La Femme de paille
Épilogue
Il n’y eut pas de procès. Hildegarde Richmond, en se suicidant, signa l’assassinat de son mari.
Les journaux tirèrent sur quatre colonnes à la une. Des tas de photos passèrent où l’on voyait la meurtrière en tenue de yachtwoman tenir la roue du gouvernail en riant dans le soleil. Des tas de ménagères dont l’avenir se limitait à des gosses à torcher et à des montagnes de lessives pensèrent que c’était bien fait et qu’il y a tout de même une justice.
Sterling Kane se mit aussitôt sur une affaire de stupéfiants qui risquait de démasquer un gang international. Les élections arrivaient. Il ne serait pas mauvais de prouver au futur gouverneur que la police avait en sa personne un auxiliaire précieux.
La grande maison de Karl Richmond fut fermée, les domestiques, congédiés, le yacht fut mis en vente.
L’héritage fabuleux du vieillard échut à son beau-père, le père de l’infortunée jeune femme, mais personne ne l’envia, bien au contraire. La sympathie du public lui était acquise. Il paraissait si déprimé, si las. Il conduisit un deuil solennel, fit élever un magnifique mausolée où les plus belles fleurs étaient renouvelées chaque jour. Il avait fait embaumer le corps de sa fille et disait à ses rares intimes qu’il ne se pardonnerait jamais de l’avoir abandonnée dans son enfance. Le pauvre homme se sentait responsable de tout ce drame. Il semblait bien ébranlé. Les mieux informés prétendaient qu’il ne lui survivrait pas, mais c’était mal connaître les merveilleuses ressources de la nature humaine. Petit à petit, mois après mois, il remonta le courant à force d’énergie et de volonté. Pourtant, toute cette fortune ne semblait pas le rendre heureux. On le voyait toujours seul, aux courses, aux salles de jeu…
Il essayait courageusement de reprendre goût à la vie. Les journalistes forcèrent sa porte pour connaître ses projets. Il ne semblait pas en avoir. Il parlait seulement d’ouvrir une grande maison d’accueil pour les orphelins victimes de la guerre, mais pas encore, plus tard, peut-être… Le souvenir de sa fille demeurait trop présent. Il les congédia avec beaucoup de tact.
L’hiver passa, puis le printemps revint. Alors, Anton Korff sembla sortir de son deuil. On le vit aux grandes premières et à quelques dîners. Son beau visage buriné réapprenait à sourire. Il décida d’aller faire une longue croisière dans le Pacifique. La douceur des îles, la beauté des paysages seraient un bénéfique dérivatif.
Après, il irait en Europe. Peut-être pas seul. Une fortune aussi considérable est bien lourde à porter pour un homme. Une compagne aimante, jeune et jolie, serait un baume pour sa vieillesse et il y avait tant d’adorables créatures prêtes à le rendre heureux. Il était tellement séduisant avec ses tempes argentées, sa nostalgie et son fabuleux compte en banque…
Mais pas maintenant. Il fallait d’abord aller dans les îles et laisser croire que leur climat enchanteur avait réalisé le miracle.
Après seulement, l’Europe et toutes ses tentations : la France, l’Italie, l’Espagne, où il serait reçu en pacha, avec une femme ravissante à son bras et toutes les autres, dans le monde entier, guettant son désir, riant de ses bons mots et s’offrant, de leur troublante jeunesse, à réchauffer son lit.
Mais pas maintenant, pas encore, ce ne serait pas raisonnable…
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Catherine Arley