La Femme de paille

Catherine Arley · Chapitre 15 sur 21

Pages du PDF

La Femme de paille

Chapitre 12

12

 

 

Le lendemain, l’interrogatoire reprit. Sterling Kane le dirigea derrière son bureau, dans son cadre empreint d’une atmosphère toute particulière.

Hildegarde le sentit dès qu’elle y fut amenée. Les événements avaient évolué et apparemment pas à son avantage. L’enquête avait commencé en dehors d’elle. Pendant tout le temps où elle avait dormi, assommée de fatigue, les nerfs brisés, les autres, patiemment, avaient dû retrouver des fragments du puzzle et ils attendaient qu’elle leur en donnât la clé.

De nouveaux visages la détaillaient, sans parti pris, avec une lourde indifférence. Elle sentait le terrain miné et ne savait comment l’aborder. Ne connaissant personne à New York, elle avait accepté qu’on lui désignât un avocat d’office. C’était lui sans doute qu’on attendait, mais elle ne lui dirait rien avant d’avoir vu Anton Korff et d’avoir décidé avec lui de la conduite à tenir. Complice dans cette affaire, cet homme de ressources tirerait rapidement sa partenaire de ce guêpier. Sans doute y aurait-il une caution à verser, mais il se porterait garant. Il suffirait d’éluder toute question épineuse jusqu’à son arrivée.

Un cadre de cuir contenant des photos reposait sur le bureau de Sterling Kane. Une envie fébrile de voir ces photographies la saisit ; sans doute sa femme et ses enfants, peut-être même ses petits-enfants. Il lui semblait que de voir le visage de ceux qui faisaient l’intimité de cet homme lui apprendrait sur lui tout ce qu’il fallait en savoir. Pourtant, elle n’osa se lever de sa chaise pour se pencher sur le bureau.

La porte, une fois de plus, s’ouvrit et un homme élégant entra, serra la main de l’inspecteur principal, salua quelques subalternes et vint s’asseoir aux côtés de la jeune femme.

— Ne craignez rien, dit-il, je suis votre avocat.

Mais il se désintéressa d’elle pour se plonger dans sa serviette et en sortir une foule de documents qu’il se mit à annoter.

Hildegarde se sentit encore plus seule qu’avant son arrivée.

Elle n’aurait jamais imaginé qu’une enquête de police se passât dans une atmosphère aussi débraillée, au milieu des allées et venues, interrompue par d’incessants coups de téléphone.

Que venait-elle faire là-dedans ?

Que venait faire ce personnage qui se prétendait son avocat ?

Au milieu du brouhaha, un inspecteur inconnu lui demanda :

— Vos noms, prénoms, âge et qualité ?

Elle regarda sans comprendre ce nouvel arrivant.

Son avocat se pencha vers elle et lui conseilla :

— Répondez, ce n’est que de la paperasserie. Il y a longtemps qu’ils ont votre livret de famille et tous les renseignements qu’il contient.

Hildegarde, alertée, décida de ne pas faire mention de son nom de Maëner sous peine de dévoiler les raisons de son adoption et de son mariage.

Hambourg était loin et de plus avait essuyé trop de bombardements pour qu’il fût possible d’y tenter une vérification.

— Répondez, encouragea l’avocat.

— Hildegarde Richmond. Trente-quatre ans. Veuve de Karl Richmond.

À son grand étonnement, on ne lui posa aucune autre question. Un policier, fort courtoisement, la pria d’apposer ses empreintes digitales sur une feuille à en-tête et lui tendit un chiffon pour s’essuyer les doigts.

Hildegarde n’était pas une imbécile et avait prouvé être capable de courage, mais tous ces événements lui échappaient, l’incohérente façon d’agir des gens qui ne cessaient d’aller et venir, remplacés sans cesse par de nouveaux visages ; ce Sterling Kane qui semblait prendre son affaire en main, puis l’ignorait, la questionnait, s’occupait d’autre chose, revenait à son cas, s’en désintéressait à nouveau. Tout cela laissait la jeune femme désemparée, maladroite et inquiète.

Du temps passa. Tous les gens présents dans le bureau déployaient une énergie active. Tous semblaient savoir ce qu’ils faisaient. Tous, sauf elle, assise, en transit, attendant qu’on veuille bien la questionner. Peut-être était-ce voulu ? Peut-être voulait-on briser sa résistance.

Enfin, après que ses nerfs l’eurent portée à toute extrémité, que l’affolement eut fait place à un abattement morne, le bureau se trouva à peu près silencieux, débarrassé de tous les importuns. Le téléphone se tut.

Sterling Kane redevint le personnage central, imposant, lourd, sans trace d’intelligence supérieure, juste un brave fonctionnaire sans imagination qui vivait dans la routine.

Un homme, face à la fenêtre, le dos au bureau, enfila une feuille blanche dans sa machine à écrire, sans doute pour faire office de greffier.

L’avocat rangea ses documents, consulta sa montre, puis attendit.

Dehors, loin au-delà de la fenêtre, une femme étendait du linge à sécher sur un toit. Seule Hildegarde la vit.

— Madame Richmond, commença l’inspecteur, pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez épousé un vieillard impotent ?

— Je m’oppose, interrompit l’avocat.

— Je voudrais vous demander une faveur.

Hildegarde, gênée, ne sut comment s’expliquer tandis que tous la regardaient parce qu’elle troublait l’ordre établi.

— Excusez-moi.

Et elle se tourna vers l’avocat.

— J’ai sans doute tort, mais je préférerais n’avoir personne qui se charge de mes intérêts, du moins pour le moment.

Après un instant de stupeur, l’avocat, vexé, se leva.

— J’étais là pour vous aider, peut-être vous en apercevrez-vous trop tard. Sincèrement, je ne vous le souhaite pas.

Après un bref coup de tête à la ronde, il sortit.

Il y eut un peu de flottement et la jeune femme crut bon d’expliquer.

— Il me gênait.

Le greffier se retourna et la dévisagea curieusement.

— Madame Richmond, vous m’avez bien dit hier que vous aviez fait connaissance de votre mari par une agence qui vous a envoyée à bord comme garde-malade ?

— Exact.

— Et vous n’aviez jamais entendu parler de lui, avant ?

— Non.

— Comment expliquez-vous ce miraculeux hasard qui vous a mise en présence de votre père dès votre arrivée ?

— Je ne comprends pas.

— Ma question est pourtant claire. Vous êtes bien la fille d’Anton Korff ?

— Oui.

— Et vous ne saviez pas qu’il était à bord ?

— Non.

— Curieux ! Autre chose vous saviez que Karl Richmond n’avait aucun héritier direct et que sa fortune vous reviendrait si vous l’épousiez ?

— Vous posez mal les questions. Vous me donnez une attitude préméditée alors que rien ne s’est passé ainsi.

— Les subtilités seront pour plus tard, madame Richmond. Pour l’instant nous n’en sommes qu’à établir des faits. Je saurai faire la part des choses si vous voulez bien répondre à mes questions. Sous quel nom vous êtes-vous présentée à bord du yacht ?

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Pour voir ce que vous me répondrez. Je dois vous avertir, puisque vous n’avez plus d’avocat, que toutes vos réponses sont enregistrées, que vous les parapherez et que nous les vérifierons ; aussi votre intérêt n’est pas de jouer au plus fin. Sous quel nom donc, vous êtes-vous présentée ?

— Maëner, Hildegarde Maëner.

— Je vous remercie, madame Richmond.

— Quand verrai-je mon père ?

— Très bientôt, je suppose. Nous avons été à son appartement mais il n’y est pas passé. Il est parti directement par avion pour la Floride, le saviez-vous ?

— Je ne pensais pas qu’il partait si tôt.

Sterling Kane la regarda fixement un instant et poursuivit :

— Il sera bientôt de retour. Il changera d’avion à la première escale.

— Pourrai-je le voir aussitôt ?

— Naturellement, mais avouez que cette affection filiale est plutôt surprenante, car vous l’avez assez peu vu en trente-quatre ans ?

— La guerre nous a séparés.

— La guerre n’a éclaté qu’en 1939.

— Pourrais-je avoir une cigarette ?

Un inconnu, dont la présence ne semblait pas se justifier, lui en offrit une et lui donna du feu.

— Votre mari se portait bien ?

— Oui, il me semble.

— Je veux dire, à part cette paralysie, il ne souffrait d’aucun malaise ?

— Je ne pense pas, bien que, quand je l’ai connu, il souffrît d’une espèce de tumeur à l’œil.

— Mais non, madame Richmond, juste un bobo, mais en vieillard trop gâté, il lui a donné de l’importance.

Hildegarde ne répondit pas.

— Connaissiez-vous les dispositions testamentaires de votre mari ?

— Non.

— En avez-vous parlé avec lui ?

— Jamais.

— Quels étaient vos rapports avec votre père ?

— Normaux, que voulez-vous dire ?

— Simple curiosité, mais il est si surprenant pour vous de l’avoir retrouvé subitement après tant d’années que l’on est en droit de se demander la nature de vos sentiments mutuels ?

La jeune femme ne répondit pas.

— Pouvez-vous nous dire, madame Richmond, pourquoi, alors que vous ignoriez la présence à bord de votre père, vous vous êtes présentée sous un faux nom ?

Hildegarde pâlit et tira nerveusement sur sa cigarette.

— Coïncidence, n’est-ce pas ? Mais vous avez intérêt à me dire l’exacte vérité, sans quoi mon imagination peut m’amener à des conclusions tout à fait fâcheuses pour vous. Quand vous avez connu Karl Richmond, vous avez décidé de l’épouser aussitôt ?

— Ce n’était pas à moi de prendre cette décision.

— Allons donc, une jeune femme ravissante comme vous n’est pas en peine de manœuvrer un homme, surtout âgé.

— Mon mari n’était pas gâteux. Il ne faisait que ce qu’il avait décidé et personne n’aurait pu le faire changer d’avis.

— Je n’en doute pas. Son caractère difficile importunait son entourage, n’est-ce pas ?

— Je n’avais pas à m’en plaindre.

— Vous êtes sans doute la seule. Il se rendait odieux tant auprès de ses collaborateurs que de ses domestiques.

— Ce n’était pas mon problème.

— Non, bien sûr, mais cela prouve une personnalité plutôt virulente et difficile à supporter.

— Il y avait des avantages.

— En effet. Un mari âgé et fort riche présente de grands avantages pour une jeune femme ambitieuse.

— Mon mari aurait pu vivre des années.

— Alors pourquoi est-il mort ?

— Comment le saurais-je ?

— Cette discrétion de votre part me paraît bien troublante. Depuis votre arrivée, vous ne m’avez pas encore demandé le rapport du médecin légiste.

Hildegarde éteignit sa cigarette.

— En quoi me concerne la manière dont il est mort ?

— Détail, madame Richmond, mais qui a son importance : votre mari est mort assassiné.

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— Curieuse réaction, qu’en pensez-vous ?

Hildegarde sentait bien qu’une bombe venait d’exploser, mais elle ne comprenait pas ce qu’elle avait à y voir. Personne ne disait plus rien. Le crépitement de la machine à écrire s’arrêta. La femme, là-bas, au-delà de la fenêtre, avait disparu. Son linge se balançait doucement dans le vent, parmi les antennes de télévision.

Enfin, un peu revenue de sa stupeur, elle réussit à demander :

— Assassiné, mais comment ? Et par qui ?

— Il me semble que nous sommes moins bien placés que vous pour répondre.

— Je ne comprends pas.

— Qui, selon vous, avait intérêt à la mort de M. Richmond ?

— Mais cela ne tient pas debout. Je n’avais aucun intérêt à le voir mort, puisque j’avais tout ce que je voulais de son vivant.

— Tout ? Vraiment ?

— Vous le savez, je n’avais rien avant de le connaître. Quand il m’a épousée, j’ai eu de l’argent. Que pouvais-je désirer de plus ?

— Vous n’êtes pas logique avec vous-même. Vous avouez froidement ne l’avoir épousé que pour sa fortune, ce qui dénote une nature intéressée et calculatrice ; d’autre part, à trente-quatre ans, pour une femme belle, riche et libre, je précise : libre, la vie propose une foule de tentations séduisantes qu’un vieux mari ne peut autoriser.

— Mais me supposez-vous assez stupide pour le tuer alors que je venais juste de l’épouser ?

— Notez bien que vous auriez des circonstances atténuantes, son odieux caractère, par exemple !

— C’est un horrible malentendu, mais je n’y suis pour rien. Il faut me croire.

— Bien sûr, bien sûr. Pouvez-vous me dire alors pourquoi vous l’avez transporté, mort, avec tous les risques que cela comportait du bateau à la maison ?

— Je ne peux répondre à cette question.

— Il faudra pourtant envisager de le faire tôt ou tard.

— Pourrais-je savoir de quelle manière mon mari a été assassiné ?

— Le poison. Vous conviendrez avec moi que c’est généralement une arme de femme.

— Ce n’est pas vrai.

— Malheureusement, le rapport du médecin légiste est formel. Il peut même préciser l’heure de la mort, qui ne sera pas sans vous intéresser. Elle a eu lieu dans la nuit du vendredi, entre trois et cinq heures du matin, ce qui laisse supposer que le poison aurait été absorbé entre neuf et dix heures du soir. Où étiez-vous à cette heure-là, madame Richmond ?

— Ce n’est pas moi, je ne l’ai pas tué !

— Je vous demande seulement de répondre à ma question. Où étiez-vous vendredi entre neuf et dix heures ?

— Avec lui, dans sa cabine, répondit Hildegarde accablée.

— A-t-il bu ou mangé quelque chose qu’on lui aurait apporté de l’extérieur en votre présence ?

— Je ne sais pas. Je ne m’en souviens plus.

— Réfléchissez bien, possible qu’un aliment empoisonné ait été apporté des cuisines.

— Toute cette histoire est un cauchemar !

— Malheureusement, vous y êtes mêlée et votre situation devient critique. Je veux bien vous aider mais il faut m’en donner les moyens. Avez-vous mangé ou bu ce dernier vendredi ?

— Il me semble. J’allais chaque soir dans sa cabine. Nous faisions des patiences. Un des Jamaïcains apportait toujours du vin ou des biscuits, parfois une tisane.

— L’a-t-il fait ce soir-là ?

— Je crois bien, oui.

— Qu’avez-vous bu alors ?

— Du vin, une espèce de porto ou du thé, peut-être.

— Quel goût avait-il ?

— Je n’ai pas fait attention.

— Et les gâteaux ?

— Comme les autres jours. Je n’ai pas fait de différence.

— Donc, vous avez mangé et bu comme votre mari ?

— Nous le faisions chaque soir, je viens de vous le dire.

— Oui, mais ce soir-là, il en est mort. Puisque votre santé ne nous donne aucune inquiétude, je dois en conclure que le poison ne venait pas de l’extérieur. Allons, madame Richmond, ne pensez-vous pas qu’il serait temps de passer aux aveux ?

Mais Hildegarde, sans répondre, glissa doucement de son siège et resta évanouie le visage contre terre.

OceanofPDF.com