doute derrière le bouclier de sa fortune une tare soit physique, soit morale, mais Hildegarde n’était pas en position de faire la difficile.
Sa décision fut vite prise : pas un instant à perdre pour avoir quelque chance, sinon d’être agréée, du moins d’être convoquée à une première entrevue. Ensuite, le destin jouerait… Hildegarde s’en remettait à lui, bien décidée à tout faire pour rester compétitive et triompher des rivales sur les rangs.
Jusqu’ici, son existence n’avait été faite que de solitude, de médiocrité, d’une succession de drames dans le fracas de la guerre. Tout s’était enchaîné avec une rigoureuse absurdité. Elle voulait sa revanche : la richesse. Peut-être, grâce à la petite annonce, allait-elle enfin pouvoir renverser la vapeur ?
Consciencieusement, elle griffonna des brouillons et, après plusieurs essais, relut son texte définitif :
Monsieur,
Ayant tout perdu dans l’un des grands bombardements de
Hambourg : famille, amis, maison, argent et situation, je me trouve aussi démunie qu’on puisse l’être.
Je suis donc prête à tout. Frustrée de tout ce que je possédais
ou désirais, je garde assez peu d’illusions romanesques.
J’ai trente-quatre ans, je suis grande, blonde, jolie si on m’en
donne l’occasion et sans aucun projet et désir d’ordre bourgeois ou sentimental.
Votre annonce m’a rendue pour la première fois amoureuse ; de
votre argent d’abord, de la vie que vous me proposez ensuite.
Puisque, millionnaire, vous éprouvez le besoin de passer par les
petites annonces pour trouver femme, j’en conclus qu’il existe un handicap, mais quel qu’il soit, je me sens de nature à le surmonter, seriez-vous cacochyme, sadique ou vicieux. Je pense que si nous devons donner suite à cette première prise de contact, mieux vaut, dès maintenant jouer cartes sur table.
Si votre annonce est sérieuse, vous me trouverez prête à remplir
soigneusement les clauses du contrat.
Veuillez croire, etc.
Hildegarde Maëner
Elle inscrivit l’adresse et le numéro de boîte postale, glissa la feuille dans l’enveloppe, cacheta celle-ci et regarda avec un sourire légèrement sceptique le petit carré blanc inoffensif qui la relierait peut-être à son prince d’argent.
Elle attendit pendant des semaines la réaction du partenaire, ne s’inquiétant pas trop, se doutant bien que la lettre n’arriverait pas par retour du courrier. L’homme devait effectuer un tri méthodique dans ses innombrables réponses.
Elle continua cependant à lire régulièrement l’hebdomadaire mais n’y découvrit aucune offre aussi alléchante.
À tout hasard, elle se fit faire un tailleur, y consacrant une bonne partie de ses économies. Si son destin changeait, elle avait intérêt à n’avoir pas trop l’air d’une gouvernante en rupture d’emploi le jour de la convocation.
Elle alla chez l’éditeur pour lequel elle faisait des traductions et réussit à en rapporter du travail supplémentaire pour améliorer sa garde-robe et franchir enfin la porte d’un institut de beauté.
Deux fois par jour, à l’heure du courrier, elle alla vérifier le contenu de sa boîte à lettres.
Alors qu’elle commençait à désespérer et se demandait si elle n’avait pas fait preuve d’un manque absolu de psychologie dans sa réponse, elle reçut enfin, un matin, le choc tant espéré. Une lettre l’attendait, venant de France, timbrée de Cannes. Elle la tourna et la retourna entre ses doigts pendant un long moment avant de l’ouvrir. Finalement, elle déchira l’enveloppe et lut :
Mademoiselle,
L’énorme afflux de lettres dû à mon annonce a différé ma
réponse ; la vôtre a retenu mon attention.
Votre manque total d’hypocrisie m’a séduit, vous semblez
correspondre à la jeune femme moderne, positive et entreprenante que je cherche depuis longtemps.
Je pense que si vous êtes toujours libre d’engagement, nous
pourrions faire plus ample connaissance et jeter les premières bases d’un avenir commun. Dans ce but, je prends la liberté de joindre à cette lettre un billet d’avion pour Cannes et de vous informer qu’une chambre y est retenue pour vous au Carlton.
Je tiens à vous préciser que votre séjour sur la Côte d’Azur
sera entièrement à ma charge quelles que soient sa durée et la décision finale que je prendrai. Au cas où nous ne parviendrions pas à nous entendre, votre billet de retour vous sera offert également.
Dans l’attente du plaisir de faire votre connaissance, je vous
prie, Mademoiselle, de croire à l’expression de mes sentiments les plus respectueux.
La signature était illisible mais elle vit bien le billet d’avion daté pour le lundi suivant.
Les yeux rêveurs de Hildegarde allaient alternativement du billet à la lettre, tapée à la machine comme une vulgaire circulaire et sans doute même dictée à une secrétaire.
Combien d’exemplaires s’étaient posés ce même jour sur Hambourg, telle une volée d’oiseaux blancs !
Hildegarde ne devait pas penser à la concurrence possible. Pour la première fois de sa vie, elle allait voyager et descendre dans un palace aux frais d’un inconnu.
Même si elle faisait partie d’un groupe, elle avait triomphé de la première épreuve.
L’aventure enfin commençait et le mariage devenait sinon probable, du moins possible, envisageable en tout cas, bien que dans ce projet d’hymen le seul mot qui le justifiait n’ait jamais été prononcé de part et d’autre ; le mot « AMOUR ».
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