La Femme de paille
Chapitre 2
2
Le lendemain, le même cérémonial que la veille se déroula. Les roses rouges remplacées par des blanches semblaient un présage heureux, annonciateur de fiançailles prochaines.
Le matin, Hilde avait acheté des escarpins chez un bottier et il lui semblait qu’une vie nouvelle commençait. N’ayant pas dormi de la nuit, elle avait eu le temps de retourner cette affaire dans tous les sens, plutôt contente, au fond, que les choses se présentent ainsi. Ne croyant pas aux contes de fées, elle avait toujours pensé qu’il y aurait quelque clause désagréable que l’annonce ne pouvait mentionner, mais, somme toute, maintenant qu’elle la connaissait, l’affaire semblait se présenter assez bien. Elle ne serait pas seule à faire face à un monde hostile. Il le lui avait bien dit : « Je sais comment vous faire entrer dans la place et comment vous y maintenir. » Dès le moment où ils se seraient donné leur mutuel accord, il deviendrait un allié sûr qui lui éviterait les impairs.
Leurs intérêts communs étaient liés. Pris séparément, ils ne pouvaient rien faire. Il était important qu’elle ne soit pas seule à dépendre de lui qui aurait à se contenter de 20 000 dollars, alors qu’elle posséderait une fortune mondiale.
« Comme on s’habitue vite », pensa-t-elle, mais ses réflexions furent interrompues par la jeune femme de la veille qui vint la trouver.
— Si vous voulez vous donner la peine d’entrer, mademoiselle Maëner.
Elle se leva et passa dans le grand salon.
Vêtu aujourd’hui de tweed gris, il semblait plus jeune que la veille et le léger bronzage qu’elle n’avait pas remarqué faisait ressortir ses yeux clairs.
Il lui sourit et désigna un fauteuil :
— Avez-vous passé une bonne nuit ?
— À vrai dire, je n’ai pas fermé l’œil une seconde. J’ai repensé à tout ce que vous m’aviez dit.
— Et à quelle conclusion êtes-vous arrivée ?
— Au mariage sans objection. Après un petit silence, elle ajouta : À moins que l’objection ne vienne de vous.
— Vous me voyez heureux de cette décision. Les trois autres jeunes femmes vont repartir avec leurs illusions déçues. Bien navrant, ne croyez-vous pas ?
Hilde se mit à rire un peu nerveusement.
— Mademoiselle Maëner, avez-vous un notaire qui s’occupe de vos intérêts ?
— Grand Dieu non, qu’en ferais-je ?
— Mais qui s’occupe de vos affaires ?
— Je suis gênée de vous rappeler que je n’ai pas d’affaires si ce n’est celle-ci.
— Je vois.
Et il se servit du crayon qu’il avait entre les doigts comme d’un balancier.
— Avez-vous un notaire à proposer ?
— Non, je n’en connais pas.
— Peut-être pourrais-je en trouver un susceptible de s’intéresser à vous ? Que pourrez-vous lui présenter comme attestations officielles vous concernant ?
— À part une carte d’identité et une autre de rationnement, je ne vois pas grand-chose.
— Mais, pour vous marier, vous serez obligée de fournir des tas de documents officiels : extrait de naissance, extrait de casier judiciaire, des tas de choses de ce genre !
— Je n’y avais pas songé.
— Pourrez-vous vous les procurer rapidement ?
— Non, j’en ai bien peur. Voyez-vous, je suis hambourgeoise, et tous les bombardements ont détruit les bâtiments officiels et la plupart des archives. Je peux écrire, naturellement, mais il faudra sans doute beaucoup de temps pour recevoir un duplicata.
— En effet. D’autre part nous pouvons déjà régler certaines formalités administratives.
Et, en disant cela, il sortit un dossier d’un tiroir de sa table.
— Mademoiselle Maëner, dit-il en le frappant du plat de la main, puisque vous êtes orpheline, je vais vous adopter.
Hilde le regarda, complètement éberluée.
— Plaît-il ?
— Je vais vous adopter. Légalement, vous serez ma fille. Qu’en pensez-vous ?
Les mains croisées sur le dossier, il la regardait en souriant.
Hilde essayait de reprendre ses esprits ; à tout hasard elle dit :
— Très généreux de votre part et…
— Ne vous méprenez pas, je ne suis pas philanthrope mais homme d’affaires. Je mise sur vous, d’accord, mais je prends mes garanties.
— Excusez-moi, je dois avoir l’esprit lent.
— Vous me convenez parce que vous êtes prête à tout pour de l’argent, mais l’arme est à double tranchant. Je ne doute pas de votre sincérité temporaire ! Je sais qu’avant le mariage, je peux compter sur vous comme sur un autre moi-même, mais après… Qu’en pensez-vous, mademoiselle Maëner ?
— …
— Il serait facile de persuader un vieux mari que sa jeune femme se trouve en butte aux assiduités d’un secrétaire peu scrupuleux. Et alors, moi, le dévoué serviteur, que deviendrais-je ?
— Je ne ferais jamais une chose pareille !
— On le prétend toujours avant.
— Et en quoi le fait de m’adopter vous garantirait-il ?
— Réfléchissez une seconde et vous allez le savoir. Je n’ai pas l’intention d’en faire état, je garde ce joker dans mon jeu au cas où vous en oublieriez les règles ; à ce moment-là, votre théorie se détruirait d’elle-même. Comment moi, un bon papa qui n’a que sa fille au monde, pourrais-je avoir de pareilles pensées ? D’autre part, ce mari deviendra idéal le jour de sa mort et qui me dit alors que, émancipée, vous n’aurez pas des idées d’indépendance et d’ingratitude tout à fait contraires à mon programme.
— La confiance règne !
— Où ?…
— Notez bien que je ne suis pas opposée à cette idée, elle me surprend, sans plus.
— Je suis ravi de vous voir dans ces dispositions. Voyez-vous, rien ne vaut la famille, surtout dans des questions d’intérêts. On peut se perdre de vue, se fâcher ou se haïr, mais les liens restent étroits et il vaut mieux être le père d’une jeune femme riche que son gigolo.
Hilde s’enfonça dans son fauteuil et croisa les jambes.
— Quand, demanda-t-elle, verrai-je l’élu de mon cœur ?
— Quand vous serez physiquement présentable, d’une part.
— Trop aimable !
— Vous êtes une jolie femme, moi je le sais, mais bien peu de gens peuvent s’en apercevoir. Il faut apprendre à vous coiffer, à vous maquiller, à vous habiller, à marcher, à faire un cocktail, à parler de tout et de rien, de cours de la Bourse, de politique internationale, de chevaux que l’on peut citer sans avoir l’air d’un bookmaker ; toute une éducation, mademoiselle Maëner, mais le rôle de Pygmalion est tentant pour un homme de mon âge. D’autre part, je tiens à régler avec vous toutes les petites questions techniques.
— Je ferai ce que vous voulez.
— Parfait ! Si vous voulez prendre ma place à ce bureau, j’aimerais vous dicter une lettre.
— Pour qui ?
— Pour moi, une lettre autographe que je n’utiliserai que si vous contestiez les 200 000 dollars que vous devez me remettre à la mort de votre mari.
— Mais je vous ai donné hier mon accord sur ce point.
— Certainement, aussi n’est-ce qu’une confirmation écrite qui me garantirait, moi, si vous l’oubliiez, et qui ne vous engage pas actuellement puisque vous ne la signerez que de votre nom de femme mariée. Une fois en possession de la fortune, vous me remettez l’argent, moi, je vous remets la lettre ; sinon, je me trouve dans la fâcheuse obligation de la faire valoir devant les tribunaux. Tout, vous le voyez, ne dépend donc que de votre bonne foi. Ne l’oubliez pas et tout se passera bien. Si vous voulez vous asseoir à ma place maintenant, vous serez mieux pour écrire.
Hilde se leva et, en passant devant lui, plongea ses yeux dans les siens. Il la prit aux épaules et la garda un instant face à lui.
— Vous devez me faire confiance, entièrement, comme je l’ai fait hier en vous dévoilant mon jeu. Nous sommes partenaires dans cette affaire, persuadez-vous de cela. Si vous en doutez ou essayez de jouer au plus fin, je préfère que là se bornent nos relations. Personne n’est irremplaçable et les trois jeunes femmes ne sont pas encore parties. Ne perdez pas de vue que sans moi, vous retournez à vos traductions et à votre immeuble de banlieue.
— Que dois-je écrire ?
Il sortit une grande feuille de papier glacé et la lui tendit avec un stylo puis se mit à marcher de long en large devant la table :
« Cher Père, »
Hilde baissa la tête et on n’entendit plus que le grincement de la plume sur la feuille de papier.
« Ci-inclus un chèque barré de 200 000 dollars. Le premier mais
aussi le dernier et pour solde de tout compte. Je te le donne parce que mon mari est mort. Il endormira, j’espère, tes scrupules. »
Hilde releva la tête.
— Je ne comprends pas cette dernière phrase, dit-elle.
— Il faut garder un minimum de logique. Si votre mari meurt, normal qu’étant votre père j’essaye d’en retirer un peu plus que mon legs de 20 000 dollars. N’oubliez pas que cette lettre est une garantie au cas où vous négligeriez les clauses de notre accord. Tel est le jeu que je jouerais alors : mettre en doute la validité d’un nouveau testament en votre faveur et cette lettre n’en sera qu’une confirmation en ce sens. Je dois assurer mes arrières. J’organise ce mariage uniquement pour toucher cet argent. Je dois donc prendre des assurances sur votre bonne foi. Continuez, je vous prie.
Et il se remit à dicter.
« Le temps doit couler sur cette affaire et ce moyen te le fera
passer agréablement.
Ta fille affectionnée,
Hildegarde Korff Richmond »
— Voilà, vous connaissez maintenant vos deux futurs noms. Excusez-moi de me présenter si tard, mais vous en comprendrez aisément les raisons. Mon nom : Anton Korff. Dès que vous aurez un compte personnel, vous me signerez le chèque. Pour l’instant, veuillez libeller l’enveloppe à mon nom pour qu’il n’y ait aucune confusion possible.
Et il lui dicta son adresse.
— Merci, mademoiselle Maëner, maintenant donnez-moi encore quelques signatures sur ces pièces officielles.
— De quoi s’agit-il ?
— De votre adoption.
— Vous aviez tout prévu ?
— Cela va de soi !
Hilde signa des formulaires et demanda à Anton Korff sans le regarder :
— Seriez-vous allemand, par hasard ?
— Hambourgeois, pour vous servir. Je préfère qu’une compatriote bénéficie d’une telle chance.
— Vous n’êtes pas marié ?
— Certes non, je vous offre un père, pas une famille.
— Et que dois-je faire, maintenant ?
— Vous préparer. Achetez des robes, des parfums ; enfin je n’ai pas de conseil à vous donner. Je suppose que n’importe quelle femme sait se débrouiller en ce qui concerne la toilette. Ah ! juste une chose ; M. Richmond déteste le vert. Souvenez-vous-en !
Hildegarde s’en souvint en se composant un trousseau digne d’une princesse. Elle s’aperçut vite qu’il suffisait à une femme d’être élégante pour tenir les gens à distance.
Ses cheveux naturellement beaux furent mis en valeur par un coiffeur habile qui sut lui créer une coiffure distinguée et originale.
Elle fréquenta l’institut de beauté deux fois par semaine, acheta ses parfums chez Rochas et sa lingerie chez Dior.
Progressivement la grande vie commença.
Tous les soirs, elle dînait à l’appartement 306 en tête à tête avec Anton Korff, qui fignolait son éducation.
Hildegarde, en élève douée, apprit rapidement comment obtenir ce qu’elle désirait d’un homme du monde, d’un agent de change ou d’un domestique.
Elle apprit les règles du baccara et s’initia aux mystères boursiers.
L’après-midi, elle sortait peu.
— Personne ne doit vous connaître, lui dit Anton Korff. Il faut laisser à Karl Richmond l’impression qu’il vous a découverte. Nous orchestrerons bien entendu cette première entrevue avec le plus grand soin, mais puisque nous envisageons le mariage, le coup de foudre est essentiel à son âge.
— Comment pouvez-vous me garantir qu’il l’aura ? s’inquiétait Hilde.
— Le plus grand atout d’une femme : l’imagination de l’homme. Sachez l’éveiller, le reste se fera tout seul.
— Et si dans son cas elle n’opérait pas ?
— Il ne vous resterait plus qu’à retourner à Hambourg poursuivre vos traductions.
— Je ferai tout ce que vous me direz.
— Alors, tout ira bien.
Jour après jour, lentement il la transforma, lui donnant la silhouette qu’il désirait ; cela seul comptait. Il n’était pas question de façonner son intelligence ; Anton Korff avait la sienne largement suffisante pour eux deux.
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