La Femme de paille

Catherine Arley · Chapitre 14 sur 21

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La Femme de paille

Chapitre 11

11

 

Ils arrivèrent à peine un quart d’heure après que Lomer eut raccroché.

En quelques secondes, la somptueuse chambre du milliardaire ressembla à un champ de foire. Les inspecteurs en civil, mêlés aux plantons en uniforme, envahirent la pièce. Les hommes du service anthropométrique sortirent leur flash et criblèrent de photos la jeune femme et le cadavre.

Deux policiers, matraque à la main, gardaient la porte d’entrée. Le médecin légiste, le stéthoscope autour du cou, auscultait le vieillard. Deux infirmiers en blanc attendaient auprès du fauteuil. Des inconnus fouillaient la pièce, examinaient le sac de la jeune femme, collaient des étiquettes sur des objets. Quelqu’un avait annexé le téléphone.

L’inspecteur principal, assis à une table que l’on avait débarrassée à la hâte, consultait des dossiers, entouré de Lomer et d’un autre inconnu.

Tout le monde paraissait affairé, nerveux. Personne ne prêtait attention à Hildegarde. Un curieux sentiment s’empara d’elle. Alors que ses mains tremblaient et que la panique l’habitait tout entière, elle ne pouvait assembler ses idées : grisée comme ces petites provinciales prises, par hasard, dans l’affolant charivari de Coney Island. Tous ces événements lui semblaient sans consistance et sans réalité. Tout avait eu lieu trop vite. Elle ne s’adaptait pas à une tension nerveuse trop intense.

Quelqu’un la prit par le bras et la fit se lever. Docilement, elle obéit et alla s’asseoir sur la chaise qu’on lui désignait, face à l’inspecteur.

— Je vous envoie mon premier rapport ce soir, après l’autopsie, dit celui qui devait être le médecin légiste.

Hildegarde n’assimila pas. Elle regarda curieusement le fauteuil de son mari que les infirmiers roulaient hors de la pièce. Elle faillit leur signaler qu’ils oubliaient son chapeau, mais le remue-ménage causé par la sortie du cadavre l’en empêcha. Elle cligna dans la lumière des flashs et ne pensa pas à cacher son visage pour les photos.

Subitement la pièce se trouva presque vide. Les hommes en uniforme sortis, ainsi que le médecin et les infirmiers et ceux du service anthropométrique et les photographes, elle restait seule, face aux trois hommes : l’inspecteur principal, Martin Lomer et cet autre qu’elle ne connaissait pas encore.

Pour la première fois, Sterling Kane la regarda. Il croisa ses mains, appuya ses coudes sur la table et prit tout son temps pour bien l’observer.

De son côté, elle le détailla.

Il devait avoir cinquante ans, il avait cette force un peu alourdie des anciens sportifs qui les fait souvent passer pour des gros, des cheveux courts grisonnants, un teint assez haut en couleur, des yeux petits et vifs.

Une alliance d’or s’incrustait dans son annulaire. Il avait sûrement forci depuis qu’il la portait. Peut-être même ne pouvait-il plus la retirer. Et cela faisait combien de temps qu’elle était là ? Quinze ans ? Vingt ans ?

Sa voix tout à coup la surprit, douce et amicale. Hildegarde concentra son attention, mais seuls les derniers mots la frappèrent.

— … Dire pourra être retenu contre vous.

À nouveau ce trou dans sa mémoire et un mot que son inattention saisissait au hasard : « … préférez avocat… »

Elle se mordit les lèvres en ravalant des larmes de rage. La situation devenait affreusement dangereuse. Il lui fallait toute sa tête et l’heure n’était plus au malaise. Plus tard, elle aurait le temps, mais pas à cette minute, pas pour ce qui allait suivre. Il lui fallait seulement un tout petit peu de sang-froid, un minimum d’attention et alors peut-être pourrait-elle se reposer.

Elle accrocha bien le regard de Sterling Kane et décida de lui faire confiance.

— Je voudrais une cigarette et un peu d’alcool.

Aucun des trois hommes ne bougea.

— Je vous en prie.

Elle ne put empêcher les larmes de sa stupide fatigue de lui voiler les yeux.

Martin Lomer alla à la porte, l’ouvrit et s’adressa à un des policiers en faction.

Sterling Kane sortit de sa poche un paquet de Lucky froissé et l’invita à se servir. Elle en prit une, gondolée, la massa doucement, la roula entre ses doigts pour lui redonner une forme, la tapota sur son ongle pour tasser le tabac. Ce petit travail concentra son attention. Les deux hommes la regardaient sans bouger. Enfin, elle la porta à ses lèvres. L’inspecteur lui donna du feu avec un briquet de l’armée. Martin Lomer revint avec une bouteille de scotch et un verre. Il l’emplit au tiers et jura entre ses dents parce qu’il avait oublié le soda.

— Sans importance, dit Hildegarde, je le prends toujours sec.

Aussitôt elle s’en voulut, persuadée qu’ils allaient la prendre pour une alcoolique. Elle saisit le verre et, d’un coup, avala l’alcool. Pendant une seconde, elle ne sentit rien, puis le miracle se produisit. La bienfaisante chaleur la pénétra, la noya, la submergea, sembla descendre à l’extrémité de ses doigts pour remonter vers son cœur et le faire battre à nouveau plus vite, mieux, tandis que ses idées redevenaient nettes et que son intelligence se remettait à carburer pour rattraper tout le temps perdu. La sonnette d’alarme enfin déclenchée la mettait sur ses gardes. Eux ne le savaient pas, mais elle profitait de ce tout petit répit qu’ils lui laissaient pour entrevoir les questions pièges et préparer ses réponses.

La détente ne dura pas.

— Vous sentez-vous mieux, madame Richmond ?

D’un signe de tête, elle fit comprendre que cela pouvait aller.

— Vous sentez-vous capable de répondre à quelques-unes de nos questions ?

Nouveau signe de tête.

— Depuis combien de temps êtes-vous mariée, madame Richmond ?

— Quelques mois.

— Combien pour être exact ?

— Eh bien, je ne sais pas, en juin dernier ou en juillet, je crois. J’aurais du mal à préciser.

— Curieux pour une jeune mariée, ne croyez-vous pas ?

— Cela s’est passé en mer. Nous naviguions déjà depuis quelque temps. Je n’avais aucune raison de reconnaître les jours d’une manière formelle.

— L’avantage des vacances, bien sûr !

Mais elle comprit qu’il n’approuvait que pour la mettre en confiance. Elle en voulut la preuve et soudain lui demanda :

— Quand vous êtes-vous marié, inspecteur ?

— Le 4 avril 1938, un mardi. Il a plu toute la journée, sauf de trois à cinq où on a fait des photos.

Hilde baissa le nez. Elle n’avait pas besoin de cette réponse pour savoir qu’il venait de marquer un point.

— Comment avez-vous connu M. Richmond ?

— Par une agence qui demandait une garde-malade et qui m’a envoyée sur son yacht.

— Vous connaissiez la fortune de M. Richmond ?

— Je m’en suis rendu compte très rapidement.

— Pourquoi avez-vous transporté le cadavre de votre mari de son yacht à sa maison ?

Hilde le regarda. Il n’élevait pas la voix. Il dévidait ses questions sans leur attacher d’importance, faisant un balancier d’un crayon entre ses doigts. Ses petits yeux vifs ne la quittaient pas.

— Je vous écoute, dit-il doucement.

— Je préfère ne pas répondre.

Elle pensa qu’il allait protester, mais il acquiesça d’un sourire.

— Avez-vous déjà été mariée ?

— Non.

— Avez-vous des enfants ?

— Non.

Elle ne comprenait rien à ces questions. Les posait-il pour la dérouter ou ces détails en dehors du sujet avaient-ils de l’importance pour lui ?

— Qu’aviez-vous l’intention de faire du cadavre de votre mari ?

— Je ne sais pas.

— Curieux, ne trouvez-vous pas, madame Richmond, de prendre tant de risques pour convoyer un cadavre et tout cela sans idées préconçues, sans plan établi.

Elle essaya de sourire.

— Et personne à bord ne s’est aperçu qu’il était mort ? Vous ne répondez pas. Il est vrai que ma question est superflue. Vous ne pouviez acheter le silence d’un équipage entier et il y a tant de gens qui ne sont pas en règle avec la police et à qui, moyennant quelques petits services, nous accordons… disons notre indulgence ; donc si personne ne nous a rien dit, c’est que personne n’a rien vu, ce qui m’oblige à penser que vous êtes une remarquable comédienne, douée d’un sang-froid tout à fait exceptionnel car votre mari passait difficilement inaperçu, et pour camoufler sa mort… depuis quel jour exactement ?

— Je n’ai rien dit.

— Je le saurai de toute façon ce soir par le rapport du médecin légiste. Donc, pour escorter un homme mort au milieu d’une foule de curieux et la berner aussi magistralement, il faut avoir affaire à une femme d’une personnalité peu commune, vous en conviendrez. Si ce chauffeur n’avait pas fait preuve d’un peu d’initiative en nous alertant, personne n’aurait rien soupçonné et votre plan aurait abouti. Vous ne voulez toujours pas nous le révéler ?

De la tête, elle fit signe que non, puis, comme le mégot de sa cigarette lui brûlait les doigts, elle l’écrasa dans un cendrier.

— Avez-vous de la fortune personnelle, madame Richmond ?

— Aucune.

— Quel âge avez-vous ?

— Trente-quatre ans.

— Êtes-vous américaine ?

— Non, allemande.

— Félicitations, vous parlez admirablement anglais. Êtes-vous déjà venue en Amérique ?

— Non, c’est la première fois.

— Pourquoi avez-vous tué votre mari ?

Hildegarde, bouche ouverte le regarda, se demandant si elle avait compris, puis à goulées brèves essaya d’avaler un peu d’air et se mit à crier.

— Mais je ne l’ai pas tué ! Je vous jure que je ne l’ai pas tué !

L’inspecteur lui fit signe de se rasseoir.

— Ne vous énervez pas, madame Richmond. Ce n’est qu’une question en l’air car tant que je n’ai pas le rapport du coroner, personne ne peut encore savoir si votre mari a été assassiné.

Et avec un bon sourire il ajouta :

— Cela me semble logique, pas à vous ?

Elle se rassit et reprit son calme avec difficulté, sans le regarder, elle déclara :

— Je ne parlerai plus maintenant qu’en présence de mon avocat.

Alors Sterling Kane rangea le crayon dans sa poche, prit une cigarette au paquet qu’il avait sorti tout à l’heure, la mit entre ses lèvres, l’alluma à son briquet et dit en conclusion à la jeune femme :

— C’est votre droit. Vous avez raison d’en user, mais chacun son métier, n’est-ce pas ? Moi, le mien me porte à penser que si vous avez besoin d’un avocat, votre vérité n’est pas facile à présenter.

— Je ne l’ai pas tué.

— Bien que vous n’ayez pas l’air d’y croire, il a pu mourir naturellement dans son lit, mais alors l’erreur est de ne pas l’y avoir laissé.

Sur ce, il se leva et sans un regard quitta la pièce.

Les deux autres qui n’avaient rien dit depuis le début de l’interrogatoire s’approchèrent de la jeune femme et lui firent signe de les suivre. Instinctivement, elle se recula.

Martin Lomer, qui semblait avoir pitié d’elle, lui dit :

— Mieux vaut dormir là-bas. Les journalistes au moins vous ficheront la paix.

N’importe comment, elle n’avait pas le choix. Et chacun la prit par un bras. Elle ne pensa pas à protester bien que cela lui semblât insolite. Quand ils ouvrirent la porte, elle comprit.

Le personnel, curieux et désœuvré, se tenait massé dans le hall.

Quand elle fendit leur groupe pour gagner la porte, elle surprit les réflexions désobligeantes des femmes de chambre qu’elle n’avait jamais vues. Le chauffeur goguenard la regarda passer. Elle sut gré à Barnes de n’être pas là pour l’hallali ; mais ce n’était rien en comparaison de la populace qui l’attendait dehors.

La nouvelle avait dû fuser comme une traînée de poudre, car la demeure de Karl Richmond, bien que située dans un quartier résidentiel, attirait maintenant une foule hétéroclite qui voulait un spectacle sans savoir de quel ordre il serait.

Des jeunes gens grimpés sur les grilles essayaient d’apercevoir quelque chose à travers les arbres du parc. Des gosses pleurnichaient, lassés d’attendre. Des amoureux ravis profitaient de leur isolement dans la foule. Des femmes parlaient, inventaient, calomniaient, péroraient, rêvassaient et donnaient une âme à cette grande masse inactive et docile.

Quand Hildegarde parut, ses deux gardes du corps ne furent pas inutiles. La foule, tout de suite, avait compris que là résidait le gros du spectacle. Les premiers rangs en marée montante se resserrèrent autour des deux hommes et de la femme. Sur les visages, près d’eux, une curiosité un peu stupide, un ennui morne aussi… Tous les yeux convergeaient vers Hildegarde. Dans un pesant silence, une femme éleva son gosse au-dessus de sa tête et lui dit, s’adressant à la foule :

— Tiens, regarde, une putain qui tue son mari pour de l’argent !

Alors ce fut le signal. Des vociférations montèrent des derniers rangs qui ne voyaient rien. Des poings se tendirent. Toute une haine populaire, latente et sans objet, trouva sa pâture et s’en régala. Ce ne fut plus autour de Hildegarde que visages menaçants et poings tendus. Tous ces gens qu’elle n’avait jamais vus et ne reverrait pas se trouvaient soudain unis et solidaires pour la haïr.

Les deux inspecteurs se replièrent sur elle en bouclier. De la limousine noire de la police sortirent deux malabars qui, faisant tournoyer leur matraque autour de leur poignet, se frayèrent un chemin au-devant de Hildegarde et de ses deux acolytes. Ils n’étaient pas arrivés quand elle reçut, à toute volée, un coup de sac à main d’une femme au premier rang, qui, les yeux hors de la tête, lui vociférait dans la figure :

— Salope ! Attrape, salope !

La mégère paraissait assouvir une vengeance personnelle contenue depuis des années.

Hildegarde, terrorisée, ne comprenait rien à ce nouvel aspect des événements. Ces mêmes hommes qui, tout à l’heure, la cernaient de leurs questions et allaient recommencer demain, et après-demain et tous les autres jours jusqu’à une issue satisfaisante pour eux, étaient devenus maintenant ses meilleurs défenseurs. Sans leur appui et leurs larges épaules qu’ils offraient aux coups, elle aurait été lynchée sans autre raison que de faire passer le temps à une foule désœuvrée et hostile.

Les deux colosses gagnaient du terrain et leurs uniformes, autant que leurs carrures et leurs matraques et leur air de bœuf buté et téméraire, forçaient l’admiration de la foule, la domptaient, la calmaient, la séduisaient. Peut-être, avec un peu plus de temps, n’aurait-elle pas résisté à les porter en triomphe.

Les deux troupes se rejoignirent. Hildegarde, bien calée entre les quatre hommes, ne reçut plus de coups, à peine quelques injures. Déjà, environnée par ces beaux spécimens de mâles américains, elle présentait moins d’intérêt. La portière s’ouvrit. Elle s’engouffra dans la limousine, toute tremblante, éperdue de reconnaissance pour ses chevaliers. Mais ils ne la regardèrent pas. La corvée finie, ils se calèrent dans le fond à ses côtés et, tandis que la voiture démarrait, Martin Lomer demanda :

— Alors qui est challenger de LaMotta ?

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