La Femme de paille

Catherine Arley · Chapitre 16 sur 21

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La Femme de paille

Chapitre 13

13

 

 

Le lendemain, Anton Korff se présenta aux autorités dès sa descente d’avion.

Steling Kane le reçut dans son bureau et commença aussitôt l’interrogatoire.

— Monsieur Korff, vous étiez au service de M. Richmond depuis 1934, date à laquelle il vous avait engagé lors d’un congrès à Munich. Est-ce exact ?

— Exact.

— Comment êtes-vous entré en contact avec votre fille ?

— Par hasard. Elle s’est présentée un jour sur le yacht, alors que nous avions alerté plusieurs agences pour obtenir une garde. Je dois dire que je n’ai pas supposé un instant que cette demoiselle Maëner pouvait être ma fille. Il me semble encore que ce genre de situation relève du feuilleton populaire.

— Quand vous êtes-vous aperçu de votre parenté ?

— Au moment du mariage. Je me suis occupé des pièces nécessaires. Le mariage, pour être légal, devait être en règle. Mlle Maëner m’a révélé alors qu’elle s’appelait Korff et que cette coïncidence n’était pas due au hasard.

— Quelle a été votre attitude ?

— Elle n’a rien eu de romanesque, je dois le reconnaître. J’ai eu, comme tout homme, dans sa jeunesse, des aventures plus ou moins flatteuses. Cet enfant est née de l’une d’entre elles. Je l’ai reconnue mais ne m’en suis jamais occupé. J’ai d’ailleurs cessé de voir la mère assez rapidement. Peu après, ma vie, en croisant celle de Karl Richmond, a pris un relief qui m’a pleinement satisfait. Cette enfant n’a jamais été un problème.

— Je comprends, mais votre attitude quand vous l’avez rencontrée, elle, m’intéresse.

— La surprise a de beaucoup dépassé l’émotion. Puis j’ai été assez flatté d’être le père d’une jeune femme aussi séduisante et intelligente. Je m’y suis attaché, mais comme peut le faire un homme de mon âge qui n’est pas sentimental, mais plutôt égoïste.

— Votre fille vous a mis au courant des raisons qui l’ont poussée à prendre une fausse identité pour se présenter à votre patron ?

— Elle y a été obligée et je ne crois pas la trahir en vous le répétant. Si elle a agi comme elle l’a fait, la faute n’en revient qu’à moi. Je ne m’en suis jamais occupé. Elle a passé sa jeunesse dans un pays meurtri par la guerre. Si elle a voulu trouver un échappatoire à une vie sans avenir, personne n’a le droit de l’en blâmer. Je suis seul fautif.

— Je vous écoute, monsieur Korff.

— Hildegarde n’a fait que ce que font des milliers de femmes. Elle a tenté le beau mariage. Sa nature intelligente et ambitieuse lui a fait négliger les petites fortunes. Karl Richmond l’a intéressée à double titre, premièrement pour sa fortune, deuxièmement parce que j’étais, moi, son secrétaire. Elle a voulu m’étudier avant de me révéler son vrai nom et ses projets. Ne les aurais-je pas approuvés que je lui aurais accordé toute mon aide. Mon indifférence passée lui devait bien cette petite revanche.

— Complot adroit, monsieur Korff, mais M. Richmond avait peut-être son mot à dire. Vous avez l’air, à vous écouter, d’en avoir tous deux disposé comme d’un objet de bazar.

— C’est exactement, d’ailleurs, la façon dont il considérait les gens de son entourage. Plutôt agréable de lui rendre la politesse.

— M. Richmond fut-il mis au courant de cette tardive paternité ?

— Certainement pas. Ce genre de coup de théâtre, pour un vieillard méfiant, eût été d’un effet déplorable.

— Il n’avait pas l’air tellement méfiant puisqu’il a épousé une femme sur la personnalité de qui on l’a dupé.

— Cet excès de vérité ne profitait à personne, pas même à lui.

— Vous êtes donc devenu le manager de votre fille ?

— Vous introduisez là un côté compétition qui me semble plutôt déplacé. Ma fille était en âge de naviguer seule. Mon rôle d’éminence grise, puisque vous l’envisagez ainsi, n’a pu en rien influencer M. Richmond. J’ai pu tout au plus, par quelques conseils, éviter quelques agaçantes bévues. Secrètement, je dois le reconnaître, j’étais plutôt satisfait de la tournure que prenaient les événements et qui, si j’en avais eu, m’aurait ôté tout remords.

— Connaissiez-vous les dispositions testamentaires de votre patron ?

— Certainement, j’étais son collaborateur le plus direct.

— Pouvez-vous me donner quelques précisions ?

— Toute la fortune de Richmond allait à des œuvres au cas où il mourrait célibataire ; cette clause incluait qu’en cas de remariage l’héritage allait à la femme ou aux enfants, si nous ne nous trouvions précisément devant une impossibilité physique.

— Quelle était votre part dans les deux cas ?

— Inchangée. Je touchais un legs d’une vingtaine de milliers de dollars.

— Plutôt maigre pour un collaborateur aussi précieux ?

— Je n’ai jamais tablé sur la mort de M. Richmond mais sur sa vie. Je possède aujourd’hui une assez jolie fortune, grâce aux opérations financières qu’il m’a permis de réaliser sur ses propres transactions. Mon salaire de base n’a jamais été qu’un compromis, qui, vis-à-vis du fisc, nous arrangeait l’un et l’autre.

— Selon vous, monsieur Korff, qui a tué M. Richmond ?

— Je n’en sais rien. C’était un personnage despotique que seuls des gens intelligents pouvaient supporter par intérêt. Mais il s’entourait de domestiques assez frustes qu’il traitait en négrier. Peut-être une haine meurtrière pourrait-elle se justifier de leur part.

— Noble à vous, monsieur Korff, de détourner les soupçons au profit de quelque obscur lampiste, mais n’avez-vous pas l’impression que ce drame n’avait qu’un pivot : votre fille.

— Mais…

— Permettez. Vous l’avez décrite vous-même ; belle, jeune, ambitieuse et fabuleusement riche soudainement ; donc, normal qu’elle veuille goûter à toutes les joies dont la vie, jusqu’ici, l’avait frustrée.

— Dans la logique la plus élémentaire, on ne peut admettre que Hildegarde ait tué son mari. Je vous l’ai dit, elle est intelligente. Elle venait de l’épouser. Le monde entier avait les yeux fixés sur elle. C’eût été une bévue non envisageable.

— Normal que vous preniez sa défense.

— Mes sentiments paternels, je vous l’ai déjà dit, sont assez peu développés. Mais cette solution est par trop absurde.

— Pouvez-vous me dire pourquoi vous avez quitté si rapidement New York pour la Floride ?

— J’étais l’homme d’affaires de M. Richmond. Son intermède sentimental a retardé notre retour. J’avais d’importants marchés à conclure en son nom. Rien, au contraire, ne me retenait à New York.

— Curieux que vous n’ayez même pas pris le temps de passer chez vous !

— Cet appartement est une concession bourgeoise. Je l’ai installé pour le jour où je me retirerai des affaires. Je suis content de savoir que je l’ai et plus content encore d’avoir une activité qui m’en éloigne.

— Comment expliquez-vous, monsieur Korff, que votre fille se soit promenée avec le cadavre de son mari du bateau à sa résidence ?

— Je sais cela par la rumeur publique.

— Le médecin légiste peut le confirmer.

— Je ne répondrai pas à cette question tant que je n’aurai pas vu ma fille.

— Peut-être avez-vous une opinion ?

— Ce n’est peut-être qu’un malentendu. Je me refuse, pour l’instant, à en admettre la possibilité.

— Il va sans dire, monsieur Korff, que vous restez à la disposition de la justice.

— Je m’en doute. Quand pourrai-je voir Hildegarde ?

— Je vous ménagerai une entrevue demain.

— Puis-je lui envoyer un avocat ?

— Si elle l’accepte, oui.

— A-t-elle besoin de quelque chose que je puisse lui procurer ?

— De la chance, monsieur Korff, de beaucoup de chance, si vous savez où en trouver.

Sterling Kane tint parole et Hildegarde reçut la visite d’Anton Korff. Il la trouva déprimée et fut surpris du changement opéré en si peu de temps. Elle avait le regard craintif et se tenait recroquevillée sur sa chaise, les mains nouées sur le giron. Ses cheveux coiffés à la hâte en chignon laissaient échapper de longues mèches raides qui pendaient sur ses épaules. Elle semblait avoir froid et de brusques frissons la faisaient trembler.

— Il faut vous ressaisir, lui dit-il, rien de définitif ne s’est produit. J’ai les meilleurs avocats du pays. Nous allons obtenir une liberté sous caution très rapidement.

— Ils sont persuadés que je l’ai tué, dit Hilde en se tordant les mains. Qui a pu l’assassiner et pourquoi ?

— Ça, je n’en sais rien ou plutôt je suis persuadé qu’il s’agit d’une vengeance d’un des Jamaïcains, et cela devait arriver. Il les traitait si mal. Mais cela sera prouvé. Il faut que vous preniez sur vous. Réagissez. Vous semblez accepter votre situation.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu comme vous me l’aviez promis ? Je vous attendais.

— Je pensais que vous aviez un peu plus de sang-froid. Je vous avais bien recommandé de ne recevoir personne avant ma visite. Pourquoi ne m’avez-vous pas écouté ?

— Vous n’en finissiez pas d’arriver.

— Vous saviez que je faisais enregistrer le testament chez les notaires. Imaginez-vous que cela soit aussi facile que de remplir un mandat ?

— Quand Barnes m’a annoncé qu’un monsieur désirait me voir, j’ai cru qu’il s’agissait de vous.

— Et dans un cas aussi grave, vous n’avez même pas cherché à savoir son nom. Il fallait inventer n’importe quel prétexte et c’était tellement moins difficile que ce que vous aviez fait en le transportant.

— Ils veulent me coincer là-dessus. Ils me demandent sans cesse pourquoi je l’ai fait alors que je le savais mort. Que dois-je leur répondre ? Que puis-je leur répondre ?

— Ne vous affolez pas. Laissez-moi réfléchir. C’est le seul point dangereux de cette affaire, mais nous allons trouver une solution. Pensez que je suis pour vous, que mes intérêts sont liés aux vôtres et qu’à la moindre contestation sur la validité du testament je ne toucherai rien. Voilà, je pense pour vous, la meilleure garantie de ma bonne foi. D’autre part, des avocats, les meilleurs du pays, vont prendre l’affaire en main.

— Mais que dois-je répondre ? Ils me posent toujours la même question. Ils ne croiront jamais à mon innocence tant que je ne leur fournirai pas d’explication.

Anton Korff, absorbé, se mâchonnait les lèvres. Soudain, il leva la tête et prit entre ses mains les deux mains de Hildegarde.

— Il n’y a qu’une solution, dites-leur la vérité.

— Je ne comprends pas.

— Ils la découvriront tôt ou tard, autant que vous fassiez le premier pas pour en avoir l’avantage.

— Mais la vérité, quelle vérité ?

— Dites-leur que vous saviez que votre mari avait fait un nouveau testament en votre faveur et que si vous déclariez son décès avant que les pièces officielles ne soient enregistrées, ce testament serait nul et non avenu. Vous risquez une peine légère pour avoir dissimulé un cadavre, mais ce n’est qu’une faute mineure puisque vous ne l’avez pas tué. Tant que vous n’aurez pas avoué cela, ils vous croiront coupable.

— Mais ils vont vous arrêter aussi !

— Pas si vous ne me mettez pas dans le bain. Je peux agir pour vous tant que je suis libre, c’est pourquoi je ne me suis pas montré en arrivant. Dès que je vous ai vue flanquée de deux flics au milieu d’une populace grouillante, j’ai compris que tout se gâtait, j’ai pris le large. Il me fallait mes coudées franches pour agir. J’ai aussitôt pris l’avion pour la Floride comme je devais le faire parce que je savais que mon emploi du temps serait vérifié ; mais j’ai utilisé mes heures libres pour réunir de l’argent frais. Il n’y a pas que les avocats qui coûtent cher, les témoins viennent du petit peuple et ont le respect du dollar. Je m’en suis déjà assuré quelques-uns. Ne perdez pas votre sang-froid. Vous ne l’avez pas tué. Voilà l’important. Votre délit reste mineur, je vous le répète. Vous passerez pour une femme vénale, mais le fait que vous avez épousé un vieillard impotent vous a déjà donné cette réputation. N’importe comment, elle ne saurait vous nuire. Vous serez trop riche pour qu’on vous en garde rancune.

— Je ne sais pas quoi faire.

— Les journaux sont pleins de cette affaire. Les notaires vont croire de leur devoir d’alerter la police. Karl Richmond était un des hommes les plus riches d’Amérique. Battez-les d’une courte tête en parlant avant eux.

— Vous serez forcément mêlé à tout cela.

— Et pourquoi ?

— Ils me demanderont pourquoi j’ai laissé entrer l’inspecteur Lomer, je serai bien obligée d’avouer que je vous attendais.

— Votre gaffe me semble à peine concevable mais vous vous en tirerez en avouant la vérité. Vous avez dissimulé la mort pour être sûre de toucher l’héritage. J’étais chez les notaires. Je devais venir vous voir aussitôt après. Vous m’auriez alors mis devant le fait accompli. Étant votre père, je ne vous aurais pas trahie ; logique, non, s’il n’y a pas préméditation, il n’y a pas crime. Il y a faute, erreur, folie, toutes causes secondaires et faciles à plaider.

— Je ne sais pas quoi faire.

— Ne pouvez-vous retrouver un peu de cran ? Je vous ai connue plus courageuse. Des millions de dollars vous attendent ainsi que la liberté et les plus beaux garçons d’Amérique. Il s’agit de jouer serré, vous avez su le faire jusqu’ici, continuez. Et n’oubliez pas que la chose importante n’est pas que vous ayez transporté Karl Richmond, mais qu’il ait été assassiné.

— Ils sont persuadés que je suis coupable.

— Ils le seront tant que vous n’aurez pas d’explication valable à donner au transfert du cadavre. L’appareil policier représente une vaste machinerie admirablement organisée. Elle découvrira le coupable, l’arrêtera, le condamnera, ce qui détournera de vous l’attention en vous transformant en victime.

— Mais si j’avoue l’histoire du testament, je ne toucherai plus rien.

— Pourquoi croyez-vous que j’ai engagé les meilleurs avocats ? Si ce testament est contesté, le précédent demeure en vigueur. Tout se plaide, ma chère, et en arrosant qui il faut, au moment où il faut, il n’existe pas de problème insoluble.

— Je ferai ce que vous me dites.

— Bien, mais ne parlez pas trop. Tenons-nous tous les deux à la version de nos liens familiaux réels. Rien dans ce domaine ne peut être prouvé, ni contesté. Ne donnez pas à un jeune ambitieux l’occasion de faire trop de zèle ; nous pourrions alors nous trouver dans de mauvais draps et la mort de votre mari nous retomberait sur le dos sans que leur imagination veuille chercher d’autre coupable.

— Quand me relâcheront-ils ?

— Pour l’instant, vous êtes arrêtée sous l’inculpation inavouée d’assassinat. Expliquez-leur ce que je vous ai dit et votre détention devient arbitraire. Alors, nous demanderons une liberté sous caution.

— Merci de vous occuper de moi.

— Je vous l’ai dit au début, ma fortune dépend de la vôtre.

— Ne vous faites pas plus dur que vous n’êtes.

— La paternité comprend des devoirs, répliqua Anton Korff en souriant.

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