La Femme de paille
Troisième partie
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Un peu calmée par une nuit de sommeil provoqué par des piqûres, Hildegarde se refusa à tout interrogatoire avant d’avoir reçu la visite de son père.
Seul Anton Korff pouvait expliquer les choses. Quel intérêt aurait-il eu à lui raconter cette histoire ? Il devait donc avoir une explication et une ligne de conduite à lui donner. Si jamais il lui avait menti, elle le saurait tout de suite, mais pourquoi l’aurait-il fait ? Hildegarde en arrivait toujours à buter sur cette question, le cauchemar prenait une place si prépondérante, si énorme qu’elle en restait déroutée. Pourtant les événements, qu’on les désirât ou qu’on les craignît, suivaient un ordre chronologique rigoureusement minuté et chaque période de sa vie avait existé de façon aussi précise que celle-ci. Pourquoi, alors, tout le reste semblait-il dissous dans une brume ?
Avait-elle vraiment vécu où tout appartenait-il au rêve où à des complaisances d’imagination concernant ses désirs et ses regrets ? Quand, d’ailleurs, elle évoquait son passé, même le plus lointain, elle ne retrouvait que des fragments de décor, de fugaces odeurs, des lambeaux de phrases et le tout situé dans un cadre, à une époque, à un moment de la journée. Mais ce qui avait précédé et qui suivait le souvenir s’anéantissait à jamais et n’avait peut-être pas existé puisqu’il n’y avait plus personne pour y croire.
L’homme meurt deux fois, la première quand la vie le quitte, la deuxième quand il s’évapore du souvenir des autres.
Dans l’après-midi, comme Sterling Kane l’avait promis, on vint la chercher pour l’amener au parloir.
Elle retrouva comme la première fois Anton Korff assis dans la petite pièce, derrière la table. Comme elle n’était pas arrêtée sous inculpation mais retenue seulement par la justice avant qu’elle ne statuât sur son cas, aucun témoin n’assistait à leur entretien, aucun grillage ne les séparait. Ils pouvaient sembler, du moins à première vue, aussi libres l’un que l’autre.
Hildegarde, qui se voulait calme et en possession de ses moyens, le laissa entamer l’entretien.
— Je vous annonce une bonne nouvelle. Votre avocat se présente cet après-midi et exige une liberté sous caution. Sur un refus, il attaque en justice pour détention arbitraire. Rien ne peut être retenu contre vous. Avez-vous suivi mes conseils, hier ?
— Oui, je les ai suivis.
— Eh bien, vous en faites une tête, que s’est-il passé ?
— Je vous le demande. Il paraît qu’il n’y a pas de testament.
— En voilà, une histoire !
— Ils ont fait une enquête et les notaires ne sont pas au courant. J’ai exigé de vous voir avant de répondre à tout nouvel interrogatoire.
— Vous avez bien fait.
— Maintenant, j’écoute vos explications.
— Comme vous êtes grave, ma chère Hildegarde. Vous voilà, je suppose, inquiète, démoralisée, troublée même. Vous êtes troublée et vous vous posez des questions.
— J’attends vos réponses.
— Je suis là pour ça et nous avons un peu de temps devant nous, pas trop car vous êtes tout de même soumise à un régime assez particulier.
— Expliquez-moi ce que signifie cette histoire de testament.
— Mais certainement. D’abord, de quel testament voulez-vous parler, car il y en a plusieurs ?
— Du dernier, évidemment, de celui que vous deviez faire enregistrer.
— Oui et alors ?
— Allez-vous me rendre folle, j’exige une explication. J’ai fait tout ce que vous m’aviez dit de faire. Je vous ai obéi en tout point, même quand je me suis trouvée incapable de répondre à…
— Je vous interromps. Pourquoi, ma chère enfant, avez-vous obéi aveuglément à mes consignes ?
— Mais parce que je vous fais confiance.
— Voilà le point névralgique, pourquoi me faites-vous confiance ?
— Croyez-vous qu’il soit utile de discuter de tout cela maintenant, pour un entretien minuté, alors qu’ils vont venir me chercher pour un nouvel interrogatoire ?
— Mais oui, certainement, ces gens-là ne sont pas inhumains, normal qu’un père parle à sa fille surtout quand elle se trouve dans une situation désespérée.
— Pourquoi me dites-vous cela ?
— Est-ce que je n’émets pas là une vérité première ? Votre situation n’est-elle pas au-delà du critique ?
— Mais vous venez de me dire à l’instant que mon avocat allait demander ma liberté sous caution.
— Je l’ai dit, en effet !
— Eh bien, alors, parlez, pourquoi me regardez-vous ainsi ?
— Dieu, que vous êtes exigeante, ma chère Hildegarde ! Que voulez-vous au juste ?
— Je veux savoir pourquoi vous n’avez pas été chez les notaires !
— Allons, voilà la grande question lâchée ; la grande explication entre le père et la fille. La petite fille bien affectueuse et qui n’a plus confiance. N’est-ce pas ?
— Mais non…
— Non, bien sûr, mais vous y venez. Des tas de questions troublantes tournent dans votre jolie tête, des inquiétudes, des doutes, des méfiances. Si je perds votre confiance, autant renoncer, n’est-ce pas ?
— Je n’ai pas dit cela.
— Mais peut-être avez-vous raison. Peut-être une bonne explication bien saine entre nous, sans témoin, est-elle le choc psychologique nécessaire pour la bonne marche de cette affaire.
— Réellement, je ne comprends rien à ce que vous racontez !
— Patientez. Vous allez comprendre ; même si les événements sont un peu rapides pour vous, seule dans votre cellule, allongée sur votre petit lit de prisonnière, bien au calme dans le silence, vous n’aurez qu’à laisser cette histoire se dérouler dans votre tête et vous verrez que votre logique, votre instinct et votre intelligence feront à nouveau bon ménage.
— Anton Korff, êtes-vous fou ?
— Grand Dieu non, pourquoi ?
— Vous agissez comme un fou. Vous parlez et je ne comprends pas un traître mot de ce que vous racontez. Où voulez-vous en venir ?
— Moi, à rien ! La partie se termine. J’ai réussi. J’ai gagné.
— Gagné quoi ?
— Ma chère enfant, je vous ai posé tout à l’heure une question très importante à laquelle vous avez négligé de répondre. Alors à nouveau, je vous la pose. Pourquoi me faites-vous confiance ou, pour être plus précis, pourquoi m’avez-vous fait confiance dès le début ?
Le teint de Hildegarde devint cireux. Elle se cramponna à la table pour ne pas tomber et l’articulation de ses doigts devint blanche.
— Curieux de constater la crédulité de certains êtres qui semblent, en dehors de cela, normalement évolués. Enfin, ma chère, vous n’êtes plus une enfant. Je vous aurais proposé à brûle-pourpoint d’aller tuer deux heures dans un hôtel meublé, vous m’auriez envoyé promener et vous auriez eu raison, mais je fais appel à vous, une inconnue, pour vous offrir une des plus grosses fortunes mondiales servie sur un plateau, et la petite bourgeoise que vous êtes ne cille pas, ne réfléchit pas et se précipite, tout sourire, sur le gros morceau de gâteau, au fond de la souricière. Comment expliquez-vous cela ?
— Je rêve, n’est-ce pas ? Dites-moi que je rêve.
— Mais non, ma chère, à cette époque vous rêviez quand vous avez pu imaginer que la fortune se trouvait dans une petite annonce, dans un conte de fées ou dans un billet de loterie. C’est long pour se faire, une fortune, cela demande des années d’efforts, d’intelligence, de ruses, de rides, d’humiliations, de nuits blanches. Ce n’était pas pour vous. Vous n’êtes pas de cette race-là.
— Mais vous m’avez engagée pour…
— Même à la souris, il faut mettre un morceau de fromage pour qu’elle entre dans le piège. Il a bien fallu que je vous raconte quelque chose pour endormir votre confiance et la sentir toujours à portée de main. Vous étiez le petit instrument nécessaire pour réaliser la noble combine échafaudée depuis des années. Très difficile, savez-vous, de s’approprier la fortune d’un milliardaire quand on n’a aucun lien de parenté avec lui. Il faut beaucoup d’imagination pour éviter les constestations et les impondérables.
— Vous vouliez toute la fortune de Karl ?
— Évidemment !
— Et vous vous êtes servi de moi ?
— Il faut savoir choisir son appât pour ferrer une grosse pièce.
— Mais que vais-je devenir ?
Il haussa les épaules sans répondre.
— Je ne vous ai jamais fait de mal. Où allez-vous prendre que j’assouvisse une vengeance ? En tant qu’individu, vous ne m’intéressez pas. Vos risques ont été pris du jour où vous avez répondu à l’annonce. Vous avez eu de bons moments sur le yacht que la médiocrité de votre vie passée ne vous laissait pas espérer. De quoi vous plaignez-vous ?
— Mais je vais être condamnée à mort. On va m’exécuter !
— Et alors, pensiez-vous être immortelle ? Vous souffrirez probablement moins qu’avec un accident de voiture ou un cancer.
— Croyez-vous que je vais me laisser faire ? Je leur dirai tout, ils vous condamneront, moi pas.
— Vous raisonnez stupidement.
— Quelqu’un me croira, je raconterai tout.
— C’est aussi mon jeu que vous le fassiez. Vous allez revenir sur vos déclarations en accumulant les gaffes. L’opinion publique se dresse contre vous. Il ne fallait pas commettre la faute initiale qui consistait à épouser ce vieillard.
— Je vais leur dire que je vous ai connu par une annonce, et que vous m’avez proposé cette combinaison et que vous m’avez adoptée.
— Adoptée, qui vous a adoptée ?
— Oserez-vous nier l’avoir fait ?
— Voyons, mon enfant, la douleur vous égare. Je suis votre père. Les papiers en règle en feront foi.
— Que voulez-vous dire ?
— Pourquoi pensez-vous que j’ai voulu une Hambourgeoise ? Parce que j’étais sentimental, peut-être ? Je suis hambourgeois et voulais une fille de ma ville parce qu’elle a été détruite, qu’il n’y a plus d’archives et qu’en se débrouillant bien on peut faire officialiser les documents proposés. C’est pourquoi, que vous le vouliez ou non, vous êtes ma fille, ma fille coupable qui va être exécutée et dont je vais hériter parce que si je suis son père, je suis surtout le beau-père de Karl Richmond, sa seule famille, son héritier naturel, comprenez-vous enfin ?
— Non, je ne comprends pas. Je refuse d’entrer dans votre jeu. Je ne suis pas encore morte. Vous dévoilez vos batteries trop tôt. Je raconterai tout. Je montrerai la réponse que j’ai reçue à votre annonce, je la…
— Je vous arrête tout de suite. Il y a longtemps que j’ai récupéré cette lettre et l’ai détruite. Quant à retrouver l’annonce dans les archives, facile, mais elle était suffisamment anonyme pour ne pas m’incriminer. Elle a été émise de Hambourg alors que je n’y ai pas mis les pieds depuis des années.
— Mais les autres femmes qui vous ont répondu pourront témoigner.
— Trouvez-les ! Vous êtes seule à être venue à Cannes. Les autres, des personnages chimériques inventés pour vous donner le sens de la compétition. J’ai eu beaucoup de réponses, mais adressées à une boîte postale dans une ville où je n’ai jamais été. Cela aussi peut se vérifier. La vôtre dans le lot, mieux que les autres, plus conforme à ce que je cherchais, m’a poussé à une petite enquête vous concernant avant de vous choisir. Avez-vous d’autres menaces en réserve ?
— Oui, Anton Korff ; j’exigerai une prise de sang. On verra bien que nous n’appartenons pas au même groupe.
— Et cela ne constitue en rien une preuve. Ma chère, quelle que soit ma fille, elle ne peut pas prouver qu’elle n’est pas de moi. Qu’en pensez-vous ?
— Impossible. Il y a une issue, j’en suis sûre.
— Trouvez-la. J’ai réfléchi pendant des années avant de monter cette superbe affaire. Pouvez-vous croire que j’ai laissé quelque chose au hasard ? Actuellement je ne suis qu’un homme riche, demain je serai un homme puissant. Pour sortir de l’anonymat et détenir le pouvoir, j’ai tout organisé. Il est tard maintenant pour en profiter mais pas trop tard, et je vais bougrement jouir des quelques années qui me restent !
— Pas à mes dépens, soyez-en sûr ! Je serai peut-être condamnée mais vous aussi. N’imaginez pas que je me laisserai tondre.
— Trop tard pour vous, ma chère. Je vous réserve quelques bombes à retardement qui vous enfonceront davantage.
— Vous ne réussirez pas.
— Parce que vous avez une mentalité d’almanach, vous pensez que les méchants sont toujours punis, fatale erreur. Les méchants, s’ils ne sont ni des obsédés ni des imbéciles, réussissent toujours. Je vous en donnerai la preuve.
— Et en admettant que je meure par votre faute et que vous héritiez, pensez-vous en profiter ?
— Quoi ? Vous songez au remords ?
— Je vous donnerai ce que vous voudrez mais laissez-moi vivre. Un domestique a tué Karl Richmond, cela ne nous concerne pas. Prenez la fortune, laissez-moi la liberté. Lui sera justement puni pour un crime qu’il aura commis.
— Crédule enfant ! Imaginez-vous que ces faquins aient des mentalités de meurtriers ? Erreur ! Toute votre éducation est à refaire. Des laquais restent des laquais.
— Mais si un Jamaïcain n’a pas tué Karl, alors, qui ?…
— Je vous le demande !
— Vous ne voulez pas dire…
— Que c’est moi ! Pourquoi pensez-vous que j’aurais monté cette affaire fondée sur une mort problématique qui aurait pu avoir lieu dans cinq, dix ou quinze ans ? Parce que je voulais le tuer, il me fallait trouver une femme de paille.
— Ainsi, vous ne m’avez engagée que pour cela ?
— Et pour quelle autre raison me serais-je intéressé à la future vieille fille que vous représentiez ? Vous avez trente-quatre ans, ma chère, aucune situation, aucun avenir. Croyez-moi, quand à cet âge-là on n’a rien réalisé, on ne peut rien exiger des autres. Vous auriez, sans moi, vieilli dans votre médiocrité. Avez-vous songé quelquefois au peu d’avenir réservé aux femmes de votre âge ?
— Que pouvais-je faire d’autre ?
— Des centaines de solutions s’offraient, sauf bien entendu celle que vous avez choisie. On ne se solidarise pas avec un pays qui se relève de la guerre. La vie est trop courte.
— C’est pourquoi j’ai voulu m’en évader en répondant à votre annonce.
— Romantisme puéril ! Imaginez-vous un millionnaire réduit à se trouver une femme par les petites annonces. Alors que n’importe quelle héritière se pâme pour une vedette de cinéma, un champion cycliste ou un assassin célèbre ?
— Que vais-je devenir ?
— Rien. Vous n’avez ni passé ni avenir, vous êtes un individu qui fait nombre, pas autre chose.
— Je vous hais. Vous êtes un malade, le fait de vous vanter de cette machination le prouve, un assassin habile s’en serait bien gardé.
— Vous croyez que je viens me délecter de mon triomphe ? Mais non, je suis méchant, peut-être, mais pas sadique. Tout cela fait partie de mon plan. Je vous raconte tout parce que j’ai besoin de votre réaction tardive qui vous sera préjudiciable et qui me permettra de jouer mon jeu, celui d’un père cruellement éprouvé. Je ne suis pas tombé dans la facilité qui consistait à vous vouer publiquement un amour total bien que tardif. J’ai été assez habile pour reconnaître que cette parternité, sans troubler ma quiétude, ne m’apportait rien. Je mettrai à vous défendre un devoir et une conscience dignes de tous éloges, je partirai après votre mort à l’étranger, je ne ferai pas la noce, je serai un monsieur digne et solitaire qui essaye d’oublier. Cela durera quelques mois. L’actualité n’en demande pas tant. Après seulement, quand je serai redevenu anonyme, je jouirai de chacune des minutes de mon triomphe.
— Mais moi, je serai morte. J’aurai été exécutée pour un crime que je n’aurai pas commis.
— Et alors ? Pensez-vous être la seule ? Chaque année il faut étouffer quelque injustice sociale ou judiciaire. En quoi votre cas aurait-il plus d’importance que celui des autres ?
— Je me fiche des autres. Je suis encore vivante. J’entends le demeurer.
— Je ne vous empêche pas. Nous luttons, mais je suis le plus fort.
— Je rêve, ou je vis un cauchemar, mais la justice existe. Je n’ai rien fait de mal.
— Prouvez-le.
— Taisez-vous. Vous ne me faites pas peur. Je vous connais maintenant. Le vrai danger consiste à se battre contre l’inconnu. Quand on sait exactement où est le péril, on peut le vaincre.
— Des mots, ma chère, et les mots sont d’une déconcertante faiblesse face aux preuves, pensez-y !
— Je ne suis pas encore jugée.
— Bien sûr. Et vous n’êtes pas encore morte, où est la différence ?
— Vous croyez me tenir au piège, erreur, je lutte pour ma vie, je me fous de l’héritage, je veux ma liberté et votre condamnation. Pourquoi riez-vous ?
— Parce que vous êtes une charmante créature bien conventionnelle douée de réactions bien conventionnelles. Le jeu est facile avec vous. Que pouvez-vous espérer puisque vous croyez au bon droit et que vous vous en remettez à lui ?
— Quand je leur aurai parlé de vous, quand je leur aurai tout raconté, vous deviendrez sujet à caution vous aussi. On vous épiera, on vous surveillera, on vous interrogera. Que ferez-vous alors ?
— Ma position reste inattaquable. Je suis riche, très riche, grâce à mon généreux patron. En le perdant, je perds la source de ma fortune. Son legs n’est d’aucun rapport pour moi. Il y a assez peu de raisons de tuer, savez-vous. Supprimez la passion, la haine, la vengeance, l’intérêt, que reste-t-il ? Ce qui pourrait me concerner serait l’intérêt, je n’en ai aucun et le prouve. Que reste-t-il ?
— Je dirai que vous étiez amoureux de moi.
— De ma fille ? Ne faites pas cela, vous allez vous mettre toutes les ligues de moralité à dos. On vous psychanalysera et on trouvera quelque horrible complexe dans votre enfance. Vous aurez encore le mauvais rôle.
— Mais pourquoi l’aurais-je tué ?
— L’intérêt, voyons ! Un homme de cet âge est soumis à des caprices. Il pouvait revenir sur sa décision. Il valait mieux tenir que courir. Et seul le dernier testament enregistré demeure valable.
— Mais pourquoi l’aurais-je tué si vite ? Je vous tiens, là, Anton Korff. J’avais tout intérêt à laisser le temps entériner cette affaire, sa hâte même la rend suspecte.
— Croyez-le, ma chère. Je ne demande pas mieux. Vous jouez cartes sur table, pas moi. J’aime toujours garder des atouts dans ma manche.
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Vous n’êtes pas faite pour l’aventure, ma chère Hildegarde, vous êtes faite pour avoir des enfants. Vous vous êtes trompée de destin.
— Peut-être, mais peut-être aussi que ma personnalité de petite bourgeoise me sauvera. Je ne suis pas faite, comme vous dites si bien, pour une telle aventure ; les policiers s’en apercevront, les juges aussi, et les psychiatres s’il le faut.
— Malheureusement pour vous, vous demeurez une jeune et jolie femme qui, moyennant mariage, s’est délibérément vendue à un vieillard impotent et odieux pour sa fortune. Grave préjudice que tout l’équipage, à des degrés différents, pourra confirmer.
— Je ne suis pas la seule à avoir agi ainsi.
— Mais vous êtes la seule dans un cas aussi particulier. Votre attitude ne plaide pas en votre faveur.
— Tant pis. Je vous remercie de m’avoir dévoilé la vôtre. Je sais maintenant comment agir.
— Ne vous ai-je pas fait confiance dès le début ? Ne vous ai-je pas jugée à votre juste valeur ? Vous ne me décevrez pas, je le sais. Voyez-vous, chaque être vit sur des rails moraux qui lui sont propres et dont il ne peut pas sortir malgré tout son bon vouloir. Je connais les vôtres. Je sais jusqu’où vous pouvez aller, mais vous êtes un petit pot de terre étonnamment fragile à côté de moi qui ne suis pas de la même argile que vous.
— Fou ! Sadique ! Mégalomane !
— Non, inutile de me trouver des complexes pour vous rassurer. Je suis plus fort. Vous ne pouvez rien faire. Malgré tout son courage, la souris ne gagne jamais sur le chat.
À ce moment, on frappa à la porte.
Hildegarde sursauta. Anton Korff ne bougea pas, sourit légèrement se leva et dit à la jeune femme anéantie :
— J’ai toutes mes dames, il vous reste un pion, qu’espérez-vous en faire ?
La porte s’ouvrit.
Un gardien parut.
— La visite est terminée, dit-il.
— Ne vous inquiétez pas, ma chérie, vous savez que je ferai tout au monde pour régler cela au plus vite.
Hildegarde, anéantie, ne répondit pas.
Et le gardien s’effaça pour laisser passer le père, éprouvé.
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