La Femme de paille
Chapitre 14
14
Cette visite fit du bien à Hildegarde. L’affolement du début l’avait maintenant quittée. Elle se rendait compte que le scandale demeurait inévitable, puisque Karl Richmond avait été assassiné. Son père adoptif avait raison, le vrai problème ne la concernait pas, il concernait l’assassin et, puisqu’elle ne trempait pas dans ce meurtre, elle n’avait rien à redouter. L’héritage, après quelques contestations, finirait par lui revenir, mais elle avait intérêt à jouer cartes sur table. L’opinion publique, alimentée sur trois colonnes par les quotidiens, cédait au mauvais goût populaire et la transformait en vamp-vampire des films allemands d’avant-guerre. Karl Richmond devenait un vieillard débile tombé entre ses griffes. Le fait qu’elle ait convoyé le cadavre la chargeait de tous les sadismes prêtés à son peuple. Hildegarde le savait mais ne comprenait rien à l’histoire d’assassinat greffée sur la sienne. Si seulement elle avait pu savoir que son mari n’était pas mort d’une attaque comme n’importe quel vieillard de son âge, elle aurait laissé les événements suivre leurs cours. L’assassin aurait été découvert et elle aurait pu conduire les obsèques en veuve honorable et respectueusement enviée.
Pourtant Anton Korff n’avait agi que dans leur intérêt et rien ne se serait passé si ce stupide moment de dépression ne lui avait fait tolérer l’intrusion de Martin Lomer. Heureusement que lui ne perdait pas la tête et envisageait aussitôt les solutions les plus rationnelles.
N’ayant plus rien à perdre, elle décida de tout dire mais ne put le faire ce jour-là, car Sterling Kane ne la convoqua pas.
Isolée dans sa cellule, elle fut absorbée par la lecture des journaux jusqu’au soir et, avec une reconnaissance émue, elle lut les déclarations solidaires et affectueuses de son père adoptif.
Le lendemain de très bonne heure, l’interrogatoire reprit. Hildegarde avait retrouvé son sang-froid maintenant qu’elle avait une ligne de conduite. Puisqu’ils voulaient des faits, elle allait leur en fournir et peu importait leur interprétation.
D’un pas assuré, elle pénétra dans le bureau, au décor et aux visages familiers. Ce redoutable point d’interrogation que pose l’inconnu s’effaçait. Elle avait enfin la sensation de se battre à armes égales sur un terrain découvert. Sterling Kane s’en aperçut-il ? En tout cas, il n’en laissa rien paraître, tout en lui offrant une cigarette de son paquet froissé.
Ce détail la fit sourire. L’assurance lui revenait. Après tout, il n’était qu’un homme comme les autres avec ses petites mains et ses soucis extra-professionnels.
— Comment vous sentez-vous aujourd’hui, madame Richmond ?
— Beaucoup mieux, je vous remercie.
— Je vous ai laissé un peu de répit pour comprendre que l’intérêt réside toujours dans la vérité.
— J’ai mis à profit cette sage mesure.
— D’autre part, une enquête de l’importance de celle-ci me prend pas mal de temps et d’hommes. Votre détention ne dépend que de votre bonne volonté, je vous le rappelle. J’emploie la mienne à ne pas vous considérer coupable. Dans ce but, j’ai autorisé votre père à vous voir sans témoin.
— Je vous en remercie.
— Ce petit préambule pour vous rappeler que les faits vous sont, a priori, à charge.
— Je tiens à m’en expliquer.
Son air naturellement morose fit place, pendant un bref instant, à un étonnement sincère.
— Si vous le voulez bien, je vais vous raconter les événements tels qu’ils se sont déroulés.
— Nous sommes tous là pour ça.
— Eh bien… Mon Dieu, il me semble assez difficile de…
— Prenez tout votre temps. Peut-être, si vous nous racontiez les faits depuis le début, nombre de points obscurs s’éclairciraient d’eux-mêmes.
— Vous avez raison, bien sûr.
Et Hildegarde, comme il se doit, se racla un peu la gorge et repensa à tout ce que lui avait dit Anton Korff avant de commencer son récit.
— Je me suis présentée à bord du Veinard où Karl Richmond avait demandé une garde-malade.
— Étiez-vous infirmière ?
— Non, bien sûr, traductrice, je travaillais pour une grosse maison d’édition de Hambourg.
— Nous avons hélas moins besoin d’un récit que d’un témoignage et tous les détails doivent être clairs. Que faisiez-vous sur la Côte d’Azur ?
— J’y habitais depuis quelque temps.
— Aviez-vous résilié votre place ?
— Je prenais un congé.
— Continuez, je vous prie.
— Difficile à expliquer sans endosser immédiatement le mauvais rôle.
— Les gens à cette place, de l’autre côté de mon bureau, l’ont généralement. Nous ne sommes pas là pour vous juger, mais pour apprendre la vérité.
— Quand j’étais toute petite, ma mère me parlait de mon père et me disait qu’il avait réussi formidablement dans les affaires. Elle n’en avait des nouvelles que par les journaux quand on citait son nom après celui de Karl Richmond. La guerre venue, je me suis retrouvée seule, pauvre, avec un métier, mais pas d’argent et pas d’avenir, dans un pays en ruine, alors j’ai décidé de le retrouver pour qu’il s’occupe de moi. J’ai cherché un prétexte et en bavardant avec des fournisseurs du bassin des yachts, j’ai appris que mon futur mari cherchait une garde et je me suis présentée.
— Vous n’aviez alors aucune idée préconçue ?
— Non, je voulais entrer dans la place. Une fois dedans, j’ai voulu y rester. Vous voyez, je suis franche, je ne cherche pas le beau rôle.
— Continuez.
— Je voulais étudier Anton Korff quelques jours pour voir à quelle sorte d’homme j’avais affaire. Je ne savais vraiment pas ce que j’attendais de lui. Alors j’ai pris conscience que la chance pour moi ne serait pas mon père, mais son patron. Ce vieillard despotique restait au fond un pauvre homme malheureux à la recherche d’une amitié sincère. Je pouvais la lui offrir sans faire de concessions. Je n’avais qu’à demeurer moi-même. Je m’y suis attachée. Il serait absurde de ma part de parler d’amour, de la sienne aussi, je crois. Il n’en avait plus l’âge et je n’en n’avais pas le goût ; mais il a été parfait pour moi et m’a épargné les humiliations réservées à ses subalternes. Bref, un jour, il m’a proposé de l’épouser. J’ai accepté cette union, nulle physiquement et merveilleuse financièrement. L’argent, pour moi qui n’en avais jamais eu, représentait la chose la plus importante du monde ; voilà pourquoi je ne l’ai pas tué.
— Nous verrons cela plus tard. Parlez-nous d’Anton Korff.
— Nos rapports restaient courtois. Quand Karl Richmond décida de m’épouser, il me fallut des pièces officialisées par Hambourg. Je dus lui avouer la vérité. Cela se passa fort simplement et sans grandiloquence. Je lui racontai ma vie dans le détail et lui dis mon but en montant sur le bateau. Il décida aussitôt de devenir mon allié pour réparer les années gâchées. Il le promit et tint parole. Mon mariage eut lieu en mer. Étant donné l’infirmité de mon mari, sa notoriété et notre différence d’âge, nous étions convenus, d’un accord commun, d’éviter tout cérémonial.
— Je sais tout cela, madame Richmond. Ce qui m’intéresse ce sont les tout derniers événements relatifs à la mort de votre mari.
— Je vous jure que je ne sais rien à ce sujet, car si j’avais appris l’assassinat de Karl je n’aurais pas agi ainsi.
— Que voulez-vous dire ?
— Tout s’est passé si brusquement, si soudainement, que j’ai perdu la tête.
— Expliquez-vous.
— Quand je me suis mariée, Karl avait à prendre des dispositions testamentaires qui auraient exigé beaucoup de procédures pour me reconnaître légataire universelle, étant donné la fortune considérable de mon mari. À plusieurs reprises, mon père lui en a parlé, et ces tout derniers temps, juste avant d’arriver à New York, mon mari a rédigé un nouveau testament à mon profit qui annulait le précédent. Il a été fait en règle et devant témoins, mais n’était pas encore enregistré. Il devait l’être à New York, en arrivant.
— Et alors, madame Richmond ?
— Alors mon mari mort, je me suis affolée.
— Pas tellement, il me semble, puisque personne n’a constaté ce décès.
— Je vous dis la vérité, si vous la contestez, inutile de poursuivre.
— Nous verrons cela plus tard, continuez.
— J’étais persuadée que mon mari était mort naturellement et que ce testament pas encore enregistré ne serait pas valable. Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas fait un mariage d’amour et il s’agissait de plusieurs millions de dollars. J’ai pensé qu’en ne révélant cette mort qu’ultérieurement je pourrais sauver ma mise.
— Cela me semble un point de vue bien imprudent. Que comptiez-vous faire du corps de votre mari ?
— Nous étions à New York. Il ne s’agissait que de le transporter dans sa maison et de l’y garder une journée.
— Et à ce moment, que se serait-il passé ?
— Un docteur aurait délivré un permis d’inhumer.
— Mais ça, vous rêvez ! Pensez-vous qu’un docteur n’aurait pas vu qu’il était mort au moins depuis deux jours ?
— Tout dépend du docteur.
— Je vois. Et où pensiez-vous trouver ce médecin marron ?
— Mon père m’aurait aidée.
— Était-il au courant ?
— Non, bien sûr.
— Alors, sur quoi vous fondez-vous pour affirmer qu’il vous aurait aidée ?
— Je ne sais pas. Il est mon père, cela suffit. Il n’avait pas intérêt à ma ruine. Il m’aurait sortie de là.
— Vous pensiez donc le trouver quand vous avez ouvert votre porte à Martin Lomer ?
— Évidemment, je n’attendais que lui.
Il y eut un assez long silence après que le crépitement de la machine à écrire se fut arrêté. Sterling Kane ne bougeait pas, les yeux fixés sur son bureau. Quelque chose clochait, mais Hildegarde ne pouvait le déceler.
L’autre inspecteur, qui ne parlait jamais, sortit un petit cigare italien, le fit craquer entre ses doigts avant de l’allumer ; il évita bien soigneusement le regard de la jeune femme.
La bombe déposée dans la pièce, tous attendaient qu’elle explosât.
Enfin Sterling Kane releva la tête et, un peu ennuyé, demanda :
— Maintenez-vous la théorie du testament ?
— Évidemment, que voulez-vous dire ?
— Selon vous, vous avez soustrait le corps de votre mari assassiné à la justice pour que ce papier soit enregistré par notaires ?
— Qu’est-ce qui vous prend ? Pourquoi me parlez-vous ainsi ? Je vous ai déjà dit que je ne savais pas qu’il avait été assassiné.
— J’oubliais ce détail. Pouvez-vous me dire à quelle étude ce testament a été déposé ?
— Comment le saurais-je, je ne m’occupais pas de ses affaires.
— Allons, madame Richmond, vous êtes en pleine contradiction. Vous venez, au contraire, de nous dire connaître ce nouveau testament.
— Mais cela n’est pas la même chose.
— Alors, vous traversez New York avec un cadavre pour que des notaires, dont vous ne connaissez pas le nom, à une étude que vous ignorez, s’occupent de ce prétendu papier.
— Je vous ai dit la vérité.
— Non, madame Richmond, vous nous faites perdre notre temps, mais vous ne dites pas la vérité. La vérité, je vais vous la dire : il n’y a pas de testament.
— Qu’est-ce que vous me racontez ?
— Il n’y a pas de testament, donc pas de notaire, pas d’étude, pas de raison de vous promener avec le cadavre de votre mari. Nous en sommes au même point.
— Pas de testament, que voulez-vous dire ?
— Il ne faut pas trop nous sous-estimer, voyez-vous, quand une personnalité aussi marquante que celle de votre mari disparaît, on écoute le récit de la veuve, mais on fait également une enquête et dans votre mariage, qui n’est pas d’amour comme vous venez de le préciser, l’intérêt prend une étrange saveur qui nous passionne tous pour des raisons différentes : or il se trouve que les premières personnes que nous ayons vues sont précisément les notaires de M. Richmond, lesquels ne nous ont rien signalé qui se rapproche de votre rocambolesque histoire.
Hildegarde, une main à la gorge, tentait désespérément de remettre en marche la machinerie compliquée de son raisonnement. La brutalité du fait l’assommait.
— Impossible, vous faites une effroyable erreur. Je sais qu’il y a un testament.
— Alors, chez quel notaire est-il déposé ?
— Je n’en sais rien.
— Ne criez pas, madame Richmond.
— Il y a sûrement d’autres notaires.
— Mais ils ne s’occupent pas des affaires de votre mari. Une étude s’y consacre entièrement. Même à lui, cela semblait suffisant.
— Je l’ai transporté pour cela, je viens de vous le dire. Autrement, pourquoi l’aurais-je fait ?
— C’est ce que nous aimerions savoir ainsi que les causes de sa mort, car enfin, vous ne semblez pas trop tracassée par le fait qu’il ait été assassiné.
— Ne pensez-vous pas que ma situation est assez précaire pour que je pense d’abord à moi ?
— Je ne vous avais pas dit qu’elle l’était.
— Assez, ne finassez pas, vous me jugez coupable et vous ne voulez pas en démordre.
— Tant que vous me racontez des histoires aussi peu vraisemblables, je répugne à vous faire confiance.
— Ce testament existe, nous en avons souvent parlé avec mon père, secrétaire privé de mon mari, au courant de toutes ses affaires. Lui devait le faire enregistrer.
— Quand ?
— Lundi, j’avais dissimulé le corps de Karl pour attendre lundi, uniquement lundi.
— Voyons, madame Richmond, vous faites preuve d’un sang-froid exceptionnel en bernant un équipage entier et vous soutenez l’enfantine théorie d’un testament imaginaire qui aurait été enregistré en quelques minutes comme s’il s’agissait de coller des timbres sur des imprimés. Imaginez-vous que des pièces officielles ayant trait à plusieurs millions de dollars ne soulèvent pas une montagne de paperasseries, d’écritures, de démarches et de temps. Ainsi, d’après vous, le document entrait en vigueur dès la porte de l’étude franchie, forte de quoi vous faisiez réapparaître le cadavre. C’est bien ainsi que vous envisagiez les choses ?
— Non, pas comme cela. Vous déformez, vous rendez tout impossible, mais je dis la vérité.
— Mais quelle vérité, puisqu’il n’y a pas de testament ? Ne pleurez pas, dites-moi plutôt comment les choses se sont réellement passées. Peut-être donnez-vous trop d’importance à des détails, peut-être votre bonne foi a-t-elle été surprise ? Possible que vous ayez été dupée.
— Ce testament existe, je ne peux pas vous dire autre chose. Demandez à mon père, il vous le confirmera, lui-même m’en a appris l’existence.
— Nous le lui demanderons, mais avant, dites-moi pourquoi vous avez transporté le cadavre de votre mari.
— Assez, assez…, taisez-vous.
— Allons, madame Richmond, il faut vous calmer. Plus vite nous saurons la vérité, plus vite nous vous laisserons tranquille.
— Je veux voir mon père.
— Vous le verrez. Je vous l’ai promis. Maintenant vous allez vous reposer et réfléchir à tout cela et aussi aux autres questions qu’il sera de mon devoir de vous poser et à celle-ci entre autres : pourquoi avez-vous tué votre mari ?
— Taisez-vous !
L’inspecteur dut prendre le bras de la jeune femme pour lui éviter de se précipiter sur le bureau. Elle s’accrocha aux revers de son veston et se mit à crier, toute secouée de sanglots.
— Je vous laisse, madame Richmond, mais n’oubliez pas que l’enquête continue et que les faits sont plus éloquents que les paroles devant un tribunal.
On dut la ramener à sa cellule et lui administrer un calmant pour enrayer la crise de nerfs. Elle sombra dans une sorte d’hébétude peuplée de cauchemars.
Les journaux augmentèrent leur tirage et les feuilletons furent délaissés des amateurs au profit de ce palpitant scandale.
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