La Femme de paille
Chapitre 7
7
Leur mariage eut lieu trois semaines plus tard au large d’Athènes, et le capitaine les unit, comme il est de tradition chez les gens de mer.
Anton Korff, en secrétaire zélé, s’occupa de toutes les formalités et eut avec New York un long échange de correspondance, fournissant officiellement toutes les preuves de ce mariage tardif qui fit un boum retentissant dans les colonnes des mondanités. Des photos partirent en bélino et ornèrent les premières pages des quotidiens. Les notaires de Karl Richmond s’agitèrent et laissèrent pointer au milieu de leurs félicitations leur impatience de connaître la jeune épousée.
Sa célébrité devenait internationale sans qu’elle s’en doutât, puisque sa vie ne changea pas et que les escales ne duraient que le temps de faire de l’essence et des vivres.
La vie apparemment demeurait la même à bord, mais Hildegarde avait la libre jouissance de la cassette aux bijoux. Le personnel, plus déférent, semblait toutefois la mettre à l’index, ne lui pardonnant pas sa prompte et totale réussite.
Seul Anton Korff rayonnait. Son but semblait atteint. Étant l’homme de confiance du milliardaire, il put facilement substituer au nom de Maëner le sien sur tous les papiers officiels dont il était seul détenteur.
Rien légalement ne l’obligeait à révéler sa soudaine paternité. D’ailleurs maintenant ce lièvre n’avait plus à être soulevé puisque Hildegarde Maëner était devenue le plus officiellement du monde la jeune Mme Karl Richmond, future héritière d’une des plus grosses fortunes mondiales.
Le Veinard poursuivait sa route avec le vieux jeune marié qui s’amusait beaucoup de ce nouvel état de choses et avait l’air de repartir tout guilleret vers une nouvelle jeunesse. Sa femme, de nom mais non de fait, trouvait que les contes de fées avaient du bon et que ce vieux mari si peu entreprenant offrait de sérieux avantages sur un banal mariage d’amour.
Elle commençait à s’y attacher à sa manière. Ses sautes d’humeur ne la concernaient pas. Il faisait preuve à son égard d’une gentillesse insoupçonnée. Souvent même il l’amusait, et les moments d’intimité où ils jouaient aux échecs ou parlaient à bâtons rompus passaient agréablement, elle ressentait pour lui un reflet de tendresse et ce calme se révélait sans doute préférable aux chaotiques élans de la passion.
Tout marchait donc bien, trop bien, sans anicroche, dans l’euphorie et le luxe.
Hildegarde aurait dû se méfier. Ces situations-là sont bonnes pour le cinéma ou le roman, mais la vie demeure une aventure autrement singulière et ses retours de bâton sont là pour le prouver.
Mais Hildegarde, allemande, donc un peu sentimentale, officialisée maintenant dans la place, ne voyait pas ce qu’elle pouvait redouter.
La vie, eu égard sans doute à sa naïveté, lui laissa donc comme répit le temps de son voyage de noces.
Il dura d’Athènes à New York avec d’agréables escales, de jolis souvenirs, de magnifiques paysages et pas le moindre souci à l’horizon.
L’escale la plus agréable fut sans conteste celle de Hamilton, aux Bermudes.
Le vieillard ne voulut pas débarquer, mais exigea que la jeune femme le fît et profitât de son séjour.
Ce fut une révélation pour elle dont la jeunesse avait été escamotée par la guerre.
Jeune, belle, riche, elle fut le point de mire de tout le gotha des milliardaires désœuvrés. On la critiqua, la jalousa, mais finalement l’accepta. Elle apportait un élément nouveau dans le clan des happy few.
On organisa des fêtes en son honneur et de beaux garçons insoupçonnés surgirent de terre pour venir réveiller en elle une sensualité qu’elle croyait morte. Les soirées devenaient merveilleuses. Tout concourait à la faire vivre avec son corps et non plus seulement avec sa tête. Une végétation luxuriante, un climat d’un érotisme latent, des musiques lancinantes et tous ces superbes garçons, poncés, bronzés, musclés, aux corps souples, qui savaient si bien, après les jeux de plage, ouvrir leurs bras pour la serrer contre eux sous un vague prétexte de danse.
Jouer avec eux, se promettre, se prêter, se reprendre et changer de partenaire dès que le désir la rendait accessible créait un climat nouveau et singulièrement grisant.
Elle flirta un peu, s’amusa beaucoup, dépensa énormément d’argent et trouva en résumé que la vie valait bougrement d’être vécue.
Les autres estimèrent que Karl Richmond se révélait un sacré gaillard pour se lancer à son âge dans le mariage avec une fille telle que Hildegarde.
On en fit des gorges chaudes, attendant le moment où sa femme rendrait publique une infortune qui ne pouvait manquer de se produire.
Les moins optimistes envisageaient des solutions où le vaudeville n’avait pas place.
Quoiqu’il en fût, il ne se passa rien et les échotiers restèrent sur leur faim.
Après tout, Hamilton n’était qu’une escale !
Il avait été convenu qu’arrivés à New York ils prendraient l’avion pour se rendre en Californie, où ils passeraient l’hiver. Au printemps, ils retrouveraient Le Veinard sur les côtes de Floride et descendraient alors par le Mexique sur l’Amérique du Sud.
Hildegarde baignait en pleine euphorie. Son mari lui avait promis de rouvrir sa maison de New York et d’y organiser, plus tard, des fêtes en son honneur.
Chaque jour la rapprochait de la ville mirage et elle avait hâte maintenant de quitter le bateau.
Quelques jours avant l’arrivée en terre promise, Anton Korff vint la voir dans sa cabine pour une petite conversation d’affaires.
Ils se regardèrent en souriant et dans ce sourire tenait leur mutuelle réussite.
Hildegarde lui dosa un whisky selon son goût et s’assit sur sa couchette, attendant qu’il parlât.
— Nous nous sommes très peu vus depuis votre mariage ; je le déplore sur le plan affectif car, sur le plan des affaires, je n’ai pas perdu mon temps. Pendant que vous couriez le guilledou aux escales, et croyez bien que je ne vous le reproche pas, je m’occupais de votre avenir et par conséquent du mien.
« Comme je vous l’avais dit en France, votre mari testait en faveur d’œuvres plus ou moins philanthropiques ; mes efforts ont tendu à lui suggérer d’annuler ce testament pour un autre en votre faveur.
« C’était la partie la plus délicate de l’affaire. Ma suggestion ne devait pas avoir l’air d’en être une et j’ai dû manœuvrer pour lui en laisser l’initiative, le déconseillant dès qu’il m’en fut fait part de manière à peu près officielle. Aujourd’hui, je puis sans modestie vous annoncer que j’ai réussi ce tour de force. Le document rédigé de sa main et signé devant témoins sera déposé à New York dès votre arrivée. Je puis donc, ma chère fille, vous garantir votre avenir.
Hildegarde se mit à rire.
— Vous êtes un diable d’homme, mais il ne me semble pas que cela soit d’une telle urgence ; mon mari ne s’est jamais si bien porté.
— Le mariage se révèle la meilleure des jouvences, mais il vaut mieux prévenir que guérir. Tout est en règle maintenant. D’autre part, dès que nous aurons débarqué, vous partirez pour la Californie et je n’aurai plus avec lui l’intimité que me procurait le bateau.
— Puis-je vous demander quelles sont les clauses du testament me concernant ?
— Avantageuses, ma chère, très avantageuses. Il vous laisse la totalité de ses biens, à charge pour vous de financer un hôpital, une maison de retraite, un musée d’art moderne et deux ou trois œuvres assez insipides dont il s’est occupé jusqu’ici. Ce sera pour vous une distraction. Tous les ans, on organisera un grand banquet pour vous recevoir. La télévision et les actualités seront là et vous prononcerez une allocution pleine d’intérêt devant le buste du grand homme.
— Et votre position personnelle ?
— Inchangée.
— Mais toutes ces œuvres dont je serai obligée de m’occuper ne vont-elles pas absorber une partie de mon argent ?
— Une partie seulement mais, eu égard au capital, le sacrifice ne sera pas trop lourd. Maintenant, ma chère enfant, je voudrais que nous réglions ensemble un petit détail me concernant. Nous sommes aujourd’hui vendredi, lundi au plus tard nous serons à New York, ville assez fascinante pour qui ne la connaît pas. Vous allez être prise dans un tourbillon de mondanités avant de partir pour la Californie. Nous allons peut-être rester pas mal de temps sans nous voir, aussi je préfère que les choses soient en règle dès maintenant.
— Je vous écoute.
— J’aimerais donc que vous me signiez le chèque de 200 000 dollars que vous me devez à titre de garantie.
— Vous ne perdez pas de temps !
— Certes non. J’ai occupé tout le voyage du retour à clarifier la situation. Vous voici seule bénéficiaire, il est donc juste qu’en retour vous fassiez quelque chose pour moi.
— Ne croyez pas que j’ergote, votre impatience seulement me surprend.
— Dois-je vous rappeler que vous partez pour la Californie par avion ? Moyen de transport rationnel, mais aussi le plus dangereux. S’il vous arrive malheur, mon capital disparaît. Je n’ai pas les moyens de le risquer.
— Optimiste en plus !
— Non, prévoyant. Si vous mourez tous deux, il me reste 200 000 dollars. Ce chèque représente une assurance sur la vie. Je n’aime pas les riques inutiles.
— Très bien, je vais vous les donner. Passez-moi mon chéquier, dans le deuxième tiroir du secrétaire derrière vous.
Anton Korff obéit et sortit un stylo de sa poche.
Hildegarde alluma une cigarette et regarda son père adoptif en souriant.
— Comment le voulez-vous ? Au porteur ou nominatif ?
— À mon nom, cette idée ! Et barré. Je ne veux pas de contestation si je dois le toucher.
Pendant un instant, on n’entendit plus que le grincement de la plume.
— Dois-je le dater ?
— Évidemment. Tant qu’à faire, préférable qu’il soit en règle. Maintenant, signez, mais n’oubliez pas : Hildegarde Korff Richmond. Voilà, merci, ma petite fille.
Et doucement il l’agita pour le sécher, sortit un portefeuille de crocodile et le rangea bien soigneusement.
— Il me reste maintenant à vous souhaiter bonne chance pour votre combat contre New York. Savez-vous que toute l’Amérique a les yeux braqués sur vous ? Mais ne faites pas cette tête-là. Vous vous habituerez très vite. Pensez seulement à préparer quelques mots pour les journalistes, sinon, leur meute ne vous lâchera pas.
— Vous resterez à mes côtés, j’espère ?
— Bien sûr, mais je ne serai pas d’un grand secours, ce ne sera pas moi la vedette !
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